L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie

pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le

silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de

Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n'osait

parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien,

ma chère Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rêvé à

ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut

l'avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour

les femmes.» Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil

couchant. «Vous ne m'étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes

ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand

elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut

leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes

les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle

continuait sa pensée, il m'est arrivé de songer à ces légendes où on

donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de

damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est

attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir éloigné M. de Parisis de mon

chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'à la

dernière entrevue j'étais d'autant plus sévère que j'avais plus peur

de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des

autres. Jusque-là, je n'avais pas vu l'abîme.--L'abîme! Elle y

tombera,» pensa Mme d'Antraygues.

Elles étaient revenues vers la vacherie. «J'oubliais, dit tout à coup

la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.»

Et elle embrassa la maîtresse d'Octave. C'était bien la maîtresse

d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et

elle murmura: «C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.»

Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos

batailles au moment même de la victoire; j'ai rencontré aujourd'hui

une femme que vous avez aimée huit jours et qui n'eût pas résisté le

neuvième.»

Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!»

s'écria-t-il.--«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en

doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle

aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais douté de

moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il

faut avoir confiance en soi.»

A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche,

lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il

lui savait un sentiment d'art très distingué, il serait ravi qu'elle

voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit

la duchesse, j'irais peut-être.--Madame, quand on est comme vous sur

un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des

hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un

amateur d'art! C'est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse,

j'irai demain voir vos madones.»

A celle-là, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse

passa par la grande porte. Tout l'hôtel était sur pied, fleur à la

boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que

la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira

l'hôtel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais

vit-elle tout cela?

Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais

avec cette douceur pénétrante qui va jusqu'à l'âme. La duchesse

n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui.

Elle était allée jusque dans la chambre d'Octave, sous prétexte de

voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout

à coup la pendule sonna trois heures.

C'était l'heure du diable qui sonnait.

La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et

l'âme d'Octave. «Une heure à moi! se disait-il.--Une heure à moi!» se

disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse

et la regarda avec des yeux allumés dans l'enfer. Elle pâlit, elle

chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains

autour de son cou. Non! je t'aime!»

Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint.

Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler;

ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature

reprenait ses droits: l'âme était étouffée, la femme éclatait à

travers l'ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux

t'aimer pendant toute une heure!»

Elle répandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa

rougeur.

C'était l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment

on perd le ciel.

Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d'Octave.

Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement

dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles

tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face.

Mais rien n'avait changé autour d'elle. Elle leva la tête: la Vierge

de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire.

Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!»

murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit

Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.

La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa

sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise,

elle se reconnut telle qu'elle était avant sa chute.

Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas!

VII

LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA

Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux

femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir

que celle qui souriait.

Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette

histoire.

Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien

Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de

Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les

deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la

terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des

deux sexes.

L'action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel

hôtel de la Chaussée-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les

hôtels de la Chaussée-d'Antin sont fort bien hantés. En dépit de

l'école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence,

dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient

monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de

drames romantiques et de ballades à la lune.

J'arrive à l'histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d'été.»

C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses

parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari.

Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n'est à se marier?

La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur,

d'où qu'il vienne; mais un mari ne t'enlèverait pas à notre amour en

te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n'en suis

pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?»

Le père tint le même discours que la mère; l'époux parla comme

l'épouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lèvres de la belle.

«Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est

que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le

plus grave et le plus mystérieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est

pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M.

de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un

jour ce qu'il est. D'ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée

avec un autre.

Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la

jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que

vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine

d'ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore

quelque temps sans répondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux

soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont

éternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia répondit avec

assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau

gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d'un régiment du

roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses

manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur.

Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaître

qu'aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans

l'idéal, l'entendre dans le rêve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer

dans l'impossible.»

On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien

Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a

tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que

ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.»

On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda à s'enfermer une

nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M.

Home était marié: on l'envoya passer la nuit avec sa femme.

La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à

veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé

en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un

joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.»

On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son

fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le

silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le

mur_, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna

sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche.

Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Roméo et Juliette_.

«C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimée?--Comme je vous

attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.--Oui, mais

vous étiez invisible et j'aime à vous voir.--Aussi me suis-je décidé à

vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia!--Oh! mon

Dieu! vous avez éteint la bougie.--Mon adorée! je suis un pur esprit

et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touché la

main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassée...»

Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment

critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia.

«Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit.»

On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mère courut à la

fenêtre, quoiqu'il n'y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée,

quoiqu'il n'y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit

et n'entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout

haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes

et les réponses.»

La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et

sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la

nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!--Julia,

comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une

illusion, je sens bien votre main sur mon coeur....»

La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il

y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre

à moi que si je suis seule.--Ce sont des contes.» Et la mère se remit

à chercher et ne trouva personne.

Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le

coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée

par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques.

Ce texte aurait besoin d'être illustré par la gravure pour devenir

plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d'explication.

EXPLICATION DE LA GRAVURE.

L'hiver passé, j'ai rencontré Mlle Julia à un bal d'ambassade. Elle a

valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les

esprits: c'était M. Octave de Parisis.

DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE.

Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de

toilette. Cette femme de chambre a l'art mystérieux d'introduire les

esprits.

COMMENTAIRE RISQUÉ.

Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une

porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte

d'amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est

une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service.

Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se

donnent la figure du duc de Parisis.

VIII

LA SOLITUDE DE VIOLETTE

Cependant Violette ne s'acclimatait pas à Pernan.

Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans

cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait

amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix

du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle

écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.

A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les

soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d'un ravin profond,

qui était l'image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes

profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit.

Quand, le soir, Violette n'était pas penchée dans l'escarpement du

ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais

priant pour elle-même.

Le matin, il semblait qu'elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait

sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette

devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert

ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines

mordorées avenue d'Eylau, près de l'hôtel d'Octave.

Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'était pour

elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux.

Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'était surtout

les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le représentaient dans ses

folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa

mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle

s'affligeait de toutes les folies d'un homme doué pour les grandes

choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait

pas, disant toujours qu'il prendrait de fières revanches.

On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demandé vingt mille francs à

Violette. Violette s'était empressée d'être agréable à son amie, tout

en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un

jour, à l'heure du déjeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment.

Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes

celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs

blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle

encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la

plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour

charmer les yeux du corps et les yeux de l'âme? Violette avait perdu

à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus

accentuée et plus pâle, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et

puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une éloquence

plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en

embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse:

«Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec

l'accent de la vérité.»

Mlle Hyacinthe n'était pas précisément l'idéal de Phidias ni de

Raphaël--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beauté

agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n'a

pas consacrée encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme

et de son sourire.

On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la

campagne et par les jardins du château, on visita l'église, on alla

goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient

heureuses par l'amitié.

Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'à minuit, les

mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie

de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe.

Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de

sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m'avez dit

que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me

rappelle!» dit-elle en pâlissant.

Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la

joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion!

IX

LES DEUX COUSINES

Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait

inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d'Aspremont et

Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis.

Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait

que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fût

emporté par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de

n'être plus pour elles qu'un ami.

Il était d'ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour

commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII.

Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il

eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute

splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une

tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne bâtit ou

qu'on ne restaure un château que pour une femme aimée, c'est que

Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son

château.

Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait

pas varié dans son idée, elle voulait qu'il épousât Violette. Elle

l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son

coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus.

Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout,

hormis de soi-même. «J'espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que

vous irez voir Violette à Parnan.--Oui, ma cousine,» dit Octave,

croyant raviver la jalousie de Geneviève.

Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d'autres

régions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'était

tournée vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. «Grand

Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?--Dans une solitude

sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j'habite une

solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce

piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent

sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les résignations.--Ma

cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles

ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les

mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin;

pour moi, dès qu'on travaillera à la restauration de Parisis, j'irai

vous voir si je ne suis pas partie.»

Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même

figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il

voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'était gravée

profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses

lèvres.

Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraîna sous les arbres.

«Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je

vous ai déjà averti.--Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A

Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de

chagrin, mais passons. J'étais venue pour embrasser Violette et

repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais

rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que

dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais

peut-être la consolerai-je, moi! car si l'amitié console de l'amour,

c'est l'amitié d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse

dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme,

paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.--Vous vous

imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des

paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore,

rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.»

X

LE CHATEAU DE CARTES

Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient

seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe.

Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant

de mal de vous voir, que j'éprouve un étrange contentement; arrangez

cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous

êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c'est inexplicable,

mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupté.»

Violette retint un soupir: «_Si je vous aimais encore!_ vous avez

raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffée du passé qui me

revient jusqu'au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces

angoisses.»

Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main;

mais elle cacha si bien son émotion qu'il jugea que, pareille à

Geneviève, elle n'avait gardé de l'amour que le souvenir.

La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des

joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur

Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir

de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas;

mais il ne vit que des nuages.

La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de

la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple

mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui

sembla que c'était la dernière fois qu'elle voyait Parisis.

Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle

avait aimé depuis qu'elle n'aimait plus que lui. «Vous allez partir!»

répéta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle

ne voyait plus bien.

Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait

son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots.

«Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je

t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir

avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais

bien!»

Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées

par les sanglots. «Mais je t'ai toujours aimée, ma Violette! Avant de

te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi

j'ai trouvé mon coeur.»

Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties.

Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux

coeurs, deux âmes dans la même pensée. C'est l'amour à sa suprême

période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s'est épuisé à demi,

il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le

ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, même

quand ils sont amoureux.

Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donné tout

le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se

briser, la fièvre l'avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu,

Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne

veux pas comprendre,» murmura-t-il.

Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette

minute d'amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de

bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans

le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui.

«Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi,

n'est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu

sais mon dédain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que

l'amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras

une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain

bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.»

Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits,

ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s'empêcher de penser

que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous

habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces

mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux

ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»--Non!

dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que

Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que

les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime?

Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'était qu'un jeu

cruel pour me punir. J'ai mérité d'en souffrir, j'en ai souffert, mais

j'ai oublié.»

Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n'eut

pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle

continua ce doux rêve d'être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si

je voulais être heureuse!»

Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les

obstacles s'arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui

s'appelle le bonheur.

XI

UN AUTRE BOUQUET MORTEL

Les grandes dames · 第 28 / 41 段