Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq

minutes après, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre

tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prît garde.

Le soir, elle dînait avec le prince Rio: «Comme vous êtes gaie! lui

dit-il.--Je le crois bien, répondit-elle en éclatant de rire, pour

cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!»

XXXVIII

LES DIX MILLIONS

Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprît

ses forces. Dès qu'elle fut sur pied, elle voulut récompenser les

paysannes de son cortège du dimanche. Chacune des jeunes filles, y

compris la petite fille qui avait présenté le bouquet, reçut deux

mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye.

Ce n'étaient que larmes et bénédictions. Dieu a mis la joie si près

des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur.

Huit jours s'étaient passés; la figure de Mlle Régine de Parisis

était déjà bien loin. Un événement fait ombre à un événement. Les

funérailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de

la vieille châtelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La

Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien

plus du mystérieux bouquet.

Le procureur impérial, sur une lettre du médecin et sur la rumeur

publique, était venu commencer une enquête; mais Octave et Geneviève

l'avaient supplié de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un

procès en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon

Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'était pas empoisonné, il

y avait de l'orage ce jour-là, elle n'avait subi qu'un simple

évanouissement. Rose Dumont était morte, il est vrai, après

avoir respiré le bouquet; mais cette fille était sujette aux

étourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M.

de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'était un pieux

mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience

du crime et qui devait leur épargner à eux beaucoup d'ennuis; sans

compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idées sur l'origine du crime

et qu'il eût été désolé que la lumière se fît.

Le procureur impérial parut décidé à ne pas suivre l'enquête,

quoiqu'elle fût déjà ordonnée.

Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux

l'attendaient tout attelés et tout impatients. Il avait pris en

s'éveillant une tasse de chocolat, il comptait déjeuner à Parisis;

mais il était déjà midi, et il resta bien volontiers à déjeuner à

Champauvert, sur une simple prière de Geneviève, à l'heure des adieux.

«Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dînerez encore avec moi; ce soir,

vous vous en irez par le clair de lune.»

Octave se fit rapidement cette question: «Pourquoi Geneviève veut-elle

me retenir à dîner, et pourquoi me donne-t-elle après cela la clef

des champs par le clair de lune?» Et il se répondit: «C'est peut-être

parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie.» Mais la jalousie et

l'inquiétude étaient rentrées dans son âme. Le clair de lune lui avait

rappelé les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme

blanche, la première nuit de son séjour à Champauvert. «Eh bien! ma

chère Geneviève, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne

partirai que demain pour Parisis.»

Il fut impossible à Octave de bien lire dans l'expression qui se

répandit sur la figure de sa cousine. «Connaissez donc les femmes,

murmura-t-il, étudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et

La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des

hiéroglyphes comme celui-là.»

On était au dessert, on passait les plus beaux fruits: des pêches qui

riaient à toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif à

toutes les lèvres. «Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye à Mme

Brigitte et à Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-être que

depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont là des fruits de mon

jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis,

car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave.»

Et se tournant vers Geneviève: «Ma cousine, si vous reparlez de cela,

je vais redemander mes chevaux.»

On ne s'était jamais si bien disputé à qui n'aurait pas dix millions.

Dans l'après-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de

Moncenac montèrent à cheval pour parcourir la forêt.

Octave était émerveillé de voir Geneviève en amazone; jamais la beauté

héraldique ne s'était plus fièrement dessinée sous les vertes ramures;

son cheval lui-même avait des airs hautains, comme s'il eût compris

que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majesté d'une reine.

En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de

caricature pareille à Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait

revêtu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec

les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand

air, sa désinvolture et son sourire dédaigneux.

A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la

jeta fort galamment dans un fossé. Elle était trop ronde et trop dodue

pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval

comme si de rien n'était. Mais encore un peu il la replantait sans

dessus dessous.

A cela près, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de

vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant

les énigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la

lumière dans ce coeur aux abîmes, plus la jeune fille plongeait dans

les ténèbres; elle mettait tous les masques. Tantôt profonde, tantôt

insouciante; hasardant un mot de philosophie après avoir jeté un mot

naïf; montrant tour à tour des nuages et des clartés sur son front;

disant de l'air du monde le plus simple: «Je ne sais rien,» tout en

jetant un regard plein d'éloquence muette. «Ma cousine, dit tout à

coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au

clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obéis toujours à mes

inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le

moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur,

est-ce que je resterais dans ce château, habité par les ombres

errantes comme tous les vieux châteaux?--Vous croyez aux revenants?

--Oui et non. Je crois que les âmes gardent encore longtemps la figure

insaisissable des corps. Voilà pourquoi on les appelle des ombres.

Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu.»

Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien

d'ailleurs que ce n'était pas des ombres.

Le dîner fut gai pour un dîner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours

et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini

avec leurs surprises. Le violon, la flûte et le hautbois, amour

insensé des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs

sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offensé les oreilles des

gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-même demandait grâce

tout en éclatant de rire.

On prit le café sur le perron du jardin, où l'on eut la visite du curé

de La Roche-l'Épine, accompagné cette fois du curé de Champauvert.

La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des

histoires de paysans pour prouver que les sept péchés capitaux ont

trouvé chez eux bon logis à pied et à cheval. A force d'habiller et de

raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'à en faire des

vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le

péché dans toute sa force brutale.

Le curé de La Roche-L'Épine offrit du café au curé de Champauvert,

sachant bien que son compagnon refuserait. «Vous n'y perdrez rien,

dit-il à Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses.»

On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes.

«Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se

marier! s'écria le curé de La Roche-L'Épine qui avait «le mot pour

rire,» je le crois bien, et plutôt deux fois qu'une.--Oh! monsieur le

curé! dit Geneviève avec quelque dignité, mais sans bégueulerie.--Que

voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sûr,

dit Octave, qu'à cette heure ces demoiselles ont autant de prétendants

que ceux de Pénélope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je

vous rappelle à l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse

déjà devant l'église. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille

francs?»

Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'église pour voir

danser les filles et les garçons. Les huit jeunes filles s'étaient

encore habillées en blanc pour aller à la messe et pour venir

remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le préau, elles n'étaient pas

tout à fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait

dit, elles étaient assaillies, assiégées, prises d'assaut, chacune

avait une légion d'adorateurs, d'autant plus qu'on répandait le bruit

que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien

d'autres.

C'était comique et odieux. Huit poignées d'or avaient mis le feu aux

quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient à peine

un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa

fourche; maintenant, on leur débitait les compliments les plus

invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: «Ce que je

vous en dis n'est pas pour votre argent.»

On prit le thé au château à dix heures, et on se retira à onze heures,

comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas à se mettre

à la fenêtre. Après une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu

tort de se montrer: il pouvait effaroucher Roméo et Juliette. Il avait

éteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa

croisée et se mit en spectacle derrière le rideau.

Il réfléchit bientôt qu'il n'était pas bien digne de lui d'épier les

mystères du château de Champauvert. «Ce ne sont pas les mystères

d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacrés.» Et il se retira

héroïquement de son embuscade. «Après tout, dit-il, cela ne me regarde

pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'être folle comme

toutes les femmes; elle n'est ni ma maîtresse ni ma fiancée; qu'elle

ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre

de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut répondre de

son coeur, même dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il

n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un

Parisien attardé qui travaille ses embûches?»

Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la

fenêtre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres

doucement agités par les brises déjà fraîches. Il allait laisser

tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosité retint sa main.

Tout à coup, au loin, au delà de la pièce d'eau, voilà que la vision

blanche apparaît. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas

faire croire que c'était une ombre, c'était bien une vraie femme qui

marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme à l'Opéra-Comique?

demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-être celle qui la portait

voulait-elle faire croire à une vision. «Sans doute, dit Octave avec

un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin...»

Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller à la

rencontre de la dame blanche. «Je comprends pourquoi Geneviève m'avait

conseillé de partir à la brune.»

Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fût impossible de prendre

un parti sans y bien voir. Avant de réfléchir, il sonna, tout en se

disant sans doute que tout le monde était couché, moins les amoureux

du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans

le vestibule, jouant à la toupie ou faisant des caricatures, vînt lui

demander ses ordres. «Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda

Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je

sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?»

Octave s'aperçut seulement alors qu'il jouait un rôle indigne.

«Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye

de me prêter un livre si elle ne dormait pas encore.»

Le groom disparut. Quelques minutes après, une fille de chambre, à

peine habillée, apportait à Octave quelques volumes dépareillés.

«Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a

eu tort de vous parler. Peut-être aura-t-il réveillé ma cousine?--Oh!

monsieur le duc, Mlle Geneviève ne dort pas si tôt.--Comment! à

minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle

est si fantasque!»

Ce mot avait échappé à la fille de chambre: elle frémit d'en avoir

trop dit, et s'éloigna tout en rajustant ses jupes. C'était une belle

créature qui ne demandait qu'à jaser; elle avait jugé, sur le rapport

du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il

s'ennuyait; elle avait pensé aux fortunes rapides que font les femmes

de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de

Paris: elle était apparue dans un déshabillé fort voluptueux. «Ma foi,

elle est fort jolie.» dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il

trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du

bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment où la force du sang

leur donne un magnétisme irrésistible. Octave était trop de l'école

de don Juan pour dédaigner une femme sous prétexte que c'était une

servante. Il n'avait donc pas plus de préjugés que lord Byron. Mais

tout à sa jalousie, il se contenta de lui crier: «Mademoiselle, allez

réveiller mes gens.»

Octave alluma le cigare de la colère et descendit lui-même. Quand il

ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il

fallait que tout se fît à la minute. En moins d'un quart d'heure,

ses chevaux furent à la voiture. Il s'était imaginé que Mlle de La

Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom,

viendrait s'opposer à son départ, ou tout au moins lui dire adieu.

Mais elle ne parut pas.

Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous prétexte d'avoir

oublié je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-même.--Il avait

oublié de soulever une dernière fois le rideau pour voir sous les

grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au

vent et la lune qui mirait sa pâleur dans la pièce d'eau.

Il redescendit en toute hâte et partit. «Je ne me croyais pas si bête,

dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappé sur son front. Je me

conduis comme un écolier. Ce que c'est que de ne plus être maître de

son coeur! Il n'y a pas à se le dissimuler, j'aime Geneviève.»

Et après un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondément

dans son coeur, il répéta: «J'aime Geneviève.»

Et comme il aimait à railler toujours, même les sentiments de son

coeur, il reprit: «J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef

quand cette fille est venue; elle se fût dévoilée à moi corps et

âme; j'aurais appris à connaître la maîtresse par la servante.--Non,

reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de

profanations comme cela.»

XXXIX

ALICE

L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand

Octave arriva au château de Parisis; ce qui veut dire, en prose du

XIXe siècle qu'il était cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de

Mathieu Laënsberg.

Octave avait sommeillé en voiture; il monta à sa chambre à coucher,

mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitôt et donna

l'ordre qu'on lui amenât l'intendant.

L'air était vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et

promena mélancoliquement ses regards sur les meubles démodés, mais

chers à son souvenir. C'était dans ce petit salon, sur cette chaise

longue, devant la fenêtre ouverte, que sa mère avait voulu mourir.

Il se revit agenouillé devant elle, mouillant de larmes ses mains

blanches qui le bénissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs

peuplèrent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur

un fauteuil et regarda amèrement le chemin parcouru depuis la mort

de sa mère: le voyage en Amérique, l'expédition de Chine, et les

aventures parisiennes. Il n'eut pas à rougir de cet examen de

conscience; il avait été fier toujours, aventureux, héroïque; s'il

s'était attardé dans les folies de la vie parisienne, c'était encore à

ses yeux de l'héroïsme, puisqu'il avait pris le premier rôle parmi les

Alcibiades de son temps, à la pointe de son épée et à la pointe de son

esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien léger--celui

d'avoir dévoré deux millions.

Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa

cousine. «Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a été beau;

mais le second me conseillait de ne pas déchirer le testament et

d'épouser Geneviève.»

Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout à coup une

femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'était la fille de son

intendant, M. Rossignol qui lui avait taillé une dot dans la forêt de

Parisis. «Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave.» Il la

prit dans ses bras comme pour la protéger. «Oh! monsieur de Parisis,

mon père m'a mariée, malgré moi, à un notaire qui ne parle que de

coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie à la dernière

heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre

coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!»

Le duc de Parisis consola la jeune mariée--pendant tout une

heure.--«Après tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le

fossé c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coûte cent mille

francs.»

Survint le notaire avec une lanterne. «Monsieur, lui dit le duc de

Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai

remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le

contrat.» La fille de M. Rossignol montra fièrement à son mari un

petit poignard d'or que Parisis lui avait fiché dans les cheveux.

Octave ne serait peut-être pas parti le lendemain pour Paris si une

figure inattendue ne se fût montrée au château de Parisis.

Il se promenait dans le parc, dans le cortège des mélancolies. Il y

avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye était

perdue pour lui; il ne s'était pas avoué encore tout son amour pour

elle, parce que son coeur était alors le pays des ruines et que les

fantômes des femmes aimées y revenaient ça et là.

Non seulement il voyait déjà s'évanouir ce rêve le plus cher qu'il eût

caressé, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait

faire son compte au grand jour, c'est-à-dire avouer tout haut qu'il

n'avait pas le sou. On ne joue pas impunément toute sa vie le jeu des

riches quand on est devenu pauvre.

Jusque-là il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue

parisienne--parce qu'il était emporté par le tourbillon et qu'il ne

descendait pas profondément en lui-même; mais au château de Parisis,

le dernier voile tomba de ses yeux.

Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journalière

comme les figures des personnes; il semble que l'âme des choses

transperce partout dans ses mouvements de gaieté et de tristesse.

Octave regardait son vieux château et le trouvait plus mélancolique

encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens,

le regardait pas ses grandes fenêtres désolées et lui parlait avec

éloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout

et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les

anciens, lui reprochaient son absence et son oubli.

Mais il y avait un reproche qui s'élevait plus haut et qui le touchait

de plus près, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau

parc. Il entendait une voix s'élever des tombeaux pour lui dire:

«Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilié notre fierté, la lèpre des

hypothèques a entamé le marbre de notre sépulcre, et le jour vient

où on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'écria Parisis

comme s'il eût vraiment entendu ce reproche sortir de terre.»

Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une

rose comme pour respirer d'autres idées, mais la rose elle-même lui

dit: «Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!»

On sait qu'Octave, un beau païen comme ils le sont presque tous parmi

ceux-là qui ont rejeté le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'à

l'âme des choses, une religion qu'il s'était faite, car les athées

aussi ont leur religion. La Révolution n'avait-elle pas décrété l'Être

suprême! Or, Octave croyait à sa religion. Pour lui, l'homme, la

nature, les choses, tout communiait; il était donc plus sensible que

tout aux voix de l'invisible. Il jura que le château de Parisis ne

serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'à lui la gueule béante

et affamée de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque

gâteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour où il le chasserait

de ses terres. «On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on

ne respirait pas l'air des hypothèques.»

Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus

sage de vendre d'abord quelques fermes éloignées, mais c'étaient les

meilleures. La montagne et la vallée du château ne donnaient que du

bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la

vallée. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant

les bois, mais c'était découronner le château. On aurait bien pu

cultiver la vallée, mais il fallait pour cela dessécher une suite

d'étangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.

C'est là l'éternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils

ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les

sacrifier, fût-ce à une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les

demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.

Octave, après avoir ruminé sur des chiffres problématiques, termina

toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: «Total:

tout ou rien.»

Il était assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui

entourait le parc, à trois ou quatre portées de fusil du grand perron,

quand une voix bien timbrée répéta comme un écho railleur: «Total:

tout ou rien.»

C'était Mme d'Antraygues. «Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je

croyais bien que je n'étais entendu que des oiseaux.» Et il se jeta

dans les bras de la comtesse. «Que faites-vous? lui dit-elle en riant,

si les oiseaux allaient nous voir!»

Ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des

siècles. «Ma foi, ma chère amie, vous arrivez bien à propos, j'étais

en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais déjà

revêtu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frère, il faut

mourir! répéta en riant Mme d'Antraygues.» Et après un silence: «Vous

vous imaginez peut-être, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je

veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans

peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je

porte le deuil de ma jeunesse.»

Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: «Et de votre amour! Encore si tu

m'avais aimée!--Mais je vous ai adorée, Alice: mais je n'ai pas dans

ma vie de plus cher souvenir que le vôtre!--Profanateur! des phrases

toutes faites! Enfin il est écrit que la femme se laissera toujours

prendre par la même illusion.»

Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. «N'est-ce pas que

je suis devenue laide avec cette pâleur, avec ces yeux cernés? je me

fais peur à moi-même.--Vous êtes plus jolie que jamais, dit Octave en

remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune

femme.»

Les mois de passion comptent comme des années. C'est l'orage qui

brûle, qui effeuille, qui dévaste. «Vous avez donc pris tout cela au

sérieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au sérieux! Mais

qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave

coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se répand sur

deux fronts, voilà toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur

la terre est un fou. Vous avez là un bien joli chapeau!»

Les grandes dames · 第 15 / 41 段