Décidément, votre amour porte malheur. Vous avez presque tué

Violette et vous m'avez exilée.

Je ne vous dis pas où je vais, parce que vous n'y viendriez pas.

Alice.

XXV

UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS

Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu çà et là, comme Rodolphe

de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en

Allemagne, quoiqu'il n'aimât pas beaucoup la rive droite du Rhin.

En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompé. Un de ses

amis, Guillaume de Montbrun, devait épouser Mlle Lucile de Courthuys

à la chapelle du Sénat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le

lendemain, la nouvelle devait éclater par tous les mondes de Paris.

Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et

du plus mauvais. Il alla dès l'aurore réveiller le duc de Parisis:

«Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour à perdre.

Tu m'as promis d'être toujours là pour mes affaires d'honneur; voilà

pourquoi je te réveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel à mort: je me

marie.»

Octave se souleva sur l'oreiller. «Pourquoi cette mauvaise

plaisanterie?--Parce que j'ai trouvé une jeune fille adorable; je ne

te l'ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l'aurais

enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n'est pas une de celles qui

se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un

ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta

table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on

en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée

ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai

entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles?

Elle était bien voilée, mais je crois qu'elle était bien jolie. Elle

marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la

Vallière, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec

toi.--C'est précisément pour te parler d'elle que je suis venu

ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlève?--Je ne vais pas

jusqu'à te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent

montré mon ami....--Explique-toi, sphinx.»

Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis

adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien

que quand une autre femme est là, c'est de toute antiquité.--Ah! mon

ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!--Ne m'en parle pas, tu

sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en

disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en

question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple

comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n'aimez plus mon

ami Guillaume, parce qu'il a confié les destinées de son coeur à une

autre femme.» Et quand j'aurai parlé, la dame dira: «Je ne l'aime

plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle

poignarde la blanche épousée?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout

qu'elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la

bêtise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras

bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'à la lune de miel.--Ah!

s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la

nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de

tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour

qui finit....--Voilà pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est

sérieux.»

Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché,

une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de

lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau.

«Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures;

son mari ne rentre qu'après la Bourse....--Où, naturellement, il est

heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle

s'appelle Mme ... Mme de Révilly.--En vérité! Je ne l'ai jamais vue,

mais on m'a dit qu'elle était charmante.--Elle ne va jamais dans le

monde. Elle s'était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre

ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et

le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable.

Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement

tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des

noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me

pardonnerait pas d'avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence

de coeur.»

Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau,

en vérité, de t'inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te

pardonnera d'autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais

enfin, tu veux briser, brisons.»

Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n'aurai pas le temps de

m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire

qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que

je n'ai pas de rancune; ta chaîne à briser--ô esclave blanc qui en a

déjà une autre;--un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au

Bois; un dîner officiel et un bal à l'ambassade d'Autriche. Enfin, à

minuit je pourrai commencer ma journée.--Je sais bien que tu es comme

le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un

grain d'or.»

M. de Montbrun s'était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout

ce qu'il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes

dettes.--Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous

ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille,

je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu

pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une étude de

femme.--Et parce qu'on n'apprend à connaître la femme qu'après avoir

mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si médecin

que cela.--Je reviendrai chercher la réponse à six heures.--Oui, tu

me trouveras; c'est l'heure où je m'habillerai pour aller dîner.»

Les deux amis se serrèrent la main. «N'oublie pas qu'elle demeure

boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as

demandé du feu pour allumer ton cigare? c'était sous sa porte

cochère. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs

d'oranger.»

A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann,

tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause,

il cherchait de bons arguments. «C'est là que demeure la belle,

dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d'architecture trop

composite.--Mme de Révilly? demanda-t-il.»

Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait

deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait

qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de

l'escalier, qu'il était dans une bonne maison.

Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour

lui dire d'entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames

au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme

du monde qu'elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une

vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m'attendais pas

à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame,

j'étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous

dirai, pour m'autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir

eu l'honneur de vous êtes présenté.»

La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Après

de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et

sortit sans qu'on fît de bien grands efforts pour la retenir.

M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort

jolie, dans tout l'épanouissement de la seconde jeunesse, qui est

peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous

m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthèse de

cinq minutes dans vos trois heures de réception?--Je ne réponds de

rien, dit la dame, plus surprise encore qu'à l'arrivée d'Octave,

seulement vous avez toutes chances de n'être pas troublé, car les

vraies visites ne commencent qu'à quatre heures, mais surtout au

retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit

au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui,

n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman

ou un personnage de comédie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la

vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai

vue à cette première représentation d'une comédie où il y a une jeune

fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimée. Le comédien est

très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille;

c'est la loi du monde.»

La dame avait pâli. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle

dirait, mais elle garda le silence. «Vous vous rappelez, reprit

Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur

pour le suprême adieu à sa maîtresse.»

A ces derniers mots, la dame se leva et s'écria: «Il se marie! Je

l'avais deviné. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur.»

Et la dame retomba atterrée sur son fauteuil.

M. de Parisis se leva à son tour pour lui prendre la main. «Il se

marie, madame, mais il vous aime. Il vivra à côté d'une autre, mais il

vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est

ainsi fait! Voilà pourquoi l'âme aspire toujours à une autre patrie,

ce qui prouve que le divorce doit être décrété.»

La dame semblait ne pas entendre. «Mais, monsieur, c'est impossible;

a-t-il donc oublié que je lui ai tout sacrifié, mon honneur et

l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout

et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas éclaté,

parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilée de ma

famille. Me voilà seule! seule! seule!»

La dame se leva. Elle était effrayante de pâleur et de désolation.

--«Il ne me reste que le désespoir, il ne me reste que la mort.--Tout

s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le

bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit:

«A la vie, à la mort,» j'ai subi fatalement cette passion, parce

que votre ami mourait de n'être pas aimé. Si vous saviez comme j'ai

résisté, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais à mon

devoir? Et maintenant que je suis tombée comme toutes les femmes qui

tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes

larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le

scandale éclatera plutôt, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me

traite pas comme une poupée. Quand il entendra mes sanglots, il ne

voudra pas me condamner à mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre

ami? Et moi qui ne croyais qu'à son coeur!»

La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui émut

beaucoup M. de Parisis. «Voilà une vraie femme,» se dit-il. Ce qui

ne l'empêcha de prendre les lettres et de les présenter à l'Hermione

farouche. «Ce sont vos lettres, madame.» La jeune femme bondit. «Mes

lettres!» Elle les prit et les jeta au feu. «Oh! non, dit Octave, cela

brûlerait trop vite.»

L'enveloppe brûlait déjà. Il reprit les lettres dans l'âtre. «Et il

s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il

vienne plutôt m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez....»

La jeune femme retomba pour la troisième fois sur son fauteuil. Cette

fois, elle était à demi morte, son coeur battait à tout rompre, elle

chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminée et le lui

fit respirer. «Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien

ridicule. Je sais qu'on ne permet pas à une femme d'avoir du coeur,

mais enfin, puisque vous êtes son confesseur,--(une indiscrétion

que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse),

--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles

qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute

profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans

l'abîme. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien.

--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'idéal sans mettre les

pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il

n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai

mangé son argent? Il ne s'est pas ruiné avec moi, Dieu merci! Je ne

lui ai jamais coûté que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute

pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal était fait depuis

longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se réveille

ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse

oblige à être un honnête homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent,

puisque j'en ai, moi!»

Octave sourit. «Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le

soumettre à ce régime-là, et moi je vous estime trop pour ne pas

attribuer cette parole à la colère.--Mais, monsieur, ma fortune est à

moi. Si bien à moi que mon mari, brouillé à mort avec moi, vient de

partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis

folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lâche, car,

s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que

voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-là vous a adorée, il

vous aime encore; sa mauvaise destinée l'arrache à son bonheur. Il

faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je

veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop

que vous parlerez bien et que vous aurez raison.»

Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j'ai été bien mauvais avocat, ou

la cause était désespérée. Je n'ai plus qu'à battre en retraite.»

Et s'inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres;

voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de

mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont

à moi comme les miennes sont à lui.--C'est irrévocable?--J'ai dit.

Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais

bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.»

Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n'est-ce

pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»--Elle reprit sa

dignité: «J'en mourrai. Dites à Horace....--Horace! s'écria M. de

Parisis.»

Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout

émerveillé. «Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est

Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?»

Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le

connaissez bien! Guillaume de Montbrun.»

La jeune femme partit d'un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous

vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.--Vous n'êtes donc pas

Mme de Révilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt.» Ils riaient tous

les deux de cette méprise de comédie--de comédie à faire.--«Tout

justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous

êtes arrivé.--C'était elle; voilà donc pourquoi, quand j'ai demandé

au concierge Mme de Révilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de

Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.--L'amour

console de l'amour.--Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de lui

dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime

plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais

diplomate. Désormais, je serai plus féminin.»

Octave et Mme d'Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle

se jetait dans les bras de M. de Parisis.

Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion

subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-même!»

Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme

d'Argicourt; elle pencha la tête et prit l'attitude d'une de ces

belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la

Vallière dans sa lettre à Mabillon.

Une profonde expression de tristesse s'était répandue sur sa figure.

M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle

et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse!

dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête

avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c'était un

secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je

n'oserai plus être heureuse!»

Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la

colère. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave

venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux--car

l'amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux--était pour

jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là

avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes.

C'était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur

le secret de sa vie.

Et, comme Mme d'Argicourt était toute à l'émotion du moment, elle

s'abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur.

Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive

curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce

qu'elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne

va pas chercher midi à quatorze heures.»

Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idées. Elle

paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé

indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si

belle créature.

Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne

l'aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu'un galant homme a

surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du

mariage par l'amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé,

le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour

pleurer.--Vous avez peut-être raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant

son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais à force d'amour je veux

élever ma passion jusqu'à l'héroïsme. On ne condamne pas tout à fait

une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais

une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle

âme,» dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce

qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-être. C'est un esprit

taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet

Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle....» Mme

d'Argicourt s'interrompit. «Il s'appelle l'Amour.--Et vous êtes bien

heureuse?--Oh! bien heureuse!»

C'était l'expansion de la joie après les mouvements de la colère et de

la jalousie. Les lèvres s'agitaient comme des roses après l'orage.

«Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous

embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d'Argicourt ne voulait pas,

mais Octave l'appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n'est-ce

pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.--Oui, le baiser de René

à sa soeur.» Mme d'Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis

descendit jusqu'aux lèvres. «Ce n'est pas de jeu,» dit-elle gaiement.

La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fût, était une des plus

luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que

la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif.

C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent

les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme

d'Argicourt.

C'était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme

campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes

comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce

que la fée Passion n'est pas venue à leur berceau.

Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune,

n'avait épousé M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la

ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le

monde par l'éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari

dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer

personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise

ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier.

Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maçonnais; avec

son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre.

Mais elle n'en était pas encore aux grands crûs.

M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je

ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l'enivra

subitement.

L'amant qu'elle adorait n'était un dieu que dans son imagination. M.

de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté,

par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie

donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son

prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme

et bouleversent son âme. On avait dit d'Octave: «Tout ce qu'il touche

devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu'il touche devient

or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s'envoler

impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir.

C'est que nul n'avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la

passion.

Mme d'Argicourt était enivrée.

Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait

pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte,

comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché

au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le

sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.

«Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle.

Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna

sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute

décoiffée.» Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'était

pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse

quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit

Mme d'Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous

la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entré.--Et pourquoi

êtes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les

cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je

suis fou, madame, parce que je vous ai vue.»

Mme d'Argicourt, qui s'était assise devant sa toilette, venait de se

relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrêta au passage.

«Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que

tout à l'heure et vous font mille fois plus belle encore.»

Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses

bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous

attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aimé que vous.» Et,

sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme.

«Mais c'est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais

crier.--Je vous ferme la bouche.»

Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tête

perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant

Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur.

«Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce

sera un scandale.--Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.»

Mme d'Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez

vous!--L'amour est toujours chez lui, madame.»

On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de

sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais

démonétiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'était jetée tout éperdue

dans les bras du sien, parce qu'il était un autre homme que son mari.

Maintenant qu'elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont

les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empêcher de mesurer les

tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son

titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur.

Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,--style

dijonnais,--mais Parisis avait du démon, il sentait l'enfer. Elle

risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent

trop le paradis.

Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se

mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit

Octave en prenant Mme d'Argicourt à la ceinture. C'était la ceinture

de Vénus: on la dénoue en y touchant.

Les grandes dames · 第 9 / 41 段