répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit
en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de
vous connaître.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui
montrait jusqu'à son coeur, c'est précisément parce que je n'ai pas
l'honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.»
La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté
d'Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis
étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si
étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à
votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de français que je
vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se
parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les
évolutions, par toutes les éloquences de l'âme; cette langue-là, vous
la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que
vous êtes étrangère.--Parce que je suis une femme, peut-être; mais
pourquoi parce que je suis une étrangère?--Ne confondons point. Il y a
des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais
il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j'ai
failli dire nos maîtresses.--Vous voyez que vous-même vous n'êtes pas
sûr de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme
du Nord surtout, qui ose s'aventurer à Paris, n'y vient que parce
qu'elle est sûre d'elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit,
sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame,
voilà pourquoi vous comprenez.--En vérité, monsieur, le serpent ne
sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m'appelle Ève, mais je ne
suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas
voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons,
adieu.»
Mme Ève dégagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une
imperceptible moquerie. C'était tout juste au moment où Octave passait
devant le groupe d'où il s'était détaché pour aller à l'abordage. Il
ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans
s'émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre
bras de Mme Ève. «Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commencé une
phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne
soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C'est égal, je
vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin,
comme je n'ai peur que de moi-même, parlez.»
Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second
tour la Femme de Neige était conquise; c'était la première fois qu'une
langue dorée résonnait jusqu'à son coeur.
M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la
coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du
coeur; il jouait la comédie de l'amour en comédien convaincu. Et que
de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de
l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de
la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait
la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu'il
communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que
sa main, d'un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte.
C'était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval,
qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une
chevelure pour s'y égarer avec la légèreté d'un enfant.
Au troisième tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe
où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout
à l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles
dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est
jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra
vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui
ne sera pas vraie.--Que voilà une jolie perspective!--Soyez de bonne
foi, vous n'êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman,
la chronique, l'héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure,
c'est avoir sa part de royauté. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A
votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que
vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se récria Octave;
voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le
bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentés,
foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculée.»
Mme Ève était--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout,
qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont
soif de l'idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit,
tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque,
tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu'aux péchés qu'elles
n'ont pas commis.
La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une
imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en
croupe l'illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu'elle
cherchait sans l'avouer, c'était moins un homme pour aimer son corps
que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion.
Cette Ève était curieuse comme Ève.
On jouait la marche du _Tannhauser_. «Aimez-vous la musique allemande?
demanda-t-elle à Octave.--Oui, répondit-il, j'aime la musique de
l'avenir comme la musique du passé; j'aime la musique française comme
la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas
de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l'oiseau qui
vole et au vent qui passe? Qui m'eût dit que ce soir à dix heures
je serais violemment et éperdument amoureux d'une Norvégienne?
--Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement,
dirait une Française.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien
qu'un amour qui éclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de
Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là
chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple,
cette valse de _Faust_ que nous entendons là, qu'on vient de commencer,
c'est la première fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit
soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite
est là et qu'elle me fait monter au septième ciel par les spirales
inouïes des architectures aériennes.»
Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite
du bal de l'ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune
femme, il n'y manque que la rime et la raison.»
Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi
bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est
pas parfait. Ce que c'est que d'être amoureux!»
Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu'il
était toujours amoureux. Si ce n'était pas d'elle, c'était d'une
autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui
éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit
supérieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits
de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je
vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que
vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus
rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez
donc pas que j'essayais de jouer la comédie?--Et moi aussi! Mais nous
ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au
sérieux.»
Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du
coeur,--par la force du poignet.
Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de
façon à Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien à craindre de leur
conscience.
Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme
blonde s'était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les
montrer du doigt: mais ils n'étaient plus là. Où étaient-ils?
Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de
Bois; ils étaient entrés à l'hôtel de Parisis.
Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux!
Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse à
l'imprévu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave était l'homme
du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il était avant tout
l'amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de
marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.
Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous
triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle.
On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la
nuit dans l'âme.»
Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain.
«Adieu, lui dit-elle à la porte de l'hôtel de Bade, je partirai
demain.--Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce
que j'ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d'une voix plus
émue: «J'ai été fondue au soleil.»
XV
PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE
Le duc de Parisis, quoiqu'il aimât profondément Mlle de La
Chastaigneraye, quoiqu'il ne rêvât pas de bonheur plus doux que celui
de vivre avec une belle créature qui ne vivrait que pour lui, était
retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi
de la légende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Geneviève.
La question d'argent n'était plus une question, parce qu'il se
trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maître en l'art de
vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, même quand il
n'en avait plus. Ce n'était pas certes un de ces faiseurs d'affaires
qui se jettent comme des étourneaux--ou comme des oiseaux de
proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller
jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait à la Bourse avec une
grande sûreté de coup d'oeil. En attendant qu'il réalisât son rêve
politique,--ambassadeur à Constantinople--il prouvait par l'exemple
qu'il croyait à la durée de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les
fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses
chevaux haut la main.
Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; «Pourquoi ne
faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question
d'Orient, puisque vous affirmeriez le crédit ottoman. Il n'y a pas de
meilleur Chassepot que la pièce de cent sous. Croyez-moi, le dernier
mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armée. Tu es
le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idée par nuit
comme il a une idée par jour!»
Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du côté des
Cordillères, il remuait toujours à Paris quelques bonnes poignées
d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fête nocturne,
deux coupes antiques étaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme
autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser à la
source en laissant leur carte. Parisis disait que c'était de la plus
stricte hospitalité.
S'il me fallait indiquer quelques traits de tempérament et de
caractère, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en
raillant un peu, comme si la vérité n'était jamais absolue: «Les
muscles d'Hercule cachés sous la beauté d'Antinoüs.» On avait dit
cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt
rencontres, prouvé sa force sans parler de son héroïsme en Chine.
Un jour qu'il conduisait aux Champs-Élysées, il vit un cocher qui
rudoyait une femme; c'était une jeune Anglaise qui avait payé et
qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule,
l'assaillait d'épithètes toutes françaises. Il y avait déjà une
galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides à
son valet de pied et était descendu par je ne sais quelle fantaisie,
car il n'était pas né réformateur et croyait qu'il est dangereux de
déranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame était
fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des
excuses; le cocher répondit par un coup de fouet qui rejaillit sur
l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siège et le jeta à terre
comme une poignée de sottises. Et là dessus il retourna à ses chevaux.
Mais le cocher s'était relevé furieux pour lui asséner un coup de
poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna à toute sa colère,
frappa le cocher sur la tête et le tua du coup.
«Voilà de la belle besogne,» dit un passant qui connaissait le numéro
de longue date.
Octave donna sa carte à un sergent de ville en disant qu'il irait
lui-même avertir le Préfet de Police. Après quoi il remonta sur son
phaéton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'émotion que s'il
eût tué un Chinois. «Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublié de
donner mon nom à ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans
la foule, je connais M. de Parisis, vous êtes trop jolie pour qu'il ne
vous rencontre pas un jour ou l'autre.»
Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta
vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et
furent en quelques secondes emportés comme des aigles. En face du
Cirque, le valet de pied fut jeté au milieu des promeneurs; Octave fit
alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta à cheval sur la
Folle, la plus emportée de ses deux bêtes. La Folle le reconnut et fut
maîtrisée comme par miracle.
Quand Parisis descendait l'avenue de l'Impératrice ou l'avenue des
Champs-Elysées avec la rapidité d'une locomotive, dans la sérénité des
dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de
coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux.
Il dessinait des méandres imprévus dans les flots d'équipages de
toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se
demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents.
Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se
consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe.
Parisis ne paraissait pas robuste; il était surtout devenu fort par sa
volonté.
Il ne croyait pas à la médecine, il ne croyait qu'à la nature, cette
mère généreuse qui défie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de
son lait jusque dans les jours de fièvre et de délire.
Il avait un médecin. Il faut bien avoir un avocat, même quand on a
pour soi la justice. Un soir qu'il était malade, son médecin, qu'il
n'avait pas appelé, survint et parut effrayé. «Ah! oui, mon cher
docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fièvre,
les lèvres pâles, le diable dans la tête, des jambes de quatre-vingts
ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulté
d'être.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire à la
médecine.»
M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. «Oui, mon cher
docteur, je vous promets même une consultation. Demain, vous
appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre médecins, quatre
oracles, quatre lumières de la science; vous causerez politique et
vous déciderez que tout va mal dans l'État, mais que tout va bien chez
moi.--En attendant, dit le médecin, je vais vous faire une ordonnance,
promettez-moi de la prendre au sérieux.--Oui, mon cher docteur, à une
condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne.
Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour
vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous
voulez.»
Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y
tremper à peine vos lèvres? reprit le médecin.--Je vous promets,
mon cher docteur, de me soumettre à toutes vos médecines; mais, que
diable! donnez-moi un quart d'heure de grâce.»
On présenta les coupes. Octave trempa si bien les lèvres dans la
sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grâce.
Il avait ses idées. Le docteur n'avait plus les siennes à la quatrième
coupe.
Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait
trop de tête pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait
bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui
caressaient son front quand ses lèvres s'égaraient sur le cou.
Deux heures après, le médecin trébuchait dans les vignes de Noé et
conseillait à Octave de prendre trois fois médecine. M. de Parisis
versa au docteur trois coupes de plus.
A minuit, Octave entrait au club parfaitement guéri; cette petite
débauche de vin de Champagne avait ravivé toutes les forces de la
nature et jeté dehors toutes les mauvaises influences.
A minuit, le médecin rentrait chez lui parfaitement malade. «Qu'on
aille chercher un médecin, dit sa femme.--Non! s'écria-t-il avec
fureur, qu'on aille chercher de Parisis!»
Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne.
Un des livres familiers à Octave était les _Dames galantes_ de
Brantôme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des
Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si
naïvement railleurs: «J'ai cogneu une très honneste dame.» Le célèbre
conteur a connu ces très honnêtes dames dans le meilleur monde, le
plus souvent à la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait
pas reçue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne
réussissaient pas dans la vie étaient ceux-là qui ne jugeaient pas les
hommes aussi bêtes qu'ils le sont. Octave appliquait ce précepte aux
femmes, disant que ceux-là qui ne réussissaient pas ne croyaient pas
les femmes aussi--Èves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantôme
doit réconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces
«très honnestes dames,» qui ont dû faire baisser le pont-levis de
beaucoup de châteaux forts.
Quand je relis Brantôme, je bénis Dieu de m'avoir fait naître dans le
siècle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosières.
XVI
LA CHIFFONNIÈRE
Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir à la
Maison d'Or. Là était Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault,
Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette,
Trente-Six Vertus et Fleur-de-Pêche. C'était l'éternel souper que vous
savez: on touche à tout, on trempe ses lèvres dans tous les vins,
on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le
néologisme, on est ruisselant d'insenséisme.
D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obéissait au
désoeuvrement comme on obéit lâchement à un mauvais camarade qui vous
domine, qui vous prend le matin, qui vous mène où il lui plaît, qui
dispose de vous comme de lui-même.
Monjoyeux et Léo Ramée venaient quelquefois ensemble souper avec ces
dames et ces messieurs. Il faut bien être de son temps; il y avait
toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse à étudier--au
point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la
palette, disait Léo Ramée.
Ce soir-là, Léo Ramée apparut seul sur le seuil de la porte à la
fin du souper. «Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu
aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec
toi.»
Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique
de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des
femmes.
Toutes avaient la religion de Mme Vénus. Elles contaient son histoire
avec des pleurnicheries sentimentales.
Les femmes ne pardonnaient pas à Monjoyeux d'avoir joué de la femme,
parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui
pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent!
Mlle Fleur-de-Pêche prit pourtant sa défense parmi ces dames. Elle le
trouvait beau; elle avouait qu'il était bien mal habillé; mais elle
l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eût aimé M. Million habillé de billets
de banque. On demanda à la Taciturne son opinion; elle répondit d'un
air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour être éloquente elle ajouta:
_Question d'argent_.
A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque
dans le cabinet privilégié entre tous. «C'est M. Monjoyeux qui fait
une farce, dit le garçon en apportant des cigares.»
Or, voici quelle était la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans
ses bras une malheureuse chiffonnière, jeune encore, mais tuée par
la misère, qu'il avait trouvée devant la Maison d'Or, traînant son
crochet sans trouver la force de remplir sa hotte.
Toutes les femmes partirent d'un bruyant éclat de rire; mais les
hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux était fils
d'une chiffonnière, tous comprenaient le sentiment de charité qui
l'inspirait. «C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la
pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours!
Quoi de plus gai? Une malheureuse créature qui meurt de faim!
Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanés comme
chez vous ou qu'ils soient fanés comme les chiffonnières, chacun pour
soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a
plus que l'hôpital, et si on ne veut pas d'elle à l'hôpital, elle n'a
plus que la rue.»
Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extrêmes en tout,
celles qui avaient ri le plus haut se mirent à l'oeuvre pour secourir
la chiffonnière. «Qu'on apporte une soupe sérieuse, dit Monjoyeux, et
non pas la soupe à l'oignon de ces dames.»
La chiffonnière regardait tout le monde avec inquiétude. Elle était si
peu habituée à la charité chrétienne, elle avait vécu si loin de
ses semblables, dans ce Paris sceptique où les pauvres n'ont pas
d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore à ce beau
mouvement de Monjoyeux et à cette soudaine sympathie qui souriait
autour d'elle.
On lui apporta une croûte au pot, la dernière du pot-au-feu, qu'elle
mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise à table, mais elle
se tenait à distance. «Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les
choses, nous autres! mettez les coudes sur la table.»
C'était à qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui
passa son verre. «Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'à boire tes
pensées!» Et il donna un verre à la chiffonnière.
C'était une femme de vingt-cinq ans, déjà flétrie par la misère et le
chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guère le jour. Il y
avait de tout dans cette figure: de la beauté et de la laideur, de
l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion.
Peu à peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta
sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce
qu'il était toujours ivre, mère sans avoir eu d'enfants, parce que sa
mère était morte lui laissant quatre petites soeurs. «Messieurs, dit
Monjoyeux, cette brave créature qui nous fait l'honneur de souper avec
nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthèse de l'humanité. Comme
l'humanité, elle aspire à la croûte au pot, mais c'est l'idéal
inaccessible. Adorons l'humanité dans cette femme, que ses haillons
nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques à nos âmes, que
ses larmes sanctifient à jamais cette table profanée.»
Monjoyeux, assis à côté de la chiffonnière, se leva et l'embrassa sur
le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternité. «Au
nom de ma mère, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mère!
pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que
je suis du bâtiment! Ma mère était chiffonnière; je ne m'en vante pas,
mais je n'en rougis pas.» Et se tournant vers Parisis: «Mon ami, lui
dit-il, réjouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignée
d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouvé un but à ma vie.
Je vais tout à l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux
désormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je
suis heureux pour la première fois, parce que je me sens riche du bien
que je ferai.»
Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: «Miravault,
vous avez des millions et vous êtes pauvre; faites comme moi: vous
serez riche.--Voilà qui est bien parlé, dit Léo Ramée en serrant la
main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense.» Et revenant à
Parisis: «Mon cher ami, prête-moi cent sous pour commencer ma fortune.
Je vais, pour point de départ, prendre un fiacre pour reconduire
cette femme--non pas tout à fait comme tu fais quand tu reconduis ces
dames.»