cacher son chagrin et son dépit. Elle hasarda quelques mots tout à
fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs
ne sont pas bons; puisque la loi a réglé les successions, on avait
toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les règles
immuables de la loi et de la nature; dans un pareil héritage,
puisqu'il y avait cinq héritiers et cinq millions, le mieux eût été de
laisser aller tout naturellement un million à chaque héritier; enfin
elle ne désespérait pas de voir Mlle Geneviève de La Chastaigneraye se
contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Épine
qu'elle aimait beaucoup, et abandonner à ses cousines et à ses cousins
une part plus sérieuse que les cent mille francs indiqués par le
testament.
Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien à ce que disait sa
cousine Portien; quand un testament était fait, c'était la loi,
puisque la loi autorise les testaments.
La cousine Portien répliqua qu'elle était bien sûre que Geneviève
ne pensait pas comme Octave. Geneviève ne dit pas un mot. Sa figure
sibyllique n'exprimait pas sa pensée. Elle admirait Octave et
savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle
avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir
sur le désespoir de cette femme qui ne pardonnait à personne sa
mésalliance.
La vacation avait été fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever
la séance pour faire enregistrer le testament. «Et si on en retrouve
un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le
notaire des deux orphelines.--Non, répondit Geneviève; après ce
testament, ma tante Régine ne m'a plus demandé la plume qu'une seule
fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'était peut-être pour écrire ses
dernières volontés.--Non, ma cousine.»
Cette fois, Geneviève ne put masquer son émotion. Elle reprit: «Ç'a
été pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.»
Comme Octave était près d'elle, elle lui dit tout bas: «Le
croiriez-vous! cette nuit....» Elle se tut. «Non, reprit-elle, je ne
veux rien dire.»
Le dîner avait été préparé pour les héritiers, les notaires et le curé
de la Roche-l'Épine. Mme de Portien dit qu'elle était attendue et
demanda sa calèche; le premier notaire, qui s'intéressait surtout au
lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-là un
contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui
représentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda
sa canne.
Il ne resta pour dîner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.
Le curé se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenèrent un
instant dans le parc sous les grands châtaigniers. «Quelle belle
solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!»
Il se tourna vers sa cousine: «Si on n'était pas seul!--Oui, mon
cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison,
ma cousine.»
Il lui prit la main. «Et pourtant, quand je songe que si ma tante
m'avait donné sa fortune, je me fusse peut-être jeté à vos genoux
pour vous prier d'être ma femme!--Peut-être! mais voilà le malheur,
dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous
aurais dit? «Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La
Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si
je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la
voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine.
--Eh bien! parlons politique.»
XXXIII
LA DAME BLANCHE
Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le
curé.
C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir
pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait
pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce
qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une
mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la
chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en
avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs
qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis
XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa
basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand
et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses
paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon
aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur
curé du monde.
A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre,
ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui,
monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.--Que
voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur
corner la sainte vérité comme à des boeufs.»
Et le curé marcha en avant.
Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous,
lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure
enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante
l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il
croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins
gai.»
Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à
table.»--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais
pas moins de rompre notre tête-à-tête?--Est-ce que vous vous imaginiez
que nous allions dîner en tête-à-tête?--Pourquoi pas? Je ne suis pas
venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en
prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du
curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne
qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me
prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace.
«Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai
pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.»
A cet instant, la surprise apparut sur le perron.
C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à
Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève
avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle
resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac
viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec
effroi.--«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.»
Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez
retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau
corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma
cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de
votre Minerve.»
On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit
entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune
fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une
parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève
qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la
Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant
de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui
répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son
père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée,
mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit
solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et
de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que
Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de
goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de
Champauvert.
Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin,
dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer
vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de
Moncenac.
Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût
mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel
bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!--C'est précisément parce que
vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt.
Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser
pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez
pas épouser une provinciale.--Je ne sais pas à Paris une Parisienne
aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je
vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez
avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe.
J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence
finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain
votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle
jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas
que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez
l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le
ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une
plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous
avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux
chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.--Vous faites
comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le
chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme
à Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour!
Lequel?--Demandez cela à M. le curé.»
Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne
disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il
redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la
table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya
ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec
componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.»
C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête!
dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de
dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si
ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la
Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit
comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je
vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans
son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement,
l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que
pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je
croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si
je croyais à quelque chose.»
Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller
au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez
faire le whist.--Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.--J'aime cette
résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre
salut.»
A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes,
Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand
escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre.
C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse
ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du
temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage.
Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de
leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.»
Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon.
Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours,
chercha des nouvelles de Paris.
Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la
croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne
connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne
savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les
paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé!
Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette
solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts,
ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences
émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces
qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu
jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux
et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays
natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.
Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses
rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout
de noir habillé, comme vous et moi.
Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui
s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était
grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane.
Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les
provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de
Champauvert?
Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux
étoiles.
Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et
marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une
fureur subite.
Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye.
Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus
rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles.
«Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou
halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!»
XXXIV
LA MESSE DE DON JUAN
Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre
d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes
les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis
et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts
printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église
de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et
saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré.
Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour
du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il.
Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla
devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous
pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme
Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle
place est la plus humble.»
Octave se garda bien de quitter Geneviève.
Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la
conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si
ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son
souvenir, cela vous fera du bien.»
Octave feuilleta le livre d'Heures.
C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou
d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes
de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus
hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme
et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.
Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre
s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le
suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.
Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais
pourquoi, que c'était un billet de Geneviève.
Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec
toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu
lui-même eût ainsi consacré ses paroles.
Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre
de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.
Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.
Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui?
Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir
son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle!
Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais!
Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla
que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se
rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu,
Geneviève?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous
l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne
l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.
--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien
à vous?»
Octave ne se fit pas prier.
Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante
surprise de Geneviève.
Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un
air désappointé.
Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est
illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je
crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.»
Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux
une des pages de sa destinée.
M. de Parisis lut:
«Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la
volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma
famille.
«Ceci est mon testament.
«Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des
générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du
Pérou.
«Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir.
«Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute
ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux,
mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins
de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de
Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon
tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie.
Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus
de mes amis.
«Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
«Au château de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 août 1867.
«RÉGINE DE PARISIS.»
En relisant pour la seconde fois: «_Au nom du Père, du Fils, du
Saint-Esprit_,» Octave de Parisis se signa et dit «Ainsi ne soit-il
pas.--Ah! je me réjouis en Dieu, dit Geneviève; la grâce a touché Don
Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est réconcilié
avec Dieu.»
Deux larmes brillaient dans les yeux de Geneviève.
Parisis, qui n'avait pas pleuré depuis bien longtemps, voulut cacher
deux larmes pareilles. «Savez-vous pourquoi, Geneviève, je viens de
remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce
n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est
parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des
créatures, le doigt de Geneviève de La Chastaigneraye.»
Geneviève voulut comprimer son émotion. «Je ne comprends pas, Octave.»
Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononcé en lui parlant, résonna au
coeur de Parisis. «Vous ne comprenez pas, Geneviève. Vous ne voulez
pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament
n'exprime pas la volonté de ma tante, il exprime la vôtre. Voilà
pourquoi je n'en veux pas.»
Geneviève reprit sa parole railleuse. «Je vous remercie, monsieur,
vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonté, si c'est la
mienne.»
Octave avait replié le testament et l'avait remis dans le livre
d'Heures. «Voilà, dit-il à Geneviève en agrafant les fermoirs
d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui même le porter chez
le notaire.»
Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Geneviève ne devina
pas ce qu'il voulait faire.
Une seconde fois il déplia le testament et baisa doucement la
signature de sa tante Régine.
Puis le déchirant avec sa grâce exquise: «Voilà mon dernier mot,
dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?» s'écria Geneviève.»
Il lui donna la moitié du testament et mit l'autre moitié dans le
livre d'Heures. «Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne
fût-ce qu'à nous-mêmes, que si la noblesse du coeur était bannie de ce
monde, on la retrouverait chez les Parisis.»
En ce moment, le curé de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es
in coelis_.
XXXV
LE BOUQUET DE ROSES-THÉ
Quand la messe fut dite à l'église de Champauvert, il se passa devant
le portail une scène imprévue qui vint tout à coup effacer les douces
émotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle
Geneviève de la Chastaigneraye.
Tout le pays savait déjà l'histoire du testament--je ne parle pas du
dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye était la légataire, il
fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles
avaient imaginé, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et
des fleurs, un petit palanquin ou plutôt une chaise à porteurs de la
forme la plus rustique.
Huit paysannes, toutes vêtues de blanc et couronnées de marguerites,
étaient venues là, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets à
Geneviève et pour la supplier de monter dans la chaise à porteurs.
Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet
de roses-thé que lui présenta la plus jeune des paysannes, mais elle
refusa de monter.
«Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez désespérer ces
braves gens.--Tant pis, mon cousin, répondit Geneviève en prenant le
bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux
cinq millions de ma tante qu'on fait cette fête. Or, c'est vous qui
devriez monter dans cette maison rustique.»
Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de
Moncenac et lui dit gravement que c'était à elle à monter dans la
chaise à porteurs. «Pourquoi?--Parce que vous êtes vous-même un
bouquet de rosés.»
Mlle de Moncenac était trop simple pour s'imaginer qu'on pût railler
sa figure à prime-roses et sa robe à ramages. Elle monta sans se faire
prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit
jeunes filles la portassent au château.
Quand on fut devant le vieux portail, Geneviève demanda à Octave qu'il
voulût bien l'autoriser à prendre sur la succession de sa tante Régine
huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. «Vous savez bien,
Geneviève, que j'ai déchiré le testament, vous savez bien que vous
êtes maîtresse absolue de cette fortune; faites des dots à tout le
monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot à
vous-même, je viendrai peut-être vous demander votre main.--Eh bien!
ce jour-là, mon cousin, je vous donnerai peut-être ma main.»
Geneviève se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet,
tout en le respirant encore avec ivresse.
Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave.
Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait,
vit la pâleur se répandre comme un nuage sur cette belle figure.
«Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir.»
Octave ne comprenait pas, mais il ne put empêcher Geneviève de tomber
foudroyée. «Oh! mon Dieu! s'écria Mlle de Moncenac, la voilà morte!»
Qui donc avait donné le bouquet de roses-thé?
XXXVI
LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS
Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au
château dans un palanquin, y fut portée dans les bras d'Octave.
Ce fut une révolution tout autour d'elle; le curé et le médecin
accoururent en même temps: c'était à qui sauverait son âme, c'était à
qui sauverait son corps.
Le curé n'avait que faire de toutes ses bénédictions, parce que
Geneviève était une de ces pieuses créatures qui traversent le monde
comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautés et de
toutes les vertus.
Le médecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il
ne doutait pas qu'elle n'eût respiré dans un bouquet le poison subtil
des Médicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes
familles. Le médecin secoua la tête d'un air de doute; mais comme
Octave insistait, il s'écria: «Attendez donc! Je me souviens que par
Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que
Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement évanouie.»
La jeune fille était couchée sur une chaise longue devant une fenêtre
ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le
médecin demeurait à la porte du château; il courut chez lui, après
avoir recommandé à Octave de tenir toujours des sels sur les lèvres de
Geneviève.