La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivré

toutes les belles pécheresses depuis cinq ans. Et quand résonna le

dernier soupir--de la valse--et de l'amour: «Oh! mon Dieu! dit tout à

coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout à coup

Octave. Et mon ambassade!»

XXVI

LA VALSE DES ROSES

Octave ne fut pas plus tôt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il

pensa à Mme de Révilly.

Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était

de ceux qui ne croient qu'à l'inspiration du moment en toutes choses,

comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent

leurs feux dans un siège, à l'heure même où un accident, une trahison,

une défaillance, un acte d'héroïsme donne la place à l'ennemi, il

résolut d'aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée.

Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa

voisine, mais elle venait de sortir encore.

Après tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq

minutes à perdre pour monter à cheval.

Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le

cheval qu'il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus

vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: «Il n'y a

vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les

femmes disaient: «Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau

cheval.»

Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à

coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l'ombrelle, comme

la princesse T---- joue de l'éventail. «Elle est décidément fort

jolie,» dit-il en s'inclinant avec un sourire.

Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours

quelqu'un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle.

«M. de Parisis!» dit-elle.

Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même

avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas

tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de

Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C'est bien, dit

Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c'est la seconde

présentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler

du passé.»

Il constata qu'elle était fort jolie.

En remontant l'avenue de l'impératrice, Parisis revit Mme de Révilly;

cette fois il put s'approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame,

si j'entre sans frapper trois coups.»

C'était une femme d'esprit, elle répondit tout de suite: «Il n'y a

personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de

cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que

j'accorde des grâces.--Quand ce ne serait que la grâce de vous

voir!--C'est une grâce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne

reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au

bal de la ville, voir les princes étrangers?--Oui, si vous voulez

m'accorder mes cinq minutes.»

A ce moment, le cocher, qui ne s'inquiétait pas de la conversation,

s'éloigna trop de l'allée des cavaliers pour qu'Octave pût entendre

la réponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu

qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait très accessible le soir

dans la solitude de la foule panachée de l'Hôtel-de-Ville, entre les

princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgré la diplomatie des

femmes,--les expropriés et ceux qui demandent à l'être.

On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne

fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait

l'escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un

taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de

l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait

jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied

sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C'est elle!»

dit Octave.

Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des

gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le

monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d'arriver, je n'aurai

plus du tout de robe.»

Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n'était pas précisément

une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'étoffe

sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches

colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait

irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce

que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un

jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a

peut-être dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage

comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien!

prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur

d'être expropriée?»

Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras

d'Octave.

Il passa tant de monde à la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait

pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la

mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes

de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle

fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m'avez horriblement

compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite

pour me remettre.»

Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de

Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée.

Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon

était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.

Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les

deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse

des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable

désinvolture.

Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain

s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses.

Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois

dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une

vraie joie.

Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir,

appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui

tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses

bras.

Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et

y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est

l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je

vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez

plutôt, voilà un danseur--une âme en peine--qui s'approche.--Madame,

je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.»

Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en

disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly,

je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que

mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je

vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une

belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.--Madame,

quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la

veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus

beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de

lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous,

l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que

Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans

le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement

amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite

sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur

inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient

toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité.

Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda,

toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte

d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas

de lendemain?--Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore,

mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans

l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous

aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent

jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui

contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première

goutte qui donne l'ivresse.»

Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas

qu'on dansait sans elle.

Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec

Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il

montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés,

de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant

elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on

joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva

que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne

répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des

commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman

ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu

que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis

était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait

tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout

en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que

l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer

sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes

les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et

une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps

meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas,

ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de

Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me

dire.»

Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment

qui domine tous les autres, c'est celui de la dignité de l'âme.--Ah!

monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un

sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre.

Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour

de passion; n'est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de

suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les

flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n'a eu ses

heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience

pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu

et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpétuer sa

folie quand la lumière s'est déjà faite dessus. J'estime bien plus

une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde

un amant par réflexion.--Je vous admire, voilà une nouvelle morale.

Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des

conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma

place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question!

parce que j'ai valsé avec vous et parce que je vous aime.»

Mme de Révilly parodia les deux vers:

_Vous m'aimez, j'en suis fort aise;

Eh bien! dansons maintenant._

Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait

peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre

quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de

Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours

sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout

à l'heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.--Est-il

impertinent! pensa Mme de Révilly.

Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction,

jusque dans son impertinence! L'intérimaire était d'ailleurs un

cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly

retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit

tout à coup la solitude autour d'elle. «Est-ce qu'il s'est envolé,

maintenant qu'il a éloigné tous mes amis?»

Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien!

madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas

eu la prétention de vous le donner pour qu'il vous enlève. A propos,

jusqu'à quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce

que vous avez la prétention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-être,

moi je dis: Oui.--Vous êtes impayable--Vous comprenez bien, madame,

tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez

vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez

plutôt au préfet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous

êtes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous

avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous

retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes

sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui

ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!»

Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit!

Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on

m'accusât d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous

n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.».

Parisis prit l'éventail de la jeune femme et lui donna quelques

bouffées d'air. «Voyons, on n'écoute pas aux portes, nous sommes entre

nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je

sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de

Montbrun a été votre amant.»

Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu'il n'y avait pas à

s'en dédire. «Pourquoi _a été_, monsieur, s'il vous plaît?--Parce que

j'ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. _A

été_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand,

monsieur?--Depuis qu'il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu'il achève

de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.»

La jeune femme, toute bouleversée qu'elle fût, se contint, et de l'air

du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre

une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Académie est ici, disons

comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.»

Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer

son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour.

Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela

que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de

contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser,

par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle.

M. de Parisis avait entendu. «Ne m'en parlez pas, madame, elles me

prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marché.--Oui, si les

femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de

votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle

heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les

miens.--Allons toujours au buffet.»

Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature

idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins,

quel que soit l'état de son âme. Le diable savait bien cela en lui

donnant une pomme à manger.

Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux

petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un

quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eût-elle pas dévoré,

sans cette fatale nouvelle?

Or, pendant qu'elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de

Montbrun la regardait, tout en s'effaçant dans un groupe; il était

venu à l'Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de

sa fiancée n'avait pu l'arracher tout à fait au souvenir de Mme de

Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son

esprit, si Octave était avec elle, c'était pour consoler un peu ce

pauvre coeur déchiré.

Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly

reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosité au lendemain.

La jeune femme n'avait pas pris tout à fait au sérieux les

plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait

peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu.

On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents

sous prétexte de manger des pommes d'api. «Vous me trahissez déjà, dit

tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos

armes!»

Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.

Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l'escalier:

«Les gens de Mme la comtesse de Révilly!--Les gens de M. le duc de

Parisis!» Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme

d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui

d'Octave sortait toujours à côté de celui d'une jolie femme. Simple

rapprochement--du hasard.

Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l'escalier,

Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de

retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous

verrez M. Guillaume de Montbrun.»

Octave avait bien jugé. La curiosité, l'amour et la jalousie avaient

entraîné son ami jusqu'à l'escalier. «C'est lui! dit Mme de Révilly

toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas

pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y

soit venu pour vous.»

Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l'avais aimé!» dit-elle.

Octave jeta ce mot profond: «On n'a jamais aimé les amants qu'on

n'aime plus.»

La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la

main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d'elle, après avoir

dit à son groom de faire suivre son coupé.

C'était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta

de voir Octave à côté d'elle; elle voulut qu'il descendît, elle alla

jusqu'à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement,

il magnétisa ses colères avec tant d'à-propos, il lui prit les mains

si amoureusement, qu'elle se laissa désarmer peu à peu.

C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens

abattoirs du Roule, traversés aujourd'hui par le boulevard Haussmann.

On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l'obélisque,

on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Élysée,

on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est

arrivé par le chemin des écoliers.

Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer

sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont

émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de

l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour?

Demandez à M. Octave de Parisis.

J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de

Mme de Révilly.

La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par

quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,»

répondit-il dans un baiser.

Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly,

c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit

cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses

épaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh!

mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve

dans vos cheveux?--Je ne sais pas.»

C'étaient les armes parlantes de Parisis.

XXVI I

LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE

Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami

Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui

demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pensé

à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d'audace: «Tout va

bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit

Guillaume avec inquiétude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly.

Mais je me suis trompé de porte.»

Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. «Voilà pourquoi

tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va

bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne

va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un

mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.»

Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en

soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a très bien pris

cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage à Mme de

Révilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je

connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout

aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'âme de ne

pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumée que tout cela.--Elle a

tout brûlé!»

Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la

douleur d'avoir brisé et le bonheur d'être libre, il prit la main de

son ami: «Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi.»

M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours,

toi.»

Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c'était une belle

maîtresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle

enfant que je vais épouser te devra son bonheur.--Qui sait?»

Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en

l'an de grâce 1867.

Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont

celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours

menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de

Parisis.

Mais tout n'était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son

dénoûment tragique.

Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme

elles feraient d'un bouquet ou d'un éventail. Les plus légères et

les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les

contre-coups de la passion. Mme de Révilly n'était pas consolée

parce qu'elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec

l'amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune

fille.

XXVIII

LE NAUFRAGE DU COEUR

Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du

Sénat.

Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n'était

plus une chapelle, c'était un salon. On croyait y continuer une

conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau

Paris.

Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais

inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix.

«Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu'après la lune

de miel; j'ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la

fête.»

Les deux amis s'étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la

messe.

La jeune mariée, toute radieuse qu'elle fût, semblait les interroger

du regard. Elle s'était bien aperçue de l'inquiétude de son mari; elle

devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.

Toute jeune mariée a un nuage à l'horizon.

Après la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann.

Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier

les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux

sentiments l'entraînaient à la fois; mais c'était surtout le premier,

parce qu'il se disait: «Si Mme de Révilly n'est pas chez elle, je

monterai chez la belle Dijonnaise.»

On verra tout à l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce

que Mme de Révilly--n'y était pas.--

En s'approchant de l'hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf

voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné,

armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une

couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que

ce serait son mari?»

Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire _Révilly_. Toutefois,

quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s'arrêta

devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d'entrer.

Il passa de l'autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme

s'il devait lire sur la façade de la maison.

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