Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donné

des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent

peur d'être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques

semaines et retomba malade.

Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir

retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca.

Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je

ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de

chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie à couleurs éclatantes?

C'était l'ivrogne qui a gardé le souvenir d'un mauvais cabaret où il a

bu une bonne pinte.

Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de

hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même

branche; tantôt c'est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt

c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les

emporte avec le rameau brisé.

Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'éternel

«Qui demandez-vous?» l'arrêta au passage. Quoiqu'il n'eût pas

l'habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il

répondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu'il

y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement.

«--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs.»

Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca

ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle

occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons,

ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,--dans la rue

des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents

francs par mois, c'était une vraie déroute.

Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de

gaieté, mais pour consoler celle qui venait d'être vaincue dans son

ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici.

Elle est à l'hôpital Beaujon.»

Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant

dans la maison qu'elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis

longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'était rien. Elle

était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette,

tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du

luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu

pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu'à ses

reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on

riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'étaient pas à

elle; la vérité, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde.

Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer

sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais

comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette,

elle ne parla plus de vendre ses cheveux.»

Octave alla à l'hôpital Beaujon; mais il eut beau faire: c'était

un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numéro

d'inscription, car en entrant à l'hôpital, on perd son nom, on n'est

plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna à l'hôpital. Il

n'avait pas le numéro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de

parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaître

Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa

devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un

interne, qui finit par se rappeler que déjà deux femmes lui avaient

demandé ce nom et qu'il les avait vues s'arrêter salle Sainte-Claire

au numéro 4. «Malheureusement, dit l'interne, le numéro 4 est à cette

heure à l'amphithéâtre de Clamart, mais comme il est parti cette

nuit, vous pouvez encore arriver à temps.--Arriver à temps!» murmura

Parisis.

Il demanda comment elle était morte. L'interne répondit qu'elle était

morte comme les autres. Et comme s'il fût frappé par un souvenir il

ajouta: «C'était une juive, elle a voulu mourir chrétienne; le curé de

Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a

été édifié ici, excepté moi. Quel Dieu va-t-elle trouver là-haut?»

Octave avait commencé le pèlerinage, il voulut aller jusqu'au bout.

Clamart est l'amphithéâtre par excellence; c'est là que viennent tous

les sujets des hôpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y

retrouver sa leçon d'anatomie.

On sait que l'amphithéâtre de Clamart est bâti sur le terrain de

l'ancien cimetière, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout

ombragé de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubépine. On y salue

d'anciennes pierres tumulaires rongées par la lune, par la pluie, par

la gelée. C'est un cimetière plus sauvage que la mort, puisque jamais

les vivants n'y viennent. L'amphithéâtre est dans la forme des anciens

cloîtres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre

parterres à la française, séparés par une fontaine.

Octave respira en passant une pénétrante odeur de giroflée et d'herbe

fauchée. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les

parterres lui souriaient par l'éclat des bouquets, mais il reconnut

bientôt qu'il était dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans

portières, sans vasistas, plus désolées que les voitures cellulaires,

survenaient à chaque instant pour vomir des cadavres.

Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes,

enfants, étaient déjà jetés pêle-mêle dans la salle d'attente. Un

mort d'hôpital qui n'est pas réclamé n'en a pas fini avec les

pérégrinations et les aventures.

Quoique devant une des fenêtres ouvertes, Octave n'osait regarder,

comme s'il eût craint de voir tout à coup apparaître celle qu'il

cherchait.

Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jeté

son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-même, lui conseilla de

fumer.

Il eut bientôt dit pourquoi il venait. «Eh bien! lui dit le directeur,

cherchons. «Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait

rire en attendant «l'heure de la distribution,» on ne reconnaît pas

ici les gens à leur habit.»

En effet, c'est la nudité dans toute sa misère. Que doit dire l'âme,

si elle voit ainsi son corps! Mais l'étude n'est-elle pas aussi une

prière? Le médecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni

une femme sous les yeux,--il a un sujet.

Octave entra dans cette grande salle toute inondée de lumière, ceinte

de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes

filles, il ne reconnut pas Rebecca. «C'est qu'elle a été de la

première distribution, dit le directeur, à moins qu'elle ne soit pas

encore arrivée.»

Deux hommes de peine apparurent avec une civière: ils venaient pour la

seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter

avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les

lèvres, l'autre était à peine à la dernière croûte de pain de son

déjeuner.

Parisis alla dans la première salle de la dissection. Quoiqu'il fût

venu là pour chercher Rebecca, un sentiment plus élevé l'agitait: une

fois de plus son esprit redescendait dans l'abîme du néant, comme pour

y chercher les âmes de tous les corps abandonnés. Selon sa coutume, il

posait des questions. «Hélas! lui répondait le directeur, Montaigne

disait: «Que sais-je?» moi je dis que je ne sais rien. Si je vous

montre dans sa chair et dans ses os le sublime écorché de Houdon,

j'avouerai que Dieu en créant un homme a créé une merveille; mais

si je vous montre tout à l'heure au microscope une fourmi, vous

reconnaîtrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle

indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout

aussi merveilleusement imprimé que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a

fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le

hasard est un grand maître.»

Survint un professeur célèbre: «Où est l'âme?» lui demanda Octave qui

le connaissait bien.

Le professeur ouvrit un cerveau. «Hélas! lui dit-il, je ne vois pas

plus l'âme ici que je ne vois Dieu dans le ciel.»

Octave avait jeté ça et là un vague regard dans la salle: cinquante

étudiants, par groupes de trois ou quatre, étudiaient l'opération de

l'os maxiliaire. Tout à coup il s'écria: «La voilà!»

Il avait reconnu Rebecca au moment où un étudiant lui arrachait une

dent pour mieux trancher la mâchoire. C'était un horrible spectacle.

Il pâlit et s'approcha. Le professeur fit signe à ses élèves de

suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca à ses longs

cheveux rouges, qui descendaient jusqu'à terre, humides et épars.

Elle avait gardé toute sa beauté biblique; la mort y avait imprimé

plus de caractère encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eût

été coupée: déjà un étudiant approchait le scalpel. «Vous voyez, dit

le professeur, que les hôpitaux respectent leurs morts; on les a

accusés de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui!» dit

Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-là!

L'étudiant qui avait arraché une dent à Rebecca la replaça par un

sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis

avait reconnu Rebecca, ce n'était plus un sujet, c'était une femme.

Octave lui dit gravement: «Monsieur, je vous remercie.»

La lèvre supérieure avait été relevée; l'étudiant y appuya le doigt

avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort

lui avait imprimé.

Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux

belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre

étudiant, ayant apporté un suaire, le répandit comme une chaste robe

sur ce pauvre corps abandonné qui, jusqu'à l'arrivée d'Octave, n'avait

été vêtu que de la pudeur de la Science.

Octave détourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que

la passion avait profanée et que la mort faisait blanche devant Dieu.

Il lui prit la main et la baisa doucement.

Le même jour, il lui donna un tombeau au cimetière des juifs, et il y

mit cette épitaphe:

POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM!

LIVRE IV

LA TRAGÉDIE

* * * * *

I

LA CONFESSION DE VIOLETTE

Que ces tableaux du musée secret de la vie moderne s'effacent

de nos yeux sous les douces images de Violette et de Geneviève.

On n'avait pas reçu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un

ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue à Rome. Une amie de Mme de

Fontaneilles lui dit qu'à Biarritz on s'était montré du doigt une

jeune fille voilée qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus.

Où était-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porté son

désespoir?

Un matin, Geneviève reçut une lettre timbrée de Madrid. C'était une

lettre de Violette. «Madrid! Que peut-elle faire à Madrid?» se demanda

Mlle de La Chastaigneraye. Et elle dévora cette longue lettre qui

était la confession de Violette.

Madrid, ce 12 août.

«Ma chère Geneviève,

«Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus

de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de

Coeur.

«Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon

confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit

de Dieu, c'est à votre coeur que je veux tout dire.

«Ce n'est pas faute de prêtre que je vous choisis; j'en ai trouvé

partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis

moi-même. A l'heure où j'écris, j'en vois un à la fenêtre voisine

qui lit son bréviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa

paroisse: Écouterait-il bien les paroles d'une étrangère qui porte

un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion

qu'il ne comprendra pas?

«Vous, Geneviève, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez.

«Je vous ai dit ça et là, dans les hasards de la causerie, une

page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute.

«Mes premières années méritent-elles bien qu'on s'y arrête? J'ai

vécu toujours abritée par cette adorable femme toute de travail et

de prière que je croyais ma mère. Mais n'était-elle pas ma mère?

J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin.

Vous savez que d'Alembert avait été abandonné par cette grande

pécheresse de la Régence, qui avait fait de son frère un cardinal

et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut

un enfant trouvé et retrouvé, grâce à une vitrière qui lui donna

son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une âme. Elle en fit

un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par

la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mère. Aussi

ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit à la première quand

elle revint à lui: «Je ne vous connais pas! Ma mère, c'est la

vitrière!»

«Moi, je n'aurais pas eu la brutalité de d'Alembert, sans doute,

parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma première

mère, je fusse restée l'enfant de la seconde, si toutes les deux

avaient vécu. Et si la seconde eût été toujours ma mère, je puis

dire que j'eusse été toujours sa fille, car je m'explique bien

pourquoi elle me cacha à ma première mère, c'est qu'elle la

connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle

voulait vivre pour moi.

«Tant qu'elle vécut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes

mains délicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait

de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de

veiller à côté d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se

trouvait que j'avais gagné ma journée.

«Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des

livres pieux. Maman était sévère, elle avait veillé comme une

sainte à ma première communion. Elle m'avait expliqué avec

l'accent chrétien tous les miracles et toutes les beautés du

christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits,

aucune mauvaise pensée n'était venue en deçà de notre porte.

«Certes, nous n'étions pas riches, mais nous ne pensions pas que

la richesse fût un bien. Nous avions un petit appartement sous les

toits, mais tout y était gai, les fenêtres avaient pour horizon

le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de

fabriquer des fleurs; pour les mieux connaître, j'en cultivais.

J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans

un fraisier, moi je m'étais fait toute une compagnie,

un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des

giroflées; j'avais même un arbre sur ma fenêtre, un lilas qui

émerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais

c'était par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'à cent fraises

par an.

«Que serait-il arrivé si maman eût vécu?

«J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir à épouser un homme

de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon

idéal comme s'il coulât encore en moi un peu du sang des Parisis.

Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'éveilla quand j'appris

que ce beau monsieur qui avait osé me parler dans la rue, et que

j'aimais déjà malgré moi, était un duc.

«Geneviève, ce fut mon premier péché. Et voyez le malheur;

que le démon vous a touché, vous êtes presque à lui. La porte de

l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer.

«Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parlé de son pays; elle

me disait que nous ferions bientôt le voyage pour aller voir une

grande dame de ses amies qui me ferait peut-être une dot si je

trouvais un brave homme pour m'épouser. Plus d'une fois elle

pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais

pas lui parler de mon père, puisqu'elle ne m'en parlait pas.

Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commérage des

voisines m'avaient avertie vaguement que ma mère n'était pas

mariée. Mais elle était si pieuse et si bonne, que je me disais:

Dieu lui a pardonné.

«Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit

pour me faire des confidences, puis tout à coup elle se re

en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus

tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas à sa mort

prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anévrisme. La parole

lui manqua pour me dire la vérité; quand j'arrivai devant son lit,

elle expirait. «Louise! Louise! dit-elle, Dieu....»

«Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-être

quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en

mourant: «Je ne suis pas ta mère.»

«La misère est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en

deuil, tout me manqua à la fois: ma mère, le travail, le courage!

Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misère,

il m'emporta dans un rêve d'or; mais je n'étais sauvée que pour

être perdue.

«Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman

Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu découvrir

l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des

brouillons de lettres que ma mère cachait dans un petit coffret

en bois noir où je ne croyais trouver que des factures.

«Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et

des réponses de maman, ou plutôt des lettres de ma mère et des

réponses de sa femme de chambre? Pendant la première année, ma

mère s'inquiéta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa

femme de chambre de lui écrire trop souvent, elle lui recommandait

de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_.

Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien;

elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je

trouvai des brouillons de lettres de maman où la pauvre femme

parlait avec adoration de la petite Louise. A ma première

communion, elle écrivit encore, ce fut la dernière fois. Ce qu'il

y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle

jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus.

«Maintenant, quel fut mon père? Là est le secret éternel, mais

ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier

ma mère, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois

toute la vérité.

«Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de

bonheur. J'ai adoré M. de Parisis; les jours que j'ai passés avec

lui ont été des siècles. Qu'ai-je à regretter? Je vous jure, ô ma

douce et sainte Geneviève, que c'est pour moi une joie encore

de penser que je me sacrifie à votre bonheur. Moi vivante, vous

n'épouseriez pas Octave, voilà pourquoi je meurs heureuse. La vie

est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des

autres. J'étais comme l'arbre empoisonné: vous seriez morte sous

mon ombre.

«En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui êtes l'image de

la vertu, je le déclare encore, car je veux vous prouver que je

ne suis pas tout à fait indigne du doux nom de cousine que vous

m'avez donné. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis.

Il a été cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoyé

un bon de dix mille francs comme à la première venue. J'ai juré de

me venger. Et je me suis vengée!

«Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'était de retourner rue

Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de

mourir à la peine.

«Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna

l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave

coeur; elle a ses heures de fragilité, mais elle a gardé toute sa

noblesse d'âme.

«Sur ses conseils, je me jetai donc la tête la première dans ce

tourbillon de la comédie parisienne, dans ce steeple-chase de

toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulée

aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme.

d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs

avant de partir pour l'Irlande. J'avais été très malade, presque

condamnée, mais elle me dit que j'étais plus belle que jamais, la

première fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pré Catelan

par des chemins détournés, car elle se cachait et je ne voulais

pas me montrer.

«C'était sans doute parce que nous nous cachions que nous fûmes

surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda à la comtesse

l'honneur de m'être présenté. Vous avez raison, lui dit-elle, car

celle que vous voyez là, dans tout l'éclat de ses vingt ans et de

sa beauté, est une princesse par la grâce de Dieu. Elle ne vous

dira jamais son nom; elle ne veut être connue à Paris que sous le

nom de Violette de Parme.

«L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis était duc,

me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait était

prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais

c'était l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis

pas trop de façons pour aller dîner avec lui dans un salon du

Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je

ne désespérais pas de le rencontrer et de passer fièrement devant

lui au bras du prince.

«A la fin du dîner, on était éperdument amoureux de moi, on

m'offrait des diamants, un hôtel, des équipages. Je ne rentrai pas

chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'étais bien décidée

à ne pas être sa maîtresse.

«Le prince me trouva bizarre, mais il était bon prince; ce qu'il

aimait en moi, c'était ma figure. Lui aussi était un orgueilleux,

c'était déjà quelque chose que de m'afficher. Il y a des

qui veulent être, il y a des gens qui veulent paraître. Ma

«bizarrerie» ne l'empêcha pas de me donner cent mille francs et de

me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hôtel rue de

Marignan, où il vint trois fois par semaine dîner avec ses amis,

des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des

diplomates et des artistes.

«C'était bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait

pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le

prince.

«Cette vie-là, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je

souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'espérais

venir à bout de mon coeur; mais point. Plus je m'éloignais

d'Octave, plus je le retrouvais.

«Il était en Angleterre quand je fis ma première entrée dans le

monde du Bois. On vous a parlé du bruit qui retentit autour de

moi. Quand on voit monter peu à peu une courtisane cela n'étonne

personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-là!--Connue!

reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparaît

un grand luxe sans qu'on puisse dire d'où elle vient, toutes les

curiosités sont en éveil, elle triomphe avec éclat. C'est un feu

d'artifice qui n'a pas été annoncé.

«Le prince ne pouvait croire à son bonheur; jusqu'à minuit,

c'était le plus heureux des hommes, mais à minuit, je m'enfermais

dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude

de mon lit.

«Je n'étais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les

périls, j'étais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui

veut se faire une cour. J'éprouvais une joie secrète de me prouver

que j'étais vertueuse sous le masque d'une pécheresse.

«Ce fut ainsi que j'allai un soir à Mabille à l'insu du prince;

ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, décidée à

répondre à toutes les apostrophes. J'avais dîné en folle

compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de

Champagne.

«Je vous ai dit comment j'y avais rencontré Octave, comment il

s'était repris à moi selon les prédictions de Mme d'Antraygues.

Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait

de l'orage dans le ciel.

«Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas

dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait.

Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haïssiez et je

vous haïssais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au

coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand

que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi «bizarre»

avec lui qu'avec le prince.

«Mais j'avais beau vouloir m'étourdir, je ne vivais que pour

Octave; mon âme était toute à sa pensée, mes yeux le cherchaient

partout.

«Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mère.

Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et

pourtant, quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique,

je me souviens que j'éprouvais quelque plaisir à la voir. C'est

peut-être un préjugé, mais il me semble qu'elle ne me parut pas

être une étrangère pour moi.

«La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui

permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonné. Qui

sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalité du coeur qui trahit

toujours les vertus de la femme?

Les grandes dames · 第 32 / 41 段