Angèle leva les yeux comme pour retrouver les méandres du passé.

Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la

jeune femme. «Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvreté? Eh

bien! vous aurez toutes les peines du monde à me comprendre. Celui qui

n'a pas traversé la misère noire, comme disent les pauvres gens, la

misère qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les

angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les

existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir,

parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je

m'appelle Angèle-Hélène de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom

de mon père, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous êtes

un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit à

personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des

fiefs de notre famille. Hélas! où sont les fiefs? où est la famille?

La première révolution a supprimé les fiefs, la prochaine supprimera

la famille, si ce n'est déjà fait! Mon père n'était pas riche, il

était garde du corps quand il épousa ma mère. En 1830, il accrocha son

épée et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mère et

ma mère aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour

complaire à ma mère. On vint à Paris, on prit pied rue du Bac, au coin

de la rue de Varennes, dans une maison où j'ai vu mourir Mme Dorval.

La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je

serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de

chagrin. Il n'y avait jamais d'argent à la maison, mon père voulait

faire figure avec ses anciens camarades, ma mère voulait aller dans le

monde. Le capital était entamé, il ne restait plus que quatre-vingt

mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon

père fût resté fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans

déroger, s'associer dans un hôtel garni, l'hôtel de ----, où

d'ailleurs il ne devait jamais paraître. Dans deux associés, il y a

presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de

deux ans, l'associé de mon père avait quatre-vingt mille francs et

mon père avait des dettes. Vous voyez d'ici le désastre: mon père en

mourut.

«Ma mère, le dirai-je! était plus malheureuse encore que coupable,

elle chercha à se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont

elles qui sont trompées. Ma mère était loyale, elle risqua sa vertu,

elle donna ses derniers jours de beauté; on lui avait promis une

fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un

éclat de rire. Elle courut toute désespérée se réfugier chez une de

ses amies à Montmartre. Une femme déchue aussi, qui n'avait sauvé que

des épaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez

l'exemple. Pas une âme au monde qui veillât sur nous.

«Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-là! Des hommes

venaient ça et là, je comprends à moitié, j'étais révoltée, ma mère se

révolta elle-même, car elle ne voulait pas descendre jusque-là. Avec

les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mère prit une aiguille

et travailla héroïquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil

couchant, car la lumière achetée coûte trop cher.

«J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maîtresse de piano,

une méchante femme, croyant que notre misère n'était pas vraie, voulut

être payée et m'abandonna. C'était la dernière planche de salut. On

nous avait fait quelque crédit en me croyant déjà une artiste: tout le

monde se détourna.

«Je me jetai dans les bras de ma mère et je pleurai longtemps.

Ma mère pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes

tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas

le droit de pleurer les bras croisés. Oh! les travaux forcés à

perpétuité! on ne les connaît pas au bagne de Toulon: c'est au

bagne de Paris qu'il faut les voir!

«Je pris une aiguille moi-même et je travaillai avec ma mère. Total:

trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tête, pas une

heure, excepté le dimanche quand nous allions nous cacher derrière un

pilier pour écouter la grand'messe à Notre-Dame-de-Lorette. C'était

notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant

contre ma mère. Bientôt il ne me fut plus possible de sortir ensemble:

nous n'avions plus qu'une robe!

«Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, où serait la vertu? Dieu

est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la

conscience.

«Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors à

de pareilles épreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid,

toutes les misères, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on

parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme

les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en

devinent pas les déserts, les abîmes et les volcans.

«Nous nous trompions ma mère et moi; nous reprenions encore sur nos

lèvres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette

dernière expression de ma mère souriante dans sa douleur mortelle

m'est restée dans l'âme; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes

femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux,

parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu.

«On m'a souvent parlé de la charité, je l'ai même vue en peinture,

mais je vous jure que la charité ne s'est pas montrée une seule fois

pendant notre misère. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui

avait de l'or dans la main et qui a parlé à ma mère; je ne comprenais

pas bien et déjà je voulais embrasser cette femme,--une marchande à

la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris

bientôt; elle venait proposer à ma mère de vendre mon coeur, de vendre

mon âme.

«Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur âme

parce qu'elles ne connaissent pas leur âme, mais la femme chrétienne

donne sa part de paradis le jour où elle vend son corps.

«Vous devinez bien que ma mère mit cette odieuse créature à la porte,

mais ce fut le dernier coup. Le soir même, quand ma mère se coucha

plus tôt que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais

croire à la mort de ma mère; pendant plus de trois semaines ce fut une

agonie, ce fut presque une agonie pour moi-même. J'ai veillé ma mère

toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le

bord de son lit; le médecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eût

promis de venir souvent, mais ce n'était pas le médecin des pauvres.

Quelques voisines me donnaient cinq minutes çà et là, mais j'étais

presque toujours seule. Un matin ma mère sembla se ranimer: «Ah! si

tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait

bien.» Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet,

je descendis en toute hâte et je courus chez cette abominable

marchande à la toilette, car je savais où elle demeurait. C'était

tout près, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je

m'arrêtai devant une boutique de fruitier où je vis des oranges et des

raisins. «Ah! pensai-je, comme ma mère sera heureuse!» Les raisins

étaient magnifiques, quoiqu'on fût en janvier; on avait entr'ouvert

une boîte où ils semblaient m'appeler par leur belle couleur dorée.

«Enfin, me voilà chez la marchande à la toilette. Que vous dirai-je?

Je ne venais pas pour faire des façons; le sacrifice était déjà

consommé; j'avais demandé pardon à Dieu, je priais pour mon âme, mais

j'apportais mon corps à toutes les souillures.

«Ce qui m'a toujours surprise et révoltée, c'est qu'on trouve à toute

heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-là

n'était pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne

vers la jeunesse, c'était un jeune homme qui cherchait des émotions,

à peu près comme ces enfants cruels qui tuent une colombe à coups

de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout à

l'heure croyait à tout, et qui désormais ne croira plus à rien, s'est

accomplie dans l'arrière-boutique de la marchande à la toilette. Je

regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle était sa

volupté? C'étaient mes larmes, c'était mon effroi, c'étaient mes

sanglots. Paris renferme des Héliogabales par milliers.»

Ici Angèle s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore

toute l'horreur de cet attentat; elle avait pâli, la fièvre l'agitait,

elle criait toujours vengeance.

Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique.

«Vous êtes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon,

dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'étais retournée loin

dans le passé.»

Elle retomba dans un fauteuil et continua:

«Ma mère eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une

grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coûtaient. Puis,

tout à coup, comme si l'idée lui en fût venue, elle rejeta ce qui

restait et tomba dans le délire. La nuit même elle mourut.

«J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brûla

pas longtemps les mains, ma mère ne fut pas enterrée dans la fosse

commune, mais, hélas! son linceul n'en fut que plus souillé, puisqu'il

était le prix de ma honte.

«Vous devinez quel fut mon dégoût pour toutes choses, surtout quand,

au convoi de ma mère, je ne vis venir que la marchande à la toilette.

Et comme elle priait Dieu! c'était à croire que Dieu l'inspirait.

«Quoique je fusse alors à deux pas de la mort, j'étais énergique.

Je résolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnée pour que je

n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous étiez athée: eh bien!

moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mère, je

ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas,

puisque le monde n'était qu'un marché de dupes, puisque l'argent avait

raison de tout, puisque la vertu n'était qu'une légende. Je levai la

tête avec dédain, et d'un air railleur je dis à la marchande à la

toilette: «Et maintenant que Dieu m'a pris ma mère et que vous m'avez

pris mon âme, que me reste-t-il?--Je serai ta mère,» me dit-elle. Sur

ce mot, je la quittai avec horreur.

«Je ne rentrai même pas à la maison. J'eus encore un souvenir du ciel;

je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles

repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je

me décidai tout à fait à me venger d'une pareille société, où il n'y

avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je

pris une patente pour le vice légal.

«Je me vengeai de moi sur moi-même. Je dis mon nom tout haut; je me

trompe, je ne gardai que mon nom de baptême:--Angèle,--un nom bien

fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait

donné l'horreur de l'humanité en me donnant l'horreur de l'amour. Il

se nommait M. de Marsillac; voilà pourquoi vous m'avez connue à Bade

sous le nom de Mme de Marsillac.»

Octave avait écouté silencieusement. Il pria Angèle de lui expliquer

sa figure à Bade. «Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris?

Vous m'avez vue à Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en

trois ans, je me suis donnée un mois pour respirer un peu d'air vif

dans la vie. La première année, je suis allée aux bains d'Ostende; la

seconde année, aux Pyrénées; la troisième année, à Bade. Je devenais

alors, pendant tout un mois, une honnête femme dans le sens le plus

rigoureux du mot; aussi ne fût-ce pas un jeu que je jouai avec vous

à Bade. Si vous n'aviez éveillé en moi un vif sentiment,--l'avoue-

rai-je,--c'était l'amour qui me surprenait pour la première fois,

--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse résisté stoïquement.

Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma

défaite, parce que je m'étais juré à moi-même de ne pas souiller mes

vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis.

Savez-vous que vous êtes admirable dans vos déchéances comme dans vos

rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma

situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand

je me souille, c'est l'idée de la vengeance; ce qui me relève devant

moi-même, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai gardé mon âme fière.

Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh

bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des flèches

d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi

comme le héros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut

ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela mélodramatique de mourir à

deux. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je n'ai été pour lui

qu'une étude et un modèle. Même avant qu'il ne me prît pour jouer son

grand jeu, j'étais allée poser dans son atelier; il me trouva fort

belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point altérée par l'amour

du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation

--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il

monta dans ma chambre, je lui avais, malgré moi, ouvert mon coeur;

ce soir-là il était désespéré, il voulait mourir, il voulait me

prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai déjà

dit, je voulus mourir aussi, voilà pourquoi il ne mourut pas. Six mois

après, il revint et me dit à l'oreille: «Tu te venges ici de l'humanité,

moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand rôle?»

Vous savez le reste, je ne voulais pas éternellement m'acclimater dans

ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber

beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je

jurai d'être à lui comme une esclave qu'il aurait achetée. Je fus donc

pour tout le monde, excepté pour lui, Mme Monjoyeux.

XIX

LE THÉ DE MADAME VÉNUS

Angèle pencha la tête: «Ou plutôt, reprit-elle, je fus pour tout le

monde Mme Tout-le-Monde--Mme Vénus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi,

dit M. de Parisis, vous avez pris votre rôle au sérieux.--Oui, certes,

ce n'était pas un simulacre. Jamais Danaé n'a vu tomber de pareilles

pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insensé, me

jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de

diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver étrange de faire

des façons pour une poignée d'or, moi qui n'en faisais pas pour une

poignée d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au delà des

fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fût, pût trouver le

chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous êtes dans les vieilles idées.

Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des

passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure

vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces,

mais les capitales étrangères, pour trouver des paladins sérieux,

de ceux-là qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles

et les diamants des reines de l'ancien régime.--En un mot, des hommes

de l'âge d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez

d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais

hommes, ceux-là. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde,

ils attachent leurs biens à la beauté d'une femme. Croyez-vous donc

qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne.

Tout le monde a tort et tout le inonde a raison.»

Parisis rappela que c'était son principe. Angèle continua: «Vous vous

imaginez peut-être que je vais quitter cette maison comme a fait

Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une

cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes

humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi,

mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au

Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre

chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de

moi que je deviendrai célèbre avant la fin de la saison. Et alors nul

ne sera digne, parmi les plus dédaigneux, de dénouer la ceinture de

Mme Vénus.--Excepté moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous

comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du

thé?»

Angèle sonna. Un domestique se présenta à moitié endormi; mais elle

lui donna l'ordre de servir le thé avec un air de souveraine grandeur

qui le réveilla subitement. Il comprit qu'elle était la maîtresse de

la maison.

Octave se rappela le thé de Mme d'Antraygues quand le domestique

apporta un service de Saxe. Mme Vénus avait profané ses lèvres dans la

porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le

vieux Chine, dans le vieux Sèvres, comme dans le vieux Saxe, jusque

dans la faïence hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique

Octave trouvât quelque peu ridicule de dédaigner la bouche qui a bu,

quand on ne dédaigne pas la coupe où on a bu, tout en se souvenant de

Mme de Marsillac, il était encore assez délicat pour ne pas chanter

avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thulé_.

Il ne jeta donc pas, ce soir-là, sa coupe à la mer. «Adieu, dit-il

à Angèle, la force des choses nous rejettera en face l'un de

l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-là je vous dirai mon

secret, car j'en ai encore un à vous dire.»

Tout le monde parla bientôt du luxe, des chevaux, des cheveux et des

amants de Mme Vénus.

XX

LE SOUPER DU COMMANDEUR

Octave était de ce célèbre dîner des athées, qui a soulevé

l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages étaient

cloués au ciel. On sait que le dîner des athées, qui se donnait les

samedis à la Maison d'Or du pays latin, fut illustré par quelques

figures fort à la mode aujourd'hui, et qui seront encore célèbres

demain.

Un soir que Parisis allait dîner à la Maison d'Or du pays latin, au

célèbre cénacle des athées, il arriva bras dessus bras dessous avec un

historien qui a écrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas à

Dieu.

Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame à la

mode dans une demi-daumont, ce qui était un spectacle pour tout le

quartier. Il reconnut bientôt Mme Vénus, car elle n'avait plus d'autre

nom. Elle en était à son quatrième baptême. Ce devait être le dernier.

Elle donna la main à Octave en descendant de voiture: «Ah! que je suis

heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une véritable expansion. Il

me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu, il me semble que

je serai un siècle sans vous voir.--Vous êtes en bonne fortune, ma

chère?--Oui. Je suis attendue là-haut par Ali-Baba. Pendant que vous

allez dîner comme des Parpaillots, nous dînerons comme des Turcs.

Saluez mon amie, qui est une turquoise.»

Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du

sérail à la dame, Angèle tourna la tête avec inquiétude, comme si elle

eût peur d'être suivie. «Je ne vous cache pas, dit-elle en dépassant

Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, à mes trousses.»

Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit à l'oreille: «Quand

m'offrirez-vous du thé chez vous? Voilà mon vrai festin! Ce jour-là je

vous dirai mon secret.»

Octave serra la main d'Angèle et rejoignit ses amis.

On se mit à table: un convive renversa une salière. Grand émoi dans

tout le cénacle! Pas un qui ne prît du sel et ne le jetât derrière lui

pour apaiser les dieux irrités. On se regarda, comme si on dût

trouver Judas autour de la table. «Saluons! dit un savant,--un des

quarante,--la philosophie préside ici.»

La philosophie, c'était un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a

étudié les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une

femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voilà

pourquoi elle ne parle pas à table.

A cet instant, un convive attardé ouvrit la porte. Ce fut un bien plus

grand émoi, quand on aperçut un treizième convive.

Le treizième convive s'avança pour se mettre à table; mais tout le

monde se leva avec épouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui

avait son chapeau à la main, s'éclipsa pour ne pas appeler sur lui

même la vengeance des dieux.

On dîna gaiement jusqu'à la première entrée. Un journaliste, versant à

boire à son voisin, cassa une coupe à vin de Champagne: on faillit se

signer. «C'est un jour néfaste, s'écria un ancien; casser un verre

dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'écria un moderne,

c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge!

dit un poète chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voilà deux couteaux

en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?»

Un historien critique néo-grec qui a passé par Venise, ciseau de

Praxitèle, palette de Titien, s'écria: «Serons-nous toujours asservis

à ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit

un éclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'âme et le néant,

ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous

cache sous son sein une médaille de la Vierge.--Ou la croix de sa

mère, dit un romancier à deux figures.--N'oublions pas, reprit

l'éclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez

lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux

portrait de mère partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien

critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la

grandeur humaine s'élevant jusqu'à la grandeur divine?--Tu parles

trop bien, bipède saugrenu, reprit le Mérovingien. Tu vas devenir

charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces

Philistins?»

A propos d'art, on parla poésie, peinture et musique. Comme il est

convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque

tous les convives conjurèrent les jettatores chimériques en faisant la

fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus!

Et pourtant il y avait là de véritables grands esprits, qui sont

l'honneur des dernières années dans la poésie, dans l'histoire, dans

l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence

en arrachant d'une main hardie la dernière herbe des préjugés.

Quelques-uns se disaient athées, mais nul ne l'était; nier Dieu, c'est

déjà le reconnaître; s'il n'existait pas, il ne serait pas nié.

Un second philosophe parla ainsi: «Dieu a voulu déjouer la logique

humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du théâtre où

il joue son grand rôle, nous n'avons pas le secret de la comédie.

Par exemple: comment Dieu, qui doit être le bon Dieu, a-t-il pu nous

condamner à l'origine, dans la figure d'Adam et d'Ève? Puisqu'il était

Dieu, c'est-à-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme

pécherait et entraînerait l'homme dans sa chute; c'était donc un jeu

cruel. Quel, est le père de famille qui voudrait condamner d'avance

toute sa lignée?--Dieu n'a voulu la chute que pour la rédemption, dit

le bas-bleu.--A moins, dit un sénateur, que Dieu ne sache pas mieux

que nous l'histoire du lendemain, entraîné lui-même dans le tourbillon

des mondes qu'il a créés, mais qu'il ne domine pas, comme un père

de famille qui devient bientôt l'esclave de ses enfants.--Un Dieu

aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si

Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idée de Dieu.--Tais-toi, tu

n'est qu'un orgueilleux; tu as fréquenté les poètes classiques; tu

trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisées, tu veux

descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre

héraldique, un soleil d'or sur champ d'azur.»

Le sénateur voulut être profond: «Crois-moi, puisque le monde est

éternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire

Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sûr que le chaos ne soit pas encore

le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie

universelle, c'est le pain et le vin du cénacle, le pain et le vin du

cénacle matériel. Nous avons tous notre part de divinité passagère,

comme les vagues de l'Océan ont leur part de soleil.--Il n'est pas

plus difficile de croire à la Trinité.--La Trinité! c'est le Vrai,

le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure à trois

faces. Les philosophes de l'antiquité ne disaient-ils pas que ces

trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'âme des hommes,

étaient supérieures à tous les dieux?--A tous les dieux fainéants de

l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idées, des

oeuvres, des actions,--Voilà les trois types de l'humanité, voilà les

trois dieux, les trois dieux éternels.--Ce sont les dieux de notre

âme; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la

nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est

l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle.»

Chacun bâtissait sur la nappe son petit château de cartes

philosophique. Parisis prit ainsi la parole:

Les grandes dames · 第 24 / 41 段