de ces deux vertus; il avait pourtant imaginé une tactique qui lui
semblait victorieuse:--Après avoir prouvé à la marquise qu'il n'était
pas amoureux de la duchesse, il prouva à la duchesse qu'il était
amoureux de la marquise, soufflant l'orage à tous les horizons.--Mais
les nuages ne montèrent pas jusque dans l'azur.
Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siège et passa dans un autre
camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le
ramenaient bientôt aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que
l'amour est toujours le même au dernier chapitre, quelle que soit
l'atmosphère, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du
coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les
femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par
la fin.
XV
L'ESCARPOLETTE
Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du
demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent
jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, était
de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimité des
femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un
chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturière apporter
une robe, il la lorgnait; si elle était belle, il la saluait et lui
disait mille folies, au grand dépit de la dame qu'on venait habiller
ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignité, mais il disait
lui-même qu'il ne reconnaissait pas les bienséances.
Combien d'aventures étaient le second chapitre de ses premières
escarmouches!
Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son
jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes
modistes à qui il avait commandé des chapeaux, sans doute pour
coiffer ses arbres. Ces deux modistes étaient des jeunes brunes fort
provocantes par l'éclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du
tout.
Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe
comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur
le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balançoire.
Mme d'Antraygues, cachée par un magnolia, assista à toute la fête; on
s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en être, si sa grandeur
ne l'eût attachée au rivage.
Elle se montra, les oiseaux s'envolèrent. Parisis les rappela, mais
le charme était tombé. «Comment pouvez-vous vous amuser avec ces
fillettes? demanda-t-elle à Octave.--Vous voulez que je vous dise le
secret, lui répondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que
je m'amuse toujours avec les femmes.»
Le duc de Parisis avait d'ailleurs un goût très modéré pour les
fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupté
s'accommode mieux du fruit que de la fleur.
Il disait encore que la femme a deux virginités, celle de la
chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la
chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ébauche; elle n'est
une oeuvre d'art qu'après avoir secoué l'arbre de la science.
Les libertins aiment les ingénues; les voluptueux aiment les savantes.
Toutes les forêts sont vierges dans le pays de l'amour.
XVI
LE FESTIN DE MARBRE
Ce fut à peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait
aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette
lettre courut à la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes,
dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M.
Beulé-les-Fouilles, secrétaire perpétuel de l'académie des beaux-arts.
«M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire
l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 décembre, à
minuit.
«Les statues, sculptées par M. Monjoyeux, seront exposées à
giorno.
«Avenue de l'Impératrice, 22.»
Quand M. de Parisis reçut cette invitation, il se dit: «Voilà
Monjoyeux qui nous prépare un coup de théâtre. Il va nous prouver
qu'il est un homme de génie; je ne manquerai pas à cette fête.»
Ce fut une vraie fête. On en parla beaucoup la veille; on en parla
bien plus le lendemain; mais ce fut une fête sans lendemain.
Octave ne s'attendait pas à tant d'équipages devant l'hôtel. Il était
allé le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eût beaucoup insisté
pour être reçu, quoiqu'il eût remis d'un air victorieux cette carte
célèbre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguère à M. de Morny
et au comte d'Orsay, un domestique fort bien stylé vint lui dire que
ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui
aiguillonna d'autant plus sa curiosité.
A minuit, quand il fut annoncé dans le premier salon, il fut ébloui
par les lumières, les femmes, les diamants; il connaissait l'hôtel,
où durant deux hivers une étrangère célèbre avait reçu le beau monde
parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons.
Les étoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque
d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel
avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clésinger,
on remarquait une marguerite à la fontaine, d'Ary Scheffer, et une
Cléopâtre, de Gérôme, deux civilisations en contraste. Dans le grand
salon plus sévère quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier
et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les
panneaux. «Diable! mon cher, dit M. de Parisis à Monjoyeux, vous
faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comédien-sculpteur;
l'habitude du théâtre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis très
fier de votre approbation, à vous qui avez le plus charmant petit
palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis
toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million à
cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer
une preuve de goût.--Si le goût était à la portée de tout le monde, il
n'y aurait rien à faire. Mais je vais vous présenter à ma femme: la
voyez-vous là-bas dans cette corbeille épanouie?--Oui, c'est le dessus
du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le
courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil
chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue
vivante.»
Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague
souvenir. Il lui semblait la reconnaître comme à la rencontre des
Champs-Elysées. «Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette
Bretonne que Monjoyeux est allé épouser à Nantes.» Mme Monjoyeux lui
rappelait une figure aimée en passant.
Il s'avança vers Mme Monjoyeux, ne s'inquiétant pas de déranger toutes
les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla à
tort et à travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste,
de ses imprévus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut
bientôt conquis toutes les femmes à son esprit railleur et charmant.
Octave avait pour politique de se mettre toujours du côté des femmes,
disant que dans le papottage qui court sur les éventails, il y
avait beaucoup plus de sagesse à recueillir que dans les phrases
sentencieuses des hommes sérieux. Quand une femme cause, elle trahit
l'éternel féminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que
l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boîte à bêtises, tout bouffi
qu'il est de vanité. Et puis, comme disait Octave, du côté des femmes
la bêtise elle-même a son prix. Il allait plus loin, il disait que la
femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme,
sous prétexte d'être un animal raisonnable, n'est en définitif qu'un
animal.
M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaître une
seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortège à Mme
Monjoyeux. C'était la fleur des pois de cette société étrangère
qui règne dans les Champs-Elysées et l'avenue de l'Impératrice,
Havanaises, Péruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions
des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut
s'adresser à ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui
paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. «C'est
cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde
parisien, a ouvert sa porte aux passagères des quatre mondes. Tant
mieux, ce sont de jolis oiseaux très apprivoisés qui chantent sans
trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser
ce soir: je suis bien sûr qu'il n'y a pas une bégueule ici et qu'on
pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille.»
Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait à reconnaître
les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'était
le tohu-bohu des premières représentations, avec quelques peintres et
sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une
première représentation? Il y avait là les critiques du lundi, les
causeurs du samedi, les polémistes du dimanche, les chroniqueurs
de toute la semaine. Il y avait là les gentilshommes du turf, les
patriciens du Moulin-Rouge, du Café Anglais, de la Maison-d'Or;
quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comédiennes;
l'académie des beaux-arts et l'académie française étaient représentées
par leurs plus jeunes étoiles. En un mot, tout Paris.
Un valet vint avertir que madame était servie. Monjoyeux pria Octave
de donner le bras à sa femme, quoiqu'il eût là les personnages
consacrés. M. de Parisis obéit avec sa grâce accoutumée; il ne faisait
jamais de façons pour passer le premier: c'est un bon pli à prendre
à Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalités qui
s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache
pourquoi. Les hommes s'étonnaient bien un peu de toujours voir Octave
jouer le premier rôle, quand tant d'illustrations ne venaient qu'après
lui; mais les femmes trouvaient cela très naturel: il était jeune, il
était beau, il était fier; pour les femmes, ce sont là des titres plus
sérieux que les titres du génie. Et puis, il était duc. Molière a fait
sauter les marquis; peut-être qu'aujourd'hui, en face des immortels
principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas à
faire sauter Molière, s'il n'avait pas ses deux siècles d'immortalité?
Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans
un cercle.
M. de Parisis était, d'ailleurs, un homme bien élevé, qui savait son
monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il était né
diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute
roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un
piédestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumière
un homme de génie, ou même un homme de talent. Et c'était d'autant
mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les
médiocrités tapageuses qui sont le désespoir des esprits d'élite. Il
disait que chaque génération, dans la capitale du monde, enfante à
peine laborieusement cinquante hommes dignes d'être étudiés, cinquante
intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne
s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes
d'aujourd'hui; mais, du haut de son dédain, il disait aux petits
hommes montés sur les échasses de la réclame: «Retirez-vous de leur
soleil.»
Cependant, trois portes à deux vantaux s'étaient ouvertes; on avait
été saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien théâtre
intime, où Monjoyeux avait dressé une table de cinquante couverts sous
les lumières ruisselantes des plus beaux lustres du Murano.
Dirai-je quel fut l'éblouissement de tout le monde devant le luxe
féerique de cette salle et de cette table? Les plus belles étoffes des
Indes, brochées d'or et d'argent, retombaient à larges plis sur les
murs et s'étoilaient par des candélabres en cristal de roche. Sous
chaque candélabre se profilait une élégante jardinière ou un svelte
brûle-parfums; ici un émail cloisonné, là une merveille de Sèvres. On
marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri.
La table était magnifique; les festins de Paul Véronèse ne donnent pas
une idée de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces
misères argentées ou dorées qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis
deux statues; le surtout était un admirable buste à deux têtes,
représentant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et
le démon.
C'était le portrait de Mme Monjoyeux.
Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son
nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise,
l'esprit se perdait aux énigmes. «Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux
en s'inclinant avec sa bonne grâce accoutumée, sous prétexte de vous
convier à un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais
pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je
sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux.
Un cri d'admiration s'était élevé autour de toute la table. «La
critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit
Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout à votre aise, faites comme si
je n'étais pas là. Le poète Destouches a dit: «La critique est aisée
et l'art est difficile;» mais depuis que Janin, Théophile Gautier et
Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de
l'art, nous avons changé tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est
la critique qui est malaisée.--Vous en parlez bien à votre aise,
Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la
critique est malaisée devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps
que je n'ai vu le marbre moderne me parler si éloquemment.--Oui, dit
un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent
comme des mélodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un
néo-grec; les dieux peut-être, les déesses, point. Voyez plutôt,
ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes
radieuses de l'Olympe.»
Une jeune femme demanda ingénument quelles étaient ces deux déesses;
son voisin, un journaliste répondit: «Je reconnais dans celle-ci
Cybèle ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle éclate
dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune
femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas.»
De bouche en bouche, la même question courut toute la table. «Quelle
est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire
son état civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune épouse?»
M. de Parisis lui-même demanda à Mme Monjoyeux quel était le symbole
révélé par cette figure. «Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme
Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent fréquentée.--Je ne m'en
souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je
vous connais; mais cette figure, aucune idée ne me la rappelle.--Je
vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui
marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la
neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des
nues ... Cherchez bien.»
A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux
dit en souriant: «Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne
reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est
plus à Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillée
comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit
un poète, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vêtue que de sa
pudeur?--A Athènes, c'est possible, dit une Écossaise, mais à Paris,
la pudeur est une robe trop légère.--Mais le marbre aussi est une robe
impénétrable, dont la chaste blancheur protège la femme; une femme
en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce
marbre tressaille et frémit comme la chair, c'est la seule critique
que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu
une femme plutôt qu'une déesse.--Votre critique est un éloge, dit
Monjoyeux à Octave. La Vertu est une femme et non une déesse; j'aurais
pu la faire plus penchée, plus chrétienne, plus ascétique; j'aurais pu
lui donner les pâleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi
compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans
toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine
la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphé de sa beauté et
de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les épines enflammées
de la volupté. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet
Metternich?
Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but après
avoir salué sa voisine.
Le souper s'annonçait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des
bécasses, des gélinotes, des écrevisses, des truffes, se mêlaient aux
vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets
des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Aï et des
vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'échappaient
des femmes, épaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient déjà
et entraient en campagne armés des plus beaux paradoxes.
Mais la causerie avait beau courir par tous les méandres de l'imprévu,
les yeux ne pouvaient se détacher des figures sculptées par Montjoyeux;
la Cybèle et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste à deux
faces, tout prenait le regard et l'âme des convives, tant la beauté
traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. «Parler en prose
devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne
qui était en face du poète; voyons, monsieur Homère, faites des vers à
Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un poète, tout
bêtement.--Un poète! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de
rimes, Théodore de Banville, qui raille tout, même sa poésie, dans des
vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-là est un Dieu!»
Cependant, on admirait la Cybèle et la Vertu. La Cybèle semblait
sculptée par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'était la même
abondance et le même charme. La grande déesse avait la poésie d'une
amante et la fécondité d'une mère. C'était une fête pour les yeux de
suivre le jeu de la chevelure, la beauté du profil, les ondoiements et
les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grâce
antique des épaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras
luxuriants comme sur les jambes fières. Le marbre avait une force et
une saveur incomparables; c'était Cybèle ruisselante de vie, moins
robuste que si elle fût sortie des mains de Phidias, moins divine
peut-être, mais plus humaine.
La Vertu était une belle figure tout à fait nue. Un sculpteur médiocre
eût copié les anciens qui représentaient cette figure voilée. Mais
la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et,
d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop
divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de péplum, de draperie
ou de robe. Elle ne se défendait de l'amour que par la candeur de son
attitude. Monjoyeux était un philosophe qui savait que les femmes qui
se défendent avec violence sont celles qui tombent bientôt vaincues,
car la violence c'est déjà la passion.
Cette statue, c'était bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait
l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il
y avait aussi de la jeune fille chrétienne. Le sculpteur l'avait
détachée des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe
des rébellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillées
en passant devant elle et auraient baisé sur la neige l'empreinte de
ses pieds légers; les vierges de Vesta auraient respiré, dans son
atmosphère, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air
vif des régions sereines qui chasse les orages de l'âme.
Ce beau marbre appelait et retenait le regard charmé. On le
contemplait de face, on tournait autour avec le même charme. La Vertu
était belle comme si elle devait donner encore plus de regrets à
l'Amour. L'artiste l'avait coiffée avec un goût savant; il avait noué
une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulée à l'antique. Il y avait
dans le visage, dans le cou, dans les épaules, dans les bras, dans le
torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour,
une préoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau,
qui ne sont familières qu'aux maîtres. «N'est-ce pas, s'écria Monjoyeux,
que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre,» répondit le duc de
Parisis.
XVII
UN TOAST A LA FEMME
M. de Parisis, tout en jetant un mot à droite, à gauche, en face de
lui, en homme bien écouté, cherchait à pénétrer dans l'esprit et
dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui
rappelait une femme qu'il avait connue. «N'avez-vous pas été blonde,
madame?--Non, monsieur.»
Octave regardait de plus près la dame. Pour lui, toute l'énigme de la
fête était là. Aussi s'inquiétait-il bien moins que ses voisins du
symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie
statue, c'était la femme du sculpteur.
Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas
pénétrer. Soit qu'elle fût bête, soit qu'elle ne le fût point, elle
avait l'art de le paraître à propos. A certaines questions, elle
répondait par un sourire qui n'était ni la malice, ni la niaiserie,
mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantôt elle répondait de
travers, rompant les chiens, puis jouait à l'école buissonnière; si
Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui répondait que
le pape était un fort galant homme, puisque le jour où elle s'était
agenouillée pour baiser sa pantoufle, il avait daigné lui tendre la
main. «C'est étrange, pensait Octave, cette femme est restée Bretonne,
quoique ses yeux accusent çà et là des perversités de fille d'Eve.»
Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risqués; alors Mme
Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave
s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il
suivait les femmes partout où elles voulaient le conduire, même sur
les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le
ciel. Il trouvait une autre volupté à changer d'horizon. Les natures
amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images à l'infini.
Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austère, elle se hâtait
de le ramener au sourire, quelquefois même à l'éclat de rire. Il ne
croyait pas, d'ailleurs, que ce fût un jeu savant: c'était sans doute
le hasard des idées et des mots. «Comment trouvez-vous mon mari? dit
tout à coup Mme Monjoyeux; à tort ou à raison, il me trouve bien
faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne
faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point
délicat.--Une opinion sur ce point délicat, vous l'aurez tout à
l'heure, écoutez-moi jusqu'au bout.
Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'après une
statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modèles
parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la
Cybèle, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont
vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on
nous écoutait.»
Elle baissa la tête comme pour cacher sa rougeur. «Eh bien! madame,
dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre
de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les générations futures
remercieront les dieux d'avoir donné une pareille femme à un pareil
sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir été ainsi
trahie dans ma nudité.»
La jeune femme continuait à pencher la tête, comme si tout le monde
avait le secret de sa beauté. «Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M.
de Parisis. Vous êtes traduite mot à mot, et je ne doute pas que la
traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite
en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est
au-dessus de cette pudeur atmosphérique inventée par des couturières
qui avaient des robes à placer. Si la femme rougissait de montrer
quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la
figure est l'expression des sept péchés capitaux.»