pourquoi je me déguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout.
J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, à l'heure de son
départ. Voilà quel était mon dessein. Je devais faire du bruit
dans sa bibliothèque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu
Marguerite, et, comme j'étais belle en Marguerite, sans doute il
eût jugé qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter
que cette apparition eût mis quelque poésie dans l'entrevue. Me
voilà donc entraînant ma tante, toutes les deux avec de grandes
pelisses noires et voilées comme des Espagnoles. Charmide nous
avait accompagnées jusqu'à la porte du jardin, pour s'assurer
qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hanté. J'a
une petite lanterne sourde toute cachée sous ma pelisse. Nous
traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voilà dans la
bibliothèque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient
pas. On voyait par là portière la lumière de ses bougies. Je me
hasarde, je soulève la portière, je le vois à moitié endormi,
la tête penchée sur un livre. Emportée par je ne sais quelle
inspiration, je vais jusqu'à lui, et lui montrant du doigt la page
ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il
se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris.
Je m'éloignais à reculons sur le point d'éclater de rire pour
cacher mon émotion, car j'étais plus effrayée de mon audace qu'il
ne pouvait l'être. Il saisit un candélabre pour me suivre,
car j'avais déjà dépassé la porte. Comment les bougies
s'éteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa
précipitation à me suivre et par le vent que leur jeta la portière
en retombant.
J'avais manqué mon entrée, puisque je n'avais pas songé à retirer
ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rôle, que j'entraînai
ma tante malgré elle, en lui disant que je ne voulais pas être
reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut
bien que les enfants s'amusent.
Ce n'était pas là un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappé un
grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour
lui que l'émotion d'un moment, il s'imagina que c'était un jeu de
quelque comédienne en disponibilité ayant une clef de la petite
porte.
J'ai su depuis qu'il avait été bien plus frappé en me voyant tout
bêtement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette
qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses
simples et naturelles.
Et maintenant, ma chère Armande, tu sais le reste. Marguerite a
rencontré Faust au bal; il l'a aimée pendant cinq minutes. La Dame
de Pique l'a intrigué quelques jours après; il a aimé la
de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimée pendant cinq minutes, mais
Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimée pendant
cinq minutes, mais nous étions séparés par cinq millions.
Aujourd'hui, je rougis d'avoir joué un rôle et de l'avoir si mal
joué. Voilà pourquoi je n'ai pas gardé ta femme de chambre; cette
folle était pour moi le mauvais esprit; si je l'avais écoutée,
tout Paris parlerait aujourd'hui de moi.
J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai
tenté une autre comédie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe
blanche--s'est deux fois promenée sous les fenêtres d'Octave, et
moi, vêtue d'un manteau noir, j'allais à sa rencontre comme un
amoureux d'opéra.
Je voulais qu'il fût jaloux. O jeu d'enfant!
Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler à Octave
par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir
pour aller coucher à Parisis. En arrivant au château, il trouva un
volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge
en marge de ces deux lignes:
..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fumée nous voilant
l'éclat des cieux._
Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante
Régine est morte. J'ai respiré des roses: elles étaient
empoisonnées! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que
Dieu seul est mon avenir.
Si tu savais comme Champauvert est devenu désolé. Tout ce qui
riait autrefois pleure aujourd'hui. Hâte-toi de me trouver
un refuge à Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y
resterais toujours, mais à côté de ma tante Régine.
J'ai tout disposé pour mon départ, j'irai aujourd'hui faire mes
adieux à La Roche l'Epine, au tombeau de mon père et de ma mère.
A bientôt; je t'embrasse, aime-moi toujours et écris-moi bien
vite.
GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE.
P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai déjà écrit toute
l'histoire du procès. Violette est aussi triste que moi. Il y a
des jours où je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La
pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme
elle essaie de racheter cela! Elle fait très bonne figure à
Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a é
la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son
attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est
aussi un ange de beauté; est-il possible qu'elle soit la fille de
cette malheureuse femme!
J'oubliais de te dire que si je me réfugie au couvent, c'est
aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave
épousera Violette dès que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime
et il l'aime.
Et même, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je épouser Octave en face
de cette pauvre fille éplorée qui s'est perdue pour lui?
Mme de Fontaneilles répondit par ces lignes:
Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est,
ma chère rêveuse. On n'épouse pas sa maîtresse quand on s'appelle
le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s'appelle
Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est égal, comme tu deviendrais
tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherché
une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands
arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras
chez la duchesse de Hautefort.
Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin.
Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds.
ARMANDE DE FONTANEILLES.
Violette écrivait alors ceci à Mme d'Entraygues:
Vous m'avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je
voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en
quittant la prison d'Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la
prison du remords et du repentir, d'où je ne sortirai jamais. Je
suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté,
mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste.
Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar
il m'a donné deur amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La
Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'à m'appeler sa cousine.
Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant
Geneviève, ce qui ne m'empêche pas de vous aimer beaucoup.
J'ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les
prières de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me déc
à venir habiter le petit château de Pernan, d'où je vous écris.
C'est triste à mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et
j'espère bien que vous viendrez m'y voir.
Voyez jusqu'où va l'ingratitude! J'ai une troisième amie dont j'ai
oublié de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du
pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et
la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de
la solitude.
Est-ce là que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de
vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'étais devenue riche
par la volonté de Geneviève. Je n'ai vas besoin de vous confier
que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoyé les cent mille
francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux
pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse.
J'ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse
Geneviève. Il me semble qu'une fois marié, il sera plus loin de
mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l'aime!
Écrivez-moi ou venez me voir.
VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.
Mme d'Antraygues répondit ces quelques mots:
Oui, ma chère Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela
me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est
la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur.
Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon
ex-mari m'a brouillée avec toute ma famille pour se venger de
n'avoir pas d'argent lui-même, car vous savez qu'il a tout joué.
Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j'ai accepté toutes
les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas
qu'on m'accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai,
mais point courtisane.
Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que
la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve.
Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rébecca,
surnommée la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comédienne;
mais c'est la plus à la mode à cette heure; elle était
aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me
demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois
bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d'argent, mais
ce n'est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur ... vous
le savez bien.
Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la
rosée. Ne pleurez plus.
ALICE.
V
POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE
Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de
l'innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour
la ramener à Paris, s'il n'eût craint de rencontrer Mlle de la
Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eût voulu d'un
pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de
se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser
passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour
toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève
pour aimer assez Violette.
Il se promettait bien d'aller bientôt à Champauvert sous prétexte de
travaux à faire à Parisis.
Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entraînait
toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur.
Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se
prenait à lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait
la passion quand il était à peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait
je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre.
Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour à la chasse en Picardie, au
château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins;
c'était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement
on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une
révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n'est la
passion de l'argent.
Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury,
de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille,
petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle,
toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que
l'Évangile.
La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'était à
dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l'on resta à
table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au
Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au
bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.
Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que
la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu,
entre une mère qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait
encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage à l'horizon qui
lui gâtait presque la sérénité du ciel.
Octave fut pour elle une révélation, parce qu'il lui donna l'amour
avec ses regards magnétiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce
fut comme un coup de foudre.
Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis
promit de revenir le lendemain. Il s'était pris lui-même à ses piperies.
Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à
conquérir. C'était un déjeuner de soleil.
Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu'à
l'heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne,
à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant
s'imagina que Parisis lui apportait l'amour.
Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la
fille. Clotilde pensait déjà qu'il ne quitterait plus le château; mais
comme il comprit qu'il ne pourrait parler à la fille sans voir les
yeux de la mère, il partit pour toujours.
Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout était fini
pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde.
Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l'histoire de cette jeune
fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous
un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis
de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était
amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume.
Voici la dernière:
«Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour
malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et
d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis?
«Plaignez-moi, je l'adorais et j'en étais arrivé à la consoler par
les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait
les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais
moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au
château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde
en lui envoyant des baisers.
«Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir
Parisis de plus près. Une fois, l'illusion fut plus grande que
jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me
suis troublé comme elle; j'ai oublié que je n étais, que je ne
devais être que le fantôme de son amour. Je me suis préci
dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p
La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si
longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c'est vous!» m'a-t-elle
dit d'une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur.
«Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras
avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je
me croyais dans l'autre vie.
«Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n'est pas lui!»
s'est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m'a repoussé avec
frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en
démence. Elle s'évanouit presque. J'essayai de la secourir, mais
elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n'est pas
lui!»
«J'étais la réalité, elle ne cherchait que la vision.
«Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et
il rirait de la morte!»
Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'écrivit,
dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire,
comme écrivent les gens du monde qui ont peur d'écrire comme ils
parlent.
La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre
femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour
avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire
qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette
image fatale.
VI
L'HEURE DU DIABLE
La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle
était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan.
Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant,
mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de
s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie.
Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine:
c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là
toute seule.
Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave
de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez
la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut
dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient
bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement
comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles
ne suivaient plus le même chemin.
Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien
obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce
charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis
contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse
d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son
ex-amie.--Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le
seul pays où le coeur oublie.--Vous ne vous êtes pas revus avec M.
d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M.
de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe
arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est
pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.»
On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce
que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.---Oui, je n'ai
plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je
promène moi-même.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une
vraie fortune après la séparation?--Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes
bijoux.»
Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois
ma dernière perle.»
La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit
la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment
avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup
de dés?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joué, c'est M.
d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruinés, c'est la
sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la bêtise de
toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche à l'heure
qu'il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais,
vous savez, une honnête femme sans argent n'est pas encore bien
posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'état de
mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai
fait. Ceci vous étonne, sans doute? C'est que vous n'êtes pas sur
l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.»
La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous
avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai
revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aimé.--Eh bien!
je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour
paye un siècle de chagrin.»
Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai
toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on
l'a savourée avec délice, et on s'en souvient jusqu'à la mort. Qui
sait si la vie est autre chose?--Qui sait!» Ce mot avait échappé à la
duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour
la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous
amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondément. Je n'ai pas,
comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guère cueilli que des
scabieuses, mais j'aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le
but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que
la vertu ne vaut pas ce qu'elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu
ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur?
Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonné à celle qui
aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des
yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une
âme de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, même pour
descendre au Paradis perdu.»
La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous
avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma
vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.»
Alice serra la main de la duchesse. «C'est bien, ce que vous me dites
là! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous êtes une
femme d'un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s'il
y avait un chemin de roses, et un chemin d'épines, vous choisiriez le
dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chère.»
La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eût craint d'être
épiée ou d'être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?»
Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez,
Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis
bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans;
j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je
n'avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour
de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s'est jamais arrêté pour
médire que j'étais belle. On m'a accablée sous le respect. On a posé
un perpétuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes
les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les
oeuvres de charité. Dès que j'entre dans un salon, c'est pour entendre
parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche
des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans
mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui
n'a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé
plus d'une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être
si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte
de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe
qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais
vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra
compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonné, qui
sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même
sphère! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne
m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.»
La duchesse serra la main d'Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux
tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse.»
Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le
savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez
pas parlé si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.»
La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle
murmura en baissant la tête: «Oui, je l'aime.»
Mme d'Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y
passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas
impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la
première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle
aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye
l'adore jusqu'à en perdre la raison,--et vous-même, que je croyais
hors d'atteinte,--vous voilà saisie.»
La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l'aime, mais
j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon
coeur.»
Elle raconta à Mme d'Antraygues comment elle avait rencontré Parisis
chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout
dire, même ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur
avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous
appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas
toujours à sa première bataille. C'est souvent un laboureur pacifique
qui sème en octobre pour moissonner en juillet.»