Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, était bien logé, car il

avait élu domicile sur le sein de sa mère. La bonne femme n'était pas

mariée, mais elle était fidèle à son compagnon nocturne; Monjoyeux

n'était donc pas l'enfant de trente-six pères. Il ne sut jamais bien

s'il avait été baptisé, il ne se connaissait pas de nom de baptême;

on l'appelait quelquefois Jean comme son père, mais le plus souvent

Monjoyeux.

Ce fut Pradier qui décida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait

pas éteint sa lanterne et s'oubliait à regarder les gravures sur le

quai Voltaire, Pradier s'arrêta devant lui, tout charmé de sa petite

figure à la Chardin. C'était comme une vieille gravure de Saint-Aubin;

vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de

Paris_.

Pradier lui adressa la parole; il aimait les scènes de la rue et les

études en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et

suivre ces figures de caractère que les vrais artistes seuls saluent

au passage? «Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne

allumée? Tu ne vois donc pas le soleil?» L'enfant regarda Pradier

avec de grands yeux surpris: c'était la première fois qu'un homme

en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton

père, mon petit Diogène?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors,

tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent

sous.»--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit

Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, à son atelier. Dès que le

sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de

comprendre. «Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est

beau le marbre!--Où as-tu vu du marbre?--Dans les églises. J'aime le

marbre.»

C'est l'église qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien,

ces deux sources parallèles qui se rencontrent au confluent de toute

grandeur. Les révolutionnaires qui ont fermé les églises n'étaient pas

seulement des déicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'âme.

L'église est la grande école; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poésie, la

Musique à ceux-là mêmes qui n'ont pas le temps d'écouter les maîtres.

Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux à la lumière

traverse une église, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix

de l'âme. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture,

en écoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix

divines sur les voix humaines, il s'arrête abîmé dans une admiration

sourde, mais déjà intelligente. S'il ne sent pas la présence de Dieu,

il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est déjà une station lumineuse.

Combien d'églises qui, au moyen âge, ont été le musée d'où sont

sorties des légions d'artistes?

Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les églises. Ce

fut la pensée de Pradier en écoutant l'enfant qui posait devant lui.

«Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi?

-Oh! oui! s'écria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi

une mère. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta

liberté.»

Monjoyeux ne posait plus, il dansait. «Oui, mais, reprit-il tristement,

je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir.

--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer

ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries.

Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela à ta mère.»

Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. «Va! mon

bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours

ici.»

Monjoyeux revint le jour même, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut

pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait déjà. Jusque-là le

gamin s'était exercé sur les murailles de Paris, pendant que

ses camarades écrivaient des maximes. On a publié les murailles

révolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et

littéraires.

A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand

mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son

concours, et il fut perdu par sa liberté de main; comme Pradier, il

voulait trop que le marbre parlât.

Tous les arts donnent la pauvreté, mais la sculpture donne la misère.

Six mois après la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni

marbre. Il frappa vainement à beaucoup de portes, sa main était

discrète et fière, les portes se refermèrent sur lui. Il n'avait eu

jusque-là que deux vraies passions, deux hommes, deux originalités:

Pradier et Frédérick Lemaître. Désespérant de la sculpture, il se fit

comédien. Il joua le drame et la comédie avec le caractère des grands

artistes. L'enfant délicat était devenu un homme robuste, de la

nature des titans, tête hérissée, torse d'Hercule, un des plus beaux

exemplaires de l'humanité.

Monjoyeux menait la misère. Il n'avait pas plus de théâtre que

d'atelier, il jouait et sculptait ça et là par aventure. Mlle Rachel

et Mlle Brohan lui avaient donné cinq mille francs pour deux bustes,

deux portraits: la Tragédie et la Comédie. Il avait donné des

représentations à Londres avec Fechter pour jouer les rôles de

Frédérick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il

vivait au jour le jour, semant à pleines mains le paradoxe et la

vérité pendant que ses amis du club semaient l'or.

Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: «Ce

comédien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas être les amis

d'un comédien.» Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue.

Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas

depuis Molière. Louis XIV a daigné déjeuner du bout des lèvres avec le

plus grand homme de son règne pour donner une leçon à ses esclaves.

Aujourd'hui Louis XIV déjeunerait-il avec Frédérick Lemaître? Il n'y a

que l'Église qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens

du monde ne reçoivent guère les comédiens que le jour où on joue la

comédie chez eux. Il est vrai que les comédiens ne voudraient pas

recevoir les gens du monde.

Octave n'avait pas ces préjugés. Il donnait bravement le bras à

Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'était battu une fois pour un

mot contre son caractère; aussi Monjoyeux disait: «C'est à la vie à la

mort entre un homme qui a reçu un coup d'épée de moi et qui en adonné

un pour moi.»--«Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit

à Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma

griffe!»

Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux à la Maison-d'Or,

ni au café Anglais, ni aux premières représentations. On oublie vite à

Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus,

c'est à peine si un mot dit par hasard réveille le souvenir des

absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la

vie agitée, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille

riens dévorants des heures désoeuvrées, comment aurait-on le temps

de se retourner vers le passé, d'évoquer des souvenirs évanouis, de

regretter les gais compagnons ou les maîtresses disparues? On jette le

passé dans l'abîme, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien

mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois,

le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la

boutique des défroques humaines;--naguère, on vivait de la veille

et du lendemain, un pied dans le passé, le front dans l'avenir;

maintenant on vit au jour le jour.

Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sût pourquoi et sans qu'on se

demandât quelle belle folie avait pu l'emporter.

Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure épanouie,

même dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait

pas rencontré Monjoyeux. «Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin

qu'il m'en souvienne. Nous avons soupé ensemble, il y a bien six

semaines, et nous nous sommes quittés pour aller nous coucher--le

lendemain. Nous n'étions restés à table que depuis minuit moins un

quart jusqu'à l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des

Bouffes-Parisiens avaient panaché le festin. Monjoyeux n'était pas

si gris que moi, si j'ai bonne mémoire: il avait écrit--entre deux

vins--un traité de métaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouvé

cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le

vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit

d'Aspremont, je serais désespéré de ne plus le revoir; j'ai étudié

tous les philosophes de l'antiquité, mais je n'en ai jamais trouvé un

si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaïdes? on a beau lui

verser à boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un

engagement dans quelque théâtre de province. Je suis bien sûr que si

on faisait faire des fouilles à Périgueux, le pays des truffes, on le

retrouverait là jouant des rôles de Frédérick et cascadant comme les

chutes du Niagara.--Non, il a des visées plus hautes, dit Harken, il

sera allé s'oublier dans quelque théâtre étranger, à Baltimore ou à

Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'écria une voix bien connue.»

C'était Monjoyeux. «Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif

plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on

en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup:

regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur

le pauvre monde. J'ai déjà commencé.--Expliquez-vous, sphinx!»

Monjoyeux prit dans la poche de son habit un très beau porte-cigare

en cuir de Russie, encadré d'ornements en platine. «Voulez-vous des

cigares?»

C'était la première fois que Monjoyeux offrait des cigares. «Tudieu!

quel luxe, dit Octave; tu as donc découvert une mine d'or ou une tante

avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je

vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi à ses amis des coups de

canon rayé. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien

moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des

cigares à moi, des cigares offerts par moi--à moi.--Tu te maries! Il y

a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle

est belle?--Comme la beauté. Figurez-vous une Transtévérine avec une

figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles à Paris sans

passer par l'Académie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre

vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marié?--La belle question! Je

ferai mon chemin.»

Les trois amis se mirent à rire, «Faire son chemin, dit Octave, c'est

encore un vieux préjugé. Est-ce que nous sommes maîtres de nous?--Eh

bien! vous verrez si je suis maître de moi et des autres.--Oui, de

tout le monde, excepté de ta femme.--De ma femme comme de tout

le monde.--Permets-moi d'être fort indiscret, demanda Parisis à

Monjoyeux. Quel rôle jouera ta femme dans ce chemin-là?--Elle jouera

le rôle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur

chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu à ce degré de

scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une âme

plus haute que tous ces ambitieux qui passent là sous nos yeux,

courant à leurs chimères, escortés par tous les vices, jetant leurs

maîtresses, leurs femmes, leurs soeurs à toutes les concupiscences

qui ouvriront la main pour leur donner à eux, qui des croix, qui une

ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome

à la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces

gens-là.--Après tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les

anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient

plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait

être qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au

dernier enchérisseur, ou plutôt jusqu'à ce qu'elle devienne mère de

famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre

ce qu'il avait dit, j'ai raillé sur des choses saintes. Pour moi, la

femme est l'âme, la poésie, la conscience de l'homme; elle doit être

pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-là qui la sacrifie ou

la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voilà pourquoi je hais mon

siècle, voilà pourquoi je voudrais le souffleter en face des siècles

passés et des siècles à venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.»

Les amis se séparèrent. «Te voilà devenu pensif, dit Saint-Aymour à

Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donné là un premier

avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc

toutes ces aspirations féminines qui nous cassent les bras. Pour moi,

je l'avoue, j'en suis arrivé à n'avoir plus le courage d'aller me

coucher.»

En effet, ce jour-là, Octave était revenu du club au soleil levant, il

avait regardé son lit, qui ne l'attendait plus, il s'était jeté sur sa

chaise longue, mécontent de tout, même du sommeil.

Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient à son

coeur: Geneviève et Violette.

IX

MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE

On apporta un matin cette lettre de faire-part à M. de Parisis:

«M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec

Mlle Aline de La Roche.»

«Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas.

Quelle pourrait donc bien être cette Aline de La Roche?»

M. de Parisis avait la prétention de connaître toutes les femmes: «Il

aura déniché cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je

lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur à la maison.»

Il jeta le premier feuillet pour lire le second:

«Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du

mariage de Mlle Théodule-Angèle-Aline de La Roche, avec M. de

Monjoyeux.»

Il y avait au bas de la page, en caractères imperceptibles:

_Lithographie de Kardec, à Nantes_. «Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit

Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maître:»

Le même jour, à la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux

Champs-Elysées avec quelques amis du club, il reconnut à vingt pas de

distance la tête chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs,

hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles à marier ou

des filles à vendre qui vont au Bois. «Je suis sûr qu'il est avec sa

femme, dit Octave.» Il alla droit à Monjoyeux, qui lui dit; «Voici

ma femme.--Où diable ai-je vu cette figure-là?» se demanda Octave en

cherchant dans une sphère où il ne devait pas trouver. Par ce temps de

blondes et de brunes, où les brunes se font blondes et les blondes se

font brunes, sans parler des rousses, où le pastel et le crayon noir

jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent

de se tromper.

Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.

C'était une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure.

Elle était blonde et blanche, voilée d'un voile noir et d'un voile de

poudre de riz.

Monjoyeux reprenant sa désinvolture théâtrale: «Donc, M. le duc,

dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter à Mme Monjoyeux.--Madame, dit

Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien

heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voilà ce qui

s'appelle un commencement.»

La jeune femme ne répondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'était

levée à moitié, comme si elle ne sût pas quelle figure faire. «Oui,

mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-là c'est un

commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens né à la

vie; vous allez voir bientôt ce que peut un homme, avec une femme.»

M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie

et d'amertume que de joie dans le sourire du comédien. Il salua une

seconde fois et rejoignit ses amis. «C'est Monjoyeux, lui dirent

plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide,

fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains

bien nées. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre

défaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais,

comme disaient nos aïeux, elle n'a pas le velouté de la candeur, elle

est déjà trop familière à la poudre de riz et au crayon noir. Après

cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de

Rosalba.»

Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait

encore, il ne répondait plus. «Te voilà soucieux! Est-ce que tu

deviendrais amoureux de cette jeune mariée?--Non, dit-il, elle me

rappelle seulement une femme que j'ai aimée au clair de lune. Après

cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent.»

Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de

Monjoyeux. «Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle

est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-être une

comédienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au théâtre.--Qui sait

si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un

éventail de sociétaire de la Comédie-Française, comme Croizette.»

On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimée jusque dans

les grands journaux, où un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:

«Monsieur le rédacteur,

«On annonce ma rentrée au théâtre; que mes amis ne reprennent pas

encore leurs sifflets; avant d'être comédien, j'étais sculpteur,

j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de

marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie.»

«Agréez mes adieux éternels, car je n'emporte pas ma patrie à la

semelle de mes souliers.

«MONJOYEUX.»

On commenta cette lettre. C'était bien le style connu de Monjoyeux;

il avait sa manière d'écrire comme il avait sa manière de parler. Le

lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon

parisien.

X

LA COUR D'ASSISES

Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se

dérober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre.

Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer à une loi

plus sévère; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite

dans le cortège des folies parisiennes. Il était comme ces rois du

dix-neuvième siècle, qui sont entraînés par la politique de leurs

ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde

et de lui-même, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour

de plus.

On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royauté dans le

bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses,

dans les coulisses et dans les loges de l'Opéra, au milieu des gens

d'esprit; il ne dédaignait même pas d'être l'idole de chair des

Phrynés de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade,

dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une

légion qui donne quelque gloire au capitaine.

Cependant l'affaire du bouquet de roses-thé arriva devant le jury

d'Auxerre.

Les journaux de Paris, pour une cause aussi étrange et aussi

romanesque, dépêchèrent leurs chroniqueurs à la mode; la capitale de

l'Yonne fut envahie par les étrangers, mais surtout par les Parisiens.

Quelques dames trop à la mode panachèrent la foule. On eût acheté les

bonnes places cinq louis, comme à une belle représentation de l'Opéra.

Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'était une

paysanne qui n'avait pu s'empêcher de crier: «Elle est toute blonde et

toute noire.» En effet, la pâle figure de Violette apparaissait comme

du marbre encadré dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux,

sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle était toute vêtue

de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle

n'avait pu croire jusque-là qu'elle serait traînée jusque devant le

jury; mais, à force de prier Dieu, elle s'était résignée à toutes

les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrète

volupté à souffrir pour Octave et pour elle-même: elle croyait ainsi

se retourner vers sa vertu.

Mlle de La Chastaigneraye avait refusé de comparaître. On produisit

des certificats de médecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa

chambre.

M. de Parisis n'avait pas fait de façons pour venir témoigner; il se

fit inscrire comme témoin à charge. Il se retrouva dans la salle des

témoins avec le médecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec

deux servantes du château, avec les paysannes qui avaient offert la

corbeille de fleurs.

Me Lachaud était au banc dé la défense. Il avait le front rayonnant

comme un avocat qui doit gagner sa cause.

Parmi les pièces de conviction, sur une table, devant la Cour, était

exposé un bouquet de roses fané depuis longtemps.

Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans

un journal d'Auxerre, qui n'avait donné que les initiales des noms de

Parisis et de sa cousine:

«Le 8 août dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands

noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe

en famille, au château de C----, quand les paysannes du pays lui

offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que

Mlle G---- de La C---- était l'unique héritière de sa tante,

une fortune considérable. C'était une vraie joie dans le pays,

puisqu'on savait que la jeune héritière était bonne aux pauvres.

«Si le bien naît du mal, le mal naît quelquefois du bien. On avait

voulu faire une fête à Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner:

un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- déchira le

papier qui l'enveloppait et le respira à plusieurs reprises.

«Tout à coup elle pâlit et tomba dans les bras de son amie, Mlle

de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord

que c'était un évanouissement; mais quand le médecin arriva, il ne

fut pas douteux pour lui qu'elle n'eût respiré le plus subtil et

le plus rapide des poisons, Là ne fut pas tout le mal. On rapporta

le bouquet au château, et le bruit s'étant répandu que Mlle de

La C---- s'était empoisonnée en respirant des roses, une jeune

servante se mit à rire, s'empara du bouquet et le respira à perdre

haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de

respirer la mort.

«Notre époque, Dieu merci, n'est plus familière à ces poisons qui

ont été la terreur du quinzième siècle; mais le témoignage des

hommes de l'art prouvera tout à l'heure qu'il ne peut y avoir

aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a été très malade et

la jeune servante ne s'est pas rélevée.

«Maintenant, qui donc avait versé le poison sur les roses? Tout

est romanesque en cette affaire.

«Le bouquet avait été apporté au château par un de ces petits

Piémontais, qui font tout dans leur enfance, excepté le bien. Tour

à tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un

mot, toutes les figures de la mendicité. Mais qui lui avait donné

le bouquet? Il a été impossible de retrouver l'enfant, mais on

a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il était à Tonnerre, à

l'hôtel du _Lion d'or_, où une étrangère prenait son repas du

soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou

à l'étrangère. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit

musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une pièce

d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle écrivit

sur-le-champ, à M. le duc de P----, au château de C----. La

lettre, qui a été retrouvée comme par miracle, est bien explicite;

on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille à son

amant d'offrir cet abominable bouquet à Mlle de La C----. Ainsi

elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui,

heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs,

n'a pas eu à offrir le bouquet lui-même. L'enfant obéit; mais

comme il était déjà tard, il coucha en route ou s'amusa en route.

Il n'arriva au château de C---- que le lendemain matin, à l'heure

de la messe. Quand il se présenta au château, tout le monde était

à l'église, moins une fille de service, la nommée Rose Dumont,

qui jugea que c'était un bouquet pour la fête, et qui le porta

elle-même sur la corbeille, que les paysannes avaient déposée sur

la place devant l'église.

Les grandes dames · 第 19 / 41 段