Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire, ma petite
Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle.
Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepté des
violettes!
Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient.
Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la
page--comme celle du livre de la vie.
Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna
la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix
mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant
flamber, elle s'imagina qu'elle avait brûlé dix mille francs. Elle se
dit: «Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes.»
Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. «C'est beau, cela! dit
Mme d'Antraygues. Je vais écrire à Octave, il vous enverra vingt mille
francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir.»
Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait été. Elle se fût
laissée mourir de chagrin si la comtesse n'était venue la consoler.
Mme d'Antraygues se consolait elle-même en la consolant; elle n'avait
pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fût de jour en jour
plus indigne, elle reconnaissait qu'elle était plus indigne que lui.
C'est à la femme bien plus qu'à l'homme que Dieu a confié l'honneur de
la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il
avait repassé la porte, il était son amant. Elle ne comprenait pas
cet éblouissement, ce vertige, cet abîme. Elle s'armait de toutes ses
vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet où l'on n'a
pas les curiosités de l'orage, mais où l'on respire l'air vif.
C'en était fait! Elle devait bientôt s'avouer qu'une femme ne se
repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la
vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile à franchir, mais si
on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable.
Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son
premier amour dans les bras d'un second amoureux?
XXII
LE DUC DE PAS LE SOU
Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Geneviève de la
Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqué. Nul ne savait ce
secret, pas même Geneviève.
M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on
parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fécondes
de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les
Cordillères. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une
poignée de pépites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois.
«Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens
dans les Cordillères où on ne trouve que de l'argent, quand je
pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!»
Pareillement, çà et là, il lisait tout haut quelques lignes d'un
journal de province, où on vantait les troupeaux de Parisis, ses
vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'était une terre
modèle.
La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux
courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme à Bade, à la Bourse
comme chez les dames qui jouent.
On le disait généreux, on le disait même prodigue; il pensionnait plus
d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.
Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils
s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coûtait pas bien
cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte
de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres à deux voleurs qui
se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent
volé que cinq.
Tout cela était un jeu bien joué, car le duc de Parisis n'avait pas
le sou. Mais il cachait sa pauvreté à quatre chevaux comme les vrais
riches cachent leurs millions à deux rosses. A première vue, cela doit
paraître étrange: rien n'était plus simple.
Quand il était entré dans la diplomatie, il avait recueilli un million
en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations
de chemins de fer. Le château de Parisis était estimé deux millions,
total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier
million dura bien deux années. Octave avait toujours les mains pleines
et les mains ouvertes; il était la providence des comédiennes, des
dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour
pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son
titre de duc, sa soif de plaisir, ses manières d'enfant prodigue. Ce
n'était pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux
millions sont une mine inépuisable: mais toutes les mines s'épuisent,
même celles des Cordillères, où les cent Indiens qui travaillaient
toujours pour lui trouvaient à peine de quoi vivre eux-mêmes depuis
quelques années.
Quand Octave était revenu d'Amérique, il lui avait fallu emprunter par
hypothèque sur son château. Il prit d'abord un million. A son retour
de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes
hypothèques; on lui prêta encore cinq cent mille francs, parce
qu'on savait que, le cas échéant, la terre de Parisis vendue par
expropriation dépasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille
francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et
sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, décidé à vivre
plus tard comme il plairait à Dieu,--ministre à Carlsruhe ou à
Dresde,--ou recueillant des débris de son patrimoine pour planter ses
choux au château natal.
Il appartenait d'ailleurs à cette nouvelle génération qui vit au jour
le jour et qui brave le lendemain. Cette génération n'est pas plus
sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie
n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant
homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir
pauvres, sont des esprits supérieurs à ceux qui vivent pauvres pour
mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dépenser gaiement un
louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.
Tant et si bien qu'à vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus
rien, mais il n'était pas ruiné pour cela: je m'explique.
Je ne parle pas de quelques poignées d'or qui pouvaient lui venir tous
les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, après un silence de
dix-huit mois, n'avait été que de quelques milliers de dollars; je ne
parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du château de
Parisis, puisqu'il le voulait garder coûte que coûte; je parle de son
crédit qui était encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre
de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches
quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils
pas ainsi? C'est qu'il faut avoir été riche, c'est qu'il faut avoir le
prestige du nom et de la mode.
Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont
toujours vécu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un
homme d'esprit disait sans vergogne: «Il faut laisser aux imbéciles le
privilège d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval
et le reste.» Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le
trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Molière, disait que
les hommes à la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas
les braconniers de la vie? Octave de Parisis était plutôt un comte
d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passée et sur sa
fortune future Il menait toujours grand train, mais çà et là dans le
train des autres. Comment avait-il encore une écurie de course et des
équipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui
avait dit un matin, au retour de Chine: «Veux-tu que nous fassions
courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent
comptant.--Qu'à cela ne tienne, nous compterons plus tard.» En
attendant le compte, Octave partageait la moitié des prix gagnés.
C'était de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde,
c'était Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de
chasse.
Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas
qu'un nouveau voyage à Lima ne le sauvât de toutes ces belles misères.
Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouvé chez un duc de
ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes dépareillés, un
_La Rochefoucault_, le _Dictionnaire des Actrices de Paris_, le
_Parfait-Écuyer_ et la _Clef des Songes_. Dans la cave d'Octave, on
eût à peine trouvé quatre cents bouteilles dépareillées. Il n'avait
pas à s'inquiéter de sa cuisine, il était de tous les dîners
officiels: à peine avait-il un jour par semaine à donner aux femmes.
Mais comment s'était-il bâti un hôtel avec le luxe des sculptures, des
fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le
bon esprit--car il n'était pas si désordonné qu'on pourrait le
croire--d'acheter un terrain avenue de l'Impératrice, vendu par
expropriation, à peu près la moitié de sa valeur. Cela se voit tous
les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la
Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hôtel
commencé, à lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la
moitié de l'hôtel. L'hôtel terminé, comme il avait grande mine, un
second emprunt était venu à point. Paris est le pays de la confiance.
Le crédit crée des prodiges; si on ne travaillait à Paris qu'avec de
l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des
mondes.
Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets
de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-thé.
Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient
bien payées par sa carte de visite quasi royale: n'était-il pas le
prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il
avait débuté dans la vie par brûler plus d'un million sur l'autel de
madame Vénus.
Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vécu sans un sou vaillant,
mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris.
Seulement il ne jouait plus guère, parce qu'il ne voulait pas être
frappé de déchéance en dette d'honneur.
On commençait par dire qu'il devait à Dieu et à diable, mais ses amis
attribuaient ses dettes à son insouciance de toutes choses; selon eux,
s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer.
Toutefois, il commençait à s'inquiéter de cet abîme qui s'appelle
la dette privée et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y
tomber. C'était danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre
chose au dix-neuvième-siècle.
Le duc de Parisis avait bien pensé ça et là à quelque beau mariage;
mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il
aimait peut-être trop les femmes pour aimer une seule femme.
XXIII
UNE RÉAPPARITION A L'OPÉRA
Parisis était à l'Opéra avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On
jouait _le Prophète_. On écoutait religieusement le ballet des
Patineurs.
Miravault, qui vivait à la minute, regardait sans cesse à sa montre;
Monjoyeux jetait çà et là une saillie; Parisis ne regardait pas
l'heure et n'écoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaître, dans
une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontrée au bois de
Boulogne.
C'était bien elle, c'était la même beauté, hautaine et décidée, que
tempéraient la grâce innée et la douceur du sourire. C'était bien ce
même profil idéalement sculpté, c'était la même chevelure abondante,
retenue dans sa révolte, blonde comme les gerbes mûres. Elle était ce
soir-là plus belle encore: ses bras admirablement modelés, ses épaules
de marbre, son cou ferme et ondoyant à la fois, sa main qui agitait
l'éventail avec la simplicité du haut style, achevaient de séduire
Octave. «Voyez donc là-bas, dit-il à ses amis.--Eh bien! dit
Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche
et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de
t'attarder à ces curiosités-là: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais
bien qu'on nous attend chez M. Million.»
Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses.
Il se tourna vers Monjoyeux: «Puisque vous restez dans ma loge, il
faut que vous me sachiez le nom de cette belle créature. J'espère
revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit
Miravault, te voilà encore avec ta soif de conquêtes. Il n'y a rien à
faire par là, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute à Dieu,
que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un écu d'or de
plus sur son blason. Quant à ce qui est de la jeune fille, qui me
semble ce soir faire son entrée à l'Opéra, tu dois bien juger au
premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatère
rhénan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer à côté. Viens
vite, M. Million n'attend pas.»
Octave serra la main de Monjoyeux. «Vous me direz le nom de cette
jeune fille.»
Il était bien loin de penser que dans la même loge il voyait du même
coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de
Trèfle et la Dame de Coeur.
Si l'homme était toujours dans la coulisse, prendrait-il grand intérêt
au spectacle?
Octave donc avait prié Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille
qui était avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme
d'Hauteroche. Mais elles étaient parties à la fin du quatrième acte.
«Ça n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux à Parisis, quand il reparut
vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir;
j'ai dit à l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades,
demandait à être présenté à la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que
vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la
jeune fille.
--Elle s'appelle Geneviève.--Geneviève de quoi!--Ah! je me suis arrêté
au baptême.»
Octave était furieux. «Geneviève! reprit-il, je connais ce nom-là.
Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-là est une vraie
Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra
pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye.»
Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se présenta au petit
hôtel de sa tante, elle était partie.
En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet
qu'il n'avait pas lu:
Je pars très mécontente, monsieur mon neveu. J'ai tenté deux fois
de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne
recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la
grâce de venir à Champauvert. Puisque vous avez peur de votre
cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a,
d'ailleurs, le plus grand désir de ne jamais vous voir.
Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
et digne garde.
RÉGINE DE PARISIS.
«Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette année à Parisis.»
XXIV
POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE
Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues.
On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passé. Il aimait plus
les aventures que l'amour, ou plutôt il aimait l'amour des aventures
plus encore que les aventures de l'amour.
Mais, trois jours après, à un bal de la princesse ----, il vit entrer
la comtesse dans toute la souveraineté de la jeunesse, de la beauté et
des diamants. Tout le monde s'écria: «Comme elle est belle!» Faut-il
le dire, la comtesse était plus belle après sa chute que dans la
souveraineté de sa vertu. L'orage fait éclore le lendemain mille
fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses
chaînes inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand
elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle
désinvolture irrésistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite
encore sous des airs de vertu qui la font plus pénétrante, comme
ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont à la fois
baignés d'innocence et d'amour. La fable a fait Vénus plus belle que
Junon.
M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif _revenez-y_, comme disait
Mme de Sévigné. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour.
«Je vous connais, répondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce
que vous dites.»
Tout autre qu'Octave eût été rejeté bien loin, mais il eût bientôt
prouvé à Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il
n'avait voulu revoir Violette. «Vous savez qu'elle vous attend
toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tué mon
caprice. Je n'aime pas ces bêtises-là. Comment voulez-vous revoir un
sein de femme qui a été ensanglanté?--Mais ce sang coulait pour vous,
monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de
votre belle jeunesse depuis notre dernière rencontre?--Je vous ai
haï.--C'est toujours par là que l'amour commence.--Que l'amour finit.»
On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mît pas beaucoup
d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque
plaisir à être accusé de cette conquête.
Comme Mme d'Antraygues semblait décidée à ne plus le recevoir ni à ne
plus revenir chez lui, il la menaça d'un air dégagé de se consoler
avec une de ses amies qui était surnommée la consolatrice des affligés.
Elle aima mieux, tout bien considéré, qu'il vînt se consoler chez elle,
où il restait encore un tête-à-tête en porcelaine de Sèvres--pâte
tendre.
Le lendemain, à minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la
comtesse, il lui fallut vaincre sa rébellion par toute la comédie du
sentiment. «Ah! vous voilà à mes pieds. Je vous attendais là. Eh bien,
restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains
sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empêcher de penser, en
vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les
pièces de théâtre, c'est toujours à ce moment critique que le mari
frappe à la porte. Prenez garde à vous!»
La comtesse avait à peine achevé ces mots, qu'on frappa trois coups à
la porte. Les amoureux ne raillèrent plus. Octave fut moins de temps
à se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il
interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute réponse, elle
appuya le doigt sur ses lèvres agitées.
On frappa encore trois fois. «Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse,
car Gladiateur n'a pas aboyé.» Modèle des petits chiens de garde: elle
ne l'avait appris à aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le
chien était l'ami de l'homme?
«C'est égal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!» M. de Parisis
obéit. Il ouvrit la fenêtre en homme expérimenté. Jamais un voleur
ou un amant n'avait fait moins de bruit. «N'a-t-on pas frappé?
demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que
cela! cria d'Antraygues.»
Mme d'Antraygues ferma la fenêtre, déploya les rideaux et poussa un
fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: «Ah! c'est vous, mon ami!
Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez
bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que
vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la
serrure.--Puisque vous avez la clé?»
Mme d'Antraygues était bien sûre de la lui avoir prise.
Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied,
comme signe de haute impatience. «En vérité, mon cher, vous n'aimez
pas à parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire
la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que
Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est
un malade qui n'est jamais tourné du bon côté.»
La comtesse ouvrit. «Vous faites des maximes comme votre cousin La
Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chère; tous
les La Rochefoucauld sont bons, même les mauvais. Vous ne savez pas
pourquoi je viens vers vous à une pareille heure?--C'est vrai, vous ne
rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est à
peine minuit.--J'ai juré de ne plus jouer et je vous supplie de me
lier les mains. J'ai joué ce soir pour la dernière fois. J'ai perdu
près de sept cents louis; mais, en vérité, c'est une bonne fortune,
puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chère, je vais redevenir un homme
de l'âge d'or.»
Et le comte ajouta, comme se parlant à lui-même: «Quand j'aurai payé.»
Mme d'Antraygues avait entendu. «Quoi! vous n'avez pas payé?--Oh! cela
se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la dernière parole
d'honneur.--Si vous n'avez pas payé, je suppose que ce n'est pas faute
d'argent.» Le comte prit dans la poche de son gilet une pièce de cent
sous à l'effigie de Louis XVIII, trouée en trois endroits, un vrai
fétiche qui naturellement lui avait toujours porté malheur, «Faute.
d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce
qu'il vous reste?--Oui, ma chère, avec notre pièce de mariage.--Nous
parlerons de notre pièce de mariage demain, monsieur. En attendant il
faut payer.»
Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son
chiffonnier. «Vous êtes aimable, lui dit son mari, de considérer les
billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour
en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous
faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille
francs, dit-elle, les voilà. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous
êtes un ange, Alice.»
M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna
pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas
un gant de femme.
Il le ramassa. «Madame, voulez-vous essayer ce gant-là?» Il tenta
violemment de ganter sa femme. «Je m'en doutais, lui dit-il, vous
gantez maintenant l'Octave.» Et il rit de son mot pour dissimuler sa
colère.
Il se demanda sérieusement s'il allait tuer Alice. «Adieu, madame,
je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protégez si bien.
Demain, je vous rendrai cet argent avec les intérêts!» Il partit.
Toute cette scène n'avait pas duré une demi-minute. Alice courut à l'a
fenêtre. «Nous sommes perdus! Il a ramassé un de vos gants, il a
joué sur le mot, il m'a demandé si je gantais l'Octave.--Soyez sans
inquiétude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je
serai au cercle avant lui.» Et il baisa la main que M. d'Antraygues
n'avait pas voulu baiser. «Octave! Octave!--Adieu! adieu!»
Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis à une
table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. «C'est
votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'êtes pas
content, gardez-le.»
Et s'adressant à tous les spectateurs. «Messieurs, nous nous battrons
demain, M. d'Antraygues m'a trouvé chez sa maîtresse. Pas un mot, car
si Mme d'Antraygues le savait!»
Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une épée s'en souviennent
encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M.
d'Antraygues, blessé à la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit
que c'était un duel à mort. Il atteignit Octave à l'épaule, il vit
jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave
se contenta de se défendre par de simples oppositions de quarte et de
six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait à la même parade.
Mais M. d'Antraygues lui perça la main. Octave, toujours souriant,
Octave reprit son épée de la main gauche et désarma deux fois son
adversaire.
Les témoins se jetèrent entre eux et déclarèrent que l'honneur était
satisfait. Mais on recommença. D'Antraygues se battit en furieux. Il
finit par se jeter sur l'épée savante de Parisis. Le sang jaillit de
la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son épée. «Eh bien!
dit-il aux témoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?»
L'honneur n'eût été satisfait que si M. d'Antraygues avait forcé
l'amant de devenir le mari. Le duel n'était pas fini: Il recommença
entre M. d'Antraygues et sa femme.
Quand le comte fut porté chez lui, il demanda la comtesse. On lui
apprit qu'elle était partie à l'heure même du duel et on lui remit
cette lettre:
_Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mère. Nous n'avons
plus besoin de séparation de corps, puisqu'elle est faite depuis
longtemps, ni de séparation de biens, puisque vous les avec mangés.
Adieu._
Alice.
Avec la même encre elle avait écrit à Octave: