cette blonde aux yeux noirs, d'une beauté étrange, qui n'avait aucun
des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et
si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon
qui, à première vue, vous prennent l'âme comme le corps: un nuage de
volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres
un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec
douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage
le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l'esprit,
l'étreinte des bras et l'expansion du coeur.
C'était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près.
Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.
Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier
rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle
Geneviève de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.
Quoique la jeune fille semblât ne pas écouter les propos de M. de
Parisis, elle entendait mot à mot et souriait du coin des lèvres.
Parmi les dames qui étaient autour d'elle, la marquise de
Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent
saluées à cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M.
de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils étaient de
bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levèrent
soudainement comme si elles eussent obéi à la même idée. Mlle de La
Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis.
«Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement,
voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand
j'ai parlé?--Monsieur, dit Geneviève, j'ai souri comme cela m'arrive
chaque fois que je vais à la comédie.--Je suis donc un comédien?--Oui,
monsieur.
Quand vous parlez à des comédiennes ou à des femmes familières aux
planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour
déguiser leurs pensées, vous avez la chance d'être cru sur paroles:
elles ont tant de fois brouillé le mensonge avec la vérité, qu'elles
ne savent plus reconnaître le vrai du faux. Mais moi qui, dans la
vie, ne suis pas encore entrée en scène, même pour jouer la dernière
ingénue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des
coeurs simples.--De grâce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.»
Geneviève regarda du côté des trois dames. «Je veux bien, dit-elle
sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais
la géographie du monde sans avoir beaucoup voyagé sur la carte
parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractère des
nationalités. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec
une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre
elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai
pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est
pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit
de celle-ci. Voilà pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce
que vous avez dit tout à l'heure: «Cette jeune fille n'est pas
excentrique, puisqu'elle ressemble à toutes ses pareilles; elle n'est
pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu,
d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant
moins la vie à la diable, c'est qu'elle est toujours affichée. Elle ne
voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme
les princesses, c'est que c'est une princesse de théâtre. Elle n'a pas
de frère zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service
de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne
désirez pas entrer dans son intimité, vous désirez en sortir, mais
les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles
perdues.» Voilà, monsieur, ma traduction littérale.--Mademoiselle, si
j'étais de mauvais goût, je dirais votre traduction libre; mais vous
avez parlé si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous
répondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a
donné cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour
enchâsser le strass, il se trahit lui-même en face du diamant. Ma
pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'âme est une
petite goutte de rosée que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une
violette: la goutte de rosée réfléchit le ciel, elle voit tout,
jusqu'à l'étoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus.
Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosée tombe dans le
torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le
chaos.--Vous avez raison, voilà pourquoi la jeunesse est une perle
sans prix.»
Et M. de Parisis ajouta: «Mais dites-moi, mademoiselle, à quelle école
avez-vous été?--A l'école de Dieu.» En disant ces mots, Mlle de La
Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutés sur M. de Parisis.
C'était le regard de la vertu même. Ces beaux yeux noirs, vaillamment
ouverts et doucement ombragés par de longs cils, répandaient une si
divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond
de l'âme. Lui que tant de femmes avaient regardé avec amour, avec
volupté, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une émotion
jusque-là inconnue. Il avait toujours nié ce qu'il appelait la beauté
et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nié la
première moitié de la femme.
Geneviève regardait Violette à la dérobée. «Eh bien! dit-elle tout à
coup, je me trompais tout à l'heure, cette demoiselle a un grand
air et ne ressemble pas à ses pareilles.--Non, car elle vous
ressemble--par la figure--dit Parisis.»
Les trois dames revinrent s'asseoir «Eh bien! M. de Parisis, dit la
duchesse, vous avez déposé votre carte sur la chaise de notre belle
amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne
reçoit personne, même dans l'antichambre.»
Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Geneviève. «Je n'ose
pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mélancolie, mettre
ma carte à vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien
une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne
pas faire tomber la goutte de rosée dans l'abîme.»
Mlle de La Chastaigneraye rougit et pâlit; pour la première fois de sa
vie, elle saisit son éventail et le passa devant sa figure.
Octave de Parisis regardait Geneviève avec adoration: il lui sembla
qu'un rayon descendait dans son âme et y répandait une lumière toute
divine. «A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu
réserver son effet, je ne vous ai pas présenté à Mlle Geneviève de la
Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!» s'écria M. de Parisis.
Il se leva et s'inclina: «Mademoiselle, vous êtes ma cousine; moi je
vous présente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu.»
Geneviève, qui jusqu'à ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas
trop mal: «Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!»
Geneviève, très émue, essaya de railler.--«Oh! mon cousin, devant
la mer, que dira le flux?--Le flux reculera épouvanté,» dit Mme de
Hauteroche.
On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eût pas peu surpris Mile Violette
de Parme, si elle n'eût alors regardé un grand d'Espagne qui fumait
pour elle. Cigare d'Espagne de première classe! Parisis parla de sa
tante, du séjour à Paris, de son regret de n'avoir pas vu Geneviève.
«Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Où donc?--Partout.
Au Bois, à la Cour, à l'Opéra.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait
donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait
le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous
retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage
normande, comme des naufragés.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est
impossible de trouver un sens aux grands événements qui bouleversent
le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons
ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y êtes venu.»
Geneviève jeta un rapide regard vers Mlle Violette. «Je vais vous le
dire, pourquoi vous êtes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche:
c'était écrit là-haut; c'est la destinée qui a marqué votre rencontre
à Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les
astres--et dans les coeurs.»
On entama une causerie à perte de vue sur le hasard et sur la
destinée. Personne ne fut convaincu; tout s'évanouit dans les notes
harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux
hymnes de la mer.
M. de Parisis avait tenu bon, malgré les signes de Violette; mais
Violette ayant brisé son éventail, il jugea qu'il ne lui restait que
le temps d'aller à elle. Il salua les dames, tout en disant: «Nous
reparlerons de cela.» En allant vers Violette, il murmura: «Quel
malheur que Geneviève soit ma cousine!»
Il lui sembla que tout son amour était déjà tombé à la mer. Le coeur
aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. «On n'a jamais aimé sa
cousine,» reprit-il.
Violette fit une scène. Il dîna avec elle pour l'apaiser. Mais il
était distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord
de la mer avec les femmes comme il faut. «Chut! dit Octave, pas un mot
sur ces dames.» Violette parla plus haut et débita des malices sur les
grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants.
Octave se fâcha et sortit seul pour aller fumer sur la jetée. Quand il
revint, une demi-heure après, on lui dit que Violette était partie par
le train de huit heures avec le grand d'Espagne. «Tant mieux!» dit-il.
Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.
Violette était partie désolée, furieuse et jalouse. Elle croyait se
venger.
Le duc de Parisis alla au concert du soir, espérant trouver sa cousine
Geneviève avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Geneviève et la
marquise étaient parties comme Violette par le train de huit heures.
Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit.
Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eût trouvée seule chez
elle, éplorée et désespérée.
Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette.
«On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les
ai-je perdues toutes les deux?
Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle
de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de
Champauvert sans s'arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée
malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J'irai voir ma
tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève.
XXXII
LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS
Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie
dans son parc un jour d'orage; le médecin de Champauvert, qui était
pourtant un médecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se résigna
saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.
Dès le retour de Geneviève, le médecin l'avertit qu'elle allait perdre
sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant
de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur
d'être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque,
je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des
coeurs aimés qui se retrouvent: «C'est fini, ma pauvre Geneviève! Je
ne te reverrai plus bientôt, toi que j'ai bien aimée! Mais, enfin,
je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges
là-haut.»
Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu'elle n'était
pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai
fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante!
Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon
monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent.
Pour ceux-là, je t'en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour
toi....» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle,
prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et
voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans.... C'est cela.
Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela!
Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en
délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le
testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas
avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j'étais déjà vieille;
tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune
fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en
relevant sa belle tête.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta
main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton
coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il
ne m'épouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas
qu'il est aux trois quarts ruiné. Je m'en lave les mains.--Mais, ma
tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent
cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait à
Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagné aux courses,
il l'a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des
courses le ruinait. C'est à qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle!
Si Octave a donné aux pauvres, c'est qu'à Paris les pauvres sont des
femmes,--et quelles femmes!»
Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles
actions anonymes d'Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant
une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis,
tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas
canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi,
je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir épousée sur ma prière.--Mais,
ma tante, n'oubliez pas la légende des Parisis.»
Geneviève conta à sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: «Je
vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me
faites pauvre.» Tout en parlant, Geneviève avait apporté une plume
trempée d'encre et une belle feuille de papier. «Écrivez, ma tante.
--Que veux-tu que j'écrive?»
Geneviève dicta un tout autre testament à sa tante qui murmura:
«--J'écris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour
pouvoir rire après ma mort.»
La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'après-midi. Geneviève
donna l'ordre d'envoyer des dépêches télégraphiques à toute la
famille, mais elle dicta elle-même le billet à Octave:
M. Octave de Parisis, avenue de l'Impératrice, à Paris. Ma tante
vient de mourir; je suis désespérée et vous ne viendrez pas!
GENEVIÈVE.
Octave, absent, ne reçut le télégramme que le surlendemain. Aussi,
n'arriva-t-il à Champauvert qu'à l'heure des funérailles. Le soir,
il embrassa fraternellement Geneviève et alla coucher au château de
Parisis.
Quand le matin il salua la sépulture de sa famille, il lui sembla
qu'il assistait encore à des funérailles, tant il retrouva vivant le
souvenir des siens.
On vint le chercher à midi, pour commencer l'inventaire des papiers
de la succession de sa tante Régine; il avait voulu d'abord se faire
représenter, mais le juge de paix et le notaire avaient insisté pour
qu'il fût là à cause des innombrables testaments ou codicilles que sa
tante railleuse s'était amusée à faire.
C'était la toile de Pénélope. Cette femme, qui avait passé sa vie sans
faire un pas, tout occupée à prier Dieu et à mettre une pièce d'or sur
une pièce d'or, avait beaucoup vécu par le rêve. L'action ne l'avait
jamais tentée; son amour pour l'argent était un amour tout platonique,
puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus
grandes distractions était de rêver à toutes les aventures de voyage,
à toutes les bonnes oeuvres, à toutes les féeries qu'elle pourrait
réaliser avec les mains pleines d'or. En ces dernières années, elle
n'avait plus songé qu'à ses héritiers. Chaque fois qu'elle faisait
un testament, c'était pour suivre de la pensée dans l'avenir les
évolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmenté le papier
timbré; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions.
On savait dans le pays que Mlle Régine de Parisis recommençait
toujours l'oeuvre de ses dernières volontés; elle ne s'en cachait
pas d'ailleurs, elle disait à tout le monde qu'elle léguerait des
surprises. Son seul chagrin, dans l'idée de la mort, c'était de ne pas
pouvoir soulever la tête dans son tombeau pour voir la figure de ses
héritiers.
Octave de Parisis, quoiqu'il fût le vrai chef de la famille, paraissait
avoir bien moins de chances qu'aucun autre à cet héritage. Il n'était
jamais venu voir sa tante, il lui écrivait, à peine une fois l'an, des
lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop
sommaires en vérité. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon-
dance de la tante Régine:
«Bonjour ma tante! Adieu ma tante!
«Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de
ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les
matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure
tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne
suis qu'un neveu dénaturé, et je mérite vos malédictions! Avec
lesquelles je vous embrasse._
«OCTAVE DE PARISIS.»
Après tout, avec une tante fantasque comme celle-là, cette lettre
était peut-être un vrai titre à l'héritage. Un héritier vulgaire eût
écrit des platitudes au moins douze fois l'an.
Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante à Paris,
mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un héritier présomptif.
Une fois il avait refusé de dîner avec elle, une fois seulement il
avait trouvé une heure de loisir pour prendre le thé, sachant d'avance
que Geneviève ne serait pas là. Il avait été jusqu'à faire le
reversis; mais il n'était pas homme à prendre de bonnes habitudes;
rien n'avait pu le décider à retourner chez sa tante, un peu parce
qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup
dans la peur de rencontrer sa cousine.
Il ne désespérait pourtant pas de sa part d'héritage. Il représentait
à lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir
déshériter son nom.
On commença l'inventaire des papiers. Il y avait cinq héritiers
directs: Octave de Parisis; Mlle Geneviève de La Chastaigneraye; un
jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur;
deux petites filles qui étaient au couvent et que représentait un
second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'était
encanaillée.
Cette femme n'était aimée de qui que ce fût dans la contrée. Il y a
dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Geneviève était
l'ange, Mme de Portien était le démon. Et ce n'était pas un joli
démon.
Le premier notaire apportait quatre testaments déposés en son étude;
le quatrième détruisait naturellement les trois premiers. Octave
demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les
diverses aspirations de la testatrice.
Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne dérangeait presque rien
à l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs
aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La
Roche-l'Épine à son neveu Octave de Parisis, à la charge par lui d'en
remettre les revenus à l'hospice de Tonnerre où elle avait failli se
faire soeur de charité. Dans le troisième, elle donnait un million
hors part à sa nièce Geneviève de La Chastaigneraye. Dans le
quatrième, ce million passait aux deux petites orphelines.
Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup
de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La
Roche-l'Épine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Geneviève se
regardaient avec un sourire de quiétude.
Des cinq héritiers, Octave et Geneviève étaient les seuls qui fussent,
comme on dit, intéressants. Et, en effet, c'étaient les seuls pauvres.
Geneviève n'avait rien; Octave n'avait plus rien, à moins que les
mines des Cordillères ne se rouvrissent pour lui par miracle.
Pourquoi la tante avait-elle abandonné sa nièce dans le quatrième
testament? C'était inexplicable. Geneviève était l'ange, le charme,
le sourire de sa vie; elle était là toujours qui lui donnait son bras
pour se promener, sa voix pour lire, sa gaieté pour la réconforter.
La jeune fille avait pourtant ses heures de rêverie, ses mouvements
fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait
pu blesser sa tante sans y penser. «Quelle est la date du quatrième
testament? demanda tout à coup Geneviève.--Deux août, répondit le
notaire.--Ah! oui, je comprends,» reprit Mlle de La Chastaigneraye.
Elle se tourna vers Octave: «Vous rappelez-vous notre rencontre à
Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombé de vos lèvres ce
jour-là n'a été oublié par mon coeur.--C'est beau de me dire cela à
l'heure où je suis déshéritée. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin,
que ce jour-là ma tante, qui ne m'avait accordé que quinze jours,
m'a déshéritée parce que le dix-septième jour je n'étais pas encore
retournée chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments,
je n'en doute pas.»
A cet instant même, le notaire venait d'en trouver un sous une
enveloppe qui portait ces mots: _Papiers précieux_.
Ce testament voulait que la fortune fût partagée selon les droits de
chacun, quand Mlle Geneviève de La Chastaigneraye aurait pris d'abord
le donjon de La Roche-l'Épine, les fermes qui en dépendaient et tous
les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles,
outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants,
cent mille francs à peine.
Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la même enveloppe,
il ne renfermait que des legs minimes, au curé de Champauvert et au
médecin de la Roche-l'Épine.
Octave commençait à désespérer, il voyait bien, par la lecture de tous
ces testaments, où son nom était à peine prononcé pour des bagatelles,
que ce n'était pas à Champauvert qu'il retrouverait une fortune. «Au
moins, se disait-il, je serais consolé si la meilleure part revenait
à ma belle cousine.» «Je sais un autre testament, dit tout à coup
Geneviève, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, déjà malade,
l'écrivait d'une main tremblante.--Où est-il? demanda le notaire.--Je
crois qu'il est dans la boîte à ouvrage qui a été enfermée dans
l'armoire aux bijoux.
On leva les scellés de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque
émotion, on y trouva non seulement le testament indiqué par Geneviève,
mais deux autres encore.»
Le notaire éleva la voix. «Je lirai les autres testaments tout à
l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la
dernière et suprême volonté de Mlle Régine de Parisis.»
Et il lut tout haut:
«Ceci est mon testament.
«Je donne mon âme à Dieu. Que la terre soit légère à mon corps!
«J'institue pour ma légataire universelle Mlle Anne-Geneviève de
La Chastaigneraye, ma nièce bien-aimée, qui a été pour moi une
fille, qui a été pour moi un ange. Elle disposera de toute ma
fortune sans aucune réserve; de tous mes biens, meubles et
immeubles, quels qu'ils soient, à la charge par elle de donner
cent mille francs à chacun de mes héritiers naturels.
«Tous les ans, le jour de ma fête, soit qu'elle habite Paris ou
Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignées d'or
dans ses petites mains en allant à la messe pour le premier pauvre
qu'elle rencontrera.
«Je donne mon livre d'Heures à mon cher neveu Octave de Parisis.
«Telles sont mes dernières volontés. Champauvert, ce 3 août 1867.
«ANGÉLIQUE-RÉGINE DE PARISIS.»
Après la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le
monde fut convaincu que c'était le dernier mot.
Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa
sur le front et lui dit d'une voix haute: «Ma chère Geneviève, voilà
ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera
de réclamer contre les dernières volontés de ma tante; ce qui est
écrit ici est écrit là-haut.»
Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles étaient
dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour
jouer à l'hypocrisie. Sa tante lui eût laissé un million qu'il n'eût
pas trouvé cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissât que cent mille
francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.