triste cortège. Tout en regardant la façade de l'hôtel de Révilly, il
regarda la façade de l'hôtel d'Argicourt. Une figure lui apparut à
demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'était Mme de
Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l'hôtel d'Argicourt.
Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n'était pas dans son
«salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se
hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit.
«Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit
le petit salon sans lui répondre. Mme d'Argicourt vint à lui. «Ah! que
suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais
peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre
femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda
Parisis avec surprise.--Mais vous êtes donc fou? C'est Mme de Révilly
qui est morte.»
Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je
croyais voir Mme de Révilly.--Comment! elle était blonde et je suis
brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que
s'est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré.
Que s'était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de
faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement
c'était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé
la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de
Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant;
elle le croyait à Londres depuis le bal de l'Hôtel-de-ville. Nuls
pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette
lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.
M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M.
de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les
violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fête nocturne lui
avaient tourné la tête; elle s'était abandonnée à un mouvement de
passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait
eu horreur de sa faute, et--voilà bien la logique des femmes!--elle
avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari.
Octave croyait avoir séduit une femme; il n'avait surpris qu'une
expansion d'ivresse. S'il fût venu le lendemain frapper à la porte
de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l'eût
rencontré, elle se fût cachée. S'il lui eût parlé, elle se fût
écriée:--Je ne vous connais pas!
Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut
une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis
qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.
Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait
son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte
qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'à la
maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore
dans l'enfer du désespoir.
Avant de monter en wagon, elle s'arrêta à l'église Saint-Augustin.
Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le
premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la
première? Où n'était-ce que le chagrin de perdre son amant?
Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle
essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté.
On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de
l'eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui
reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup
sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin
de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car
toutes les semaines on allait à Bougival, où l'on se rencontrait avec
d'autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature.
Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu'elle était devenue
silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues
légères, murmurant à diverses reprises: «N'est-ce pas que l'eau est
belle aujourd'hui?»
Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des
roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar
qu'elle montra à tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout
haut? «Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!»
La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile.
Mme de Révilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le
nénuphar blanc cueilli sur la rive.
La fleur s'échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour
le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!»
crièrent à leur tour les deux amies.
Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur
d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On
sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes,
s'aventurent sur les bords de l'Océan. Le jeune homme voulut
s'élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu
reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes
sans qu'un sauveur se montrât.
Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte.
Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux.
L'âme amoureuse et blessée était partie.
«Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt à M. de Parisis. Une femme
qui riait toujours!--Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris
son coeur au sérieux. Plus j'étudie les femmes et moins je les
connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il
parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se
consolera pas.»
Mme d'Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C'était la plus
charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau,
je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en
deuil.»
Octave regardait la jeune femme. «C'est étrange! se dit-il à lui-même;
il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt.
Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.»
Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette
pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant
pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de
le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-même, elle se
jette à l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.»
Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais
Mme d'Argicourt.»
XXIX
LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME
C'était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit,
lanternes chinoises, palais vénitien, feu d'artifice. Et, pour le
bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et
ces belles dames du Bois-Joli ne s'étaient pas donné rendez-vous, mais
on se rencontrait pour causer mariage et divorce.
Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare
à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien
lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute,
il devait être au concert des Champs-Elysées.
Ils étaient à peine entrés qu'ils remarquaient que décidément le
beau style serait toujours l'apanage des Françaises. «Entends-tu ces
vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami.
C'était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa
mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou
je te donne du poing sur le baptême.»
Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise,
que je ne saurais traduire.
On s'était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme
à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s'écria: «Faites
place, mesdames et messieurs, c'est une honnête femme qui passe.» Et
elle passa.
Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue
de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord
Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais.
L'offensé demanda des réparations. «Des réparations! c'est vous qui me
devez des réparations, puisque vous m'avez déchiré ma robe.--Tais-toi!
dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, où je
te fais mettre dehors.--Madame, répondit l'ami de l'Anglais, tout cela
peut s'arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop
notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous
pour les réparations au café Anglais.
Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle?
Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait
déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en
pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n'y comprenait rien. Il
savait pourtant que les métamorphoses des femmes d'Ovide ne se font
pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris.
Violette l'avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en
laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d'amère raillerie.
«Violette!» dit-il, comme pour l'arrêter en chemin. Elle ne se
retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais,
si tu as des affaires ici, je m'en vais.»
Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard
à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée
s'asseoir dans le «salon d'honneur,» où elle eut bientôt un cercle
composé des hommes les plus à la mode.
Elle s'était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les
bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à
Wiesbaden.
Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils
fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus
bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le
haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter
à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle
aurait voulu le briser lui-même.
C'était l'amour dans la colère.
Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au
jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé
de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnête fille;
tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une
fiancée, toute à lui, fidèle jusqu'à la mort, le chien de la maison.
Maintenant qu'il la croyait à tout le monde, il sentit qu'il aimait
encore. C'était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les
anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu
dans le sang et l'enfer dans le coeur.
Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eût quitté
pour aller dans «le salon d'honneur.» Il ne s'inquiéta pas de la
cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses
adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s'assit sans façon
tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous
êtes venue ici.»
Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette.
«Comment, il la connaît!--Tu sais bien que Parisis connaît tout le
monde; il l'aura rencontrée en Chine ou en Amérique.--Pas de chance!
dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c'est
toujours Octave qui me répond.»
Aucun de ceux qui papillonnaient là n'était homme à céder la place
hormis à la pointe de l'épée. Tous étaient plus ou moins braves comme
l'acier. Mais tel était l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait
toujours comme un maître; on s'effaçait devant lui sans croire que
ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses
privilèges; d'ailleurs, tout le monde voulait être l'ami d'Octave.
Après avoir regardé froidement l'homme qu'elle avait tant aimé,
Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation
commencée avant l'arrivée de M. de Parisis.
Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois
avec la même froideur, il partit d'un éclat de rire. Et alors, ce
fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je
ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un
souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois à la
métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu
irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs
cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des
roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants.»
Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à
Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent
et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.
«J'avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis,
mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je
redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais
pourquoi êtes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un
peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que
je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre
petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été
piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s'est envolé vers le ciel
des amoureux.--Violette de Parme! à la bonne heure.--J'ai monté en
grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'après votre gracieux abandon,
c'était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le
tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'était donc la mort, dans
quelque sombre atelier où l'on oublie tout à force de travail. Il n'y
a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout,
même de la pauvreté. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas
voulu d'elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne
vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon
cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince
Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes
chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-là que tu iras à
Dieppe.»
XXX
LE VOYAGE A DIEPPE
Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour
d'août, à une heure de l'après-midi, à l'hôtel Royal de Dieppe, ce qui
fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais
encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monté dans une
province bégueule!
Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n'avait pas de
conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n'y
avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les
mères de famille et les demoiselles à marier, c'est que M. de Parisis
était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité
depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par
le faubourg Saint-Honoré.
Il y avait à l'hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour:
celles-là qui tous les hivers sont émaillées d'épithètes flamboyantes
par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu,
même quand on s'amuse. Ce matin-là on s'ennuyait beaucoup à l'hôtel
Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les
journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même,
quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans
l'oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra
dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.
Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur
toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh
bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son
balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s'appelle
jouer avec l'audace.--Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de
Parisis n'est pas embourbé dans la forêt des préjugés.»
Depuis qu'il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne
s'inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu'il voyait autour de lui.
Toutefois, il jugea qu'il était bien un peu trop en spectacle; c'était
la première fois qu'il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau
monde était à Trouville; il n'avait pas pensé qu'il dût trouver tout
d'un coup tant de figures de connaissances.
Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la
vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher
pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon
très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le
phaéton et sur les harnais.--Oui, répondit Parisis, madame attend
sa mère, sa grand'mère, son oncle l'archidiacre et sa tante la
chanoinesse.»
Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi,
ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre à coucher et un cabinet de
toilette. J'oubliais: une écurie pour huit chevaux.»
Quoiqu'il n'y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si
naturellement que nul n'eût osé dire qu'il raillait. On le tenait
d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les
choses les plus impossibles n'étonnaient pas trop avec lui.
Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il
la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main
à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle
ingénue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement
Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m'a
offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde;
mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de
service. Je crois qu'elle est encore à sa première campagne. Je n'en
dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.»
M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logés et qu'ils
auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au
troisième étage.
Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il
écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du
Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces
dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de
voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui
ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans
avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de
la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit....
Ici le romancier tourne la page.
XXXI
SUR LA PLAGE
Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses.
Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies évolutions
de ces dames, comme on regarde les danseuses à l'Opéra.
On s'émerveillait d'un quadrige de naïades, des intrépides qui
savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, où le vent, la
vague et l'imprévu font danser les joueuses.
On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour
Ziem. La mer était bleue et perlée; quelques barques peuplaient
l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, répandait de
vifs rayons sur les flots; les chevelures dénouées, ailes de corbeau
et gerbes blondes, s'éparpillaient çà et là sur les vagues; la mer
monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque
fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait à travers la
gaze humide la fine ou fière sculpture du pied, de la main, du cou, de
l'épaule d'une de ces dames.
On affirma avec autorité que c'était le grand livre héraldique qui
jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et
une jeune fille de grand nom. Quel était l'enjeu?
Octave de Parisis eût été quelque peu étonné si on lui eût dit que
presque tout son jeu de cartes était là.--Il ne manquait que la dame
de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvée.
Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trèfle, elles
étaient là toutes les trois qui se renvoyaient le volant.
Dans l'après-midi, quand la plage est encore déserte, quelques
curieuses réunies à quelques désoeuvrés chuchotèrent en voyant
arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de
linon, Mlle Violette de Parme un panier à la main.
Elle alla s'asseoir près de l'orchestre, sous une tente solitaire.
«Voyez donc comme elle se prélasse? dit une dame.--Non, dit une jeune
fille, elle marche bien, voilà tout.--Vous appelez cela bien marcher!
Elle va comme une tortue.--C'est là ce qui donne cette grâce
nonchalante qui lui sied à ravir.»
Il y avait là un rhétoricien qui osa comparer, en face de sa mère,
Mlle Violette de Parme à un lys que le vent balance et à un cygne qui
glisse sur un lac.
Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces
abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la
mer et y perdit sa pensée. La mer a de si grandes éloquences, qu'elle
parle à toutes les âmes, même aux plus simples; elle ouvre dans la
pensée je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre écrit en
hébreu, mais les caractères ont des figures expressives qui disent
mille choses étranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a osé illustrer ce
beau livre. Mais l'âme la moins illuminée de poésie n'est pas tout à
fait étrangère aux sublimités de cette langue de l'infini.
Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tête la
première dans l'abîme des rêveries; elle regardait en curieuse les
embarcations légères tout émaillées de robes et de casaques rouges,
blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre
dans la vague pour piper leur goûter.
Tout à coup, comme si l'amour du travail fût une habitude invincible
chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se
mit à l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien
apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.
Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes
les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur
lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son
dédain.»
Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine
réserve; quiconque eût bien étudié, n'eût reconnu entre lui et elle
qu'une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs
de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même
édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment
vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison?
L'air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre
famille?»
Et Mlle Violette répondait: «Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me
hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n'avoir
pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait
la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais
pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai déjeuné
comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de
m'apporter des pêches.»
En un mot, une conversation irréprochable; j'oubliais de vous dire
que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu
m'embêtes.»--Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n'est pas étonnant, car je
m'embête tant moi-même!» C'était le thermomètre de toute la plage.
M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla
s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes
qu'il n'avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui
demander ce que c'était que cette belle inconnue,--cette Ophélie de
Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou
Vidal--ou plutôt peinte par elle-même.
Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec
elle. C'était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu
qui craignait d'autant moins la vie à la diable qu'elle était plus
vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle
avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante
chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais
il n'espérait pas franchir les limites des civilités puériles et
honnêtes.
Dans le groupe qui l'écoutait, il remarqua de prime abord une jeune
fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.