«Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit à Octave de

m'épouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la

souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne

remonte jamais. Ce n'était pas moi qui devait épouser Octave; un

mariage aussi éclatant eût montré ma chute plus grande encore.

«Grâce à vous, grâce à cette douce Hyacinthe que vous m'aviez

donnée, j'ai failli prendre racine à Pernan pour y vivre dans le

repentir et la charité. Vous savez que les souvenirs vivants m'en

ont chassée.

«Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous,

sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a

manqué? Une femme qui ne s'est pas tuée du premier coup ne trouve

plus la force de se tuer.

«Le courage m'est enfin revenu.

«Suis-je digne de revêtir le linceul blanc? Ai-je assez expié mes

fautes? Ma prison a été un long supplice, ma délivrance ne m'a pas

délivrée de mes chagrins. Vous avez été un ange pour moi, aussi

c'est à vous que je demande des prières.

«Avant les prières, j'ai une grâce à vous demander: c'est

d'épouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et

puis il me semble que je serai dans votre bonheur.

«Ne me pleurez pas, je meurs contente.

«Vous m'avez donné un million, je vous lègue un million. Ce que

j'ai dépensé était la fortune de ma mère.

«J'aime tant à causer avec vous, ma chère Geneviève, que j'allais

oublier l'heure de la mort.

«Adieu! à Dieu!

«VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.»

Et d'une écriture plus fiévreuse, Violette avait jeté ces mots après

sa signature.

«Quand vous vous promènerez avec Octave dans le parc de Par

ou de Champauvert, si vous voyez à vos pieds une pauvre petite

violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas

dans la poussière; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et

donnez-la à votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains

auront sanctifié le souvenir.

«Adieu!»

Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de

Violette. Elle sentait que c'était un coeur et une âme qui parlaient.

«Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette

qu'il faut appeler la DAME DE COEUR.»

Violette était entrée si profondément dans la vie de Geneviève, qu'il

lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-même,

un battement de son coeur, un rayon de son âme. «Et pourtant,

dit-elle, j'étais jalouse jusqu'à en mourir!»

II

OCTAVE A PARISIS

Mademoiselle de La Chastaigneraye écrivit à la marquise de Fontaneilles:

«Ma chère Armande,

«Je suis désespérée plus que jamais. Je reçois une lettre de

Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir.

«Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour

l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse.

«GENEVIÈVE.»

Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer à

épouser Octave devant le tombeau de Violette.

La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller

la voir. «Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette

pauvre Violette est morte, c'est par un dévouement sublime pour

Geneviève et pour vous-même. Partez de suite pour Champauvert, dites

que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours

Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis.»

Octave partit une heure après, non sans avoir tenté d'entraîner avec

lui la marquise. Il arriva la nuit à Parisis; le lendemain, à midi, il

descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris

de ne pas voir apparaître Geneviève, car dès qu'on voyait poindre une

figure dans l'avenue, on avertissait la jeune châtelaine.

Un domestique s'avança sur le perron. «Monsieur le duc ne sait donc

pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis

hier?--Elle est allée à Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle

revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, répondit le domestique dans

la mode de son pays. On a parlé ici du couvent, presque toute la

maison a été remerciée et je vais rester seul ici avec ma femme. On a

donné l'ordre de vendre les chevaux.--C'est sérieux, pensa Parisis.»

Il remonta à cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa

et se contenta d'écrire à la marquise de Fontaneilles:

«Chère marquise,

«Nos destinées jouent aux quatre coins. Pendant que je viens à

Champauvert, Geneviève va à Paris. Faut-il que je rebrousse chemin

ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends!

«PARISIS.»

Le lendemain, Parisis reçut un télégramme qui ne renfermait qu'un mot:

Attendez.

Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y

avait au château une armée d'ouvriers. Le spectacle du travail des

autres est une vive récréation pour l'esprit, surtout quand le travail

des autres est pour soi-même. En l'absence de l'architecte, Parisis

pouvait donner de bons conseils pour les détails de la restauration

du château. Il n'était pas né artiste, mais il avait le sentiment de

l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art

antique, art chrétien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne;

supérieur en cela à Monjoyeux lui-même, qui était absolu dans son

style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eût massacré les plus jolis

motifs pour métamorphoser à son gré le caractère du château.

Octave ne croyait pas que Violette fût morte. Toutefois son souvenir

attristait encore la solitude de Parisis.

III

LE DÉFI A DIEU

Ce jour-là, Octave feuilleta la bibliothèque du château. Il avait

ouvert cinquante volumes. Il avait traversé à vol d'oiseau, on

pourrait dire à vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais

pénétrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractère de

son esprit l'appelât toujours dans les régions lumineuses.

C'était un dimanche. Tout le monde du château était à une fête

voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il était donc seul. Le

soir amenait l'ombre, le ciel s'était voilé. Il se rappela qu'il

n'était pas allé à la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps

les clefs de la crypte.

Il était presque nuit quand il entra dans la chapelle.

A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de

la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumière, pareille en cela à Mme

de Montespan qui se voyait déjà dans le linceul dès que l'ombre se

répandait sur elle. Quand on descendit à son tour la duchesse de

Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle

terreur sa mère envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brûlât

perpétuellement devant son tombeau.

Aussi dès qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pâle

rayon de lumière. Il descendit avec une sourde émotion, s'efforçant

de ne voir dans la mort que la mort elle-même, voulant supprimer les

sombres cortèges que lui font les poètes et les visionnaires. Quand il

fut aux derniers degrés de l'escalier en spirale, il s'arrêta, regarda

tous les cercueils et les salua avec piété.

C'étaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous

rangés autour d'un autel où le jour des Morts le curé de Parisis

venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers,

étaient en bois de hêtre recouvert de velours à clous d'argent.

C'étaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-là son

père et sa mère. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains

comme s'il touchait les deux morts bien-aimés.

Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement

involontaire et soudain il tomba à genoux et mit ses lèvres sur

le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des

tressaillements sous ses lèvres.

Je ne sache pas un athée qui n'ose rayer d'un trait de plume

l'immortalité de l'âme. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie

à la mort, il n'y a qu'un pas de la mort à la vie.

Octave se leva. Il regarda cette éternelle lumière qui ne brûlait que

pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut

sur la dernière marche, il salua gravement comme à son arrivée. Il lui

sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funèbre, il

crut entendre ce mot qui l'obsédait toujours: «C'EST LA!»

Il remonta silencieusement l'escalier; mais dès qu'il eut refermé la

porte, il murmura en essayant de sourire: «Non! je ne veux pas que

ce soit là.» Il se sentait protégé par sa mère. «Je défie tous les

esprits de m'enchaîner à la destinée des Parisis, je brise les liens

de la légende et je m'affranchis de tout en bravant tout.»

Quoiqu'il se crût maître de lui et de sa destinée, il ne fut pas

fâché de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare,

l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des

chiens enragés.

La vie de château, dépouillée de toutes ses suzerainetés, n'est plus

possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des châtelains

qui ne reçoivent de Paris que le journal; ceux-là se nourrissent trop

de la vie idéale; il leur faut alors une grande force d'imagination

pour trouver que tout est bien, même si comme Candide ils cultivent

leur jardin.

Octave, qui n'avait pas prévu son voyage, n'avait rien emporté du

boulevard des Italiens, pas même un journal.

Aussi, après le dîner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de

remontera la bibliothèque. Cette fois il feuilleta des romans; il

n'avait pas la main heureuse ce jour-là: il tomba sur le _Moine_ de

Lewis. Il l'avait lu déjà, il le relut à vol d'oiseau, mais trop

encore pour ne pas se pénétrer de la terreur que répand ce chef

d'oeuvre.

Le vieux Dominique, qui lui avait servi à dîner, vint lui demander

s'il voulait du feu. «Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude;

le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux

grillons, aux araignées, aux moucherolles qui habitent cette

bibliothèque, sans compter que tous ces livres-là ne seront pas fâchés

de se réchauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus.»

Il y avait au bout de la bibliothèque une cheminée en bois sculpté du

temps de François 1er où couraient des salamandres. La bibliothèque

était alors une salle d'armes. Au XVIIIe siècle, autre temps autres

moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on

recueillit tous les livres épars dans le château et on les logea dans

cette grande pièce abandonnée.

Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se

vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaître. La vie méditative

qu'il menait depuis le matin avait altéré son expression railleuse.

En outre, il avait bien un peu négligé ses cheveux et ses moustaches.

«Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais

une drôle de rentrée à Paris.»

Il traîna un canapé devant le feu et s'y renversa, toujours un livre à

la main. Ce livre, c'était Descartes. Il avait voulu refaire le

tour des idées dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier

tourbillon il s'endormit.

Quelle heure était-il quand il se réveilla? Le feu s'éteignait,

les quatre bougies brûlaient encore, mais ne devaient pas brûler

longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y

avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde était à la fête.

Il ouvrit la fenêtre. Un orage était survenu, un coup de tonnerre

retentit; le vent se déchaînait dans les grands arbres: de noires

nuées sillonnées d'éclairs ensevelissaient le château. C'était le

dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir.

A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au

loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas étouffés

par la trompette du Jugement dernier. «C'est bien, dit Octave, on

s'amuse là-bas; ne soyons pas un trouble-fête, d'autant qu'après tout

je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?»

Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliothèque. Sans doute un des

Parisis avait voulu exprimer que même avec les philosophes il ne faut

pas perdre son temps.

Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaînes, on

a toutes les peines du monde à briser les liens. Octave avait beau

étendre les bras, il resta à moitié anéanti sur le canapé où il

s'était rejeté comme en fuyant l'orage.

L'orage était bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses

forces. Il avait continué par ses rêves son voyage dans le pays des

Esprits. «Suis-je assez bête, murmura-t-il, pour me laisser envahir

par toutes ces rêveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont

jamais aimé la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de

rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passée et notre

patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau

gronder, il ne m'épouvante pas. La science nous a conduits dans la

coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre.»

Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une

vague terreur s'était répandue sur lui. «Il faut bien l'avouer,

poursuivit-il d'un ton moins fier, à force de science, nous savons que

nous ne savons rien de Dieu.»

Il avait beaucoup discuté avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait

dîné avec les plus fiers apôtres de l'athéisme, mais ils accusaient çà

et là des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les

superstitions, mais il eût été désespéré de rencontrer le matin un de

ces musiciens redoutés par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible

qu'il porte bonheur à eux-mêmes. «Eh bien! dit tout à coup Octave, je

veux en finir avec ces derniers nuages de la bêtise humaine.»

Sur la cheminée, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se

leva et marcha droit au fond de la bibliothèque, devant un grand

miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'était

éclairé que par la réverbération des quatre bougies. «J'oubliais! dit

Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois

lumières.»

Il retourna sur ses pas et éteignit la quatrième bougie. «Maintenant,

dit-il en revenant au miroir, il doit être minuit, et le moment

est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne.

Montre-toi, Satan!» Il se regarda. Or lui, qui jusque-là n'avait

jamais eu peur de qui que ce fût au monde, il eut peur de lui-même.

Dans cette lumière douteuse, il se trouva d'une pâleur mortelle; il

essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste.

Il attendit bravement, se regardant toujours. Un éclair passa, il vit

une vague image dans la glace.

Une fenêtre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'éteignirent, et

Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures.

L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminée

pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il

eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux.

Une femme s'avançait vers lui. Il laissa tomber l'allumette....

IV

LA MORTE ET LA VIVANTE

Quelle était cette femme qui s'avançait ainsi vers Octave? «Elle!»

s'écria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Révilly. Il s'imagina

qu'elle était sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort.

Vous n'avez pas oublié Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne

haute en amour, avec laquelle il avait valsé--la valse des Roses.

--Vous n'avez pas oublié non plus que, par un singulier jeu du

souvenir, Octave s'était imaginé, en la revoyant après la mort de

Mme de Révilly, que c'était Mme de Révilly elle-même qu'il revoyait.

Son aventure avec ces deux femmes avait été si rapide, il les avait

si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se

confondaient dans sa mémoire. Il avait beau vouloir recomposer les

deux figures, dès que son esprit recommençait le dessin de l'une, la

figure de l'autre s'imposait.

Cette nuit-là, à peine eut-il distingué vaguement les traits de Mme

d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Révilly était devant lui.

Tout autre, à sa place, se fût peut-être évanoui, mais il dominait sa

peur, toujours résolu à ne croire à rien.

Il reconnut bientôt que ce n'était pas là un fantôme, car Mme

d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les

esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il

n'était pas armé ce soir-là; mais quoique sans pistolet et sans

poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussière

s'ils se fussent hasardés au château.

Il alluma enfin une bougie, après quoi il fit deux pas au-devant de

Mme d'Argicourt. «Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous êtes

introuvable; je vous cherche partout; pas âme qui vive dans ce

château!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout

en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A

cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour à

minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne

savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse?

J'ai dîné chez ma soeur, à deux lieues d'ici; on m'a dit que vous

étiez en villégiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant

pas, d'ailleurs, venir le jour. J'espérais bien arriver plus tôt, car

je ne voulais pas faire une pompeuse entrée de minuit, mais l'orage

m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une

cabane de bûcherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez

pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette

fenêtre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une

bibliothèque sans y voir clair?--J'évoquais les esprits, ou plutôt je

me moquais des esprits.--Vous m'épouvantez!--Il y a bien de quoi! Je

m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le

diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise

pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas

au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est

pas venu,--ô païen endurci dans le péché!--c'est que Dieu voulait se

montrer à vous.»

Et d'un air de moquerie: «Voilà pourquoi je suis venue.--Oui, vous

avez raison, car si Dieu s'est jamais montré sur la terre, c'est

par la figure de ses plus belles créatures.--Eh bien! maintenant

croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous.»

Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui

montrer le théâtre de ses évocations ou de ses défis au diable. Il

prit la bougie et la conduisit devant le miroir. «C'est étrange!

dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?»

Octave venait de voir apparaître la blanche figure de Mme de Révilly,

comme s'il fût toujours le jouet de cette étrange vision qui lui

montrait l'une pour l'autre. «Je vois que le miroir est cassé.--Il

ne l'était donc pas?--Non, si j'ai bonne mémoire; cela m'explique

pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double.

--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas

Mme de Révilly à côté de vous?--Vous me faites froid! Êtes-vous assez

fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a

cassé ce miroir?»

Parisis comprit que la question des superstitions était encore à

résoudre. «C'est le coup de vent, après avoir ouvert la fenêtre.--Cela

n'est pas prouvé; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il

ouvert la fenêtre?»

Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et

Mme d'Argicourt s'y attardassent. «Adieu! dit tout à coup la

belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable

temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu

la nuit à Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever

l'aurore.»

Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme

de Révilly dans Mme d'Argicourt pour écouter cette nuit-là les échos

de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien.

Je ne répondrais pourtant pas que les images de Geneviève et de

Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Révilly, traverser

ses songes amoureux et faire ombre à la gaieté de Mme d'Argicourt.

V

LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LÈVRES

Cependant Mme de Fontaneilles ne désespérait pas encore de marier

Geneviève à Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui

empêchait la jeune fille de faire un rêve de bonheur sous une pensée

de deuil.

Quelques jours déjà s'étaient passés; un matin, elle alla voir

Geneviève à l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partît

avec elle pour Champauvert. «Non, dit Geneviève, je ne retournerai pas

à Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y

attend. Il est à son château.--De grâce, ma chère Armande, laissez-moi

à mes prières. Je veux mourir en Dieu.»

La marquise comprit que l'heure n'était pas venue. Elle écrivit à

Octave:

«J'ai échoué dans une mission qui m'était bien douce, car je vous

aime tous les deux; revenez donc à Paris, vous aurez peut-être une

éloquence plus sûre que la mienne.»

Parisis revint à Paris. Il voulut voir Geneviève, mais elle refusa

de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empêcha pas la

marquise de dire à sa jeune amie qu'il fallait obéir à la dernière

volonté de la morte. «Tu épouseras Octave.--Jamais, répondit

Geneviève.--Jamais! voilà un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi

jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes

plus Octave! mais il te faut donc être jalouse pour aimer! Violette

vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non.

Et, d'ailleurs, je ne veux pas bâtir sur un tombeau.--Pathos? on ne

bâtit que sur des ruines.»

Et la marquise, qui croyait connaître les femmes, ajouta avec une

pointe de raillerie: «Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la

mort que de vivre à Parisis dans l'amour, à ton aise, je m'en lave les

mains.»

La fière Geneviève ne s'adoucit pas. «Donc, reprit la marquise, tu ne

veux plus revoir Octave?--Non.»

Et Geneviève rentra stoïquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle

de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi

qu'elle eût l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La

marquise ne dit pas un mot d'Octave. Geneviève ne parla pas de son

cousin. «Veux-tu venir au bois? dit la marquise à son amie.--Oui,

répondit Geneviève.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en

souriant, que tu ne regarderas pas l'hôtel d'Octave?--Je te le promets.

--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu détourneras la

tête?--Oui.»

Geneviève ne regarda pas l'hôtel de M. de Parisis. Au bord du Lac,

elle n'eut pas besoin de détourner la tête, parce qu'elle ne rencontra

pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda à aller boire du lait à

la vacherie du Pré Catelan? Il était tard, il n'y avait presque plus

personne.

Quand le coupé s'arrêta devant la vacherie, elle dit à son amie

qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une célèbre

étrangère, la plus belle des Italiennes blondes, attablés sous un

orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il

buvait sa beauté, car il la regardait avec des yeux amoureux.

A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. «Eh

bien! ma belle amie, dit-elle à Geneviève, on appelle cela: boire

du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporté la jalousie dans le

tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Geneviève qui s'était

rejetée au fond du coupé. Demande du lait, nous ne descendrons pas.»

La marquise fit signe à une Suissesse d'opéra comique d'apporter deux

tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voilà pourquoi

Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis.

Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporté des fraises

en bouquet, car on avait coupé le fraisier pour avoir les fraises,

à la manière des plus sauvages et des plus civilisés. C'étaient

d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la

terre comme la vigne, des fraises presque vivantes.

Parisis promenait le fraisier sous les lèvres de la dame: les lèvres

et les fraises, c'étaient le même fruit.

L'Italienne dorée mordit à belles dents, prenant la moitié de chaque

fraise. Et quand elle avait mordu sa moitié, Octave dévorait l'autre.

Vraie comédie d'amoureux.

Geneviève répandit la moitié de son lait. «Oh! la belle maladroite!

s'écria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!» murmura Mlle

de La Chastaigneraye.

La marquise de Fontaneilles pensa que c'était sur les lèvres de

Geneviève que Parisis devait cueillir des fraises: «Tu n'as pas vu

là-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?»

Les grandes dames · 第 33 / 41 段