Quand il revint, Geneviève avait entr'ouvert les yeux; Octave la

soulevait dans ses bras, agenouillé devant la chaise longue. Son âme,

devenue une volonté, avait-elle fait le miracle du contrepoison?

Non, sans doute. Geneviève referma ses yeux et sembla retomber plus

profondément dans la mort.

On peindrait mal le désespoir d'Octave; il regardait Mlle de La

Chastaigneraye, il regardait le médecin avec des yeux désolés et

suppliants. «Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parlé?

demanda le médecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a

refermés presque aussitôt.--Elle m'a regardée, s'écria Mlle de

Moncenac en poussant des hurlements; je suis sûre que c'était pour me

dire adieu.»

Le médecin s'était penché sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa

dans la narine et sur la bouche une composition où dominaient le

chlore, le café et le thé. «C'est tout simplement le contrepoison des

Orientaux, dit le médecin.» En même temps il oignit les tempes d'une

liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. «La nature, donne

les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essayé cette eau

sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a

remué la tête.»

Comme le médecin disait ces mots, Geneviève rouvrit les yeux et tendit

les bras comme pour mieux respirer. La vie était revenue. «Je ne

comprends pas,» dit-elle.

Une heure s'était passée, elle se croyait encore sur le chemin de

l'église; elle n'avait aucune conscience de son évanouissement. Elle

sembla touchée de voir Octave à ses pieds, dans l'attitude de l'amour

et de la douleur; l'émotion l'avait brisé, il était pâle et désolé,

il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne

doutait pas du poison dans le bouquet de roses-thé.

Il se rappelait que c'était une jolie petite fille, toute blonde et

toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le

bouquet à Geneviève. Mais ce n'était pas cet enfant qui avait cueilli

les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchât la petite fille. «Que

s'est-il donc passé? demanda Geneviève.--Vous avez respiré ce bouquet

qui est là-bas, vous avez pâli et vous vous êtes trouvée mal.--Bien

mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons,

dit le médecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez

marcher.--Jamais,» dit Geneviève anéantie.

Octave comprit, comme le médecin, que l'immobilité était fatale. Bon

gré, mal gré, il fallut que Geneviève essayât de se tenir debout,

appuyée sur Octave et sur le médecin, avec les larmes de Mlle de

Moncenac pour spectacle.

On avait amené la petite fille. «Mon enfant, qui vous avait donné

ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du château.--Qui donc l'a

cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas,

on m'a dit que c'était le plus joli bouquet et qu'il fallait me le

donner à moi, parce que j'étais la plus petite.--Qui vous a dit

cela?--Tout le monde.»

Vainement on questionna l'enfant, elle ne répondit pas autre chose.

Octave se promit bien de faire une enquête, mais il ne voulut pas

mettre la petite fille à la question.

Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du

château, lui revint tout à coup. «Oh mon Dieu!» murmura-t-il. Mais il

dit aussitôt: «Non, ce n'est pas elle.»

Cependant Mlle de La Chastaigneraye commençait à marcher toute seule;

sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa

pudeur s'était réveillée avant sa force; elle se dégagea du bras de

son cousin et alla s'appuyer à la fenêtre. «Quel beau ciel, dit-elle

comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le médecin, est-il possible que

le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre;

car vous l'avez échappé belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur

le bouquet une poussière d'opium, d'acide prussique, de digitale

pourprée, de noix vomique et de ciguë, que j'ai combattue par mon

antidote.»

Le médecin ne voulait pas qu'on s'imaginât que ce fût un évanouissement.

«Oui, dit Geneviève, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je

sais bien, moi, qui a donné ce bouquet; mais je serai comme la petite

fille, je dirai que c'est tout le monde.»

Cependant le bouquet avait disparu. «Où sont donc ces roses! demanda

tout à coup Geneviève.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on

apportât le bouquet ici, je ne le vois pas.» Quelques minutes après,

on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au

secours, on pleurait tout haut. «Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de

La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le médecin qui

remontait tout pâle, en agitant le bouquet de roses.»

Il se jeta sur un fauteuil. «Parlez! parlez!--Comme je descendais, on

m'a dit? «Accourez donc vite, voilà Rose Dumont qui se trouve mal.»

Elle se trouvait si mal qu'elle était morte.--C'est impossible!--C'est

impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus étonner, c'est

qu'elle a été tuée par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien

que les roses étaient empoisonnées. Vous en êtes revenue de loin,

mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bête-là s'est mise à rire

quand on lui a dit que vous étiez empoisonnée par des roses. Elle

avait elle-même rapporté le bouquet. «De si belles roses!» s'est-elle

écriée. Et elle a respiré à plein nez et à pleine bouche, comme elle

eût fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas été long: quand je suis

descendu, on me l'a montrée couchée sur les dalles. Mais j'ai eu beau

faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il

était trop tard.»

Le médecin avait dit tout cela en tenant à la main le bouquet de

roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dénoua le

ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une à une,

Geneviève lui dit: «Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non,

je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de

celui ou de celle qui a envoyé ces roses?--Il faudra pourtant savoir

d'où elles viennent.--On le saura, dit le médecin. Ah! c'est un beau

cas pour la médecine.--Chut! dit Geneviève, gardez-vous bien de parler

de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi

abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais désespérée

que, hors des murs de ce château, on s'occupât de moi.--Mais,

mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce

pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauvé la vie.--Achevez votre oeuvre;

n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procès

criminel.»

Le médecin serra la main de Geneviève et sembla lui promettre, en ne

disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.

Octave avait éparpillé toutes les roses. Le médecin les ramassa en

disant: «Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'étude,

d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.»

Le médecin réunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban

rouge. «Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye à M. de Parisis quand

ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine,

qu'il n'en faut rien penser du tout.»

XXXVII

L'ADIEU DE VIOLETTE

Or que se passait-il hors de l'église?

Violette ne s'était pas consolée avec le grand d'Espagne des

volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier

amour était là qui parlait haut. Un instant, quand elle s'était jetée

dans la vie d'aventures, elle avait espéré oublier le duc de Parisis;

mais cette fatale image était revenue plus despotique que jamais,

s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme

forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le

coeur, la pauvre petite Violette se réveillait toujours tendre et

douce. Aussi c'était pitié de lui voir jouer la haute comédie des

coquines.

A peine Octave était-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un

grand désespoir pour s'être vengée à Dieppe. Puisqu'il s'était affiché

avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait dû se résigner à ses

fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des

premiers jours, elle ne reconquît son amant.

Elle alla pour le voir à son hôtel le soir même de son départ. Un des

domestiques d'Octave, qui voulait du bien à Violette et qui croyait

que son maître s'ennuyait à Parisis, lui conseilla d'aller le

retrouver au château, où sans doute il serait ravi de la voir arriver.

Rien n'est impossible à une femme amoureuse: elle partit pour Parisis

le jour où l'on faisait à Champauvert la lecture des testaments.

La Bourgogne était le pays de sa mère; mais Violette n'y était pas

allée depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit à Octave:

«Nous sommes du même pays,» comme si cela dût la rapprocher encore de

lui.

Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez à nez, à une table

d'hôtellerie à Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dînait

là pour n'avoir pas voulu dîner avec Geneviève de La Chastaigneraye et

Octave de Parisis.

Quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, il restait

dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On

verra bientôt que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer.

Mme de Portien était encore tout à la fureur qui l'avait prise au

dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-même, ce fut à

peine si elle avait entrevu Violette.

La jeune fille avait eu le bon esprit de revêtir un simple costume de

voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien

qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fût une femme galante. On sait que

Mlle Violette de Parme avait une figure poétique qui eût été partout

une lettre de recommandation, même dans le meilleur monde, quand elle

ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz.

Comme il n'y avait ce jour-là que des hommes attablés dans la salle

à manger, elle se hasarda à parler à Mme de Portien. «Le château de

Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?»

Mme de Portien leva la tête avec la plus vive curiosité et dévisagea

Violette. «Vous allez à Parisis, mademoiselle?--Peut-être, madame.»

Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. «Eh bien! madame,

vous ne trouverez pas M. de Parisis.»

Mme de Portien avait dit tour à tour _mademoiselle_ et _madame_ comme

eût fait un juge d'instruction.» Il est donc déjà reparti pour Paris?

demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se

marier au château de Champauvert.» Cette fois, Violette pâlit. «Ah!

dit-elle simplement, je ne savais pas cela.» Mme de Portien vit bien

qu'elle avait porté un coup à Violette. Ce lui fut une grande joie;

il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-même:

c'était son pain quotidien. Même quand elle était heureuse, tout le

monde était malheureux autour d'elle.

De tous les Parisis, Mme de Portien était indigne de ce beau nom. Sa

mère, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait épousé le comte de

Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientôt dominé

la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle.

Elle avait mal commencé. A seize ans, après une aventure avec le

vicomte d'Arse, elle allait à Paris avec sa femme de chambre pour

accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans

l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans,

elle avait fui le château natal avec un aventurier qui avait dirigé un

théâtre à Lyon et qui était venu près de Parisis voir un oncle curé,

dont il espérait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire

histoire d'un enlèvement qui ne se fit que par une brutale passion où

l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le curé arrangea

tout. On aima mieux le déshonneur d'une mésalliance que le déshonneur

d'une aventure. On espéra tout sauver: on perdit tout. Théodore

Portion, qui signait Théodore de Portien, avait commencé par entamer

la dot, même avant la cérémonie; il continua de plus belle, jusqu'au

jour où la mariée se retourna contre lui pour défendre son bien, car

elle était née avare; enfant, elle vendait ses poupées pour avoir de

l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle

volait les pauvres: quand sa grand'mère, la duchesse de Parisis, qui

était aussi la grand'mère d'Octave, volilait qu'une aumône arrivât

à son adresse, il ne fallait pas qu'elle passât par ses mains déjà

souillées. Quand Théodore Portien trouva une femme rebelle devant

son coffre-fort, il s'imagina qu'il était sur la scène et parla

mélodramatiquement; il menaça de se faire déclarer en faillite; le

coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme était à la

hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut

une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On

se sépara, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans

les injures de la honte et du crime; il y a les voluptés du désespoir.

On se sépara encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens

furent à l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Théodore

Portien jouait le rôle de ce marquis de la cour de Louis XV qui

ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se

débottait pas si le souper n'était pas bon.

Mais la vraie passion de la Portien, c'était la passion de l'or. Elle

achetait les faveurs de son mari: elle eût vendu les siennes si elle

se fût trouvée sur un tout autre théâtre; mais elle vivait très

oubliée dans une petite terre qui lui restait de sa dot, à quelques

lieues de Parisis, convoitant sa part d'héritage dans la fortune de

Mlle Régine de Parisis, et se promettait bien, dès qu'elle aurait

un bon million, d'aller jouir de son reste à Paris. Sa tante Régine

n'avait que quelques années plus qu'elle, mais elle semblait lui

promettre, par sa pâleur maladive, de mourir bientôt.

Voilà quelle était Mme de Portien quand mourut Mlle Régine de Parisis.

A l'heure de la mort, elle alla s'installer au château comme pour

veiller sur son bien. On n'a peut-être pas oublié les deux mots

dits par Geneviève à Octave pendant la lecture des testaments: _«Le

croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire....»_ Or, que

s'était-il passé cette nuit-là? Pendant que tout le monde dormait au

château, une vraie nuit de repos après tant de nuits d'anxiété et de

fatigue, Mme de Portien, tourmentée par le bruit des testaments,

avait pénétré à pas de loup dans la chambre de la morte; et là, dans

l'horrible silence des mauvaises pensées et des mauvaises actions,

elle avait forcé un petit secrétaire en bois de rose où sa tante

écrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouvé? des brouillons

de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement.

Elle désespérait de mettre la main sur autre chose, quand un pli

cacheté lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas

qu'elle ne tînt sa ruine ou sa fortune.

Geneviève, qui ne dormait pas non plus cette nuit-là, mais qui sans

doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec

curiosité; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous

la portière du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de

l'étrange expression de cette figure dominée par une idée maudite;

mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, après

avoir lu le pli cacheté, regarda autour d'elle et l'alluma à la

bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayée; elle alla se

cacher comme si elle eût été atteinte elle-même par cette souillure

d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brûlé un testament

qui la déshéritait, mais un testament déjà ancien.

Ce sacrilège n'avait pas empêché l'horrible femme de subir le déshérit.

On comprend dans quelles idées de sourde fureur et de sourde vengeance

elle s'était éloignée du château de Champauvert.

Elle ne doutait pas que Geneviève ne devînt bientôt la duchesse de

Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais

bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'évanouir ses dernières

espérances; le rôle qu'elle voulait jouer à Paris, elle ne le jouerait

pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de

se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies;

elle avait semé le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.

Toutes ces idées lui traversaient la tête, quand Violette, qui dînait

à côté d'elle dans l'hôtellerie de Tonnerre, lui adressa cette

question: _Le château de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_

Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main,

par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la

Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument

de vengeance: elle avait deviné tout de suite que Violette était une

maîtresse d'Octave de Parisis.

Les amoureux et les amoureuses aiment à jaser quand on parle à leur

coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car

celle-ci ne démasquait jamais ses batteries. «Vous l'aimez donc bien,

ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, ç'a été mon bonheur et

mon malheur, dit ingénument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en

meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce

que la vie est un perpétuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir

ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah!

vous n'êtes pas vaillante! s'écria Mme de Portien, emportée plus

qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne

voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux

que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux?

Geneviève est une étrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la

connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singulière qu'elle ne se

connaît pas elle-même. Ah! si j'étais comme vous, belle et jeune, je

ne voudrais pas que mon amant m'échappât. C'est lâche de rendre les

armes avant le combat.»

En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de

roses-thé, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les

roses de Tonnerre sont renommées comme les roses de Provins. La fille

d'auberge présenta le bouquet à Mme de Portien. «Non, dit Mme de

Portien, dans la peur de donner cent sous à cette fille. Offrez cela à

mademoiselle.»

La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis

«Ah! les belles fleurs!» dit Violette. Elle les admirait et les

respirait. Quand une idée traversa son coeur et le fit battre.

«Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous

quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce

bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une prière, une

prière de l'offrir à Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre

cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de

moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!»

Une idée traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa

vengeance: «Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet à ce

gamin qui joue là du violon: dans deux heures, il sera dans les mains

du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!»

Violette écrivit ce simple mot à Octave:

«Mon ami, j'étais revenue à vous; mais je sais tout. Adieu, nous

ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensée, comme je

garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un

pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux.

«VIOLETTE.»

Mme de Portien avait appelé le petit joueur de violon: «Tu vas aller

porter ce bouquet au château de Champauvert, où je t'ai rencontré

hier. Tu seras bien payé, mais pars tout de suite.»

Violette avait demandé du papier blanc pour envelopper le bouquet.

Après l'avoir baisé une dernière fois, elle noua la tige avec un ruban

rouge qu'elle prit dans ses cheveux. «Il aimait tant mes cheveux!»

dit-elle avec un soupir.

On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir:

Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux à faire c'était de

rebrousser chemin. Elle se hâta de mettre son chapeau, elle serra

affectueusement la main sèche, et crochue de Mme de Portien, elle donna

un autre louis à son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta

dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer.

Or, Violette manqua le train. Elle rentra à Tonnerre, repassa par

l'hôtel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train

de nuit. «Si je pouvais voir Octave!» se demanda-t-elle.

Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris

plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout à eux-mêmes.

Violette demanda s'il y avait de bons chevaux à l'hôtel. Naturellement

on lui répondit qu'on pouvait atteler à une calèche les deux meilleurs

chevaux du département. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en

moins de deux heures elle serait là.

Il était trop tard. Mais comme cette idée de revoir Octave l'avait

envahie, elle décida qu'elle irait le lendemain à la première heure

à Champauvert.

Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette

qui rôdait dans la campagne, les yeux sur le parc?

Pour elle, elle l'aperçut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il?

Il semblait rêver. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans

son âme. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans

ses bras! «Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En

une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouée

ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir....»

Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la clôture.

S'il se fût approché, sans doute elle eût crié:--_Octave, c'est moi!_

Comme il tournait la tête de son côté, elle s'imagina qu'il l'avait

vue, mais il s'enfonça sous les marronniers. «C'est étrange, dit-il,

je pensais à Violette et cette femme qui passe là-bas me la rappelle

un peu.»

Si Violette eût été devant le parc de Parisis, certes elle eût

franchi la haie; mais elle se voyait devant le château de Mlle de La

Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. «Non, dit-elle, je ne suis ici

ni chez moi ni chez lui.»

Elle sentit que plus elle s'était rapprochée d'Octave, plus elle

était loin de son amant. Elle se décida à regagner sa calèche qui

l'attendait à quelque distance du village. Elle était venue jusqu'au

parc par des sentiers détournés; en s'en retournant, elle se hasarda

un peu plus et voulut même entrer à l'église. Ce fut alors qu'elle vit

apparaître M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle

de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous à la messe.

Violette était masquée par le bouquet d'arbres de la place publique;

mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Geneviève.

«Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais.»

Elle ne fut pas surprise, à cet instant, quand elle vit passer

des jeunes paysannes qui préparaient une ovation à Mlle de La

Chastaigneraye à sa sortie de l'église. On vint faire la répétition

sous les arbres. C'était une vraie comédie. Quoiqu'elle se fût un peu

éloignée, Violette comprit bien de quoi il était question. Elle fut

plus surprise encore quand on apporta du château son bouquet de

roses-thé. On le plaça sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir

à la «châtelaine,» selon l'usage antique et solennel.

Elle avait reconnu son bouquet à son ruban rouge. Pourquoi, le

bouquet, qui devait arriver le samedi soir à Champauvert, n'était-il

arrivé que le dimanche matin?

Toutes les jeunes filles, moins une, entrèrent dans l'église. Celle

qui resta sous les arbres devait veiller à la corbeille et aux

couronnes de marguerites destinées à les coiffer toutes quand elles

feraient cortège à Geneviève.

Violette ne craignait plus d'être vue par Octave. D'ailleurs sa

douleur l'aveuglait. Elle s'avança vers la paysanne, quand celle-ci,

qui croyait que c'était une nouvelle venue au château, qui allait

veiller à son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine

pour chercher du fil et une aiguille.

Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-thé. «Eh bien!

dit-elle, voilà un bouquet qui ne s'est pas trompé d'adresse.» Elle

entr'ouvrit l'enveloppe de papier: «Elles sont aussi fraîches qu'hier,

ces roses-thé!»

Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa

lettre d'adieu à Octave. «A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai

voulu donner mon bouquet à la mariée, pourquoi rappeler mon nom à

Octave!»

Les grandes dames · 第 14 / 41 段