Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Héraclite
avait raison: l'univers n'a été créé ni par les dieux ni par les
hommes; il a été et sera toujours un feu vivant qui se ranime et
s'éteint pour se ranimer encore. Mais Héraclite était timide dans ses
idées, car il fait apparaître Jupiter, quand il dit que la comédie du
monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-même. Moi, je ne reconnais
de Dieu que dans l'imagination des poètes et des femmes. Ce ne sont
pas les dieux qui ont créé l'homme à leur image, mais ce sont les
hommes qui ont créé Dieu à leur image. Ou plutôt ce sont les hommes
qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance créatrice, matérielle
et immatérielle, le réel et l'idéal. Corneille a créé Mlle Corneille
et Chimène; Molière a fait Mlle Molière et Célimène. Quelle folie de
vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les
polichinelles et les poupées de la scène du monde! De même que nous
respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa
pensée dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la
source de feu de toute pensée. Il y a la lumière pour l'esprit
comme il y a la lumière pour les yeux. Tout homme est un monument
d'architecture, l'oeuvre la plus réussie de ce grand architecte qui
s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhétorique.
Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte à
la lumière qui passe; si les fenêtres sont basses, si l'architecture a
dominé, si elle est ombragée par des montagnes ou des arbres, elle est
sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si,
au contraire, elle est bâtie sur la montagne, dans le style grec, la
lumière y vient toute rayonnante; c'est la lumière de l'intelligence
et de la vérité. Il faut donc que les fenêtres de l'homme soient bien
ouvertes sur la lumière de l'esprit, cette auréole de tout front qui
pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenêtres.»
Octave saisit une coupe: «Messieurs, ne laissons pas tomber la maison
en ruines.»
Il but et ajouta gaiement: «Quand ma maison tombera en ruines, tout
sera dit et tout sera fini. La lumière qui est mon intelligence ne
mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle éclairera une
autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis.
Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: «César changé en
argile, lui qui faisait trembler le monde, «servira à boucher le trou
d'un mur pour repousser le vent.» Et aujourd'hui, messieurs, cette
lumière qui s'appelait César, qui sait si elle ne s'éteint pas dans
un idiot, parce que les fenêtres de son cerveau auront été manquées?
Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phénix: il n'y
a qu'un phénix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut à
tout prix une part d'immortalité, qu'on la prenne là.» Un voisin de
Parisis se récria: «Voilà comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on,
reprit Octave, que saint Bernard, à force de flagellation, ce qui
était un sacrilège à la nature, soit parvenu à mieux penser que moi
parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur;
n'aurait-il pas été un plus grand homme s'il se fût jeté dans les bras
d'Héloïse? C'eût été plus éloquent que de lui parler latin.»
Et après avoir ainsi creusé l'abîme du néant, sans qu'aucun des
convives voulût y tomber, mais tout simplement comme un simple défi à
la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se
levèrent pour partir, prenant en pitié ces pauvres bourgeois qu'ils
allaient rencontrer dans la rue, emmaillotés toujours dans les langes
de la religion.
Voilà que tout à coup la porte s'ouvre! Une femme apparaît, toute
blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber à la
renverse sur cette table encore tout égayée des plus beaux paradoxes.
XXI
CI GIT MADAME VÉNUS
Ce fut comme un coup de foudre.
Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut
qu'elle était belle, même dans les sanglots, même dans le sang, même
dans les tortures de l'agonie.
Octave s'était précipité: il avait reconnu Mme Monjoyeux. «Angèle!»
dit-il en lui prenant la main.
La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle était toute à
son salut. «Donnez-moi un crucifix!» s'écria-t-elle.
Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la
courtisane. «Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix déjà
perdue. Je meurs ... Un lâche vient de m'assassiner ... Je vous savais
là ... Je viens vous demander une prière....»
Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. «Eh
bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier
pour cette femme?»
Nul ne songea à rire. Octave ne riait pas non plus.
Une seconde femme entra. C'était l'amie de Mme Vénus, qui dînaît avec
elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques
mots.
Angèle avait été surprise par un amant dédaigné, qui, sur son refus de
le suivre, l'avait frappée d'un coup de poignard. Et il avait frappé
juste.
Angèle tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment
d'amour. «Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit
sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir.»
Et avec une triste expression, cette femme continua: «Elle vous revoit
avant de partir.»
Tout le monde écoutait, tout le monde était pris par l'émotion la plus
vive. On eût dit les douze apôtres penchés respectueusement vers la
Madeleine.
Angèle n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tête,
elle murmura ces mots: «Octave ... je meurs ... J'ai bravé Dieu, Dieu
m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez
pas dit?--Ce secret: je vous aimais!»
Angèle venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui
qui raillait toujours. «Pauvre femme!» dit-il en posant un baiser sur
le front de la morte.
Et se tournant vers ses camarades d'athéisme: «Messieurs, leur dit-il,
il y a pourtant une heure où l'on croit à Dieu, c'est quand on voit la
mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez là était une femme
galante, si galante qu'on l'a surnommée Mme Tout-le-Monde et Mme
Vénus: eh bien! cette blancheur qui se répand sur elle, n'est-ce pas
l'aurore de sa rédemption?»
Un des douze apôtres s'écria: «CI-GIT MADAME VÉNUS! que les dieux lui
ouvrent le ciel!»
LIVRE III
LA DAME DE COEUR
* * * * *
I
DEUX LARMES DE GENEVIÈVE
Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans
l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce
temps, un homme nouveau naissait en lui à son insu qui menaçait de
détruire l'ancien. Cette vie à tous les vents était désormais dominée
par une pensée. Jusque-là, à tous les horizons qui l'appelaient, il
voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son âme:
l'horizon où rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille
dans la virginité des vingt ans. C'était pour la lumière sacrée le
rêve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui
l'enveloppait encore dans ses nuées et ses éclairs.
Octave avait beau vouloir s'affermir dans son athéisme par l'intimité
de quelques stoïciens antiques et par la science de quelques docteurs
modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et
chaste figure de Geneviève, comme si la nature aveugle n'avait pu
faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard.
Mlle de La Chastaigneraye parlait donc à son esprit comme à son coeur,
mais elle parlait surtout à son coeur: elle lui rappelait sa mère,
quoiqu'elle ne lui ressemblât pas, mais parce qu'il y a des airs de
tête qui évoquent toute une légion de figures poétiques. Combien de
sphères distinctes dans ce inonde où tout se touche! C'est comme le
paradis du Dante.
Ceux qui nient la force de l'âme n'ont donc pas étudié toute son
action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science,
parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de
l'image corporelle qui s'impose, c'est l'âme elle-même qui, pour les
yeux d'une autre âme, a revêtu la forme visible. Octave avait beau
s'éloigner de Geneviève, se perdre dans ce Paris bruyant, où l'on
oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout
cette fière et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de
son âme. Il fût retourné au Pérou ou en Chine sans qu'elle restât en
chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui pénètre, elle dominait par
la grâce; c'était la soeur, c'était l'amante, c'était la conscience.
Cet homme, qui ne voulait pas croire à Dieu, n'osait nier les anges,
tant il sentait la présence réelle de l'ange gardien dans Mlle de La
Chastaigneraye.
Octave souffrait de ne pas voir Geneviève; il vivait toujours dans
le même tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se
retournât vers Champauvert et qu'il ne demandât à son âme si elle ne
voyait rien venir.
Il se fût peut-être décidé à retourner à Parisis pour être plus près
d'elle, pour la voir, ou même pour l'entrevoir.
Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-même de la légende des
Parisis, et il disait volontiers: «Que m'importe! si j'avais seulement
une année de bonheur!» Mais il se prenait à redouter pour Geneviève la
terrible légende:
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
Cependant il était décidé à partir, quand, un matin, il reçut ce
billet de la marquise de Fontaneilles:
«Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublié le numéro
de mon hôtel, je crois même qu'il a oublié ma figure, car, hier,
je l'ai vu conduisant son mailcoach à peu près comme Apollon
conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a
pas saluée, lui qui salue tout le monde comme un empereur.
«Si je dis à M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au
retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer
la main?
«MARQUISE DE FONTANEILLES.»
Est-ce une embûche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi?
Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se
moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut
peut-être faire ma connaissance.
Il se rappela ses tentatives galantes échouant devant les hautaines
coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le
lendemain, vers six heures, à l'hôtel de Fontaneilles, espérant que la
première heure de la revanche avait sonné et qu'il allait recommencer
son jeu savant pour vaincre la dame de Trèfle. Il comptait sans la
Dame de Coeur.
Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappé d'un
pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son âme. «Monsieur
le duc est attendu dans le petit salon,» lui dit le domestique. Comme
Octave dépassait la porte, il vit venir à lui une femme très émue et
très pâle.
Cette femme était Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains
pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: «Des
larmes! Geneviève. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave,
vous rappelez-vous la légende des Parisis:
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait
avec fierté le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lâchetés des
profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'à l'esclavage. Sa dignité
lui était trop chère pour qu'elle courbât la tête sous la passion,
quelque ardente que fût sa passion.
Voilà ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle
n'attendait pas sitôt, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne
pleurait pas. C'étaient les larmes du sacrifice.
Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler.
Tous les rêves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions
parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui
se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu.
Geneviève n'était pas de celles qui se consolent de l'amour dans
l'amour. Elle ne croyait pas que l'âme pût contenir deux images
aimées, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle
aurait eu horreur d'elle-même si elle eût songé un instant à profaner
ce qui avait été la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait
une âme pour une âme et que Dieu seul console les âmes dépareillées.
Aussi le jour où Mlle de La Chastaigneraye résolut de ne plus aimer
M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette
jeune fille tomber agenouillée, appuyant saintement sur son coeur un
crucifix d'ivoire, eût été touché de sa douleur et de sa résignation.
Elle fermait la porte, d'une main stoïque ou plutôt d'une main
chrétienne, à toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas,
comme à tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le
silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'héroïque volonté des
grandes âmes; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations,
elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan.
Les esprits forts, les sceptiques, les athées, sont sans doute des
âmes d'élite qui s'élèvent toujours au-dessus des passions humaines,
puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a
que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder
le ciel. Pas un de ceux-là, pourtant, n'eût assisté au sacrifice de
Geneviève sans être atteint par l'émotion de cette âme, qu'ils jugent
mortelle, mais qui brave leur condamnation.
Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: «Non!
pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime.»
Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser.
Il mouilla ses lèvres à ces belles larmes. «Geneviève! ma chère
Geneviève! vous pleurez?--Non, répondit-elle en essayant un sourire,
il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous
cacher, ont jailli de mon coeur malgré moi; montrer des larmes, ce
n'est pas toujours pleurer.»
Geneviève s'était remise sur le canapé; Octave s'assit devant elle,
gardant toujours ses mains dans les siennes. «Je vous en prie,
Geneviève, dites-moi votre chagrin!»
Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse
irrêvable. «Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne
vous aime plus.»
Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression
pénétrante. Octave fut ému dans toute son âme. Il leva les deux mains
de Geneviève à ses lèvres et les baisa avec passion. «Geneviève, si
vous m'aviez aimé, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui
dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une
partie de campagne.--Geneviève, vous ne me connaissez pas. Je vous
aime, je vous ai toujours aimée, je n'ai aimé que vous et je n'aimerai
jamais que vous.»
Geneviève regardait Octave comme si elle entendait parler hébreu. Il
continua: «Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalités
de la vie, on peut tout jeter par la fenêtre, hormis son coeur? Je
suis indigne de vous, je le sais; j'ai traversé toutes les passions de
la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je
vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donné mon coeur.»
La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout
feu et toute lumière. «C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donné le feu
et la lumière. Jusqu'à vous, j'étais le voyageur des contes arabes,
qui ne se réveille jamais que la nuit et qui ne connaît que les
lointaines clartés des étoiles. Toutes ces femmes qui ont passé dans
ma vie, étaient comme des étoiles perdues, à des millions de lieues
de mon coeur.--Vaine éloquence, dit Geneviève; ne me comparez pas au
soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous
dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle.»
Octave, qui maîtrisait ses émotions comme le cavalier qui d'un seul
mot arrête soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois.
«Une grande nouvelle, vous m'effrayez!»
Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer
son mariage avec quelque prince français ou étranger. La douleur le
saisit. Depuis un an, Geneviève était le rivage, l'horizon, le rêve de
son âme. Tout à la tempête, tout à l'orage, tout à l'inquiétude,
il aspirait à cet idéal. Supprimer de sa vie l'image de Geneviève,
c'était supprimer son coeur. Il écoutait silencieusement, comme si sa
destinée eût parlé par la bouche sibyllique de Geneviève. «Mon cousin,
reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du
mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis....»
Octave respira; Geneviève s'était interrompue, il s'imagina qu'elle
n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Geneviève. Il la savait si
étrange, qu'il ne devait pas s'étonner de cette manière originale de
lui annoncer leur mariage.
Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or.
Il voulut reprendre une des mains de Geneviève, mais-elle dégagea sa
main tout en relevant la tête avec sa fierté accoutumée. «Mon cousin,
reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brève, j'ai l'honneur de
vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec
Mlle Violette de Pernan-Parisis.»
II
LA FOLIE DE LA RAISON
Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une
gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui
dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma
cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je
me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est
à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable,
parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je
sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est
confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas
vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque
mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est
vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle
s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a
gardé le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura
le duc de Parisis.»
A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée,
indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la
vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant,
mais je serai seul à vous croire.--Non, la vérité finit toujours par
être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle
sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies
de l'été passé.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui
se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils
ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma
cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour
leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle
désormais.--Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont
s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce
sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.--L'exemple
du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela,
j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y
gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des
Genevièves.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai
fait de ma fortune,--ou de la vôtre, si vous voulez,--cinq parts; ou
plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque
branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme
de Portien.--Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé
d'elle par un million.»
Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux
idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce
que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la
sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes
âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien;
or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau
ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans
l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections
comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une
consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé
et augmenté.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser
Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.»
Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.
A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière.
«Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit
Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de
Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai
échoué dans ma mission.»
Octave était allé au-devant de Mme de Fontaneilles. «Ma chère
marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas
comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien,
mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.»
Octave s'était assis à côté de la marquise, en face de Geneviève
qui demeurait debout. «Asseyez-vous donc, Geneviève, dit Mme de
Fontaneilles.--Non, répondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus
rien à dire.»
La marquise se tourna vers Octave: «Voyons, monsieur de Parisis, ne
laissez pas partir Geneviève.»
Octave avait l'éloquence de la parole, mais surtout l'éloquence des
mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main,
et sa cause était à moitié gagnée. Au moment où il prit la main de la
marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un
éclair qui fit pareillement tressaillir Octave.
Le démon qui le possédait toujours,--le démon que Geneviève, par sa
présence, avait exorcisé,--se réempara de lui. Son regard tomba tout à
propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaître leur
beauté à travers une légère robe du matin, dans un corsage simple et
vague qui caressait au lieu d'emprisonner.
Octave devait mourir dans l'impénitence finale, puisque toutes ses
émotions ne l'empêchèrent pas de reconnaître encore une fois que
la marquise avait des beautés incomparables pour un voluptueux. Et
d'ailleurs, elle lui avait résisté, il ne voulait jamais s'avouer
vaincu.
Cependant Geneviève, toute à sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou
plutôt malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son
amie.
Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans
la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en
vas fièrement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait
repoussé celle d'Octave avec quelque colère, comme si elle fût
humiliée du plaisir éprouvé--un poison qu'elle venait de boire avec
délices,--sans y songer.--Oui, dit Geneviève, vous me comprendrez
peut-être, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais
retourner à Champauvert, je ne reviendrai plus jamais à Paris.--A
moins, dit-elle après un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne
me demander la main de Mlle Violette.»
Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye
fût si sérieuse; mais vainement ils tentèrent de la retenir.
Le coupé de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La
Chastaigneraye dans la cour: elle était déjà sur le perron quand
son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement
mettait Parisis à la porte.--Ma chère Geneviève, dit-il en
s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non,
murmura-t-elle, j'ai dit.»
Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. «Étrange
fille! plus étrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle
a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!»
III
LES DEUX COUSINES
L'affaire du bouquet de roses-thé devait revenir aux assises de
l'Yonne sous quelques jours. Le procureur impérial avait fait une
visite à Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir,
sans lui dire combien elle était compromise par une sourde vindicte
publique. On prétendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon;
on l'accusait même de le cacher. Elle dit au procureur impérial
qu'elle ne descendrait pas jusqu'à se défendre. Le magistrat lui dit
qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle reçut l'ordre d'aller au
parquet d'Auxerre.
Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on
vint lui servir à déjeuner et qu'elle ne déjeuna pas. Elle prit un peu
de café et se retira dans sa chambre.
Une heure après, elle était morte.
J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de
campagne tour à tour cuisinières et couturières, qui font la cuisine
le soir et les robes le matin. Cette fille, nommée Athénaïs Duru,
déclara ceci au juge d'instruction: