comparaître comme témoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi
qu'on a arrêté une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je réponds
que celle-là n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le
nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une
désolation. C'est un scandale. Je ne sais où cacher mes larmes.
Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les
journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a
permis que la dignité des familles, que la pudeur des femmes,
que toutes les vertus soient ainsi jetées eu pâture à la sottise
publique.
«Adieu, je meurs de chagrin.»
«GENEVIÈVE.»
La marquise de Fontaneilles voulait courir à Champauvert pour consoler
Geneviève, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de
sa femme ne fût inscrit au procès.
Il tient une petite lettre de Geneviève.
«Vous avez oublié à Champauvert vos cinq millions et votre
porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de
votre insouciance et de votre gaieté. Ne viendrez-vous pas chercher
vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'âme en deuil.»
Octave fut touché au coeur. Il voulut courir à Champauvert, mais il
remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une
aventure nouvelle.
Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins;
car elle n'avait pas tout dit à son amie. Un volume de La Bruyère où
elle avait marqué cette pensée: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y
songer_, n'eût-il pas dit le plus sérieux de ses chagrins?
Elle qui n'avait pas péché, elle lisait Mlle de La Vallière, comme si
elle eût écouté une soeur: «Jésus-Christ est mort pour payer toutes
nos dettes, il a brisé le joug de notre esclavage et nous a faits
ses enfants d'adoption.»--Oui, disait Geneviève, Jésus-Christ a payé
toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brisé
le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brisé le joug de
l'amour.
VI
DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION
M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de
collège un jeune juge d'instruction, qui s'était signalé par trois ou
quatre condamnations à mort. Celui-là cherchait les crimes. Dans toute
créature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait rayé le mot
«rédemption» de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort
était le soldat de la vie. Aussi était-ce un curieux spectacle que de
le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait rétabli la
question, tant il tyrannisait les consciences, tant il piétinait sur
les âmes, tant il flagellait les esprits.
Et comme tout est contraste, dans la vie privée c'était le meilleur
homme du monde. Comme Léonard de Vinci, il rachetait la liberté des
oiseaux, il était généreux aux derniers saltimbanques, et, s'il eût
déchiré son manteau, c'eût été pour les épaules de deux pauvres.
Quand Parisis était entré dans le cabinet du juge d'instruction,
on annonçait sept ou huit femmes--légères--très légères.--plus que
légères. «J'espère que tu ne vas pas me mettre à la porte,» lui dit
Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait sévèrement son devoir,
il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil.
Octave tint bon. «Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras
que je répandrai ça et là un trait de lumière. D'ailleurs, j'ai à te
parler très sérieusement.»
Les femmes entraient deux par deux comme à une procession.
Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas écouter. Le
juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fût
encore là.
Huit de ces créatures étaient entrées; on eût dit que toutes
descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre.
C'était la même insouciance, la même curiosité, la même figure où ne
descendait pas l'âme.
Je me trompe, il y en avait deux qui étaient restées des femmes. Une
grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empêcher de leur
demander par quelle singulière déchéance elles étaient tombées là.
La petite répondit très vivement que c'était pour se venger de sa
famille, qui l'avait humiliée par la maison de correction pour un
péché tout véniel. La seconde commença par dire, avec quelque fierté,
qu'elle ne devait compte qu'à elle-même de ses actions. Et comme le
juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout
à sa curiosité, elle répondit qu'il n'y a point de stations dans les
chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme
perdue; que peut-être, elle aussi, elle exerçait une vengeance.
Octave ne lisait pas son livre de droit: il était tout aux paroles
de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. «Madame de
Marsillac!» dit-il, croyant rêver. Il se pencha vers son ami et
lui dit de demander à cette fille depuis quel temps elle en était
là.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappé à la porte de cette maison,
parce que je n'ai pas trouvé un lit, pas même un lit de paille aux
Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me
venge de la société. «Mais comment pouvez-vous rester là, vous
qui paraissez intelligente? Vous avez donc jeté votre coeur à la
porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du
repentir. C'est la même pénitence.--Mais les heures sont des siècles
pour vous dans une pareille atmosphère.--Non; il y a, si vous voulez
me permettre ce mot, des grâces d'état: je passe mon temps à jouer du
piano et à lire des romans; je lis même des livres de piété.--C'est
une profanation.--Non! mon âme n'est pas complice.»
Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. «Quoi!
murmura-t-il, cette femme qui jouait là-bas à l'ange de vertu!»
Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont
elle avait été témoin comme ses compagnes. «Comment vous nommez-vous?
--Mélanie, répondit Angèle.--Votre nom de famille?--Je ne puis le
dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que
sur moi-même.--Où les coups de poignard ont-ils été donnés?--Dans le
salon, sur un des canapés.--Qui était-là?--Ces dames et quatre ou
cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit
de dire les noms. Demandez cela à une de ces dames.»
Et se retournant, tout en indiquant la petite femme déjà interrogée:
«Pas à mon amie, car elle les connaît aussi, mais les autres ne
pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas,
l'autre Chat-Botte, celui-là Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que
pouvaient-ils faire au salon?»
Angèle regarda profondément le juge d'instruction. «Vous le savez
bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il
y vient tant d'hommes bien nés que les femmes finissent par faire leur
éducation. Dieu a pris une côte à l'homme pour faire la femme, c'est
un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait
l'homme, dit une fille.--C'est trop de littérature, interrompit le
juge d'instruction.» Et il continua gravement son interrogatoire.
Angèle, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer
au mur de son côté, Il lui prit la main et lui marqua la figure en
passant devant elle. «Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une
pareille compagnie?» Angèle leva les yeux et reconnut Octave, «Oh! mon
Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur
de vous rencontrer me fût arrivé. Vous étiez là!» Elle baissa la
tête avec un profond sentiment de tristesse. «Expliquez-moi cette
énigme.--Chut! on nous écoute; j'irai vous voir demain et je vous
dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien,
vous.»
Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de
Violette; il voulait qu'on la mît en liberté sur-le-champ. «Je réponds
d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais élevée.--Elevée au
mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voilà encore avec
ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que
j'aie jamais tué une mouche?--Tu as tué des femmes. Il viendra un
jour, mon cher, où on recherchera le crime moral comme le crime
matériel. Jeter le trouble dans un coeur, désespérer une pauvre
créature dont on a tué l'énergie par l'amour, la faire mourir de
chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas là un crime?»
Parisis était devenu pensif. «Peut-être, dit-il. Est-ce toi qui vas
inaugurer la répression de ces crimes-là? Appelle deux gendarmes et
mets-moi au régime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais
puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi
la liberté de Violette, qui est la plus brave créature que j'aie
rencontrée.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait
réserver toutes les prérogatives de la justice.--Cela me paraît si
simple et si juste! On ne s'élèvera jamais assez haut contre l'odieuse
prévention. Quoi! voilà une fille convaincue d'empoisonnement, sans
que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la
jette en prison jusqu'au jour où il plaira au procureur impérial de
l'envoyer devant messieurs les Jurés, qui ont peut-être une âme et une
conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et
toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents!
s'écria le juge d'instruction.»
Cette parole avait jailli comme la vérité. «Sais-tu que tu
m'épouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'étude de
l'homme, c'est l'étude du crime. Nous sommes tous marqués du sceau
fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des
abominations et des atrocités?--Qui sait? dit le juge d'instruction
en souriant à son tour. Si je n'étais occupé à prouver que les
autres sont criminels, je me prouverais peut-être que je le suis
moi-même.--Ce sera ta dernière instruction.»
Le duc de Parisis parla à son ami de l'empoisonnement à Champauvert.
«Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais déjà par
coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis
jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le
monde des pécheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les
journaux de sport et de fêtes, moi je lis les procès en adultère et
les causes célèbres de l'amour.--C'est le même livre, dit Octave; je
lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a là
un médecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la
vérité.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en
relief.--Je te dis que c'est un honnête homme: si tout le monde
faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu
t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu
ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas à Dieu.--C'est
la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-même son
juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne à
mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau
aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo!
Voilà une nouvelle théorie qui supprime la justice des hommes et celle
de Dieu. Tu as des idées, toi; il y a du bon dans ce système-là! Mais,
quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-même abuse du droit de
grâce.»
Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitié.
«Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberté de Violette et étouffe
cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde
pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es
l'enfant gâté du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis
rien. Les journaux de Paris, après les journaux de la Bourgogne, ont
parlé hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son
cours; le ministre lui-même se briserait à vouloir tout arrêter.»
Parisis ne croyait pas que ce fût si sérieux. «Mais c'est horrible!
dit-il en voyant d'avance le tableau du procès. Quoi! Mlle de La
Chastaigneraye serait obligée de comparaître pour accuser Violette ou
toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah!
vous voilà bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que
vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi.
Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisée par un niveau?»
Octave était désespéré. «Après tout, ne te désole pas. On priera les
journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller
rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante?
n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Après tout, cette
demoiselle Violette n'ira pas sur l'échafaud. Mais enfin, si c'est
elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je
te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son
carrosse, car on dit que c'est une courtisane à la mode.»
Pour la première fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une
force supérieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait semé.
Si Violette était une courtisane, c'était sa faute à lui; si
elle était accusée dans l'opinion publique, sur qui retomberait
l'accusation? Sur lui-même. «Si ce n'est pas Violette, qui donc
est-ce? lui demanda tout à coup le juge d'instruction.--Je ne puis le
dire, répondit Octave; la vérité, c'est qu'on ne le sait pas bien.
Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idée, mais nous
n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis
bien te dire à toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon
pénétrer de pareils mystères, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser
aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as
peut-être raison, dit le juge d'instruction qui était un homme
d'autorité, élevé à l'école de Joseph de Maistre. Va voir le ministre,
qui est la justice faite homme, il voudra peut-être étouffer le
scandale de cette affaire.»
Le caractère de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des
demi-caractères. A peine les physionomies se sont-elles accusées
fortement, qu'elles déroutent l'observateur par les timidités et les
indécisions. Au moyen âge, l'ami d'Octave eût fait condamner jusqu'à
sa famille; au XIXe siècle, il n'avait que par bouffées les ardeurs de
l'Inquisition.
Octave serra la main à son ami: «Dis-moi, puisque je viens de retrouver
l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me
demandes-tu là! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?»
Parisis sourit: «Pour la justice, mais pas pour moi.»
VII
POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE
Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui
dit que les journaux avaient déjà trop parlé pour que la justice ne
parlât pas à son tour.
Il écrivit à Violette par la même poste, car l'homme à la cravate
rouge était revenu:
«Je vous sais par coeur, chère Violette. Vous m'avez dit souvent
que, pour vous, le monde c'était moi: eh bien! je vous juge. Vous
sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys.
«Votre ami plus que jamais,
«DUC DE PARISIS.»
Il écrive à sa cousine sans changer d'encre.
«Je devine tous vos chagrins, chère Geneviève. Je vous ai quittée
comme un fou; mais je vous aime comme un frère. Parlez, et j'obéirai.
«OCTAVE.»
Toutes ces émotions n'empêchèrent pas M. de Parisis de se rappeler Mme
de Marsillac.
Le lendemain, il attendit Angèle, très curieux et très agité, tout en
pensant à Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit
encore.--Elle ne vint pas. Il se décida, le soir, à lui écrire ce
billet:
«Je vous ai attendue, Angèle, je vous attends et je vous
attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous
aimez peut-être les clairs de lune à Bade, moi j'aime ta lumière à
Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin
du Rhin.
«Pas un mot au juge d'instruction.»
A ce billet, Angèle répondit par celui-ci:
«Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin à la même
coupe. Votre lettre m'arrive à l'heure même où je quitte cette
odieuse maison.
«Si j'y reviens jamais, je vous le dirai!
«ANGÈLE.»
Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille
de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes.
Il voulut voir Angèle. Depuis cinq minutes, Angèle était partie. «Où
est-elle allée? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une
femme avec un rire effronté, elle n'a pas dit son _numéro_.»
Octave ne pensait plus à Angèle, quand il reçut une lettre de
Champauvert. C'était la réponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de
Parisis:
«Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne
puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler.
«Je vous serre la main,»
«GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE.»
Parisis laissa tomber la lettre: «Eh bien! voilà qui est concis, on
n'aime pas à écrire dans ma famille.» Et après avoir relu: «Il y a
de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une
éloquence mystérieuse.» Il ne put comprimer un mouvement de jalousie.
«Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime
quelqu'un. Et pourtant....»
On s'imagine peut-être que Parisis allait rentrer en lui-même et ne
plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc
aurait pu le retenir dans ses folies?
On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune
avec une très grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de
Boulogne.
Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il écrivit le lendemain cet
aphorisme sur l'album de la dame:
La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses
révolutions et ses éclipses. Elle fait les cornes aux amants en
croissant et aux maris en décroissant. Elle se montre de face,
de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les
quartiers--même dans le quartier Bréda.
VIII
DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX
Tous les désoeuvrés du Café Anglais ne savaient, un soir, plus que
dire, ils devinrent sérieux--un quart d'heure de sagesse dans cette
folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu
dépenaillées dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien
leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la
fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-là par
les théâtres, celui-ci par l'argent des autres.
Monjoyeux prit la parole: «Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous
raisonnez comme des enfants gâtés, qui s'imaginent qu'on peut aller
chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimède:
Donnez-moi un point d'appui et je déplace le monde,--dans le seul but
de donner un peu plus de soleil à Paris,--car nous avons, cette nuit,
quinze degrés au-dessous de zéro, et une capitale universelle ne peut
pas durer à ce régime-là. Songez à Babylone! à Carthage! à Athènes!
à Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement
d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que
cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une
pareille liste civile, je deviendrai un ange.»
Monjoyeux regarda celle qui parlait. «Si elle était un peu plus jolie,
dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente,
car elle serait mon point d'appui pour les grandes idées qui germent
là.--Et quelles sont les grandes idées qui germent là? demanda le duc
de Parisis à Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle
n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands
seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est né dans un cabaret; mais il
est d'un bon tonneau et d'un bon crû. Voyez-vous, mes gentilshommes,
j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos
trente-deux quartiers de noblesse.--Noé! passez au déluge, dit
Octave.--Eh bien! je suis taillé sur le grand modèle. Je suis un
homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien près d'être
un grand homme. Vous m'avez sifflé au théâtre, parce que je suis de
trop haute taille pour des yeux habitués aux prouesses des femmes. Mon
jeu est héroïque et vous n'aimez que les miniatures; vos comédiens à
la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je
suis un Shakespeare et un Molière, ni plus ni moins; je ne jouerai
bien que les pièces que je ferai moi-même; ce qui me manque, ce n'est
pas le génie, c'est le théâtre. Je vous l'ai dit déjà: je suis né pour
les premiers rôles dans la vie, et on me condamne aux troisièmes rôle.
Quand je veux écrire dans un journal, quand je vais voir un directeur
de théâtre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux
gens. Ce n'est pas si simple que cela écrire, jouer la comédie,
sculpter! Le génie est un moulin qui tourne à vide quand il n'a pas du
blé à mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire
de tous ceux qui n'ont pas commencé dans le despotisme paternel des
écoles, par le Conservatoire, par l'École de Rome, par l'Université.
Il est vrai que j'aurais jeté toutes les écoles par la fenêtre.--Voilà
pourquoi tu feras l'école buissonnière toute ta vie.--Eh bien,
non! dit Monjoyeux après un silence, non! je ne ferai pas l'école
buissonnière toute ma vie. Voilà trop longtemps qu'on doute de moi, je
veux prouver ma force: j'ai mon idée, j'ai mon point d'appui. Adieu!»
Et Monjoyeux sortit, à la grande surprise de tous ses amis sans même
boire la coupe de vin de Champagne glacé que venait de lui verser Mlle
Jacyntha, une Hébé en fourrures, laquelle but en s'écriant: «Je bois
à Monjoyeux!--Quel pourrait bien être son point d'appui? demanda
Parisis.»
L'amitié de Parisis et de Monjoyeux avait commencé par un duel, parce
que, dans un souper de comédiennes, Monjoyeux avait défendu à Octave
de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingénue qui avait déjà ce
soir-là donné trois rendez-vous avec l'ingénuité d'une ingénue. Il
n'y a plus que les femmes du monde tombées dans le demi-monde qui
cultivent la rouerie à front découvert. «Monjoyeux s'était battu avec
une épée trempée d'imprévu et de ressources. Octave, blessé à la main,
eut son épée brisée. Il dit à ses témoins qu'il était émerveillé
de son adversaire. On le rappela. «Monsieur, vous me donnerez une
revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai
demain un duel au théâtre.»
On trouva cela digne d'un véritable artiste; on s'en alla content; le
lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui
débutait à l'Odéon. Par malheur, la pièce tomba; Monjoyeux eut beau
sauver la scène du duel par des miracles, les sifflets furent le
dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris.
Monjoyeux, qui avait joué à Londres les grands rôles, se brouilla
quelques jours après avec son directeur, ne voulant jouer ni les
traîtres, ni les pères-nobles. Or, comme tous les autres théâtres
avaient leur premier rôle accrédité, il se trouva sur le pavé, grand
artiste incompris. Il se remit à la sculpture, tout en regrettant de
ne pouvoir faire de la sculpture vivante.
Octave le revit çà et là. Il le trouva dans sa misère digne et
chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau ténébreux,
de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita à souper avec les mêmes
comédiennes. Ses amis furent charmés de cet esprit mi-gaulois,
mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le
lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai théâtre
était le Café Anglais. Ce fut là qu'il joua ses rôles improvisés tout
un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnût que le public du
boulevard du Crime fût encore meilleur.
Celui-là était bien une figure du dix-neuvième siècle, avec toutes les
aspirations et toutes les défaillances qui nous passionnent et nous
désenchantent. Il était parti du dernier échelon de l'échelle sociale;
Monjoyeux n'était pas un nom de terre, c'était un sobriquet, un
sobriquet de bon augure: son père, un chiffonnier de la rue Gracieuse,
le traînait avec lui dans ses équipées nocturnes. L'enfant était si
gai, malgré la pluie ou la neige, à travers l'orage ou la bise, que le
chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eût dit mon Chenapan.
Monjoyeux n'avait pas d'état civil; sa mère était accouchée dans les
anciennes carrières de Montmartre; elle n'avait pas jugé bien utile
d'aller dire cela à M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle
période de sa vie, elle se considérait comme du XIIIe arrondissement,
attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe.