«Cette étrangère, qui venait pour la première fois dans le pays,

était une de ces filles, trop connues à Paris, qui jettent la

honte, la ruine et le désespoir dans les familles. Quelques-unes

sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversité

sous des airs de dignité et d'innocence. Mais la justice ne s'y

trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous

les masques. La fille Louise Marty, surnommée Violette, est une de

ces créatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer

à toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et

des diamants quand elle aurait dû honorer ses mains par le métier

que lui avait appris sa mère; car elle est d'autant plus coupable,

que sa mère, d'après tous les rapports qui nous sont venus, était

une honnête femme.

«Fleuriste! voilà donc quel aurait été son dernier bouquet, un

bouquet de roses empoisonnées! Toute jeune encore, elle a appris

l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'étonnera donc

pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles.

«Et qui l'a poussée à ce crime? Toutes les mauvaises passions.

Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui

ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il était venu au château

de C---- pour un héritage, naturellement elle voulut le revoir. A

son passage à Tonnerre, elle apprit que l'héritage échappait

au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idée du crime s'empara

d'elle. Mlle G---- de La C---- était le grand obstacle;

puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'épouser: ces créatures

jugent les actions des autres d'après leurs sentiments. Se

débarrasser de l'héritière, c'était tout gagner: l'homme et

l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc héritait, la fille

Marty comptait sur sa part d'héritage. Mais comment faire? Les

débats prouveront qu'elle avait emporté du poison pour effrayer

son amant, peut-être même avec l'idée de s'en servir contre

elle-même, si tout échouait. Ce poison lui servit contre Mlle

G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut

victime.

«Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur

le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait à son adresse?

De là, elle court au chemin de fer pour dépister les soupçons

car il faut tout prévoir. Mais ce n'était qu'une fausse route. En

effet, le lendemain elle était sur la route de Champauvert pour

s'assurer du message. On l'a vue errer autour du château. Que

dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrête ces

filles-là dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la

corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans

le fatal bouquet.

«En conséquence, la nommée Louise Marty, dite Violette, est

accusée d'homicide volontaire avec préméditation sur la personne

de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la

personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la

C----»

Violette, toute troublée qu'elle fût d'être en spectacle et en pareil

spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas

un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard.

Non pas qu'elle craignît pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice,

mais elle était frappée de stupeur à la seule pensée qu'on pût la

croire empoisonneuse.

Le président procéda à l'interrogatoire, après avoir feuilleté

rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. «Accusée,

levez-vous.» Violette obéit, tout en laissant transparaître sa fierté.

«Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce

que j'aimais les violettes.--Où êtes-vous née?--A Paris, mais je suis

originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre

mère, Sophie Marty, est allée faire ses couches à Paris, car vous

êtes fille naturelle.» Violette ne répondit pas. «Avez-vous quelques

souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mère vous

a parlé de votre père?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre

mère des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien,

par exemple; car votre mère avait été femme de chambre de Mme de

Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort

de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom

de Portien; mais ma mère ne me parlait jamais du passé; mon devoir

n'était pas d'interroger ma mère: mon père ne m'avait pas reconnue.

Nous avons mené dans les dernières années une existence bien

misérable. Ma mère m'embrassait quelquefois en me disant: «Si je

voulais, tu serais riche.» Je la regardais avec curiosité, elle se

remettait aussitôt en disant: «Je suis folle!» Nous nous remettions à

travailler.--Quel travail?--Ma mère raccommodait de la dentelle et je

faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je

voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas à s'y méprendre. Ma mère

voulait me parler de mon père; je n'en doute pas, car elle était

trop noble pour songer un instant que je pourrais être riche si elle

me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_, à Tonnerre, vous ne

saviez pas son nom?--Non. C'était la seule femme qui fût dans la salle

à manger, je m'adressai à elle, et elle eut la bonté de m'écouter.

Voilà tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mère a été au service

de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi

avez-vous envoyé un bouquet à Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire

un éternel adieu à M. de Parisis.--Il avait commencé avec moi par un

bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de

roses. Cela était si peu prémédité, que je me fusse contentée sans

doute de lui écrire une lettre, si le hasard n'eût mis dans mes mains

ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fût empoisonné

avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respiré et que

je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce

bouquet ait été empoisonné à Champauvert?--Je ne sais rien. Je

n'y étais pas.--Vous y étiez, vous l'avez avoué dans l'instruction.

--J'étais autour du château et non pas dans le château.--La femme

Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille

et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retiré ma

lettre à M. de Parisis. Si à cet instant j'ai empoisonné le bouquet,

c'est que mes larmes était empoisonnées.»

Le procureur impérial eut un sourire railleur et murmura: «La comédie

du sentiment!» L'interrogatoire n'était pas fini. Puisque vous vous

dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis,

Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a

survécu que par miracle, tant les choses avaient été bien faites.--Je

ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En

retournant à Tonnerre, vous persistez à dire que vous n'avez pas

rencontré le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est

bien singulier, car MM. les jurés savent déjà qu'il a été impossible

de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusée aussi de l'avoir

assassiné?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de

preuves.» Et, d'un air sévère, le président fit signe à Violette de

s'asseoir.

On appela les témoins à charge. On savait d'avance tout ce qu'ils

diraient. On avait espéré quelques-unes de ces révélations inattendues

qui jettent une vive lumière sur les causes obscures; mais rien.

Ce fut une bien grande curiosité quand parut M. le duc de Parisis,

cité par l'accusation comme témoin à charge; mais on savait bien qu'il

serait témoin à décharge. Il raconta très simplement ce qu'il avait vu,

tout en déclarant, sur son âme et sur sa conscience, comme s'il fût

juré dans l'affaire, que l'accusée n'était pas coupable. Il ne nia

pas que le bouquet ne fût empoisonné, mais, selon lui, jamais la main

de Violette n'avait versé le poison.

Comme on le tenait pour très savant en toutes choses, l'avocat de

l'accusée le pria de donner quelques explications sur cet abominable

empoisonnement par l'asphyxie instantanée. Il ne se fit point prier.

Il rappela que depuis le seizième siècle, si on n'avait plus le secret

du poison des Médicis, il n'était pas douteux pour lui qu'un chimiste

ne pût le retrouver avec la noix vomique, la ciguë et l'acide

prussique. Il conta que beaucoup d'expériences avaient été faites par

Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de

respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet

n'en était pas moins un prodige; puisqu'il avait été cueilli à

Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il

n'avait pu traverser, de Tonnerre à Champauvert, le laboratoire d'un

chimiste: et pourtant il donnait la mort à Rose Dumont, qui l'avait

respiré après Mlle de La Chastaigneraye. «Aussi me permettrai-je,

continua M. de Parisis, de trouver étrange que ce procès se fasse en

l'absence du seul témoin qui pourrait dire la vérité; le petit joueur

de violon.--Pensez-vous donc, demanda le président avec raillerie,

que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il

n'est arrivé à Champauvert que le lendemain, à l'heure de la messe,

c'est qu'il s'est arrêté en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste

de Tonnerre à Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit

l'avocat. L'enfant à fait l'école buissonnière. Mais j'espère n'avoir

pas à accuser pour défendre.»

Parmi les témoins à décharge, Mme de Portien se présenta la première.

Quand elle parut, on fit cette remarque pour la première fois: bien

que Violette fût belle et que Mme de Portien fût laide, il y avait

entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de

famille. «Voyez donc, dit à sa voisine une des curieuses venues de

Paris, ce petit signe de beauté au coin de la lèvre, elles l'ont

toutes les deux.»

Une vague idée de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans

l'auditoire. On avait réveillé un écho de vingt ans; quand la mère

de Violette était partie pour Paris, elle était partie avec Mme de

Portien, accusée de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul

n'avait osé dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pensé; or,

comme cette idée était revenue à la surface, il ne semblait pas

impossible que l'accusée fût la fille de Mme de Portien, un de ces

enfants perdus qu'on jette derrière soi et vers lesquels on ne se

retouche jamais.

Aussi fut-ce avec une vraie émotion qu'on vit paraître Mme de Portien.

Le président la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses

noms. Elle répondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan,

petite-fille du duc de Parisis, mariée à M. Théodore de Portien, mais

séparée de corps et de biens depuis longtemps. «Dites-nous ce que vous

savez.--Ce sera bientôt dit. J'étais au _Lion-d'Or_, à Tonnerre; cette

dame est venue s'asseoir à ma table, elle m'a demandé s'il y avait

loin pour aller à Parisis; nous avons causé quelques minutes. Une des

filles de l'hôtel m'a offert un bouquet que j'ai refusé; cette dame a

pris le bouquet et l'a envoyé à M. de Parisis, qui était au château

de Champauvert. Voilà tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans

l'instruction, et j'espérais ne pas être forcée de paraître à ce

triste procès.--Mais vous étiez là quand l'accusée a empaqueté le

bouquet; n'avez-vous rien vu qui pût éveiller vos soupçons?--Non. J'ai

beau réveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvée

l'accusée?--J'ai trouvé une amoureuse qui ne savait pas bien ce

qu'elle disait. Cela m'a amusée un instant, parce que je pensais à mon

cousin de Parisis; mais cinq minutes après, j'étais sur le chemin de

Pernan et je ne songeais plus à cela.»

Mme de Portien voulait se retirer, mais le président la pria d'aller

s'asseoir au banc des témoins. Octave, qui était resté au banc de Me

Lachaud, alla s'asseoir à côté de sa cousine. Mme de Portien lui dit

combien elle était désolée de tout cela; elle trouvait Violette fort

jolie et elle était loin de faire au duc de Parisis un crime de son

amour pour elle. «Vous avez raison, dit Parisis sans façon, de trouver

que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous

ressemblez.--Comment! je ressemble à cette fille!--Mais, ma cousine,

on pourrait se ressembler de plus loin.»

Le tribunal écoutait toujours les témoins à décharge. Violette avait

demandé le témoignage de la propriétaire de la maison qu'elle habitait

rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusée sous

les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue

honnête, laborieuse, dévouée à sa mère, ne sortant le dimanche que

pour aller à la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des

cerises pour déjeuner; une pauvre femme était survenue, elle avait

abandonné les cerises, pour remettre l'argent à cette mendiante.

Cette simple action de déjeuner d'une aumône donnait l'idée de son

coeur et aurait dû lui porter bonheur; mais Dieu éprouve les plus

braves et les plus pures.

Le président demanda au témoin si elle n'avait ouï parler du père de

l'accusée. «Monsieur le président, il y aurait bien à dire; Mme Marty

ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon

opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque

c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty.

--Ah! madame! s'écria Violette, laissez-moi au moins ma mère!»

XI

LA MÈRE DE VIOLETTE

A cet instant une femme se trouva mal. C'était Mme de Portien. Les

débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien

évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au

témoin.--Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a

caché la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle

était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait

obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle,

j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait

si on ne m'arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père,

et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu

ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais

voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.»

Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute

éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau

lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa

fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette

étrangère qui n'avait fait que paraître et disparaître.

Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer

dans l'esprit des jurés la culpabilité de Violette.

Octave commençait à désespérer, car Violette n'avait eu que deux bons

témoignages contre vingt mauvais, quand tout à coup le président

annonça que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaître comme témoin;

il venait de recevoir un mot d'elle où elle lui disait que, dans

l'intérêt de la vérité, elle avait cru devoir braver la fièvre et

venir faire son devoir.

Une rumeur bientôt étouffée courut dans la salle comme si on eût

annoncé au Théâtre-Français Mlle Rachel, quand elle était en Amérique.

Il y eut un moment d'attente. Bientôt tout le monde se leva à

l'arrivée de cette noble héritière qui avait toutes les sympathies.

Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique

l'admiration eût parlé d'avance. Elle marcha simplement et noblement

devant la Cour, mais avec la dignité de la race et la grâce de la

jeunesse. Le président, après les formules coutumières, la pria de

dire ce qu'elle savait. «Mon premier mot, monsieur le président, c'est

que l'accusée n'est pas coupable.»

Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblée. On se

questionnait des yeux, on écoutait avec anxiété. «Mais qui donc est

coupable? demanda le président.--Je le sais bien, répondit Geneviève

avec l'accent de la vérité, mais il m'est impossible de dire le nom du

coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il

y a des secrets que la justice elle-même ne peut pas arracher. J'ai

tremblé que l'accusée ne fût condamnée pour un crime qu'elle n'avait

pas commis; je suis venue jurer sur mon âme qu'elle n'était pas

coupable, mais c'est mon dernier mot.»

Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda à s'en aller. Parisis

alla à elle et lui offrit son bras. Le président ne jugea pas qu'il

dût la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure.

Quand le président reprit son siège, il appela Mme de Portien. Elle

était revenue à elle; elle reparut au bras d'une dame. «Je vous prie,

madame de Portien, de nous renseigner sur la mère de l'accusée, qui a

été à ce qu'il paraît à votre service.»

Mme de Portien répondit d'une voix troublée: «Je n'ai plus qu'un bien

vague souvenir; je n'ai qu'à me louer de cette fille jusqu'au jour

où elle s'est oubliée.--On nous a appris qu'elle avait été faire ses

couches à Paris, et que vous l'aviez accompagnée?--Nous allions tous à

Paris à cette époque, et, pour lui éviter l'affront aux yeux du pays,

nous lui avons permis de partir avec nous.»

La voix de Mme de Portien s'arrêtait dans sa gorge; on attribua cela à

l'émotion de son évanouissement. «Et savait-on dans le pays quel était

le père de l'enfant?--La malignité publique voulait que ce fût mon

mari.--Vous étiez donc déjà mariée?» Mme de Portien, qui ne rougissait

plus depuis longtemps, rougit encore. «Monsieur le président, le

procès n'est pas là. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur

mes tablettes, avec l'idée que je serais un jour appelée à en parler

en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la vérité

par toutes les voies.»

Sans doute une nouvelle lumière venait de se faire dans l'esprit

du procureur impérial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci:

«Messieurs les jurés, nous avions espéré que la justice n'avait qu'à

se prononcer: toutes les preuves parlaient éloquemment devant elle.

Mais l'audition des témoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il

nous faut entendre un autre témoin, celui qui a porté le bouquet de

Tonnerre à Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit

des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas être

soupçonnée: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentées;

une enquête plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon

le témoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le

bouquet.--Pour moi, je suis bien sûr, dit l'avocat de Violette, qu'il

a suivi le chemin des écoliers; s'il eût suivi le droit chemin, le

bouquet n'eût pas été empoisonné.»

Le président rappela l'avocat au silence, et, après avoir consulté la

Cour, il déclara que l'affaire était remise aux prochaines assises.

Violette eût été condamnée aux travaux forcés, qu'elle n'eût pas été

plus épouvantée que par cette alternative de rentrer en prison sans

être jugée.

Depuis quelques minutes, deux pensées parallèles se disputaient son

coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien était sa mère,

et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonné le

bouquet offert à Mlle de La Chastaigneraye.

XII

VIOLETTE ET GENEVIÈVE

Octave était désespéré, mais il fallait courber le front sous le

niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main

comme il eût fait à sa soeur. «Octave, lui dit-elle, puisque vous

connaissez le poison des Médicis, pourquoi ne m'en donnez-vous

pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous

sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque

vous n'y croyez pas!»

Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas.

M. de Parisis veilla à ce que la prison d'Auxerre fût adoucie pour

cette dernière station. Le juge d'instruction et le procureur

impérial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit

plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit

d'écrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le contrôle

du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le

porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur impérial, dans

l'intérêt de Violette, lui conseilla de ne pas insister.

Mme de Portien, toute troublée qu'elle fût, avait offert à Geneviève

de l'accompagner à Champauvert, comme si elle dût retrouver une robe

d'innocence dans cette intimité du voyage; mais la jeune fille refusa

avec douceur et fermeté. Elle refusa aussi de partir en compagnie du

duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir.

Octave arriva à Champauvert le lendemain vers dix heures. Geneviève

lui parla de Violette en toute sympathie. «Vous avez raison, Geneviève,

car c'est notre cousine.»

Et il raconta à Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sût pas

très bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille

ne fût atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu

sacrifier Violette; mais ni lui ni Geneviève ne le voulaient. Et puis,

après tout, il y avait tant de mystère dans ce poison, que peut-être

se trompait-il.

Où était le petit joueur de violon? Il y a dans tous les procès

célèbres une figure singulière qui ne semble apparaître que pour se

jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne

peut être infaillible.

Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journée à

Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans

l'atmosphère de Geneviève, dans les idées et les sentiments de cette

belle créature, qui avait une grande âme et un grand coeur.

Bien des fois déjà il avait étudié les variations de l'atmosphère

morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les créatures de

son intimité, même quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a

l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on

pourrait faire toute une géographie des sensations. On connaît les

habitudes d'Octave: dès qu'il restait une heure avec une femme, il

n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec

Geneviève les barrières fussent difficiles à franchir, tant elle se

tenait dans les hauteurs de sa dignité, de sa grâce, de sa pudeur, il

se risqua bientôt à lui dire qu'elle était la seule femme qui fût

allée jusqu'à son coeur, toutes les autres n'ayant amusé que son

esprit. «Mon cousin, vous ne croyez pas à ce que vous dites, et je

ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lèvres ont trop profané

les choses du coeur en les jetant à tout propos et à toutes les

figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas

la même langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai

jusqu'à en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis

que vous m'êtes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant

je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discrétion,

mais je ne crois pas à un amour aussi extravagant pour une pauvre

provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!»

Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne

disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux.

Geneviève avait beau vouloir couper court à toute causerie

sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait

toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les

heures les plus charmantes.

Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de

conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraîna dans le

parc boisé; mais elle parla astrologie. «Quand je pense, dit tout à

coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une étoile,

si éloignée l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'années pour

qu'elles tressaillent à la même lumière!--Pourquoi ces deux étoiles si

éloignées, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la

terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous

consolerez parce que vous aurez aimé Violette.»

Mlle de La Chastaigneraye était jalouse de toutes les femmes mais elle

était surtout jalouse de Violette.

M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'étaient guère parlé de

l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme

le nom de Violette, s'arrêtait sur leurs lèvres. Ils craignaient tous

les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de défendre

Violette? Et pourtant il n'était douteux ni pour l'un ni pour l'autre

que Mme de Portien n'eût empoisonné le bouquet.

Les grandes dames · 第 20 / 41 段