c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de
sonnette l'arrachait à son rêve.
Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main
un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent.
«Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la
Chastaigneraye.--Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien
sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur
des roses de Tonnerre.»
Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.
Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,--un
magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,--Violette tournait
la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de
Geneviève!»
Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du
bouquet.»
Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne
sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de
campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez
fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le
cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habité.»
Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne
lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la
signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant.
Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.
Il lut ce joli compliment:
«Ma chère Violette de Parme et de Plaisance,
«Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au
château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan.
Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je
vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet
cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous
connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence.
Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je
vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que
vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces
d'une femme qui sait bien vivre.
«Je vous baise le pied et la main.
«Marquis D'HARCIGNIES.»
Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de
cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin.
Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira
plus--de la même main--ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à
vous. Pas un mot de ceci.»
En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du
marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant
à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au
marquis avant une heure.»
Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave,
dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu
de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis
où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs,
croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma
pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.--Il
faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le
prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine.
Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et
devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.»
Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune
amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse
en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis
d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans
le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.--Des fleurs
empoisonnées!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de
roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins
de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce
tapis.»
Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir
le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu
qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine.
Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d'Aspremont
qu'il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta
l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allèrent
vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses.
Mais M. d'Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant:
«J'aime mieux me battre.»
Le lendemain, à huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis
d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles.
Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des
autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur.
Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il
n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.
Octave se redressa furieux! «J'allais oublier! dit-il au prince. Je
vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang
répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette
dans ses jours de comédie, n'a pas été votre maîtresse!»
Le prince était un galant homme comme le marquis: il s'offensa de
cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des
huissiers, et encore les huissiers s'arrêtent à ma porte. Voilà
pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince
prit l'épée du marquis déjà toute tachée de son sang.--Eh bien! dit
Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne
quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous
commencerez par retirer vos paroles de tout à l'heure: «_Il n'y a pas
de quoi_.»--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a
plus qu'un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.»
Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n'a que faire de deux
témoins. S'il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est
trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père
était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c'est un titre de
noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des
Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noé.--Vous avez raison,
monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de
Parisis et le mien.»
Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres témoins.
Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien
accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis
qu'après un coup d'épée; mais il possède si bien le coup du coeur,
qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de
façons pour dire que je n'ai pas été l'amant de Mlle Violette de
Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parlé à une femme,
je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en
jetant son épée, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour
venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se
bat pas à cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et
pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me
battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu à cause d'une
femme.»
On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets
avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait
pas voulu tuer.
La mort du marquis d'Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus
que la déclaration du prince.
Quand l'opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une
sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de médecin pour
cette mortelle blessure.
XII
OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE
La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes
les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette.
Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis
venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle,
peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa
solitude.
Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les
souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.
Quelques semaines à peine s'étaient passées, la comtesse d'Antraygues,
revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l'affermir dans
sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon
du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations,
sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en
niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont
pas aimé.
Voilà qu'un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune
médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une
migraine. «C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit
Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir
la figure d'un médecin.»
Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures
de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça
vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par
Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette.
Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme
qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café
Anglais. C'était un de ces étudiants amoureux de la vie--parce qu'ils
voient la mort de près--qui passent tous les soirs la Seine pour
prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la
mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et
aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste.
C'était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu'il
venait se faire médecin de campagne dans son pays.
Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de
l'étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût
le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au
valet de chambre.
C'était bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eût trouvée plus
adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus,
les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à
gouailler, n'aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se
fût sans doute avisé d'évoquer les images de Paris. Violette décida
qu'elle ne le verrait jamais.
Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous
les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait
pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait être reçu.
Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette,
si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour
effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère
Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour
moi. J'avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais
oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l'espérance renaît
dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher.
Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si
un jour vous ne me voyez plus.»
Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa
gaieté, mais elle commença à désespérer d'elle. Vainement elle jouait
ses airs les plus chers, vainement elle l'entraînait à ses promenades
les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l'amitié
de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin
comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle
mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.--Voilà
une question! s'écria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je
pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous
les coeurs de bonne volonté.»
Violette, toute à ses idées, n'écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi,
dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n'a pas voulu
de moi. Dans ma prison, j'ai été trois jours sans manger; mais, de
tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois
j'ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours
tombé des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur
rebelle qui me défend de me jeter à l'eau, parce que je serais
déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer
soi-même!--Vous m'épouvantez! dit Hyacinthe, vous m'épouvantez dans
cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends
qu'une manière de se tuer, c'est de se jeter par la fenêtre dans un
moment de désespoir, quand on n'est plus maîtresse de soi.--Il y a
aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.»
Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement,
dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de
faire des folies.»
Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui
dit-elle, songez que si je n'étais plus là, Octave épouserait
Geneviève. Je suis malheureuse et j'empêche le bonheur de ceux que
j'aime le plus.»
Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait
profondément, Violette quitta le château de Pernan et n'y reparut
jamais.
Voici le petit mot qu'elle avait laissé pour son amie:
«Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en
souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais
dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que
vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là,
vivez avec Mlle de La Chastaigneraye.
«C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai
plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos
rêves! Adieu encore, je vous embrasse.
«VIOLETTE.»
Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à
Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme
à Octave, qui remua vainement tout Paris.
Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe.
«C'est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La
Chastaigneraye.
Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon
à l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre à Champauvert. Elle
voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser
Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de
faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.
XIII
LE TROISIÈME LARRON
Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux
récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures.
Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme à Venise dans le
siècle d'or, c'est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non
seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes,
mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le
duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit
Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre était blonde, blonde était Mlle
de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de
Fontanges.
Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV,
comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul
Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu
que ce n'était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à
une belle femme d'être brune, il aimait aussi les châtaines et ne
dédaignait pas les «Vénus aux carottes.»
Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortège des blondes.
Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa
luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main
pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la
plus douce aux yeux: c'était le vrai blond à son premier coup de
soleil, le blond d'Ève avant le paradis perdu.
Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours
l'irrésistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la
beauté virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop
par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées
l'amoureux de l'idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de
sonnets à la lune, plus d'aspirations vers les étoiles: l'homme et la
femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre
à l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la
poésie visible.
Aspasie dit un jour à Platon, qui l'avait promenée dans tous les
sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons
fait!--Pour arriver où? demanda Platon.--Au commencement,» répondit
la courtisane.
«Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse.
Celui-là prend tout ce qu'il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui
veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n'arriver point.
Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive
devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la
ville. Platon déraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment
s'enivrer sans mordre à la grappe?
Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait
que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait
amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses douze
travaux.
Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une
comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait été retenu
trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour
un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe
fut immolée.
Le grand art de Parisis était d'arriver à temps. Henry de Pène a parlé
comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme
aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour.» Parisis le savait bien, il
ne parlait jamais de lui.
Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passé--rive
gauche et rive droite.
Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis
hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux
les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d'ombre.
Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un
ministre étranger qui représente fort spirituellement une république
idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis,
pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas.
Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien
alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l'histoire du
Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais
d'où vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame
passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de
taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à
contresens, sans doute pour qu'on la puisse dénouer sans qu'on
s'en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure
révolutionnaire, gants ris perle.
Voilà la femme,--je me trompe,--voilà la mode.
La femme n'était pas voilée; mais elle jouait si bien de l'éventail
avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'était bien
dommage, car c'était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un
menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de
Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour
moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente
de dire qu'elle avait des yeux tempérés--dix degrés au-dessus de
zéro.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la
chaleur des tropiques.
D'où venait cette fraîche créature? J'en suis bien fâché pour
le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg
Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette
femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'égare sous ces
arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est
pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait
donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontrée tout à l'heure en
voiture.»
La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète.
Elle s'éloigna un peu. Avait-elle peur d'être reconnue? Se promenait-
elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il là?
Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort
brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il
avait raillé avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans
leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux
gothiques où les araignées font la toile de Pénélope.
Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l'autre
ministre étranger était un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du
Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il,
elle est là pour moi.»
Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c'est
pour moi qu'elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas
me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri
adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--Éloignez-vous par
l'avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu'elle
viendra droit à moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des
illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face à qui s'en
ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face!» s'écria le duc
d'Ayguesvives.
Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les
deux.
Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de
Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras
à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il paraît que
c'est le duc de Parisis qui a gagné?»
XIV
LA FEMME DE NEIGE
C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques.
Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée
s'est complu à écrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour
héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises!
Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des
femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beauté originale.
Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne
sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des
merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorées
n'ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette
morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige.
Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune
femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se
promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les
hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils
n'avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu'elle
n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur
imposait silence.
M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau
monde, qui se vengent le plus souvent par l'intempérance de la langue
des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme
grande et blanche. «C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme
savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà
pourquoi elle s'est habillée d'un fourreau de parapluie.--Blanche
comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.--Quand on
pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont
deux lanternes sourdes.--Si Debureau était ici enfariné, ce serait
bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.»
On partit d'un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne
maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras
avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux
d'entendre une autre chanson.»
Et il alla bravement à rencontre de l'inconnue. M. de Parisis était de
ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait
jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme
inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler
par l'ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait
des manoeuvres si savantes qu'il n'échouait jamais.
Il rencontra l'étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon
bras.»