Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave débita toutes

ses opinions avancées sur la pudeur du nu. «En effet, dit Mme

Monjoyeux, la robe n'habille pas.»

Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit

courait gaiement sur la nappe; la gaieté resplendissait comme une

lumière nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux

remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que

les hommes devenaient irrésistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce

qu'ils disaient.

Il jugea qu'il était temps de porter un toast pour être écouté. Sa

coupe de vin de Champagne était pleine; il la présenta à sa voisine,

et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast

à la femme. «Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur

va parler!»

Tout le monde porta la main à son verre, tout le monde écouta. On

connaissait la phraséologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait

pas de son éloquence, de ses idées originales, de ses saillies

imprévues. C'était une bonne fortune de l'entendre.

Monjoyeux s'était levé, la coupe à la main, le front souriant, le

sourire moqueur. Il secoua sa crinière comme un lion qui part pour la

chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il

jeta un coup d'oeil étrange sur sa femme et porta ce toast: «Mesdames

et messieurs! je bois à la femme!»

Tous les hommes se levèrent et burent à la femme, «Chut! dit une dame,

il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion

d'entendre faire l'éloge des femmes. «Eh bien! dit Monjoyeux,

écoutez-moi et ne m'interrompez plus.»

Il trempa ses lèvres dans la coupe: «_Je bois à la femme!_ parce que

la femme est l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier mot, l'enfer

et le paradis, le mal et le bien, la chute et la rédemption.

«L'homme s'agite, la femme le mène. C'est que la femme est tout à la

fois le bien et le mal, la quatrième vertu théologale et le huitième

péché mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui

travaille pour l'enfer, la femme est commencée par Dieu et achevée par

Satan.

«_Où est la femme?_ disait le magistrat que vous savez, à chaque

procès que plaidaient ses justiciables.

«_Où est la femme?_ répètent avec le subtil questionneur tous ceux qui

veulent expliquer à peu près raisonnablement l'histoire des peuples et

le roman des âmes.

«Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_où est la femme?_ Quand

un poète a fait un beau livre,--_où est la femme?_

Quand un héros a gagné une bataille,--_où est la femme?_

«Dans l'Olympe, le dieu de la pensée est un homme; mais Apollon, que

fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses,

muses des passions et des crimes, des héroïsmes et des misères.

«Elus ou réprouvés, déchus ou rachetés, notre destinée commune se

rattache à l'Eden ou à Bethléem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie.

«_Ab Jove principium!_» s'écrie le poète fervent. Mais s'il veut que

nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crète, il

nous ait arrêtés d'abord dans le groupe souriant des nourrices du

jeune dieu.

«Le ciel lui-même n'aurait plus sa chaleur et sa lumière, sans cette

présence réelle de la femme!

«La lyre d'Apollon ne commence à vibrer que sous le souffle léger de

Daphné qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitié d'un dieu;

sans Sitâ, Ramâ serait à peine un héros! Quand l'âme du vieux Faust

échappe aux griffes tenaces de Méphisto, elle flotte incertaine de

sphère en sphère. En vain chemine-t-elle à travers les étoiles: ce

ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge à la

pèlerine errante. Mais elle a retrouvé celle qui fut Marguerite, mais

elle a été touchée par le rayon de la mère sept fois douloureuse,

elle est sauvée, elle est en possession de sa destinée bienheureuse,

elle est entrée en possession de l'_éternel féminin_!

«Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine

seulement sur les cimes sacrées; Marie l'égyptienne et sainte Thérèse

ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de

tous les pays, des déesses en chair et en os, qui vont au sabbat

des passions; celles-là imposent le mot d'ordre à toute l'infernale

compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une égale

influence.

«Pour rassurer contre quarante ans d'épreuves l'âme orageuse de

Michel-Ange, mon divin maître, il suffit du mystique attachement de

la marquise de Pescaire. Pour ruiner et dépraver André del Sarte, il

ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrèce.

«Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuléïka, qui

aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gré de

quelques femmes.

«L'Orient et l'Occident s'ébranlent pour Hélène, la veuve aux cinq

maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompté par

Cléopâtre; Eurydice entraîne Orphée dans les Champs-Elysées; Merlin

est emprisonné par Vivianne; Fastrade, morte, enchaîne Charlemagne sur

son tombeau; Béatrice élève Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis.

«Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui bâtit le temple de Jérusalem;

c'est la veuve adultère de Ninus qui dresse les portiques de Babylone;

c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses énormes des

Pyramides; mais c'est Thaïs la courtisane qui brûle les palais de

Persépolis. Aspasie trône au sommet d'une des grandes périodes,

Hersilie ou Véturie arrête la fureur des soldats qui s'égorgent; mais

que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en

signe de guerre, et les armées de l'Europe bivaqueront sept ans sur

les champs de bataille.

«Donnez des couteaux à Judith, qui va délivrer Béthulie, et à Mlle de

Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de

la Jeanne de Beauvais et l'étendard fleurdelysé aux mains de la Jeanne

de Domrémy: Dieu agit par le ministère de ces violentes et de ces

inspirées.

«Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au

24 août 1572?

«Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous,

Elisabeth, ô grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de

Russie, qui avez régné sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de

Staël, ô prophétesse éloquente! qui avez troublé les nuits de

Napoléon, dites quelle force secrète vous poussa en avant, dans ces

luttes où vous avez témoigné une timidité si fière et une énergie si

virile. Ah! vous le saviez, tempétueuses héroïnes: le spectre des

affaires humaines appartient à qui sait vouloir, et les hommes

s'inclinaient pour saluer nos volontés souveraines qui passaient.»

Monjoyeux se versa du vin de Champagne: «Qui s'avise de contester

aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un

athée pour la nier au moment même où la raison d'Etat abroge la loi

salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guérir sa misogynie, et je

n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhétorique, Sapho

sur son rocher trop hanté, Paule de Viguier à son balcon de

Toulouse, Mme de Sévigné en son hôtel Carnavalet, ou Mme Récamier à

l'Abbaye-aux-Bois.

«Laissons Mme Roland sur son échafaud triomphal et Mlle de La Vallière

dans son illustre solitude.

«N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes

visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie

Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de

France, rois qui règnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de

leurs maîtresses. Là, au lieu de dire: Où est la femme? Diogène vient

avec sa lanterne, et dit: Où est l'homme?

«Un jour de révolution, le ministre des affaires étrangères n'eut pas

le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint après s'écria: _Je

tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un

portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de

femme, puis une autre lettre de femme.

«La femme est le dernier mot du Créateur. Le grand maître avait

d'abord sculpté les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le

lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se

reposa pour se contempler dans son oeuvre.

«Je bois à la femme! parce que sans la femme que vous voyez là, en

face de moi, je n'eusse pas sculpté ces bustes, ces groupes, ces

statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un déshérité.

«Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi

comme naguère: «Monjoyeux! un hâbleur! qui promet toujours d'être un

homme de génie, qui ne se montre au théâtre que pour se faire siffler,

qui n'entre à l'atelier que pour sculpter des mots.» Grâce à cette

femme, j'ai sculpté du marbre.

«Où est la femme?»

«La femme, la voilà! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour

le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle

donne une âme au génie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre,

que fait-elle? Ecoutez bien.»

La figure de Monjoyeux prit une expression tout à la fois amère,

byronnienne, satanique. «J'étais las d'entendre mes ennemis, mes

amis me corner aux oreilles les conquêtes des autres, les oeuvres de

celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-là: ce qui voulait dire que

je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est déjà beau,

savez-vous! C'est étudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent

jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour

entrer aux académies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort.

Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient

au défi de prouver mes forces, je suis rentré chez moi, où, durant

deux nuits et deux jours, j'ai surexcité ma volonté. La Volonté! une

femme celle-là! une fière femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice.

Après deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme

Newton après ses deux années de visions célestes: «J'ai trouvé!»

«Cinq minutes après, on a pu me voir entrer bravement,--je ne

rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon âme sur mon

chapeau,--dans une maison quelque peu célèbre par ses folies nocturnes

et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me

jettent la première pierre.»

M. de Parisis remarqua l'agitation et la pâleur de Mme Monjoyeux, qui

regardait le sculpteur avec effroi et avec colère.

«Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis

bientôt ayant au bras une femme voilée, qui n'était pas précisément

vêtue comme une femme du monde qui va à la messe. Comme je ne voulais

pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montâmes dans le

premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrivé, la

femme avisa ma chambre à coucher et se déshabilla à demi pendant que

je lisais une lettre.

«Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-être que c'est une maîtresse

que je suis allé prendre dans cette joyeuse maison où je vous ai

trouvée si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez,

vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour

humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour

faire la satire en action de mon siècle.» Elle ne comprenait pas du

tout, je mis mon coeur à nu devant elle, je lui démasquai toutes mes

batteries. «Si vous voulez jouer un grand rôle, lui dis-je, venez avec

moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je

vais faire à la société. Vous ne changerez pas de métier, mais vous

remonterez d'un degré, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui

moralise l'oeuvre. Là-bas, où je vous ai prise, vous étiez au premier

venu qui donnait un louis à la porte. Dans le monde où nous allons,

vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront à

l'infini: je dirai que vous êtes ma femme.»

«Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne

rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous

jouons ces deux rôles. Donc, je dirai que vous êtes ma femme. Je suis

idéologue, sculpteur, machiavéliste, vous irez solliciter pour moi

des monuments à faire et à défaire; je suis un grand homme politique,

comme tous ceux qui n'ont rien à faire: nous courrons le monde, et,

comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est

vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, à

Pétersbourg comme à Paris. Une femme a manqué à Machiavel, voilà

pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous êtes

belle--sans être rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour

de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus

éblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous.»

Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil rôle, pour une pareille

femme, c'était déjà de se dégager de ses langes immondes. Ce n'était

pas d'ailleurs la première venue. Elle était bien née et elle avait

à se venger. Elle voulut m'embrasser: «Non, lui dis-je, je ne vous

connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour

tout le monde, excepté pour moi.» Et en effet, messieurs, cette

femme que vous voyez là, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma

maîtresse.»

Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba évanouie dans les bras

de Parisis.

Jusque-là, elle avait espéré que Monjoyeux ne la démasquerait pas; il

lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire à

cette brutalité; mais c'en était fait, il venait, d'une main fière,

d'arracher le masque et de la rejeter à toute sa honte. Il ne mesurait

pas l'abîme. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voilà tout. «Ce

n'est rien, dit-il en homme expérimenté, ce n'est rien: c'est une femme

qui se trouve mal.»

Et il poursuivit:

«Nous commençâmes le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire?

Ma volonté, armée de cette femme, a triomphé de tout; j'ai été, du

premier coup, l'ami des princes, courtisé par les courtisans. Nul n'a

résisté à cette femme. J'ai improvisé de belles statues, car j'avais

avec moi quatre praticiens romains, des fiers à marbre; j'ai donné à

chaque prince la géographie future de l'Europe, tous ont reconnu que

j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le génie

qui m'a donné tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis

comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque.

Non! c'est la beauté de cette femme qui a tout fait. Et combien de

femmes aujourd'hui qui ont fait la même besogne!»

Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. «Pardonnez-moi,

madame, si je vous ai mise en scène au dénouement de ma comédie.»

Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir

pour sauver leur dignité: «Encore un mot, mesdames, je vous en prie.»

Il monta sur la table, armé d'un marteau. «Il faut bien qu'on le

sache, je me dépouille de tous ces oripeaux indignes de moi.»

Il arracha ses commanderies et les jeta à ses pieds. Il prit dans sa

poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence était plus

profond et plus terrible autour de lui.

Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donné à

son siècle sur la joue d'une courtisane.

Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. «Je ne

veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie.»

Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef

d'oeuvre, c'est frapper l'humanité elle-même. On cria autour de lui.

«O divine Vertu! dit-il sans écouter, je te révère trop pour permettre

que ce marbre souillé ose transmettre ton adorable figure.»

Il donna un second coup de marteau. La statue fut défigurée.

Il se retourna soudainement et marcha sur les rosés et les camélias

qui jonchaient la table jusqu'au piédestal de Cybèle.

--Et toi, sainte Nature! s'écria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi

dont les adorables mamelles m'ont allaité, toi qui as mis au monde les

Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Léonard de Vinci,

les Français du temps de Molière et du temps de Saint-Just, je ne veux

pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai représentée

dans ta souveraine beauté; mais ce marbre a subi les attouchements

impudiques de l'or.»

Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les lèvres. En

une seconde, c'en était fait de ce chef-d'oeuvre.

Vainement Parisis s'était élancé pour empêcher cette profanation.

Monjoyeux, comme un Titan déchaîné, ne se fût laissé dominer que par

la foudre.

Tout le monde était debout; la pâleur, l'effroi, la tristesse étaient

répandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'à

demi. On se demandait s'il était fou. «Mesdames et messieurs, dit-il

en s'inclinant une dernière fois, fier d'avoir créé son oeuvre et fier

de l'avoir sacrifiée, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois

que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais.» Il

prit un cigare sur la table. «De toute fortune, je ne me garde que

ce cigare,--la dernière fumée!--Je retourne à ma chaumière de la rue

Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici

chez moi.»

Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: «Adieu, madame

Vénus, adieu! Vous avez été héroïque dans le mal; si je vous avais

aimée, vous eussiez été héroïque dans le bien.--Adieu! Nous ne nous

reverrons jamais. Vous êtes ici chez vous. Faites que les hirondelles

viennent bâtir leurs nids à vos fenêtres.»

Il sortit, le front levé, la démarche hautaine, comme Frédérick-

Lemaître dans _Ruy-Blas_.

Les femmes qui étaient là ne portèrent pas leurs flacons à la jeune

femme, toujours à demi évanouie, qui croyait rêver, qui étouffait dans

son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout

haut.

Ces dames mettaient en toute hâte leurs pelisses et leurs chapeaux,

«Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes.

Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurèrent.

Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa

satire en action. «C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage,

disaient les autres.--C'est un sage et un fou,» pensait Parisis, qui

avait reconnu enfin Mme de Marsillac.

XVIII

HISTOIRE DE MADAME VÉNUS

Cependant Mme Vénus s'était levée et voulait parler à son tour:

«Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la

parole et on ne refusera pas de m'entendre.» Les dames, plus curieuses

encore qu'indignées, se tournèrent vers Mme Vénus. Elle avait subi les

rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprévu. Le premier

sentiment est la défaillance, mais le coeur se relève, les tempes

s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents.

Tout emportée qu'elle fût toujours par sa nature, elle s'était

contenue, elle avait aimé Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son

génie: elle n'avait pas voulu, car elle était généreuse, se jeter à sa

traverse pour lui couper son effet, comme on dit au théâtre. Elle se

réservait son rôle.

Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta à la gorge;

elle faillit ne rien dire; mais après cette première secousse, elle

retrouva sa voix et ses idées. «Ne vous imaginez pas, mesdames,

dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser égorger comme

une colombe à l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comédien

comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer

son jeu, il m'a prise où il m'a trouvée. Mais cette femme n'était pas

la première venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je

voulais me venger.

«Etes-vous bien sûres, mesdames, qu'entre les lèvres et la coupe, il

n'y a pas un abîme? On dit à la jeune fille: «Ce lit nuptial s'appelle

la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour épouser celui que

tu n'aimes pas.» C'est la loi du monde depuis que le roi du monde

s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvreté,

dis-je; entre l'argent et la pauvreté, il y a tous les crimes.

«Je ne veux pas m'humilier jusqu'à vous dire qui je suis. Une fille,

si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que

soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu;

plus la nuit est profonde, plus l'âme se tourne vers le ciel.

Adieu, mesdames, vous êtes toutes, je n'en doute pas, des vertus

inaccessibles. Peut-être une de vous, en rentrant le soir, ira tirer

les verrous sur la porte de sa fille, non pour préserver la fille qui

dort dans son lit virginal, mais pour préserver l'amant de la mère qui

se cache dans le lit conjugal.»

Les femmes n'avaient guère écouté, mais la sacrifiée avait eu des

auditeurs sérieux.

Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comédie;

mais se tournant vers Octave, Mme Vénus lui dit: «Monsieur de Parisis,

je ne veux confier mon secret à personne, hormis à vous seul.»

Ces mots éloignèrent les derniers invités. «Et maintenant que nous

sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous

aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il

vous a fallu un grand courage pour rester avec moi après tous ces

sarcasmes; mais ne restons pas là, devant ces débris d'un odieux

festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des lèvres.»

Les domestiques, qu'on avait renvoyés, étaient revenus peu à peu et

semblaient se demander à qui il fallait encore obéir. «Retirez-vous,

dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma

femme de chambre, que je vais retrouver là-haut.»

Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups

portés à cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai

caractère pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient.

Il risquait d'entamer sa dignité héraldique. Il pouvait bien, le soir,

courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du

monde il était toujours resté un homme du monde.

Au haut de l'escalier du premier étage, après avoir traversé une

antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de

s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement éclairé par une

lampe pompéienne. «Je m'étonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le

secret de ma vie; ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes un homme

d'esprit, vous qui m'avez surprise à Bade?»

Octave avait reconnu Angèle depuis qu'elle s'était évanouie, comme si

elle eût laissé tomber ce masque d'innocence qu'elle s'était fait.

«C'était vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez

pourtant bien avec quel art une femme peut faire, défaire et refaire

sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en

accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beauté pour changer

l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais juré que vous ne

me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumière sur la nuit de

Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige

dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le

juge d'instruction m'avait arraché cette illusion.--Je suis un homme

d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout

est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire!

Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec

l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal.»

Les grandes dames · 第 23 / 41 段