Enfin, Geneviève prit la parole sur cette ténébreuse affaire. «Mon

cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne

sera pas appelée sur le banc des accusés?--Peut-être n'osera-t-on pas,

car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous êtes bien

convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma

cousine; et puisque nous parlons de «l'accusée», il faut que je vous

dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois

même que Mme de Portien en est convaincue elle-même aujourd'hui. Or,

que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dressé toutes ses batteries

contre elle. Après tout, si Mme de Portien est appelée, elle s'appelle

Mme de Portien, elle est déjà bien loin de nous. Si elle est punie,

nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les

familles des cousines à la mode de Toulon.--Pauvre Violette!» dit

Geneviève.

Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blessé. Octave n'avait pu

rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au

clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. «Il me vient

une nouvelle idée, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que

faisaient là vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans

votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-thé?--Mon

cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas à

empoisonner les autres, je vous assure; c'étaient deux lunatiques qui

ne voulaient dire leurs secrets qu'à la lune, mais qui n'avaient pas

de poison dans les mains.»

Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le

sujet. «Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour

voir le lundi les décrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine,

je ne lis que la quatrième page pour voir les enrichis qui se font

un baptême héraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant

M. Marsouin?»

Octave étudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce

gentilhomme de fraîche date habitait près de Champauvert une vieille

abbaye qu'il avait ornée de colombiers à tous les points cardinaux.

C'était peut-être pour lui et avec lui que se promenait la dame

blanche. «Oui, dit Geneviève, je connais M. Marsouin; on a trouvé ici

qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardière.»

Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il

regardait Geneviève, elle se mit à sourire avec une pointe de malice.

«Puisque vous êtes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous

de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de

Paris?--Parce qu'à Paris, il n'y a pas de visions.»

Le duc de Parisis avait oublié l'étrange visite que lui avait

faite une femme voilée une nuit de carnaval; il croyait à quelque

mystification de comédienne, une de ces vingt femmes qui avaient une

clef d'argent de la petite porte du jardin. «Mais, mon cousin, reprit

Geneviève, vous avez donc oublié--que n'oubliez-vous pas?--cette

apparition, dans votre hôtel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est

encore une des pages inexpliquées de ma vie. Une femme est venue vers

moi: elle m'a parlé; mon émotion a été telle, moi qui suis bronzé

contre toutes choses, que je n'ai pas trouvé de voix pour lui répondre

ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre à travers mon

demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des

esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme

qui vous est apparue vous a marqué votre destinée.--Oui, elle l'a

si bien marquée que j'ai fermé le livre et que je n'ai jamais bien

retrouvé la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou

la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce

que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique.»

Toute la politique d'Octave, c'était Geneviève; mais ce fut en vain

qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la

questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle,

elle se dérobait sous les ramées les plus feuillues. C'était la plus

impénétrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses

points d'interrogation en points d'admiration.

Le soir, Octave partit pour passer la nuit à Parisis. Quoiqu'il se

trouvât très heureux d'être à Champauvert, il comprit que Mme Brigitte

ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prît pied chez sa cousine. Il ne

fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fût soupçonnée--même d'être

aimée par son cousin. Quand il fut parti, Geneviève pleura. «Ah!

dit-elle tristement, je suis un corps sans âme. S'il ne revient pas

demain, je mourrai.»

Il ne revint pas le lendemain.

A Parisis, ce soir-là, il se coucha fort tard. A une heure du matin,

il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio-

thèque du château. Sur une table il vit un livre ouvert. C'était

_Faust_. Il pencha la tête et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui

couraient comme le feu sur ces deux lignes:

«Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumée qui nous voile

l'éclat des cieux.»

XIII

TROIS MARIS CONTENTS

À son retour à Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les

entr'actes de sa vie.

La comédie que je vais conter n'a été représentée jusqu'ici sur aucun

théâtre, mais elle a été jouée scène pour scène, mot pour mot, aux

Champs-Elysées, no 123 et no 125, étage des balcons. C'est une comédie

en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois

Maris_. Il y a cinq personnages en scène, mais les trois maris sont

presque des personnages muets; il n'y a à écrire que le duo chanté

entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne

de Biançay.

M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue

des Champs-Elysées. Au no 123, il était quelquefois attendu très

discrètement au troisième étage par une noble étrangère qui s'ennuyait

à l'heure où son mari courait le demi-monde. Au no 125, il était non

moins discrètement attendu, au quatrième étage, par une très jolie

Havanaise née dans un hamac et qui vivait toujours couchée.

Il n'avait pas jugé de utile de faire connaissance avec les maris, si

bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant

qu'il était au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans

se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui

demander la main de sa soeur. C'était l'heure de demander une jeune

fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur.

C'était un Espagnol qui avait des habitudes américaines; il répondit

à Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler

cette langue-là, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus

du balcon voisin.

Voilà le prologue de la comédie. Maintenant figurez-vous, dans

l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui

a envoyé coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de

Biançay. Le mari est un chasseur intrépide qui, aimant mieux sa meute

que sa femme, est depuis trois jours à la chasse; il est né pour la

vie rustique; il aime l'architecture des forêts et non celle de Paris;

il meurt d'ennui dans un salon; il s'épanouit dans un chenil. Comme

sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout

l'hiver les agréments du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui

voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur armé d'une

faux d'or. Elle porte son idéal dans son coeur; mais elle court risque

de passer toujours à côté.

Il ne faut pas désespérer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre

aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son idéal sur son chemin.

En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups à la fenêtre. «Eh bien?

on frappe à la fenêtre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de

vent, sans doute.»

La baronne écouta. «Voilà qu'on frappe encore! c'est original; je

n'ouvrirai pas plus la fenêtre que la porte.»

Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames.

Elle alla soulever le rideau de la fenêtre. Octave était toujours

là. «Un homme sur le balcon! s'écria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de

grâce!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres.»

Blanche se décida à ouvrir la fenêtre. «Mais, monsieur, je suis chez

moi.»

Octave se jeta aux genoux de Mme de Biançay. «Madame, pardonnez-moi,

je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai

jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un

quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comédies.

Adieu, madame.»

La baronne avait reconnu Parisis. «Ah! vous voulez vous en aller par

la porte quand vous êtes entré par la fenêtre; non, monsieur, je vous

défends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le même

chemin, car je dois vous dire la vérité: il y a par là un revolver.

J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opéra--en tout bien,

tout honneur,--mais il est rentré! Je me suis enfui sur le balcon pour

garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voilà à vos

pieds. Ah! madame, si j'ai escaladé votre balcon, ce n'est pas sans

danger, car vous êtes défendue par des chardons fort aigus, j'ai

failli y rester.--Je vous remercie de la préférence; pourquoi

n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi

mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera

chez moi sans dire gare! On y passera pour aller à la Bourse; on y

donnera des rendez-vous; je ne désespère pas d'y voir passer un jour

les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysées.--Adieu,

madame, je suis profondément touché de cette hospitalité d'un

instant, sans cela j'étais forcé de descendre quatre étages

per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une

fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenêtre. Songez donc,

si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passé;

une jeune femme ne reçoit pas de visites à pareille heure.--C'est

vrai, madame, je suis désolé d'être entré chez vous si matin; mais que

voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est

bien cela ... vous êtes Mme la baronne de Biançay? j'ai eu l'honneur

de jouer la comédie avec vous au château de Marchais.»

Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. «Est-ce

possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regardé. Quoi! M. de

Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par déposer une carte à

vos pieds; car enfin, il faut procéder par ordre. Maintenant, voici

une carte cornée.--C'est cela. Et à la troisième visite vous passez

par la fenêtre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de

minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimés

dans une autre vie.»

Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en

trio. Le mari outragé avait à son tour franchi les chardons, à son

tour il frappait à la fenêtre. «C'est sérieux, dit la baronne. On

frappe à la fenêtre; c'est le mari de ma voisine.» Le mari de la

voisine cria d'une voix de tonnerre: «Madame, ouvrez la fenêtre, ou je

brise les vitres.» Madame de Biançay cria: «Monsieur, je vous prie de

passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fâche. Avez-vous

des armes?--Oui, un poignard.»

L'Américain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une

chaise. «Je vais lui passer cette épée à travers le corps.--Madame, un

homme se cache ici, cria le mari outragé.»

Octave s'avança vers le revolver: «Je ne me cache pas, monsieur, je

suis chez Mme Biançay parce que je vais l'épouser. Si j'ai passé par

chez vous, c'est parce que je me suis trompé de numéro. Êtes-vous

content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de

me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je

payerai les verres cassés.»

Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il était déjà

parti.

Mme de Biançay se croisa les bras pour admirer l'impertinence

d'Octave. «Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauvé de la

vengeance du mari, vous n'avez plus rien à me demander et vous allez

me dire un éternel adieu.--Un éternel adieu! j'aimerais mieux m'en

aller par où je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de

m'écouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de

l'église avec vous à mon bras. Vous me prenez par les sentiments.

Mais vous savez bien que je suis mariée.»

Mme de Biançay prit un flambeau. «Si vous voulez avoir le droit de

revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez à la porte un homme qui

passe par la fenêtre.--Taisez-vous, vous me faites frémir! aussi je

sais bien ce que l'avenir vous réserve. Vous finirez dans un château

avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai

foudroyé comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura

encore rien gardé du tout.--Dieu vous mène à cette terre promise!--La

terre promise, c'est vous.--C'est la première venue.--Non, c'est vous.

Avant de vous voir, je vous aimais, car vous êtes mon idéal. Depuis

que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de

Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et

celle-là?--Que voulez-vous! Les pêches de l'espalier voisin me donnent

toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier

pour vous.»

Octave embrassa la baronne. «Quelle saveur et quel parfum!--Mais la

voisine?--Sérieusement, je n'ai passé chez elle que pour arriver chez

vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle

pensera que vous avez sauvé son honneur.--Oui! oui! en perdant le

mien.--Vous êtes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le

retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de

beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassée. Si nous

passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitié de moi,

car mon mari....»

Octave avait entraîné Mme de Biancay qui, déjà toute échevelée, se

croyait encore forte dans sa vertu.

Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent.

Mais tout n'était pas dit. Le mari du balcon, qui avait réfléchi,

revint furieux. «Non, s'écria-t-il, on ne se sera pas impunément joué

de moi, je me vengerai.»

Cette fois, ce n'était plus un mari de comédie, mais un mari de

mélodrame. Il acheva de briser la glace. Après quoi, déjà content de

cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il

n'y avait personne, il s'écria:--«Ah! je tiens mon homme, cette fois.»

Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les

pièces voisines, quand on sonna à la porte. Comme il ne savait pas

bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir.

Un homme tout aussi emporté que lui entra par la porte comme un coup

de tonnerre. C'était le mari de dessous, le Maure de Venise. «C'est

trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire à M.

de Parisis.»

Il n'y avait pas de lumière dans l'antichambre. «Mais, monsieur, je ne

vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous

connais trop. Vous avez monté un étage de plus parce que j'étais chez

moi; vous vous êtes dit sans doute que ma femme monterait chez la

baronne de Biançay, car la baronne est indulgente aux actions des

autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voilà!»

Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre à la

porte. Naturellement celui-ci résista par les mêmes armes.

Et pourtant ni l'un ni l'autre n'étaient habitués à un pareil duel.

C'étaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--pénétrés

des principes d'une bonne éducation.

Cependant le duc de Parisis et Mme de Biançay s'inquiétaient quelque

peu de ce beau tapage. Octave remettait déjà ses gants pour rappeler

les maris à l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier

sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle

effarouchée.

Ce fut le mari de Mme de Biançay. Comme elle l'avait pressenti, il

pouvait rentrer cette nuit-là. Et même elle aurait dû en être sûre,

puisqu'il avait annoncé son retour pour la nuit suivante. Mais il y

a des heures où les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis

pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncée: ils

sont deux fois dans leur tort.

Ce qui est certain, c'est que M. de Biançay, suivi d'un domestique

qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise à

sa femme, au moment où le mari du balcon et le mari du dessous

s'agitaient dans son antichambre; c'était une belle gymnastique en

l'honneur de M. le duc de Parisis. «Qu'est-ce qui se passe chez moi?»

se demanda-t-il tout abasourdi.

Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colère l'envahît et lui

montât à la tête. C'était un homme taillé en hercule, qui n'abusait

pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouvé

qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et

le jeta dans l'escalier. C'était le mari du dessous. Celui-ci eût

peut-être remonté, si le mari du balcon, qui roulait à son tour, ne

lui eût interdit ce chemin-là.

Ce fut une belle fricassée de museaux, selon l'expression d'Octave,

car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non

seulement les deux maris roulèrent et continuèrent leur duel, mais

ils entraînèrent dans leur chute le domestique de M. de Biançay et la

bougie qu'il portait à la main.

La bougie fut éteinte, mais on vit bientôt à tous les étages d'autres

maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La

fête de nuit fut complète, avec illuminations.

M. de Biançay avait repris possession de lui-même et de son appartement.

Il s'étonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait

supposer qu'elle fût endormie pendant qu'on se battait chez elle.

Quand M. de Parisis,--tout fraîchement ganté,--apparut portant aussi

un bougeoir.

Ils se saluèrent tous les deux avec défiance. M. de Biancay connaissait

vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biançay.

«Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outragé,

voulez-vous m'expliquer cette comédie?--Monsieur, j'allais vous adresser

la même question.--Mais, monsieur, puisque vous êtes chez moi et que je

suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui

s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur.»

Parisis n'était jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu

inventer pour lui les situations les plus périlleuses, il en fût sorti

gaiement sans sourciller jamais. «Mais enfin, monsieur, permettez-moi

de vous demander ce que vous faites ici à deux heures du matin?--Je

devrais ne pas vous répondre, répondit Octave, mais vous y mettez

vraiment trop de bonne grâce pour que je ne vous confie pas mon

secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse à

tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentré comme je lui

donnais des sels; il n'a pas trouvé cela de son goût. Comme il était

armé et que je ne l'étais pas, comme elle me suppliait de ne pas me

défendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement

inhabité. La fenêtre était ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai fermé

la fenêtre, il a brisé les vitres et a rencontré un monsieur qui avait

à lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais

pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biançay, ils continuent la

conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous

songiez à me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que

c'est Mme de Biançay, monsieur, qui vous a donné ce bougeoir?--Oui,

monsieur; Mme de Biançay, qui vous attendait, a été une femme

d'esprit: j'étais entré par la fenêtre, elle a voulu me mettre à la

porte. Voilà pourquoi elle m'a donné ce bougeoir pour que je trouve

mon chemin.»

Le duc de Parisis salua. M. de Biançay salua. Le duc de Parisis salua

une seconde fois. M. de Biançay se demandait s'il devait le saluer

d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. «Ah! mon

ami, j'étais bien sûre que vous arriveriez cette nuit, car je vous

attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'était le duc de Parisis?

Ah! par exemple, voilà un original! Cette fois, mon ami, il s'est

trompé de chemin en passant par la fenêtre.»

Le troisième mari fut content.

XIV

LES FEMMES INVINCIBLES

Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce

temps-là.

Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme

d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau

et de la Dame de Trèfle, la duchesse de Hautefort et la marquise de

Fontaneilles. Alice s'obstina à cacher le nom de la Dame de Coeur par

un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait

qu'il aimait Geneviève.

Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaître celles qu'il

ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposées se

confondaient dans son souvenir avec le même souvenir amoureux.

Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme,

sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes étaient la

même, suivant l'expression d'un moraliste.

Dès qu'il eut surpris le secret, il se présenta vaillamment chez la

marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guère, sous prétexte

qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle était dame patronnesse de

toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il

fallait bien que l'esprit malfaisant y fût représenté.

Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y

trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir.

Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, était une très grande

dame de la plus haute naissance, qui avait traversé jusque-là le monde

parisien demi-souriante, mais s'amusant à la fête des autres, ne

voulant pas jouer d'autre rôle que celui de femme honnête; on disait

que son mari s'amusait pour elle. C'était peut-être une raison de plus

pour qu'elle fût plus stoïque dans son devoir. Ce qui est hors de

doute, c'est que, jusque-là, nul n'avait marqué son pied dans la neige

de ses avenues.

Elle était charmante: une beauté brune et grave, adoucie par des yeux

d'outre-mer profonds comme l'Océan; elle avait été blonde, on le

devinait encore à la légèreté de ses cheveux.

Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque

peu surprise de la voir en tête-à-tête avec le duc de Parisis. Ils

causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille.

Octave était partout chez lui.

Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fût elle qui

vînt en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son

salon; il ne manqua pas de développer ce paradoxe, que les gens bien

nés sont tous de la même famille, et que, même avant d'avoir été

présentés, ils se savent par coeur.

Ce fut le point de départ d'une causerie imprévue. Les deux dames se

révoltèrent à cette idée prétentieuse d'Octave de connaître si bien

les gens qu'il ne connaissait pas.

Mais lui, qui n'était jamais pris sans vert, se rappela à propos

quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea à dire la bonne aventure

à la duchesse et à la marquise, si elles lui permettaient de les

dévisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'était pas

toujours masqué comme la Dame de Trèfle et comme la Dame de Carreau.

La glace était brisée. La duchesse dit à Octave que Mme d'Antraygues

avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela,

puisqu'elle savait, par ouï-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets

pour son amant.

Le duc de Parisis, un physionomiste raffiné, trouva beaucoup de

vérités à dire aux deux amies. La première venue parmi les diseuses

de bonne aventure remue des vérités, puisqu'elle remue des mots:

qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit

qui a étudié dans le coin des femmes! Pour connaître les hommes,

pratiquez les femmes; pour connaître les femmes, pratiquez encore

les femmes: c'est la sagesse des nations folles.

Pendant cette séance à la Lavater, Octave eut l'art de prouver à la

duchesse et à la marquise qu'il était éperdument amoureux d'elles.

Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui.

Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est

que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-même.

Mais elles étaient au-dessus de l'amour, même de l'amour de don Juan

de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'était tournée vers Dieu

et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse

de Hauteroche, âme plus romaine, aimait la vertu pour la vertu,

s'attachant à son devoir non pas avec résignation, comme tant

d'autres, mais avec vaillance, fière des victoires de l'âme sur le

corps.

Les grandes dames · 第 21 / 41 段