Geneviève sembla ne pas comprendre: «M. de Parisis? dit-elle d'un air

distrait pour cacher son émotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me

demander ma main?» La marquise sourit. «Enfin! s'écria-t-elle, voilà

le mot parti!» Et se parlant à elle-même: «Il n'y a donc que la

jalousie qui fasse des miracles en amour!»

VI

LE MARIAGE DE DON JUAN

Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour

d'Auvergne, vint un soir coucher au château de Champauvert, que le

lendemain matin tout le village était pavoisé; qu'on avait élevé un

arc de triomphe sur le chemin de l'église, que l'évêque de Dijon, les

chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les

robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans,

illustraient l'église, vous ne me demanderez pas pourquoi.

Vous savez déjà que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec

Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.

N'avez-vous pas reçu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas

manqué, à ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles.

Qui que vous soyez, athée ou chrétien, libre penseur ou catholique,

vous auriez éprouvé comme moi une vive émotion dans le sanctuaire

de cette église rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs

inacoutumées, mais la jeune mariée, qui souriait doucement pour faire

croire à son bonheur, quoique l'inquiétude passât jusque sur ses

lèvres.

Elle n'avait pas toute sa beauté: les mariées ne sont jamais belles le

jour de leur mariage. La joie a ses fièvres et ses pâleurs; on dort mal

la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversée périlleuse,

quand on pressent déjà la tempête.

Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche épousée

voyaient un point noir à l'horizon, même s'ils ne se rappelaient pas

la légende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que

ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette

haute et divine vertu de Geneviève de La Chastaigneraye dans les bras

de don Juan de Parisis.

Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporté par ses

passions, allait-il abdiquer, renoncer à «l'éternel féminin» pour

s'enchaîner aux pieds d'une seule femme? crever les yeux à toutes ses

curiosités, tuer en lui le héros de roman pour n'être plus qu'un homme

d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne

aventure du foyer?

Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression à la fois heureuse

et triste de Geneviève, on se disait à soi-même que cette jeune mariée

était de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur

échappe le rêve de leur vie.

Le Ministre des Affaires étrangères était venu avec son cadeau de

noces. Le duc de Parisis devait être nommé, sous très peu de temps,

ministre en Allemagne; c'était une promesse, mais une promesse qui

avait le sceau impérial, car l'Empereur venait d'écrire de sa main à

la duchesse de Parisis.

Octave était-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'était

peut-être marié trop souvent.

On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt célébrités

héraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquiétant de leurs

robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria

pour le bonheur de Geneviève, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-là avait

des larmes dans les yeux.

Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'était

pas oubliée encore. Geneviève lui donna une prière pendant la messe,

Octave lui donna un souvenir.

Si la mariée avait perdu ce jour-là beaucoup de sa beauté, le duc de

Parisis, en revanche, était plus beau que jamais. Ce qui le soir fit

dire à une des grandes dames de l'assemblée: «Est-il possible qu'on

nous le prenne pour toujours!»

Cette grande dame, c'était la duchesse de Hautefort parlant à la

marquise de Fontaneilles. «Qui sait!» dit la marquise, qui ne savait

pas encore lire dans son coeur.

Il y eut dans les jardins de Champauvert un dîner de cent et un

couverts, qui rappelait les fêtes patriarcales du moyen âge.

Les paysans dansaient sur le préau; on n'avait rien voulu changer

à leur musique, pour ne pas altérer le caractère rustique cher à

Geneviève.

On porta un toast de l'archevêque à la mariée et un toast de Parisis

à l'archevêque; ce n'était pas encore un chrétien qui parlait à un

prince de l'Église, mais ce n'était plus un athée qui bravait le ciel.

On ne chanta pas; mais Guy de Charnacé lut un fort beau sonnet d'un

rimeur illustre qui voulait que sa muse fût de la fête.

On se croyait tout à la fois aux noces de Cana et aux noces de

Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homériques, où

l'on fait rôtir un boeuf et où jaillissent des fontaines de vin.

Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui

avaient été dotées par Geneviève et celles qui devaient être dotées ce

jour-là, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus

avec des bouquets de roses-thé.

La plus jeune de toutes, celle qui avait apporté le bouquet

empoisonné, présenta à M. de Parisis la plus belle grappe de raisin

de la vendange. «N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main

malheureuse.»

Geneviève avait acheté pour les paysannes des croix d'or toutes

rustiques, taillées dans la vieille mode.

Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes

filles, Octave se leva aussi.

Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une

femme ramena Parisis plus près des sphères chrétiennes que tous les

sermons qu'il avait entendus.

VII

L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE

Il était deux heures du matin quand une chaise de poste à quatre

chevaux emmena les mariés à Parisis. Geneviève n'était accompagnée que

de Mlle Hyacinthe.

Ce fut avec un sentiment de fierté et de mélancolie que Geneviève

entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des

Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa

jeune protégée, qui sauvait, par son intarissable gaieté, les embarras

charmants de la situation.

Les deux jeunes amies entrèrent seules dans la chambre nuptiale.

Geneviève se laissa tomber sur une petite causeuse hospitalière

tournée vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La

Tour, son bisaïeul et sa bisaïeule, souriants comme s'ils étaient

heureux de la voir. «Oh! mon Dieu! dit-elle tout à coup à Hyacinthe,

j'ai oublié dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma

mère.»

La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit

portrait. Dans sa précipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on

lui avait remise à l'heure du départ et qu'elle voulait achever de

lire le soir même.

Il n'y avait plus d'enveloppe à la lettre. Geneviève la prit et

reconnut l'écriture de Violette. «C'est singulier, dit elle. Comment

cette lettre m'arrive-t-elle ici?»

Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe.

Geneviève lut rapidement, sans bien reconnaître que la lettre n'était

pas pour elle:

«Pour vivre, il fallait que vous fussiez là; pour mourir, pourquoi

ne puis-je vous serrer la main?

«Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonné.

«Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la légende. Vous la

connaissez, Hyacinthe:

L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!

L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.

«Adieu, mon amie.

«On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait

mortuaire, pour qu'on puisse là-bas s'occuper de ma succession.

«N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez

heureuse!

«VIOLETTE.»

A cette lettre était joint cet extrait mortuaire:

Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la

Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la

Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la

misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo é Ilustrisimo senor

Don Atanasio Rodriguez Juste.

Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda

de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona

_Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien

la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el

de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los

ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario

de esta parroquia D. Florencio Lasala.

I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original

queda depositado en el archivo de esta parroquia é inscripto al

folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos.

A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la

Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de

agosto de 1867.

EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ.

Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Geneviève dans les bras d'Octave.

Elle avait jeté un cri de douleur, le duc de Parisis était accouru, il

ne comprenait rien à ses désolations.

Celle qui était la duchesse de Parisis depuis midi montra à son mari

la lettre de Violette. «Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler

plus fatalement la légende des Parisis!»

Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. «C'est étrange, se dit-il

à lui-même, je ne puis croire à la mort de Violette.»

VIII

L'HIRONDELLE DE VIOLETTE

Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces

fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les

épousés; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille

sacrifiée promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire.

Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortège

qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures

joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tête et qui

essayent de sourire pour cacher leurs larmes?

C'est que les deux épousés, quelle que soit la candeur de la jeune

femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent

toujours l'un à l'autre un passé qui a ses nuages. On a beau faire,

on ne peut pas rayer les pages vécues dans le livre de la vie. Tous

les points noirs du passé font les points noirs de l'avenir; les

tombes fermées se rouvrent trop souvent; les fantômes apparaissent

dans l'auréole de leur vertu, à l'heure même où les vivants montrent

les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne

garde en amour que les sourires des figures aimées.

Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant sème

dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'âme la plus détachée des

fêtes du monde se reprend malgré elle à chanter sa chanson dans le

concert universel.

Voilà pourquoi Octave et Geneviève se levèrent gaiement le lendemain

de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'à vivre

de leur amour.

Mlle Hyacinthe les avait réveillés, vers midi, en jouant sur le piano

le _Songe d'une nuit d'été_. Le déjeuner fut charmant. Une hirondelle

égarée, la dernière de la saison, vint battre des ailes au-dessus de

la table, ce qui fit dire à Geneviève: «--C'est la bonne messagère.»

Hyacinthe la saisit et la baisa. Geneviève voulut lui attacher aux

pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa

surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle,

presque caché par ses plumes. «Elle a déjà un ruban! s'écria

Geneviève.--Il faut le dénouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-être

un secret.--Non, dit Geneviève, c'est un simple souvenir.»

Mais Hyacinthe avait dénoué le ruban violet. «Eh bien, en vérité,

dit-elle, on se croirait dans une féerie du Châtelet.--Pourquoi?

--Voyez plutôt!»

C'était à qui, d'Octave ou de Geneviève, prendrait le ruban; ce

fut Geneviève qui le saisit. Elle le laissa tomber en pâlissant.

«Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit

Octave à Geneviève, après avoir à son tour lu le nom de Violette sur

le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passé

par Parisis, chassée par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans

doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers

l'éternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une

hirondelle privée qu'on a baptisée du nom de Violette?--Peut-être,

dit Geneviève; il faut bien vite lui remettre ce ruban.»

Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui

pépiait sans trop d'effroi. Geneviève lui rattacha elle-même le ruban

violet; le ruban bleu de ciel était déjà noué à la patte; elle la

baisa doucement sur la tête et lui donna la liberté. «Va, petit

oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'âme

de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi.»

Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres

avenues du parc, déjà dépouillées par les premières bises d'automne.

Dieu donnait à la terre une de ces belles journées d'octobre où la

nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons

verts de l'été, mordus çà et là au soleil, ont pris des teintes d'or

et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux églantiers,

qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des

oiseaux, comme les mûriers sauvages, comme les prunelliers amers. «Ah!

que je suis heureuse! s'écria le soir Geneviève en se jetant dans les

bras d'Octave.» Il répondit par mille baisers; il n'avait jamais été

si heureux lui-même.

C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuyé sur son coeur un

coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les lèvres

d'une femme une âme si divine.

IX

LE LENDEMAIN DU BONHEUR

Parisis était merveilleusement doué pour tout faire, c'est

peut-être pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le

sentiment de l'art au plus haut degré. Les heures qui suivirent son

mariage, il fit de charmantes surprises à Geneviève: elle aimait

surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils

étaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce

qu'elle les peuplait à sa fantaisie: son imagination, toujours

créatrice, y représentait les scènes romanesques de son esprit.

Le lendemain du mariage, elle avait trouvé que le parc était un peu

touffu; on n'y respirait pas la lumière, les horizons étaient trop

rapprochés, elle aurait voulu des perspectives et des échappées,--des

portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'était là le tort des

paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallée ou devant

une lisière de forêt, sans souci des lointains. Voilà pourquoi elle

aimait le paysage de style, fût-il trop bleu comme celui de Léonard de

Vinci, fût-il trop vert comme celui de Raphaël. Elle aimait surtout le

paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages.

Le duc de Parisis joua à sa femme le jeu du duc d'Antin à Louis XIV;

en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le

caractère du parc. Le lendemain, quand le soleil fut à son zénith, il

prit Geneviève par la main et la conduisit à une des grandes fenêtres

du château. «Voyez,» lui dit-il. Elle fut ravie. «Ah! dit-elle, comme

on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui,

on respire le ciel.»

Parisis prit un étrange plaisir à se faire paysagiste en action.

Armé d'un marteau à marque, il étudiait tous les points de vue et

condamnait les arbres qui obstruaient ou qui dépoétisaient, celui-ci

par un feuillage vulgaire, celui-là par un dessin maladroit. Pendant

quelques jours, il se passionna à ce plaisir de faire des Poussin,

des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdaël, des Corot,

jusqu'à des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amené des

troupeaux dans le parc.

Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des

paysages de style aux grandes nappes de lumière, aux horizons perdus,

avec des arbres centenaires, pensifs, la tête dans les nues; ou bien

il trouvait des pages animées: la prairie avec ses vaches, la cascade

avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis.

Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux châtelains

et aux châtelaines qui s'ennuient; mais je me hâte de dire qu'il ne

faut faire ce paysage-là qu'aux premiers jours d'automne, quand les

arbres sont encore feuillus et qu'on peut les déplacer sans les tuer.

N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous

n'avons pas besoin de leur abri après avoir joui de leur ombre, il

nous faut dire: «Prenez garde à la hache!»

Tous les soirs la douce Hyacinthe était au salon et chantait. Octave

et Geneviève étaient ravis de n'être que deux en cette belle saison

de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais

quand Hyacinthe était là, ils croyaient n'être toujours que deux; elle

ne troublait pas leur duo, même quand elle chantait.

Geneviève avait transformé la physionomie intérieure du château de

Parisis pendant qu'on retouchait à la façade, qu'on bâtissait les

serres et qu'on replantait çà et là dans le parc des arbres rares

avec la rapidité fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les

paysans s'émerveillaient de ces changements à vue; ils avaient bien

ouï parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que

les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes

personnes, pour venir à quatre chevaux se planter d'eux-mêmes au

voisinage de chênes séculaires.

La jeune femme avait fait du château un palais. On sait déjà sa

passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu être presque de

moitié dans tout ce que son mari avait acheté, çà et là, à l'atelier

de Clésinger et à l'atelier de Gérôme, aux ventes Demidoff, Salamanca,

Diaz, Morny et Khalil-Bey. Dès qu'on franchissait la porte du

vestibule de Parisis, on était émerveillé par le grand air que donnent

toujours les chefs-d'oeuvre.

Dans ce beau château, on voyait qu'il fallait que tout le monde fût

content, les hôtes comme les maîtres de la maison.

Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles

réserves royales pour les chasses? Et quelle école de chiens pour les

massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie

n'avait jamais été mieux comprise.

M. de Parisis était si heureux qu'il avait peur du lendemain.

L'homme qui bâtit son bonheur est pareil à ces enfants qui élèvent des

châteaux de cartes. A chaque instant l'édifice s'écroule avant d'être

achevé; si par hasard ou par adresse ce château est fini, l'enfant

admire et s'étonne de le voir si beau; mais, presque au même instant,

il s'amuse à le détruire.

M. de Parisis avait devant ses yeux le château enchanté pour loger son

bonheur. Son bonheur était fait de toutes les poésies; il savourait

avec religion cet amour d'une vierge, que le poète appelle une Piété.

Il avait trouvé un ange gardien visible, il avait trouvé l'Amour sous

la forme de la Beauté. Geneviève, trop romanesque avant son mariage,

avait pris la souriante gravité d'une femme et d'une mère; c'était

l'âme de la maison. Après toutes les secousses et toutes les

défaillances de la fortune, Octave était redevenu riche, il pouvait à

son gré vivre, dans son château comme à Paris, d'une vie princière.

Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux

courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot à dire

pour recommencer sa carrière politique par le Corps législatif: les

fortes têtes de l'arrondissement étaient venues lui offrir vingt mille

voix pour les prochaines élections. S'il voulait rentrer dans la

diplomatie, il n'avait encore qu'un mot à dire, tant il avait laissé

de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui

souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde.

L'infini, qui est la force de notre âme, nous condamne sur la terre;

dans le château du bonheur, nous ouvrons la fenêtre pour voir par

delà, nous aspirons à l'inconnu, dévoré par cette éternelle curiosité

qui a gâté le lait de notre première mère.

Voilà pourquoi, au château de Parisis, qui était redevenu le château

du Bonheur, Octave ouvrait la fenêtre et regardait l'horizon.

Qu'y a-t-il au delà des nuages, au delà des montagnes, au delà des

forêts, au delà des neiges éternelles, au delà des océans, au delà des

étoiles, au delà des mondes? L'âme a beau s'essouffler dans la grande

course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant

l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abîme

sans fond, c'est le ciel sans barrière; on s'y jette et on s'y envole

éperdument. Aimer, c'est être presque Dieu, car déjà vivre de la vie

éternelle, c'est goûter au ciel, c'est se fondre dans l'immensité.

Quoique M. de Parisis ne fût pas en amour un rêveur platonicien,

quoique ce fût plutôt chez lui une action qu'un sentiment, comme

c'était un chercheur et que son corps ne dominait pas son âme, il

ressentait même dans ses étreintes d'une heure, dans ses passions d'un

jour, tous les enivrements de la pensée; il s'embarquait à toutes

voiles pour les rivages dorés, pour les pays impossibles, pour les

routes étoilées.

Sa femme lui était, certes, plus chère mille fois que toutes les

créatures qu'il avait «entr'aimées», mais elle ne lui donnait pas le

vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur,

mais c'était le monde connu; elle avait beau varier à l'infini les

mélodies et les symphonies de son âme, c'était toujours le même opéra.

Octave avait le malheur d'aimer trop les premières représentations.

Voilà pourquoi l'hiver il décida Geneviève à passer deux ou trois mois

à Paris, quoiqu'il lui eût dit vingt fois qu'ils passeraient toute la

mauvaise saison à Paris. Ils emportèrent leur bonheur à Paris.

X

MOURIR CHEZ SOI

La comtesse d'Antraygues était tombée des bras d'Octave dans les bras

du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier

amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mêmes féeries

imprévues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupé chez

Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses.

Quand on quitte Naples pour échouer à Livourne, on ne croit plus au

paradis terrestre. Le prince était un homme d'esprit, mais c'était un

homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du démon. Le prince,

d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se traînait

aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de

vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la même chanson. A

une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit supérieur.

Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout

à coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des

comédiennes, elle tenta de s'appareiller à un de ces hommes à la mode,

dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le néant de

l'esprit et le néant de la passion. «Ah! dit-elle un jour en pleurant

toutes ses larmes, Parisis ou mourir!»

Elle écrivit à Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui

répondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_

_Pourquoi faire!_ En effet, le rêve était évanoui; ils avaient lu

ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire?

Ce jour-là, elle alla dans une église et y pria longtemps. Le soir,

elle entra dans une maison de refuge. «Pourquoi faire? dit-elle

encore; Parisis me cachera Dieu.»

Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passé d'un

amant à un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouvé

l'amant.

Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tête sur le marbre de

l'autel, mais vainement elle s'était cogné le front dans l'église de

trois couvents où elle avait passé et où elle n'avait pu s'exiler du

monde. Une insatiable curiosité la rejetait dehors, la fièvre de vivre

l'empêchait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence.

Si Violette fût restée à Pernan, peut-être fût-elle allée vivre avec

elle, peut-être se fût-elle enchaînée sans trop de révoltes dans

cette amitié si douce et si suave. Il fallait à cette nature ardente,

dépaysée dans les devoirs du monde, dépaysée aussi dans les licences

du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimât à toute heure.

Les grandes dames · 第 34 / 41 段