Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver

le parfum évanoui qui l'avait enivré quand elle était en Dame de

Pique. «Un joli chapeau!--Vous êtes bien bon de vous apercevoir que

j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire

faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donné

à ma femme de chambre. On m'a dit que vous étiez ici, je voulais vous

voir, j'ai cherché, j'ai trouvé et me voilà!--Quelle bonne idée vous

avez eue! Il y a longtemps que le château de Parisis n'a vu balayer

ses allées par une pareille robe à queue.--Oui, je lui fais là un

grand honneur; j'ai déjà perdu la moitié de mon jais en route; tout à

l'heure, en venant à vous, les buissons m'ont tout égrenée.»

Octave entraînait Mme d'Antraygues vers le château. «Contez-moi donc

toute votre histoire depuis que je vous ai vue.»

Alice conta son voyage en Irlande, où elle avait failli mourir de

chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mère, une vertu

revêche qui n'avait jamais capitulé, parce qu'elle n'avait jamais lu

que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commencé par se

soumettre et par s'humilier, comme si elle dût se retourner déjà vers

le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle

revint en France. Le scandale avait éclaté; qui ne s'en souvient

encore, à cette heure? Elle était descendue incognito comme une

voyageuse qui n'a plus de pied-à-terre, à l'hôtel d'Albion. Elle se

hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut

impitoyable, parce que la vertu chrétienne ne sera jamais la vertu des

femmes.

Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles

se consolent avec les hommes. «Voilà pourquoi, dit Mme d'Antraygues à

Octave, je suis venue à Parisis. Allez-vous me faire de la morale,

vous?--Je ne suis pas si bête: toute la morale a été faite par Jésus

Christ, qui a pardonné à la femme adultère. Je vous aime comme moi-même.

--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez,

mon ami, comme j'étais inquiète et attristée quand je sortais dans

Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute

sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je

ne savais où aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond

d'une avant-scène.--Le théâtre est comme l'église, il accueille tout le

monde.--Voilà pourquoi je me trouvais à côté de vos petites amies.--Eh

bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez

Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-même! Il

paraît que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux

chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses

fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de

Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette

une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas

eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant

à Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est

pourtant la vérité. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas

ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a

fait un pont d'or sur lequel elle a passé ... sans lui.--Ce serait

original, si c'était possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce

n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout bravé, que Violette fait

cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit

plus une vertu après la première chute?»

Octave embrassa une troisième fois Mlle d'Antraygues. «Et de quel

argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de

Rio lui a donné une parure de haut prix et un bon sur la banque de

cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortège et

compter parmi ses convives, car sa salle à manger est déjà illustre.»

Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop à la vertu en général

pour nier celle-ci en particulier. «Ça été, poursuivit la comtesse,

la seule femme à me faire bonne figure depuis mon retour à Paris.

Je sentais que son coeur était sur ses lèvres quand elle me

parlait.--Êtes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est

égal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai

plus; c'est toujours le même homme; il ne prend jamais une femme que

pour la sacrifier à une autre. Il m'a emmenée à Dieppe pour m'humilier

devant ses duchesses.»

On vint avertir le duc de Parisis que le dîner était servi. «Madame,

dit-il solennellement à la comtesse, je vous prie de me faire

l'honneur de dîner avec moi en grande cérémonie. Nous aurons chacun un

domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au château. Je

ne vous réponds pas de la cuisine, mais je vous réponds de la

cave.--Comme cela se trouve, s'écria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai

jamais bu que de l'eau.»

On était arrivé sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de

nuages empourprés. Il n'avait rayonné que çà et là depuis le matin;

il répandit tout à coup un air de fête sur le château. «Vous êtes une

bonne fée, dit Octave à Alice: tout était triste tout à l'heure, tout

me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du

soleil couchant, le château se réveille et me fait bonne figure,

tandis que tout à l'heure il me lançait toutes ses malédictions.

Décidément, je ne serai jamais un homme sérieux, parce que l'amour

sera toujours mon maître!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme

d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien,

pas même de l'enfer!»

Parisis, qui avait son éloquence à lui, embrassa pour la troisième

fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vérité; car il ne put

s'empêcher de rêver à Geneviève et à Violette--tout en les trahissant.

XL

OU VA UNE FEMME QUI TOMBE

Octave aurait bien voulu revoir Geneviève, mais la présence à Parisis

de Mme d'Antraygues ne fit que hâter son retour à Paris. Il avait

peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardât à venir le voir; il

craignait aussi que la figure de la comtesse ne fût pas une figure

édifiante pour le pays. Il bravait tout à Paris: mais ce château

natal, où il retrouvait si vivant le souvenir de son père et de

sa mère, il ne voulait pas qu'il fût le théâtre de ses aventures

galantes.

Octave de Parisis partit donc le soir même avec Mme d'Antraygues,

sous prétexte que tout était si désorganisé dans son château qu'il ne

pouvait pas y donner l'hospitalité à une femme du monde comme elle.

Il s'était repris à l'amour de Violette: il se reprit à l'amour de Mme

d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'idéal et

l'autre pour le réel,--la rêverie et la passion,--l'une pour la

comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye.

A cette seconde rentrée à Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus

haut son voile; elle commençait à s'habituer à ne plus rougir, elle se

familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de

maison, elle ne fit pas de façon pour descendre à l'hôtel d'Octave,

qui comptait bien ne point garder chez lui une maîtresse qui frappait

les yeux de tout Paris. C'était, d'ailleurs, une femme charmante, un

peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaieté. On condamnait

tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.

Tout en espérant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques

jours avec lui, il éprouvait un charme très vif à vivre avec elle. Une

semaine s'était passée à jaser, à courir, à prendre la vie en rose. Il

pensait vaguement à faire avec elle le voyage d'Amérique, quand elle

lui échappa sans dire gare.

Le prince Rio, le seul qui fût admis dans cette intimité amoureuse,

venait tous les soirs, vers minuit, prendre le thé. Deux fois il

trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles

habitudes de courir çà et là. Le prince, qui devait beaucoup à Octave,

lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures

de séduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosité: le

huitième jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son

valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse étaient allés

au-devant de lui.

Ils étaient si bien allés au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre

heures sans les rencontrer.

LIVRE II

MADAME VÉNUS

* * * * *

I

LA CHAMBRE A DEUX LITS

Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se décida à partir

pour le Pérou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses

malles étaient bouclées, il avait dit adieu à ses cinq amis et à ses

cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arrêter un jour de plus à Paris.

Mais il avait compté sans une petite lettre anonyme qui lui vint de

Bade toute parfumée encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait

je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait à Octave que Bade

était désolé depuis que le bruit s'était répandu qu'il n'y viendrait

pas. Quoiqu'il ne reconnût pas l'écriture, il pensa que ce doux appel

était de Violette. «Pourquoi ne vais-je pas à Bade? se demanda-t-il,

c'est peut-être là que la fortune m'attend. Bade ou le Pérou, c'est la

même chose.»

Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on pût demander à un

ami, c'était une pièce de cent sous, non pas pour la dépenser, mais

pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions à pile ou face.

Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indécision était la pire des

choses; elle ruinait l'énergie, elle ruinait la volonté, elle ruinait

la vie. Il avait vu, tout jeune encore, représenter dans un salon

cette vieille comédie où le beau Valère flotte continuellement entre

Isabelle et Célimène; on sait le dernier vers de la pièce: au moment

de partir pour l'église avec Isabelle, Valère s'écrie: _J'aurais mieux

fait, je crois, d'épouser Célimène_. Parisis, qui n'avait que douze

ans, s'écria tout haut: «Pourquoi ne les épouse-t-il pas toutes les

deux?»

Dès qu'Octave eut reçu la lettre de Bade, il jeta en l'air une pièce

de cent sous. «Si c'est face, dit-il, j'irai à Bade.» La pièce de cent

sous tomba face; le dieu Hasard avait parlé, Octave obéit.

Comme il ne faisait pas courir cette année-là à Bade, il voulut y

arriver _incognito_, sans équipages d'aucune sorte, décidé à risquer

vingt-cinq mille francs et à s'en revenir si le dieu Hasard s'était

trompé.

Parisis arriva un soir à Bade le second jour des courses. Au

débarcadère, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette était

dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tête à tête

avec le prince Rio. Elle aussi était venue _incognito_. On ne la

voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour,

descendit à l'hôtel de France, qui naturellement n'est jamais habité

par les Français.

Le maître de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand

air, lui dit combien il était désolé de n'avoir pas un appartement.

Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les

toits étaient habités. «Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc!

reprit l'hôtelier, il y a une dame qui va partir tout à l'heure pour

Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous

n'êtes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas,

donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulté, c'est que la

dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une

dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hôte avec des

airs fort malins.--Où est-elle?--Elle est à la roulette, je n'en doute

pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui

fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Après tout, j'ai une

autre clef; la dame n'a rien à prendre, elle a tout joué.--Même son

honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obélisque.--Je n'en doute

pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!»

Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas

en arrière. Il entra résolument dans la chambre de la dame.--Deux

lits! s'écria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe,

car je dois à la vérité de dire que la dame a toujours couché toute

seule.--Mais, tout à l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute

encore, monsieur. Vous en douterez vous-même en la voyant.--Après

tout, cela m'est égal, la chambre est très agréable, un paysage par

la fenêtre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en

vérité, je ne connais pas mon bonheur.»

L'hôtelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom.

«Quel est le cheval qui a gagné le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh

bien! c'est mon nom, pas un mot de plus.»

Octave, demeuré seul, ouvrit un sac de nuit et jeta çà et là les

chemises, les cravates et les pantoufles. «Oh! oh! dit-il en

s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un

attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donné

tout cela? Après tout, c'est peut-être moi. Mais n'allons pas faire de

fouilles. Je suis couvert de poussière, à ce point que je sens germer

des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquée ici.»

Octave versa de l'eau et plongea sa tête dans la cuvette. Tout

naturellement ce fut à cet instant que la dame entra chez elle--je me

trompe--chez lui.

Elle n'avait pas été avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva

pas un mot à dire.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les

joues ruisselantes, la barbe perlée. «Ah! c'est vous, madame, dit-il

sans s'émouvoir le moins du monde, je suis charmé de vous rencontrer

chez vous.»

Au premier regard, Octave jugea que la dame était admirablement belle.

«Si jamais, pensa-t-il, cet hôtelier s'était trompé? Il est bien assez

malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tête, je ne

suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime à croire que vous

vous êtes trompé de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que

le Grand-Duc vient de rendre un nouveau décret? Toutes les chambres

à deux lits seront désormais habitées par deux voyageurs.--Des deux

sexes? dit la dame, qui ne put s'empêcher de rire.--Oui, madame; où

est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que

lorsqu'elle cherche le danger.»

La dame rentra dans toute sa dignité. «Je ne suis pas venue ici pour

apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en

débiter.»

Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre

au vent ses cheveux et sa barbe. Il était redevenu le plus beau des

hommes de son temps. «Et maintenant, madame, permettez-moi de vous

présenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien!

voilà une raison de plus pour moi de m'insurger contre le décret du

Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres à deux

lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eût aussi

bonne opinion de moi au delà du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut

craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hôtelier

s'est sans doute imaginé que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je

reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine

de vous asseoir.--Vous êtes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux

fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux

fauteuils, c'est vrai, je ne m'en étais pas aperçue. J'en suis bien

aise, puisque je vais continuer à habiter cette chambre.»

La dame déposa sur la cheminée deux rouleaux d'or. «Voilà qui est

éloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille

raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous

pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fétiche_ de

mon petit nom.--Monsieur, j'ai des préjugés, mais je ne suis pas

superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas séant d'habiter une

chambre à deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes

ne portent pas bonheur.»

En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de

mélancolie qui alla jusqu'à la tristesse. «Madame, je fais un appel à

votre patriotisme, vous ne mettrez pas à la porte un Français au delà

du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontières, voilà pourquoi je

vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames à la

Conversation. Il y a là Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise,

Délions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la

Nouvelle Héloïse, tout le dessus du panier de l'âge d'or. Mais les

Phrynés ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je

suis un homme bien né, je n'ai jamais violenté les femmes--si j'ose

m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses

que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre.

Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalité, je la prends.»

La dame regarda le duc avec curiosité. «Je vous admire, monsieur, et

vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonté!--Appelez vos

gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons

laissés à Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens,

monsieur, c'est ma colère, c'est ma dignité, c'est ma pudeur.--Vous

oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?»

Octave fut très surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame.

Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, «Madame, si je

vous ai blessée, je vous en demande pardon.»

C'est toujours au moment où la femme va mettre un homme à la porte

qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait

qu'elle est belle et qu'elle a raison.

Octave fut irrésistible; il parla si bien, il se montra si insensé,

il trouva tant de mots imprévus, il prouva tant d'amour subit, que la

dame fut presque désarmée.

Ils signèrent un traité en quatre articles, à peu près comme dans le

_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comédie.

I.--La chambre sera divisée en deux jusqu'à minuit.

II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se

coucher.

III.--La clef restera à la porte, quelque dommage qu'il en puisse

advenir.

IV.--Monsieur respirera à l'unique fenêtre, mais à la condition

que Madame ne sera plus là.

ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'à minuit, Monsieur cherchera une

chambre par la ville,--ou une dame plus hospitalière.--S'il ne

trouvait pas à minuit, les parties belligérantes aviseront.

A peine le traité fut-il signé, que la dame se mit à la fenêtre, comme

pour bien marquer son droit. «C'est cela, dit Octave, les femmes

ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme.» Et il

s'approcha de la fenêtre, comme s'il manquait d'air. «Je vous vois

venir, dit la dame, la fenêtre est étroite,je connais ces malices-là.

--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes

les plus ignorantes ont passé sous l'arbre de leur grand'mère; Adam ne

leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup,

monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne

violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout

à l'heure le dîner, et, grâce à vous, je ne dînerai pas.--Voyez, madame,

ce que c'est que la passion, j'avais oublié moi-même l'heure du dîner,

et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous dîner

avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empêchent pas

de dîner.--Ni moi non plus, mais je dîne seule dans ma chambre ou à

table d'hôte. Et je vous assure que je suis plus seule encore à table

d'hôte que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec

l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas

des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai

l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit.

--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un éternel adieu, madame.»

Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: «Je veux que

le diable m'emporte si j'ai pénétré celle-là; j'ai pourtant de bons

yeux.»

Il avisa l'hôtelier en descendant. «Eh bien! vous m'avez fait faire

une singulière connaissance. A propos, comment se nomme cette

dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai là sa carte dans le

bureau de l'hôtel.»

Octave regarda la carte. «Une couronne de marquise! il fallait donc me

dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas

allé par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de façons.»

L'hôtelier, tout malin qu'il fût, eut bien l'air de ne pas comprendre.

Cinq minutes après, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hâte

prendre sa pâture, selon son expression, au palais des jeux--à la

Conversation, ainsi nommée parce qu'on n'y parle jamais.

Après avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenêtres

du second étage, où il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne

la vit pas.

Elle avait fermé la croisée et regardait à travers le rideau. Il fut

désappointé et elle fut contente. «Marsillac, Marsillac, disait-il

entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille

toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la

marquise entretient peut-être un zouave pontifical!»

II

DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE

GUEULES

A son arrivée à la Conversation, Octave fut acclamé. «Parisis!

Parisis! Parisis!» Ce fut à qui l'aurait à sa table. «Par ici! par

ici! par ici!» criaient-ils tous.

Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dût voir Violette. On

revenait des courses, on était encore dans la folie de cette descente

de la Courtille. «Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on

n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit

Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure à une

femme que je ne connais pas, et elle m'a mis à la porte. Après cela,

c'est peut-être une bonne fortune, car, qui sait si elle a déjà fait

cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la

connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous.

Vous la connaissez intrà muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort

belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne reçoit nos hommages

qu'extrà muros: aucun de nous n'a encore pénétré chez elle. Tu es

donc entré par la fenêtre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la

cheminée?--Peut-être. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni père, ni

mari, ni frère, ni amoureux?--Non, Elle est arrivée avec un nègre qui

ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le nègre

a été enlevé par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer à la

couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits,

c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle.

Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni

bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les

coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie

vu jouer.--Après cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun

joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve

si bête.

Pour célébrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporté trois

tables autour de lui. Tous les coeurs s'étaient rapprochés; au

dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut

une petite fête du Café Anglais. Octave pensait vaguement à la dame de

l'hôtel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies

blanches, que protégeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A

travers les fumées du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux

horizons. Ce jour-là, son idéal était cette chambre que sa destinée

lui avait ouverte et presque fermée.

Après le dîner, on alla deux par deux, la femme entraînant l'homme,

hasarder une poignée de louis, qui à la roulette, qui au trente-et-

quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom;

mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachât dans l'hôtel, soit

qu'elle eût quitté Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs à la

noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un

rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait

pas vu cela;

Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il

ne l'avait vue chez elle--chez lui. «Madame que cherchez-vous? dit-il

en se plaçant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous

avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien.

--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet

hippopotame que vous voyez là-bas me l'a prise pour jouer des Frédérics.

Il la déshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le

prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand,

je lui chercherai un querelle d'Allemand.»

Les grandes dames · 第 16 / 41 段