rien de sa vie ni de sa pensée. Elle était avare et dépensière.
Comment dépensait-elle son argent? Ce n'était pas dans son petit
château. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours à Paris,
où elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle à
Paris? Elle descendait à l'hôtel Lord-Byron, où elle prenait le titre
de comtesse d'Arcourt et où elle se montrait dans tout l'attirail de
la dernière mode. Elle vivait à son gré quinze jours par saison.
Le reste du temps, toute seule à Pernan, elle rêvait, lisait ou
gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand
il arrivait, le petit château se réveillait un peu, car le sieur de
Portien était gourmand et donnait à la cuisinière, dés son arrivée,
les menus à la mode dans les journaux.
Quand Mme de Portien reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre,
elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant à la fenêtre.
Jeta-t-elle un regard de regret sur le château de Parisis, dont on
voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le château
de Champauvert, perdu à l'horizon? sur son petit parc à elle, où elle
avait passé quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne
sait.
Une demi-heure après, on vit sortir par la porte du jardin le petit
joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France,
jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte
sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; dès qu'il se crut
seul, il prit dans sa poche une poignée d'or et la regarda avec une
joie d'enfant. Les gens du château n'avaient jamais vu ce petit joueur
de violon: d'où sortait-il? là était le secret. Tout le château était
en éveil, car on savait bien, là comme ailleurs, que Mme de Portien
serait inquiétée pour l'affaire du bouquet de roses-thé.
Peu de temps après le départ du petit joueur de violon, la servante
Athénaïs crut entendre un cri, quoiqu'elle fût à quelque distance de
la chambre de sa maîtresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte.
Mais Mme de Portien avait poussé le verrou. Cette fille eut peur
d'être indiscrète. Elle attendit. Mais le soir, s'étonnant de ne pas
revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet
de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur
une aile abandonnée du château, qui ne servait que de fruiterie et de
lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante
monta cet escalier et arriva à la porte du cabinet de toilette. Elle
avait bien jugé: cette porte n'était pas fermée à l'intérieur. Quelle
fut la surprise de cette fille en voyant sa maîtresse renversée au
milieu de la chambre, la figure contractée, les yeux ouverts, les bras
étendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les
drames de l'Ambigu.
Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien était morte. Déjà
les mains étaient froides comme le marbre. La servante appela au
secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'écho en écho, courut en
quelques heures jusqu'à Tonnerre. A minuit, le procureur impérial
d'Auxerre apprenait que Mme de Portien était morte subitement. Il
envoya chercher le médecin de Champauvert, et, au point du jour, il
se trouvait avec lui au château de Pernan. On trouva Mme de Portien
couchée sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la
fille Athénaïs avait remarquées la veille. «Je vous ai appelé, dit
le procureur impérial au médecin, parce que je suis sûr que Mme de
Portien s'est empoisonnée avec le poison du bouquet de roses-thé.
--Je n'en doute pas, dit le docteur après avoir examiné à la loupe
les lèvres et les narines de la morte.»
Une lettre cachetée, sur le secrétaire, portait cette suscription:
_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir
discrétionnaire, le procureur impérial décacheta la lettre, croyant
trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut:
«Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a osé me soupçonner.
Je désire que ma fortune soit donnée à Violette, à cette pauvre
fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais.
Mon crime à moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille,
et que je l'ai abandonnée. Je meurs déchirée de remords. Que
Violette me pardonne. Soyez son frère, comme vous êtes le frère de
Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en
me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinée a
été plus forte que moi.
«Adieu, mon cousin, je vous embrasse.
«EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.»
Le procureur impérial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir
plus mal. C'est déjà quelque chose que de savoir se rendre justice.
«Que Dieu lui pardonne,» dit le médecin par habitude de langage, car
c'était un médecin qui ne croyait pas à Dieu.
Le procureur impérial lut encore ces quelques lignes sur une feuille
de papier que le vent avait emportée dans un coin de la chambre:
«Ceci est mon testament:
«Je donne et lègue à Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommée
Violette, injustement soupçonnée d'un crime qu'elle n'a pas
commis, tout ce que je possède au jour de ma mort, en biens,
meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par
elle de faire servir à M. de Portien, une rente de trois mille
six cents francs qui lui sera payée tous les mois, à Paris.
«EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.»
«Écrit au château de Pernan.»
Le jardinier vint déclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de
Portien, il avait vu sortir un gamin de douze à quinze ans, qui avait
traversé le parterre et s'en était allé par la porte du jardin. «C'est
encore un trait de lumière, dit le médecin. Voilà le dernier mot.»
Dès que le procureur impérial put retourner à Auxerre, il fit jouer
le télégraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empêcha pas de
mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien
loin, le joueur de violon était déjà à Auxerre, dans un cabaret hanté
par les femmes de mauvaise vie.
Le procureur impérial, qui était un philosophe, remarqua la figure
du jeune Bohème. Il avait une charmante tête, qui eût arrêté Léopold
Robert à Naples. Murillo en eût fait un adorable Pouilleux. Yeux
vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient
rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien
remarquait-elle tout cela?
On lui trouva dix-sept louis: il en avait dépensé trois depuis la
veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses
premières réponses au juge d'instruction prouvèrent qu'une leçon de
silence lui avait été faite: mais dès qu'on lui promit que sa liberté
lui serait rendue, qu'on lui achèterait un beau violon et qu'on lui
remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur.
Voici l'interrogatoire: «La belle dame de Paris vous avait donné, au
_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter à Champauvert.--Oui,
je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me
retourne pour voir passer une calèche: c'était l'amie de la dame. Elle
fait arrêter la voiture et me fait signe de venir lui parler. «Mon
enfant, me dit-elle, vous allez monter à côté du cocher, j'ai une
lettre à vous donner pour Champauvert.» J'étais bien content.--Le
cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajouté: «Ne
dites cela à personne, c'est une surprise que je veux faire.» Voilà
que je monte à côté du cocher, mais on ne suivit plus le même
chemin.--Où êtes-vous allé?--Cette bêtise! au château de la dame.--Et
que se passa-t-il là?--Rien. Elle me donna à souper elle-même.--Et à
quelle heure êtes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point
du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet à la
demoiselle du château, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle
m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous
pas remis le bouquet à Mlle de La Chastaigneraye?--Cette bêtise! parce
qu'elle était à la messe. Il y avait au château une servante qui s'est
chargée de la commission.--Et êtes-vous retourné à Pernan?--Oui; pas
si bête que de perdre mon louis d'or.--Et qu'êtes-vous devenu?--Cette
bêtise! je suis resté là, sans rien faire, bien nourri et bien
logé.--Mais pourquoi restiez-vous là?--Parce que la dame m'avait
promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma
mère.--Et que faisiez-vous au château?--Cette bêtise! j'étais comme un
prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'étais dans une chambre où
l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela
près, j'étais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame
n'avait dit à personne que j'étais là pour ne pas faire de chagrin à
sa famille. Je vivais caché; c'était toujours elle qui me donnait à
manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant
que nous partirions bientôt.--Mais on ne jouait pas toujours aux
cartes?--Cette bêtise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par
jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes,
elle m'a donné une montre et une bague.--Les gens du château ne
vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-être vu à mon arrivée; mais ils
croyaient que j'étais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me
disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porté
un bouquet à Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait
empoisonné le bouquet et qu'on l'accuserait elle-même de l'avoir
empoisonné.--Hier, avant votre départ, que vous a dit Mme de
Portien?--Elle m'a effrayé, tant elle était blanche. Elle m'a embrassé
et m'a dit, en me donnant une poignée d'or: «Va, mon enfant, je ne
puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller à petites
journées; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en
Italie.» Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait
brûlé. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait
qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voilà pourquoi
elle l'a jeté au feu.--Êtes-vous venu à Auxerre?--Cette bêtise!
C'était mon chemin.--Et pourquoi êtes-vous entré dans ce mauvais
cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la
dame.--Expliquez-vous?--Cette bêtise! Je voulais revoir des femmes
bien habillées!»
Ce mot du jeune Bohème fut une nouvelle révélation pour la justice.
Mais le procès n'était pas là.
Mme de Portien s'était résignée à mourir. Elle s'était repentie à la
dernière heure: la justice des hommes devait s'arrêter devant son
tombeau. Espérait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse?
Comme elle l'avait dit à Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait
subi sa destinée sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua
vaincue. Comme elle n'avait jamais pensé à Dieu dans sa vie, elle n'y
pensa pas à sa mort.
Nous n'irons pas plus loin dans cette étude que nos deux héroïnes,
Geneviève et Violette, nous ont imposée. Certes, ce n'est pas pour
peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant
notre tribunal.
L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la
mort de Mme de Portien. «Votre mère vous sauve en mourant pour vous,
lui dit-il. Il faut lui pardonner.»
Violette tomba agenouillée: «Ma mère! Pourquoi aimais-je tant
l'autre?--C'est que l'autre était la mère de votre âme.»
Depuis qu'on avait laissé plus de liberté à Violette, il ne s'était
présenté que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La
Chastaigneraye. Geneviève, dans un moment d'héroïsme romanesque,
était allée à Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux
consoler, elle lui avait dit: «Vous êtes ma cousine.»
Comme une bonne fée qui veut laisser des espérances, elle s'était
complu à lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait déjà à la
marier au duc de Parisis, lui donnant à lui comme à elle une dot d'un
million. Elle cachait cette belle action en déchirant le testament.
Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en
perdait deux encore, puisque les autres héritiers de Régine de Parisis
reprenaient leurs droits et leurs parts.
L'affaire du bouquet de roses-thé revint aux assises de mai, où
l'innocence de Violette fut proclamée au milieu des applaudissements à
peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'éloquence du silence.
La voiture de Mlle de La Chastaigneraye était à la porte du tribunal,
Violette y monta, avec une soeur de charité qui l'avait assistée en
ces dernières semaines. Elle était si pâle et si défaite, que les
paysans juraient, en la voyant à cette nouvelle station, qu'elle
n'avait pas un mois à vivre.
Quand elle arriva à Champauvert, elle trouva Geneviève à la première
marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina
respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grâce
d'embrasser cet ange de bonté qui avait daigné venir à elle jusque
dans sa prison.
Elle répandit un torrent de larmes, heureuse et désolée: heureuse
d'être ainsi accueillie, désolée de ne pas apporter un front pur sous
des lèvres si pures. «Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les
yeux au ciel, je puis mourir maintenant!» Mlle de La Chastaigneraye
avait entraîné Violette dans sa chambre. «Mourir! lui dit-elle; ce
serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le
veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il
m'eût aimée vraiment, je serais encore à la rue Saint-Hyacinthe. Mais
je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute.»
Geneviève rappela à Violette qu'elle était désormais riche. «Vous
êtes, comme Octave et comme moi, héritière de nôtre tante Régine.
Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit
Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Geneviève en
rougissant aussi.--Puisque vous avez été assez bonne pour descendre
vers moi dans ces ténèbres, je veux vous dire, pour n'en plus parler
jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a été donné dans mes
folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a été mon amant;
les autres n'ont eu que mes promesses.»
Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur
de profaner l'âme toute blanche de sa cousine; Geneviève avait peur de
rejeter Violette dans les humiliations du passé. «Après quoi, reprit
Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La
Chastaigneraye, vous irez habiter le château de Pernan, et mon cousin
Parisis viendra vous demander votre main, je vous en réponds: il
finira par voir le néant de sa vie; il voudra se racheter par une
belle action.--Jamais! s'écria Violette, jamais! S'il arrivait à M.
de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce
serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abîme
entre nous: votre malheur.--Laissez-moi à ma destinée; je sens
qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles
repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est
d'aller à Pernan; de sanctifier, par vos prières et vos charités, la
maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute
pas. C'est votre mère, Violette; vous devez cela à sa mémoire.»
Violette s'inclina et demeura silencieuse.
IV
LA CONFESSION DE GENEVIÈVE
En son adoration pour Geneviève, Violette voulut lui obéir; elle se
hasarda à aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien.
Il lui avait déjà fallu, d'ailleurs, faire deux voyages à ce château
abandonné, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la
succession de sa mère. La première fois, elle y était allée avec Mlle
de La Chastaigneraye comme en pèlerinage, les lèvres toutes pleines de
prières pour sa mère qui, sans doute, n'eût pas commis son crime si
elle n'eût pas rencontré sa fille.
La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que
protégeait Geneviève, Mlle Hyacinthe de Montguyon.
C'était une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un
général mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais
surtout des générosités anonymes de Geneviève. Le dimanche elles
jouaient de l'orgue ensemble pour l'édification du curé et la joie des
paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui
de Violette--jouait de la harpe au château avec un sentiment exquis.
A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude
lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui
avait inspirée Mlle de La Chastaigneraye: «Si vous voulez, madame, je
resterai ici avec vous.»
Violette la prit dans ses bras. «Oh! je remercie Dieu, s'écria-t-elle,
je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!» Et après
cette effusion de deux âmes soeurs: «Oh! oui, restez avec moi! Vous me
sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie.»
Elles s'arrangèrent comme deux soeurs. En quelques jours le château
reprit un air de fête à travers son deuil. Les fenêtres, presque
toujours fermées, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs
partout; mais, par un sentiment délicat, elle oublia les roses.
Dès son arrivée, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant
que c'était Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais
personne n'y fut trompé; on savait bien que Mme de Portien ne pensait
pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie bénédiction sur le passage de
Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres
qu'elle s'efforçait de cacher: la création de deux lits pour les
pauvres de Pernan à l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue à
l'église, la fondation d'une école de soeurs dans ce petit village où
les filles allaient encore avec les garçons.
Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les
deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants
malades. «Dieu soit loué! dit Geneviève, vous allez faire tant de bien
ici que vous ne songerez jamais à vous en aller.--Et vous, ma chère
voisine? dit Violette en baisant les mains de Geneviève pendant que sa
cousine lui baisait le front. Consentirez-vous à être heureuse?»
Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans
dissimuler une expression de tristesse, dit avec émotion: «Oh! tout
le monde sera heureux.» Mais Geneviève, non plus que Violette, ne
voulaient prendre ce mot pour elles.
Quelques jours après, Violette et Hyacinthe allèrent à Champauvert.
Elles trouvèrent Geneviève qui priait à l'église, toute seule dans la
chapelle où Parisis avait lu le testament des cinq millions. «Vous
priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette à sa cousine.--Non, dit Mme
de La Chastaigneraye, je prie pour moi.»
Violette parut surprise: «Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous?
Geneviève ne répondit pas, mais elle se dit à elle-même: «Je prie
parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se
révolte et domine ma raison.»
C'est de ce temps-là qu'il faut dater une lettre de Geneviève à la
marquise de Fontaneilles.
Ma belle Armande,
Tu t'es toujours moquée de moi pour mes airs romanesques. Tu vas
me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier
aujourd'hui de me chercher, à Paris, un couvent pour y cacher mon
chagrin.
Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais déjà morte. En
vérité, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis
retenue par ton amitié. Tu es si belle, que c'est pour moi une
vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en
gardant la liberté de te recevoir et d'aller chez toi.
Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet,
il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je
sois très absolue, je suis quelquefois comme cette femme à deux
figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le même amour.
Je crois que c'est la faute de ma tante Régine. Tu sais comment
elle était romanesque par l'imagination. Tous les jours elle
enfantait un rêve nouveau qui, comme tous les rêves, hélas! ne
durait qu'un jour.
Elle a eu bien tort de ne pas me confier à toi dans mon enfance.
Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me
rejetait dans le passé tout en répandant les couleurs les plus
tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles.
Moi, je l'écoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles,
aux choses de mon temps. J'avais peur d'être ridicule par mon
esprit tout affublé de vieilles idées. Voilà pourquoi j'avais des
jours de hardiesse comme une héroïne de roman, pour me prouver à
moi-même que je n'étais pas trop embéguinée.
Tu sais que j'aimais Octave de toute éternité. Je ne sais plus
quand cette folie m'a prise. J'étais toute petite, il était déjà
grand, il retournait à Paris, il m'a semblé qu'il m'emportait mon
coeur. Je le suivis dans l'avenue du château de Champauvert où il
était venu voir ma tante Régine, j'avais ma poupée à la main, je
pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai
ma poupée, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne
pleures pas, toi! m'écriai-je avec colère. Et je jetai ma poupée
par-dessus la haie.
Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupée--dans la main
des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupées.
Tous les ans, nous espérions voir revenir Octave. Il ne revint
pas. Comme moi, il était orphelin, mais pendant que je restais
emprisonnée au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu
t'en souviens, tu vins à Champauvert passer une saison avec ta
mère. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout
vu et qui savait tout, d'autant que tu étais pour moi l'idéal des
filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fêtes,
le monde de l'esprit.
Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante,
me voyant mourir d'ennui, finit par se décider à passer un hiver
à Paris, dans ce petit hôtel que tu avais loué pour nous au
voisinage d'Octave.
C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son
premier chapitre.
J'étais à moitié folle, surtout après avoir revu mon cousin à ce
premier bal de la cour, où je fis mon entrée dans le monde.
Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas
tout.
Je me figurais que pour être aimée d'Octave, lui qui était aimé de
toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait
frapper son esprit. Aussi jamais comédienne ne mit en jeu de plus
étrange comédie. Ce que c'est que de n'être point Parisienne et
d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les
folies du jour sont moins folles que je ne l'étais, moi qui avais
vécu dans la sagesse!
Tu m'avais donné une femme de chambre de grande maison à mon
arrivée à Paris, Mlle Charmide. C'était un monstre de perversité.
Elle avait passé par les choeurs de l'Opéra; la petite vérole
l'avait jetée dehors; mais elle avait eu le temps de connaître
«tous ces messieurs.» Elle me conta mot à mot la vie de mon
cousin. J'étais furieuse et charmée! Quand elle parlait, je lui
imposais silence; dès qu'elle ne parlait plus, je lui disais de
continuer. Le croirais-tu, je voulais haïr mon cousin! mais plus
je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu
ce mariage perpétuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du
paradis et de l'enfer.
Cette fille était allée chez Octave avec une de ses amies:--avant
la petite vérole--elle me peignit cet hôtel célèbre, ce fameux
escalier dérobé où montaient tant de curieuses. Elle me proposa de
m'y conduire.--Jamais! m'écriai-je.--Le lendemain, cette fille me
montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confié son ex-amie,
sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure après,
j'en parlais à ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous
irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses
quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement à cette escapade,
sachant que je n'avais rien à risquer quand elle était là--et même
quand elle n'était pas là.
Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que
M. de Parisis était chez Mme de Metternich, si je me souviens bien.
Je ne m'arrêtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait
par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs
irréparables de la petite vérole qui l'avait condamnée à jouer
les seconds rôles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux
m'encourager dans cette idée qu'on ne prend le coeur des hommes
qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux
exemples.
Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous
les purs je faisais un pas dans ces tentatives périlleuses. Ainsi,
le soir de notre premier bal costumé, croirais-tu à ceci: