Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonnière prissent sa voiture.

«Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grâce, je

suppose que ta charité n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de

l'argent à cette pauvre femme.»

La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus généreux

envers les gens qui souffrent.

Le lendemain, Parisis alla dire bonjour à Monjoyeux dans son petit

atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allègre

qu'il ne l'avait vu. «Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les

deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charité.

--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisième que vous

croyez connaître, mais que vous ne connaîtrez bien que quand vous

aurez épousé Mlle de La Chastaigneraye.»

Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu théâtral: «Le troisième mot de

la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupté.»

XVII

L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES

On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque

peu étrange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames,

disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs

du XVIIIe siècle. Qui avait répandu cette nouvelle à Paris? Trois

amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux.

Ils se promenaient aux Champs-Elysées; c'était au retour du Bois, vers

six heures; ils reconnurent une femme très à la mode qui parlait à son

valet de pied, à l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait

la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du

Bel Respiro et conduisit la dame au numéro 12 de la rue Lord Byron.

Elle sauta légèrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna

le jardin et monta le perron avec la légèreté d'une biche, avec la

fierté d'une conscience sans peur et sans reproche.

Que pouvait-elle bien faire dans cette mystérieuse petite maison toute

blanche, revêtue de lierre, bâtie par l'architecte Azemar, entre un

jardinet et une serre?

Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais désoeuvrés qui

n'ont pas encore faim pour aller dîner. A peine le coupé s'était-il

éloigné, allant au pas comme un coupé qui doit revenir bientôt, qu'un

second coupé arriva au grand trot devant la grille; celui-là savait

son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le

perron avec la même légèreté, sinon la même fierté. «Que diable

vont-elles faire dans ce petit hôtel? demanda d'Ayguesvives, qui était

le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames.»

Pas de portier à l'hôtel, pas âme qui vive dans la rue. C'était

l'heure où toutes les familles étrangères qui habitent Beaujon

commençaient un dîner sérieux qui dure régulièrement une heure et

qui n'est jamais troublé par les journaux du soir comme les dîners

parisiens.

Survint une troisième grande dame, toujours dans son coupé, toujours

légère comme l'innocence. «C'est une oeuvre de charité,» dit

Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. «Mon

bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui dà,

j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit

hôtel:--Il n'est pas habité.--Comment! il n'est pas habité? Mais

il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y

reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Hôtel du

Plaisir-Mesdames.»

Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?--Je ne sais pas.

C'est peut-être qu'il y a là des marchandes de plaisir.»

Le gamin avait l'air si futé qu'il fut impossible aux trois amis de

saisir le sens de ses paroles.

Ce fut le tour d'une quatrième dame, encore une grande dame, mais

celle-ci était venue à pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la

nuit tombât et qu'elle fût voilée.

C'était Mme de Montmartel, surnommée la belle aux cheveux d'or.

«Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carrée,

car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compté.--Je ne

suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis

pour avoir une stalle à ce spectacle-là.»

Tous les trois dévoraient des yeux la façade de l'hôtel. On avait

allumé des bougies, mais la lumière transperçait à peine par les

rideaux de soie. «Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui était toujours

un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que

vous vous êtes trompé de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime

de lèse-amitié; la vie privée est murée, passons notre chemin.--C'est

bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraîné par Harken; que diable

peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont

toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras

cela dans le journal du soir.»

Ils rencontrèrent un quatrième ami au coin de la rue de Balzac;

c'était le prince Rio. «Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne

le rencontrons pas, il va peut-être à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.»

Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans

entrer dans la rue Lord Byron, ils allèrent à lui. «Mon cher prince,

lui dit Harken, vous qui connaissez la géographie du quartier,

connaissez-vous l'_Hôtel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que

cela veut dire?--Nous n'en savons rien.» On raconta ce qu'on avait vu.

_O tempora! o mores!_

Une demi-heure s'était passée; les trois coupés qui erraient de ça et

de là revinrent à la grille et reprirent chacun leur grande dame. La

troisième referma la grille. «Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives,

est-ce qu'elle garde l'hôtel?» Les lumières du rez-de-chaussée avaient

disparu. «C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une

femme, dit Monjoyeux.»

Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre

résonna malgré lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'éloignèrent

comme devant un coup du sort mystérieux. Monjoyeux resta bravement à

son poste, décidé à affronter le péril; mais on ne vint pas.

Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: «Voilà le plaisir,

mesdames; voilà le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne

vient donc pas ouvrir quand on sonne à cette porte?--Non, monsieur,

j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hôtel n'a

pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre côté c'est

le jardin de l'hôtel Bobrinskoï.»

Monjoyeux, presque effrayé d'abord d'avoir sonné, s'irrita de voir

qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas

la prétention d'entrer dans cette maison mystérieuse, où on ne voyait

passer que des femmes. «Messeigneurs, dit-il à ses amis allons dîner,

voilà le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.»

On entendait au loin le marmiton chanter: «Voilà le plaisir, mesdames!

Voilà le plaisir!»

D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoï, cette grande dame

russe qui a apporté à Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux

flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des

anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle

qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit

pas de façons pour répondre aux questions du duc; il le conduisit dans

le jardin qui séparait les deux hôtels. «Est-ce qu'on ne se met jamais

à la fenêtre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu

trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles représentaient mon

idéal pour les trois vertus théologales que le pape m'a demandées.--Ce

sont donc des dames de charité?--Non, mais elles étaient groupées

avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la

désinvolture italienne; celle du milieu était la plus belle: celle-là

je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysées.--Mais qui est-ce

qui habite l'hôtel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est

d'ailleurs si peu habité, qu'on appelle cela un pied-à-terre.--Ma

foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le propriétaire?--Oui, un

original de la rue du Cherche-Midi à quatorze heures; la comtesse a

voulu lui acheter ce petit hôtel pour agrandir son jardin. Il lui a

répondu ceci, ou à peu près: «Madame, je suis au soleil et vous vous

êtes à l'ombre; je suis Diogène, et vous êtes Alexandre, je ne vends

pas mon soleil.»

D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil

propriétaire. «Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans

doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie.»

D'Ayguesvives regarda le peintre italien. «Mais vous êtes convaincu

que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachées de quelques

femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semblé

reconnaître une déesse des Bouffes, sans compter que Mlle Thérésa y

a chanté ses chansons.--Ce doit être fort amusant, ce petit

intérieur-là! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je

voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il paraît qu'on s'amuse entre soi.»

Tout en regardant le petit hôtel, d'Ayguevives était de plus en plus

convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'était

pas là une maison de verre: à gauche et à droite un pignon sans

fenêtre; au nord un jardin étranger, celui de la comtesse, mais masqué

par la serre au rez-de-chaussée et les persiennes du premier étage; au

midi une façade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible.

D'Ayguesvives s'en alla comme il était venu, sans se vanter à ses amis

qu'il avait si bien cherché pour ne rien trouver. «C'est égal, se

disait-il avec impatience, je ne désespère pas d'avoir le mot de cette

énigme.»

Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation.

Mais, de même qu'il avait tourné autour de l'hôtel sans pouvoir y

entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: «Vous

connaissez le mot du bon Dieu: «Frappez et on vous ouvrira,» mais moi

je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh!

si c'était Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde,

celui-là ne frappe pas, car il passe par la fenêtre.»

XVIII

LES INSÉPARABLES

Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une

blonde: Mme de Néers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'église;

la blonde aimait les fêtes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommée

Messaline blonde; tandis qu'on donnait à sa soeur le bon Dieu sans

confession.

Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il

ne fût pas son amant; tandis qu'il fut toujours très bien dans les

papiers de M. de Néers, quoique Mme de Néers lui fût tombée dans les

bras un jour d'extase.

Et pourtant, ce jour-là, comme les autres, elle était coiffée à la

vierge, en opposition à sa soeur qui était coiffée à la diable.

Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, échoua donc

devant les éclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empêcha pas

l'injuste opinion publique d'infliger sa réprobation à cette belle

femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle

avait horreur des poses vertueuses.

Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle

Bérangère de Saint-Réal, une autre blonde, non moins joyeuse, qui

avait soif de curiosités. Elles se rencontraient à l'Hôtel du

Plaisir-Mesdames.

Mme de Montmartel disait à Bérangère de Saint-Réal, qui lui parlait

de Mme de Néers: «Savez-vous la différence qu'il y a entre moi et ma

soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse.

Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche

jamais et qu'elle trouve toujours.»

Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un idéal; ce

qui perdait Mme de Néers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse

s'était fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'était un

homme.

Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dévorait tout en une

seconde. Dès qu'un amoureux chantait sa sérénade, elle le jugeait

aussi bête et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'était

pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arrêtait toujours à

la préface, disant que le livre ne méritait pas d'être lu.

Mme de Néers, au contraire, ne faisait pas de préface; elle entrait

de plain-pied dans le roman, sauf à sauter beaucoup de pages, sauf à

fermer le livre si le héros l'ennuyait.

Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de

façon pour donner son âme au diable. Mais je ne sais quelle fierté

d'épiderme réservait son corps. Tandis que Mme de Néers donnait son

corps tout en réservant son âme à Dieu.

Mme de Montmartel était bien plutôt soeur par l'esprit et par le coeur

de Bérangère de Saint-Réal, puisqu'elles avaient les mêmes aspirations

et les mêmes curiosités. On les attaquait beaucoup sur la douceur de

leur amitié.

La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarité avec les

hommes ni l'intimité avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnées

à vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un.

Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimées

--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en

comité secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs

méfaits; voilà pourquoi on a peut-être eu tort de les accuser d'avoir

trop aimé l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient là, sans doute,

comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes.

Peut-être allaient-elles là pour sécher les larmes de la tyrannie ou

plutôt de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'étaient les

colombes de Vénus qui battaient des ailes dans l'Hôtel du Plaisir-

Mesdames.

Rien n'est plus malaisé à une femme que de garder l'auréole de toutes

ses vertus, même quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui

permet pas de valser avec un homme, sous prétexte que la valse est un

cercle de flammes agité par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si

deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la

malignité publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements,

ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature?

Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et

Bérangère? C'était la fête des yeux: tantôt Bérangère appuyait sa joue

sur le sein de celle qui l'entraînait, tantôt elle renversait la tête

avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les

attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chasteté même ne

donnait que plus de saveur à leur emportement.

Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de

l'autre, avec toute la passion de la beauté pour la beauté, et les

bras s'entrelaçaient si bien pendant l'étreinte, qu'un jour la

Chanoinesse rousse leur dit en souriant: «Prenez garde, vous y

resterez!»

C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas à l'amitié des femmes.

Je ne suis pas si sceptique; si Bérangère et Mme de Montmartel

s'embrassaient si éperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.--

XIX

LES POIGNARDS D'OR

On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui

voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont

imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son

nom.

Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité

romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.

Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son

berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l'avait frappée de sa

baguette.

Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes.

Combien d'amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de

beauté, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la

raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une

folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.»

Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est écrit

là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées.

Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris,

eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses

extravagances, c'était pour lui une étude entraînante; il disait que

c'était par philosophie, mais c'était par amour.

Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup:

«Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant

autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux

qui tuent.»

Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards

avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première

coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les

montrerai.--J'irai,» dit-elle.

Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit

dans le bal.

Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l'hôtel du duc de Parisis.

«Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la première

heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.»

Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.

Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux.

«Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue,

expliquez-moi le jeu de vos poignards.»

Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous

aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois à tout, même

au diable, répondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux

jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou

mauvaise, selon la première figure que nous voyons.--Eh bien, moi,

j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est

gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions;

les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie

est pourtant l'expression d'une vérité. J'ai découvert dans un vieux

livre, miraculeusement venu jusqu'à moi, que tout homme qui portait

malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais

destin.--Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu'il

paraît, s'expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais

grâce à mes poignards d'or, je suis sûr de préserver les femmes que

j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je

leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est même

arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l'esprit du

mal.»

Wilhelmine partit d'un grand éclat de rire. «C'est vous qui êtes

l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous

rencontrez.--Hormis vous.»

Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis

que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.»

Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut

s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui

disant: «Vous n'avez rien à craindre, je ne vous aime pas.»

Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait.

Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du

loup, elle s'écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de

vos poignards.»

On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards

d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il

en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure

brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds.

«Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui

me sauverait.»

Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas,

malgré les prières de Parisis.

Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur

première chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde

chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'était

indignée contre elle-même, jusqu'à vouloir en mourir; rien ne pouvait

l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'était l'enfant pris

par le feu, qui s'enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu.

Wilhelmine sentit qu'elle serait consumée dans sa honte. Elle ne

voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses

de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une

cellule, toute à son désespoir.

Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre

incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était

navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre

Wilhelmine s'efforçait d'y cacher son coeur blessé par des éclats de

rire; mais il comprit et il regretta d'avoir été de moitié dans cette

folie.

Il s'était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une

de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l'avait prise en se

disant: «Autant moi qu'un autre.»

Il n'avait pas compris que c'était une vertu qui s'immolait dans

l'amour.

A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui

envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits.

Il n'avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de

chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d'or.

Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva

la jeune fille baignée dans son sang.

Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle

s'en était frappé le coeur.

XX

UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA

Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du

demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des

grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes

dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour

l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa

haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait

pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se

résignait à se débarrasser des femmes,--en les prenant. Mais

quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles

s'acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain

pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se

laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard.

Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans

philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère

de la vie. L'esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces

vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la

gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif

de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi

prenait-il peut-être plus de femmes par l'intelligence que par

l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle

n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'âme qu'on la prend.

Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point

d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut étudier la mort jusque dans

l'amour.

Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore

dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne

pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage

aux courses d'Epsom.

En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il

devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le

marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme

bête que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Océan en

sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu'ils

furent heureux en Angleterre.

Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu'il

fallait laisser cela aux Anglais.

Rebecca était une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait

pas l'habitude, d'ailleurs, de s'éterniser dans un amour; elle

changeait d'amants comme de bottines: c'était la fille la mieux

chaussée du monde.

A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une

saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour

il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été

surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison

surnommée la maison de Sapho, une succursale de l'hôtel du

Plaisir-Mesdames, où l'on jouait dans les entr'actes.

Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente,

femme de tempêtes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout

de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient

déjà passés pour elle.

Les grandes dames · 第 31 / 41 段