Tout en disant ces mots, Parisis alla droit à l'hippopotame.

«Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grâce de donner votre

place à une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur,

vous êtes marié, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien,

monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien égal,

monsieur!--Si j'enlève votre femme, monsieur, c'est pour enlever

votre fille.» L'Allemand se leva. «Monsieur, vous m'insultez!--Oui,

monsieur.» Mme de Marsillac avait déjà repris sa place. «Tenez, mon

bonhomme, dit-elle à l'Allemand en lui présentant un double florin,

voilà la dot de votre fille.»

Mme de Marsillac était très émue quand elle prit le râteau pour

conduire à la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa

cheminée. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui

l'obligea à hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont

ces coups-là qui perdent le joueur. Dès que le joueur se croit en

spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau.

Elle prit une épingle et marqua héroïquement sa défaite. Mais comment

prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples

mots: «Et pourtant, je sens une série à la rouge!» Octave chiffonna

un billet de mille francs et le jeta à la rouge. «Je suis de moitié,»

dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. «Va pour trois

mille francs,» dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta

d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit.

Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. «Va pour six mille

francs.»

La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille

n'était pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement,

une grande émotion autour de la table. «Eh bien! dit Octave à Mme de

Marsillac, reprenez le râteau dans vos blanches mains, et tirez à nous

ces papillons et ces lingots. «C'est un travail, dit Mme de Marsillac

en saisissant le râteau et en le posant sur la «masse.»--Savez-vous

compter? dit-il à la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non

plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez

volé. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait

déjà son compte, c'est une misère, il y a quarante-huit mille francs.

--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a

deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise.

--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne.

Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous

aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si

j'avais parlementé une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous

ne perdiez que mille francs avant la série.--Oui, les mille francs

qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs.»

M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de

Marsillac ne consentit à prendre que la moitié.

Elle porta très bien sa fortune. Après avoir risqué quelques louis à

la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un

charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. «Je vais vous

accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai

pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un

air railleur.» Et elle partit.

III

LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE

Octave jugea qu'il devait être dans la place avec elle.

Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs,

il se croyait moins avancé qu'auparavant. Il était de ceux qui ne

veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il

avais obligée était sacrée pour lui.

Il est vrai qu'il n'avait pas obligé Mme de Marsillac: il avait joué

avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prît désormais ses

prières pour des échéances. Voilà pourquoi, surtout, il voulait être

rentré avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit

la clef à l'hôtel, elle était encore à mi-chemin.

Sa première action fut de se jeter sur le lit réservé en mâchant une

cigarette, après toutefois avoir allumé les quatre bougies du côté

opposé sur la cheminée et sur le guéridon. «A giorno,» dit Mme de

Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arrière

en voyant Parisis couché. «Sur mon âme, monsieur, je ne m'attendais

pas à celle-là.»

Octave salua légèrement de la tête sans faire un mouvement.

«Figurez-vous que je suis roué. Est-ce le voyage? sont-ce les émotions

du jeu? Toujours est-il que me voilà couché et que pour rien au monde

je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au

monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc,

madame, me condamner à dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que

vous n'avez pas des pieds à dormir debout; mais, enfin, ni moi

non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point

d'obstacle.--En vérité! c'est pour cela que vous avez allumé quatre

bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme

qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme

qui se lève.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit

Octave; sans compter que la lune met son museau à la fenêtre.--Tout

cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout à l'heure minuit: vous

n'avez pas oublié les articles de notre traité, c'est l'heure de nous

dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est

au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche

de salut, ne me rejetez pas à la mer, je vous jure que je ne violerai

pas les lois de l'hospitalité.--L'hospitalité! Comment, vous prenez

une citadelle qui n'était pas défendue, vous y entrez avec armes et

bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalité?»

La figure de Mme de Marsillac, jusque-là souriante devint tout à coup

sérieuse.--Allons, monsieur, nous avons déjà dit trop de sottises;

vous me forcerez à sonner et à prier le maître de la maison de vous

mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me

mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc sérieux pour cinq

minutes. Je sais bien que vous n'êtes pas venu à Bade pour cela; vous

avez trop de tête pour accuser le vin de Champagne de vos folies.»

Octave avait soulevé la tête: «Madame, si vous me fermez votre porte,

(je pourrais dire ma porte) songez donc à quelle extrémité vous

me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalité à Mlle

Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance;

car, tous les deux, vous avez enlevé à la semelle de vos bottines la

poussière patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous

ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute

Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasardé son pied mignon sur le

boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par ouï-dire:--c'est

une ancienne écuyère, elle est toujours à cheval. Vous feriez mieux de

l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma

cause est gagnée.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que

jamais. Voyez plutôt, je vais sonner.»

Octave se leva d'un bond; il prononça quelques paroles hypocrites qui

lui permirent de retirer la clef, après avoir tout doucement fermé la

porte à double tour. «Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se

faisait plus que dans les comédies.--Peut-être, madame. Il y a encore

une chose qui ne se fait que dans les comédies.» Et Parisis arracha le

cordon de la sonnette. «Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous

si j'étais sage?»

Mme de Marsillac alla se camper fièrement au manteau de la cheminée.

«Vous vous imaginez peut-être que j'ai peur de vos violences et que je

m'inquiète de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez

pas finir une si belle journée par une nuit blanche.--Eh bien! je

compterai mon or ou j'écrirai ma dépense.--Je ne vous croyais pas une

femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je

me dépoétise à vos yeux, j'ouvrirai la fenêtre et je rêverai au

clair de la lune, comme Juliette attendant Roméo.--Puisque Roméo

est là!--Vous! Roméo! Si vous étiez Roméo, mon cher monsieur, vous

descendriez bien vite là, sous les arbres, pour me chanter une

sérénade; mais il n'y a pas plus de Roméo que sur le quai des

Morfondus.»

La dame alla ouvrir la fenêtre; naturellement Parisis se mit dans

l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation

bien naturelle ou bien jouée. «Vous êtes belle ainsi! lui dit-il en se

croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille

n'était pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une

femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme

qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?» Un sourire amer. «Pourquoi

toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait à Paris

qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5

septembre, à Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a

longtemps, madame, que Paris ne songe plus à ces choses-là: il aurait

trop à penser. Il n'y a plus que les bégueules qui s'indignent du

plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de préjugés. Vous

êtes à Bade toute seule comme j'y suis moi-même; puisque vous aimez

les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre

d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?»

Octave s'était rapproché de Mme de Marsillac et lui avait pris la

main. «Songez, madame, que vous n'êtes pas venue ici, j'imagine, pour

faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez

aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-être, madame, car je

suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous êtes l'opinion publique, je

m'en fiche.»

Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une

femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas être vaincue; mais

elle prononça ces dernières paroles comme si le mot eût été plus

énergique. «Après tout, pensa Octave, c'est peut-être une simple

drôlesse--ou plutôt une drôlesse compliquée.»

Mais il fit cette réflexion stéréotypée que beaucoup de femmes du

meilleur monde ont pris, pour être plus à la mode, le beau langage et

les belles manières des femmes de la plus mauvaise compagnie.

Il voulut faire quelques fouilles archéologiques. «Mais, madame, nous

devons nous connaître beaucoup! car nous sommes bien nés tous les

deux; nous avons dû vivre dans les mêmes parages.--Non, monsieur, je

ne vous ai jamais rencontré, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de

la cour, aux fêtes des ambassades, aux soirées des ministres?--Non,

monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez

quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur

votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma

maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous

regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privée est interdite.»

Parisis tourmenta sa moustache. «Vous êtes une femme impénétrable.

--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon âme, parce

que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empêche pas de voir que

vous avez les plus beaux bras du monde.»

Parisis glissait sa main sous la manche étoffée. «Froide comme le

serpent!--Je suis une femme de marbre.--Où est Pygmalion? Est-ce que

votre mari est à Biarritz quand vous êtes à Bade?--Allez y voir.»

A cet instant, une bobèche cassa sous le feu de la bougie. Mme de

Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes

d'Octave. «Suis-je assez bête! dit-elle; voilà pourtant les choses qui

me font peur.--Eh bien, madame, nous allons éteindre les bougies

pour que les bobèches ne cassent plus, car les bougies sont à toute

extrémité.--Et vous croyez peut-être que moi aussi je suis à toute

extrémité? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous

m'avez énervée et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous

déchirez mes dentelles....»

Octave avait éteint les bougies. «Voyons, monsieur de Parisis,

soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un

fauteuil.--Dans un fauteuil!» Octave souleva avec ses bras d'acier

cette belle amazone comme il eût fait d'un enfant. Mme de Marsillac

fut si émerveillée de la force de M. de Parisis, qu'il lui échappa ce

cri involontaire: «Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de

la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de

baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!»

Mme de Marsillac se cacha la tête dans les mains. «Pourquoi vous

cacher, puisque j'ai éteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon

cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenêtre?»

IV

POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE

Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allée

de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Château, Mme de Marsillac

se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir

réveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.

Elle s'habilla quatre-à-quatre, comme une voyageuse qui va manquer

le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le

miroir de la cheminée. «N'est-ce pas que vous êtes belle ainsi?» dit

Octave sans remuer.

Tout échevelée encore, sa pâleur éclatait sous les touffes noires,

légèrement bouclées. «Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me

voyez en songe, car vous n'êtes pas réveillé.--C'est un reproche

que je ne mérite pas, car je n'ai pas sommeillé, c'est moi qui vous

regardais dormir.--J'ai peur de manquer le départ du matin; grâce à

vous, j'ai oublié de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge

n'ont jamais marqué que l'heure du déjeuner.--Pourquoi parlez-vous de

partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une

chambre à deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grâce de vos malices,

je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que

je reste à Bade après notre rencontre, qui sera cette après-midi la

chronique de tout le pays.--Ma chère Angèle, qu'est-ce que cela vous

fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer

une dépêche à Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous

allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous

y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner

hier.»

Mme de Marsillac regarda Octave et sembla séduite par cette

perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute

mondaine et toute romanesque. «C'est une idée, cela!--Je suis de

l'école de Girardin, j'ai une idée tous les huit jours. C'est dit,

n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps à dire non.»

Disant ces mots, Angèle se pencha vers Octave pour l'embrasser.

«Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur

l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fétiche que j'ai mis dans tes

cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.»

Octava s'était habillé. Il baisa Angèle sur le cou et sortit en toute

hâte en disant qu'il allait commander le déjeuner à la Conversation

sous les arbres. «Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac.»

Une demi-heure après, Octave était assis sous l'orme de Méry, devant

les degrés de la Conversation, à une petite table surabondamment

couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angèle, en lisant

un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question

d'Orient. On lui préparait les plus belles écrevisses de Loos et les

plus belles truites tombées des cascades.

Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir à côté de lui. «C'est pour moi que tu

prépares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas être pris sans

femme.» Il avait déjà posé cinq minutes, et il trouvait que c'était

cinq minutes de trop.

On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur était d'assembler les

nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les

Indiens jouent avec les couteaux. Il n'était jamais plus content de

lui que dans les situations inextricables. Les colères d'Hermione,

les larmes de Bérénice, les imprécations de Sapho étaient douces à

son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lèvres et

l'insouciance dans l'âme. Il disait que les meilleures mélodies

étaient celles qui remuaient toutes les cordes.

Il déjeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, espérant bien que Mme de

Marsillac viendrait, altière et humiliée à la fois, troubler ce duo

matinal.

Mais Angèle ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle

Tourne-Sol et qu'elle était retournée sur ses pas. «Après tout, se

dit-il en buvant une dernière perle de Johannisberg, c'est peut-être

une honnête femme.»

Quand il retourna à l'hôtel, une demi-heure après, il ne fut pas peu

surpris d'apprendre que Mme de Marsillac était partie. Il monta dans

la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet,

sur la cheminée, près de la bobèche cassée, il trouva ce simple

billet:

Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!

ANGÈLE.

Un nuage de mélancolie se répandit sur le front d'Octave. Pendant

toute la journée on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne

fit plus sauter la banque, il sauta lui-même; Violette passa devant

lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le

quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le

mauvais oeil; au dîner, on renversa du sel sur la table.

Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idée de

se coucher avec le souvenir d'Angèle, de trouver une femme au lit.

«Angèle!» s'écria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.

Quel ne fut pas son désespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme

la veille, il y avait quatre bougies allumées, il les éteignit avec

fureur, comme s'il dût retrouver son illusion perdue; mais la lune

curieuse, comme la veille, vint le railler à la fenêtre.

Pourquoi Angèle était-elle partie?

V

VIOLETTE AU SECRET

Octave n'était point un élégiaque, il se consolait des femmes avec les

femmes.

Cependant, à son retour à Paris, trois semaines après l'aventure à

Bade, il chercha partout et ailleurs «Mme la marquise de Marsillac.»

Il jugea que c'était une provinciale égarée à Bade, quelque femme

mariée qui voulait s'amuser sans le dire à son mari. Il pensa que

le nom de Mme de Marsillac était un pseudonyme et jura de ne jamais

prendre au sérieux les femmes qui voyagent.

Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les

enveloppes avant de les ouvrir. Il espérait une lettre de Champauvert,

il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au château, qui

fut pour lui un coup de tonnerre.

«Après une enquête sur le poison répandu dans le bouquet de roses,

on vient d'arrêter à Paris une demoiselle Violette, que vous

connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal.

On dit qu'on la conduira ces jours-ci à Champauvert pour continuer

l'instruction de cette affaire mystérieuse.»

M. Rossignol avait découpé un entrefilet d'un journal du pays, que

Parisis lut avec fureur:

«Il n'est bruit dans nos contrées, que de l'arrestation d'une de ces

demoiselles à la mode qui sont le désespoir des familles. Celle-ci,

qui s'est baptisée du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son

nom de famille,--un vrai nom de mélodrame--est venue dans un château

voisin, il y a quelque temps, en proie à une rage de jalousie qui l'a

poussée, dit-on, à un crime abominable. S'il faut en croire le bruit

public, elle aurait répandu le poison des Médicis sur un bouquet

roses-thé qu'on devait offrir à une jeune fille de la plus haute

famille au moment de ses fiançailles. Au moment de son arrestation,

cette demoiselle Violette a prononcé un nom bien connu ici, un nom

illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice

suit son cours: la malignité publique va trouver bien des motifs de

curiosité dans cette cause, qui sera célèbre.»

Le procureur impérial n'avait pu étouffer l'affaire, le médecin de

Champauvert ayant parlé partout avec mystère du bouquet empoisonné.

Le juge d'instruction avait si bien cherché l'étrangère de l'hôtel

du Lion-d'Or, errant un matin à Champauvert, qu'il avait trouvé ses

traces. Voilà pourquoi il avait signé un mandat d'arrêt «contre la

fille Louise Marty dite Violette, domiciliée à Paris, rue d'Albe,

no 7, anciennement avenue d'Eylau.»

Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand

son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir,

avec une cravate rouge, demandait à être introduit.

Cet homme se présenta presque aussitôt devant lui. Il reconnut un de

ces rôdeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets

nocturnes, à tous les mauvais lieux. «Que me voulez-vous? demanda

le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une

correspondance pour vous.--Eh bien!»

L'homme à la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de

s'éloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille,

--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait volé la

veille à un Anglais, sous prétexte de lui demander du feu pour allumer

son bout de cigare. «Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut

pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des

prisons. Je rends plus de services à moi tout seul que tous les

employés de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous

voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez

de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me

feriez mettre à la porte. Je vous apporte mieux que cela.»

Et le messager des prisons remit à Octave une lettre de Violette.

«Est-ce qu'il y a une réponse? demanda Octave en décachetant la

lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que

vous écrirez lui arrivera.»

Et comme il y a des joueurs de mots à tous les dégrés, celui-ci

ajouta: «Il n'y a point de secret pour moi.»

Voici la lettre de Violette:

«Octave! Octave! je suis à moitié morte de chagrin. Le savez-vous?

Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui étaient à ma

porte, m'ont dit de les suivre à la préfecture de police. J'ai

voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai

résisté; le second m'a parlé plus doucement et m'a proposé de

monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obéir

si je voulais éviter un grand scandale dans une rue où tout le

monde me connaissait. Je suis montée en fiacre, espérant bien

qu'il y avait une méprise et que le juge d'instruction me

rendrait la liberté; mais on m'a jetée dans un cachot, comme une

criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De

quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confié, avec

un air de sympathie, qu'elle n'était là que pour me parler. Dieu

sait si j'ai quelque chose à dire! Si vous recevez cette lettre,

qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette

mort anticipée. Le mandat d'arrêt portait bien mon nom de Louise

Marty, surnommée Violette; mais je suis sûre qu'il y a une erreur

de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissée

mourir à la porte de Mme d'Entraygues?

«VIOLETTE.»

L'homme à la cravate rouge demanda à Octave s'il était content.--Oui,

très content, dit Octave. Et il écrivit ce mot à Violette:

Violette, je vous aime et je veille sur vous.

«PARISIS.»

Et se tournant vers l'homme à la cravate rouge: «Tenez, il faut que

cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince!

Je n'ai pas encore déjeuné.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq

louis, vous ne déjeunerez pas.»

Le jour où le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol

et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de

Geneviève:

«Je suis désespérée, ma chère Armande. Je ne sais quel démon s'est

incarné a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs

de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu étais là! Si tu

m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai été empoisonnée par un

bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas là qu'est

le mal! Le même bouquet a empoisonné une des filles de service qui

a voulu rire avec le poison.

Les grandes dames · 第 17 / 41 段