comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière
villégiature. Quoiqu'elle fût une femme du Nord, elle avait la
nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour
son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une
rude pénitence quand le dimanche, à la messe d'une heure, elle
s'agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La
mère de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: «Prends garde à
ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait
à sa mère: «Il n'y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour
cela.»
Un fin physionomiste n'eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux
d'Alice,--ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne
disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les
rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y
a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On
les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la
montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle lèvre
humaine n'a touchées encore.--Mais il y a des femmes profondes comme
la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaître et plus on est
dans l'abîme: «Bien fol est qui s'y fie,» disait François Ier devant
celles-là. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que
François Ier, il n'avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du
mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable.
Il est des femmes à l'abri des tentations par leur figure; les passions
ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la
vie les âmes qui n'ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté
qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La
laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l'Eglise. Toute-
fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute
femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.
Mme d'Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion;
yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux,
dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des
sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils
étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés
et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystérieuse de ses
yeux. L'ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était
embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait
mollement sous le premier. L'oreille était un bijou ciselé sur la
chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d'anémie,
qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-là, la
comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les
femmes excentriques.
M. de Parisis n'arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un
voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là
de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la
robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'épaule, les grâces
abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous
avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu'elle y prit garde
ou qu'elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa
pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.
Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M.
de Parisis allait à minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'était
ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de
la comtesse était fort bon.
XIX
OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER
Madame d'Antraygues avait mis deux pincées de thé dans la théière,
Octave voulut prendre la bouilloire. «Non, lui dit-elle, il y a un
art de verser de l'eau que vous ne savez pas.» Et avec une grâce
charmante, elle précipita dans la théière une petite cascade d'eau
bouillante. Une douce fumée parfuma la chambre.
Alice présenta le sucrier à Octave. «Permettez-moi, madame, de prendre
une pince à sucre.» Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les
mit dans le sucrier avec une douceur idéale. En vérité, dit-elle, en
retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un
trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pût entrer
là-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du thé à pleins
bords, car il sera exquis.»
Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. «Quelle belle
couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un
magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore
la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez
déjà, vous allez vous brûler les lèvres.--Non, il est à point, voyez
plutôt.»
Et Octave présenta sa tasse à Alice. Elle venait de se rasseoir près
de lui sur le canapé, leurs bouches n'étaient pas loin l'une de
l'autre.
Quand la comtesse porta les lèvres à la tasse, le duc y porta aussi
les siennes: deux bouches à la surface du thé. » N'est-ce pas que
c'est bon?»
On s'était embrassé,--j'imagine. «Eh bien! Madame, dit Octave en
relevant la tête, c'est la première fois que je comprends le thé: je
jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lèvres.» Et il but
jusqu'à la dernière goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.
Le petit chef-d'oeuvre fut brisé en mille éclats. «Que faites-vous là?
demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous
ne le devinez pas? répondit M. de Parisis qui avait repris sa
railleuse expression adoucie par un sourire de pénétrante volupté.
Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lèvres eussent
profané cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thulé, j'ai jeté ma
coupe à la mer.»
XX
UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS
Cependant il était une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris
une seconde tasse de thé avec la comtesse? La comtesse à son tour
avait-elle jeté sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un
souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?
On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans
le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en
rentrant, l'avait retrouvée dans l'escalier: ce qui prouverait assez
qu'elle avait reconduit Octave sans lumière.
Si Mme d'Antraygues eût reconduit Octave un peu plus loin, elle eût
assisté à une autre scène amoureuse.
Dès que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchée par terre.
Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de
sang qui avait jailli sur sa robe. «Violette!» s'écria-t-il. Violette
ne répondit pas.
Les platanes agités par un vent d'orage promenaient alternativement
l'ombre et la lumière; mais tout d'un coup un nuage ayant passé, la
lune répandit sur Violette sa blancheur d'argent.
Octave s'était précipité et avait soulevé la jeune fille dans ses
bras. «Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi
que tu m'entends!»
Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait
toujours: elle avait les lèvres tièdes et le front glacé. «Ma petite
Violette, tu sais que je t'aime!»
Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours
d'esthétique sur les passions de l'âme pour démontrer que depuis les
siècles de décadence, c'est-à-dire depuis le commencement du monde,
l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de
conquérir, si ce n'est d'être vaincu.
Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette.
Il s'en revenait de conquérir la comtesse avec un vague sentiment
d'orgueil, mais la volupté seule avait été de la fête. Ce n'est pas
toujours le coeur qui remue les lèvres, l'amour le plus éloquent
jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: «La femme est amère,»
c'était le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il
eût trouvé dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave
fille, un coeur d'or comme Violette, il eût peut-être poussé à travers
les siècles un autre cri sur la femme.
Mais la femme de la Bible n'était pas la femme de l'Évangile; l'âme
n'avait pas encore dompté le corps, le sentiment n'avait pas dévoré
le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent
héroïquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les
philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus
justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le
désespoir a jetées dans l'abîme.
Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva
son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au sérieux. «Tu es
donc devenue folle,» lui dit-il en l'embrassant.
M. de Parisis, tout en parlant à Violette, avait à deux reprises
appelé son cocher. Au moment où les chevaux arrivaient devant l'hôtel
d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus
rapproché. Elle était souple, de son adorable souplesse de roseau,
comme une femme endormie, les bras pendants, la tête renversée.
Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. «Dieu soit loué!»
s'écria Octave. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir vivre
Violette pendant dix minutes; sa blessure même eût été mortelle qu'il
eût été presque consolé de lui entendre dire qu'elle l'aimait. «Je
meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupée, il ne faut pas le
dire à maman.»
La pauvre Violette ne savait plus que sa mère fût morte. «Violette! tu
ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me
suis frappée au coeur.»
A cet instant, un coupé arrivait devant l'hôtel par la rue de
Courcelles. C'était le coupé de M. d'Antraygues, qui, par hasard,
rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mérite bien une explication.
Ce jour-là, M. d'Antraygues, appelé du Club à la Maison d'Or, y avait
rencontré quelques demoiselles de l'Opéra. Il avait bu avec elles--non
pas précisément dans du vieux Sèvres--et, ne pouvant se griser
d'amour, il s'était grisé de vin de Champagne. Le comte, tout bête
qu'il fût, avait compris dans les fumées champenoises qu'il ferait
cette nuit-là un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce
qu'il avait déjà gagné. Voilà pourquoi il revenait chez lui.
En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il
s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette.
«Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, répondit M. de Parisis, sans
paraître s'inquiéter de la présence du comte, c'est une femme qui se
trouve mal.»
M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traversé par un soupçon de
jalousie, mais voyant bien que ce n'était pas sa femme, il se contenta
de dire à Octave: «Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres
au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de
chasser sur les vôtres. Vos petites amies de l'Opéra m'ont fait boire
outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave,
allez vous coucher.»
Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tête: «J'irai si
je veux! Il paraît que monsieur ne veut pas être troublé dans ses
rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui êtes nocturne. Votre
femme vous attend.»
Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. «Ma femme
m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hâtez-vous, car elle va
vous faire une scène.» Le comte, jaloux cette fois comme un tigre,
saisit le bras d'Octave qui montait à côté de Violette. «Vous savez,
mon cher, que je ne ris pas après minuit.--Vous savez, répliqua
Octave furieux, que je vous défends de dire un mot de plus--à moins
que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis
pas si bête que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous
n'avez amené cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez
ma femme.--La vérité dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il
tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je
me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la
fenêtre.»
Cette fois, en voyant la colère subite du comte, Octave aurait voulu
reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de
toutes les folies et de toutes les sottises. «Voyons, lui dit-il,
revenez à vous et ne vous donnez pas en spectacle à la lune; rentrez
chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas à votre femme ce
qui s'est passé à votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette
pauvre fille que vous voyez là, baignée dans son sang, vous ne la
reconnaissez pas?»
Le comte se rapprocha. «Comment la reconnaîtrais-je? vous la
masquez.--C'est votre maîtresse.--Laquelle?» Ce cri partait du coeur.
«Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvée ici
comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant à ses
pieds. Tenez, le voilà!» Et Octave donna le bijou au comte sans trop
bien savoir pourquoi. «Adieu, mon cher, pas un mot de ceci à
Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre
vous-même.--Pauvre fille,» dit le comte, avec des larmes de vin dans
les yeux.
Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'émotion, il se souleva
pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux étaient
partis au galop.» Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez
de malheureuses comme cela?» Il regarda le revolver sous le réverbère,
«C'est vrai qu'il est taché de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela
demain à mes amis.»
A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assisté toute haletante
du haut de son balcon à cette scène tragi-comique, hasarda ce nom de
baptême: «Fernand!» Le comte oublia qu'il était ivre et marcha d'un
pied plus assuré jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il répondit
par le nom d'Alice. «Que faites-vous là, mon ami?» Et comme un écho,
Fernand dit aussi: «Que faites-vous là, mon amie?» Naturellement, Mme
d'Antraygues répondit: «Je vous attendais.»
Cela était jeté du haut du balcon comme une aumône sur un pauvre.
Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: «Décidément, je ne mérite
pas tout mon bonheur.»
Il craignit que sa femme n'eût tout entendu. «Alice, est-ce que
vous êtes là depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenêtre,
répondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis
qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne
venez pas frapper à ma porte!»
Cette scène d'intimité se passait en pleine avenue, mais les étoiles
seules écoutaient. Pas âme qui vive au voisinage. Il faut se loger
avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.
Alice avait fermé sa fenêtre. Toutes les femmes ont compris ce mot:
«Ne venez pas frapper à ma porte.» Quand M. de Parisis dit au mari:
«Allez voir chez votre femme si j'y suis,» il savait bien qu'il y
était. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet à
l'amoureux ou à l'amoureuse de garder l'image aimée. Quand la femme
aime, elle n'est jamais seule.
XXI
LES DEUX RIVALES
C'était au temps des thés diurnes. Vers quatre heures de l'après-midi,
Parisis et Mme d'Antraygues prirent le thé ensemble, par rencontre,
chez une Havanaise des Champs-Élysées. Il y avait beaucoup de monde.
Quelques figures sévères obligeaient au cérémonial; on parlait tout
haut. «Est-ce que vous aimez le thé? dit Octave à la comtesse en lui
passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle.»
Et elle refusa, tout en jetant un regard dédaigneux sur la tasse de
porcelaine anglaise que Parisis avait passée sous ses yeux.
On parlait déjà dans tout Paris d'une jeune fille qui s'était brûlé la
cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. «Vous ne savez
pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention
de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais
pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvée «baignée dans son sang,»
comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il paraît que c'était avenue
de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave;
c'était peut-être avenue d'Iéna.--On dit que c'est un désespoir de
jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'était pas là, dit audacieusement
Octave, je dirais que la demoiselle a prononcé le nom de baptême de
son mari. Après cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la
maîtresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de
pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame,
reprit Octave; l'histoire n'a été inventée que pour cacher la vérité.»
Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez
toutes ces belles dames qui s'écrièrent en choeur: «Il est inouï! il
voit tout, il est partout, il sait tout!»
Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans
l'escalier. «Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir,
à onze heures, en revenant de chez ma grand'mère, j'irai prendre
le thé chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle
de Violette. Moi aussi, hélas! j'ai le droit d'avoir mes grandes
entrées.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que
je veux aller chez vous.--Pour lui brûler la cervelle?--Oui, mon mari
m'a donné le revolver.»
Le philosophe, ou plutôt le moraliste, car il y a un abîme entre le
philosophe et le moraliste, aurait étudié avec une bien vive curiosité
les métamorphoses rapides qui s'emparèrent de la comtesse d'Antraygues
et de cette jeune fille que Parisis avait surnommée Violette. Les
hommes politiques les plus dévoués à leur fortune ne font pas d'aussi
soudaines évolutions,--même dans les révolutions.
Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevèrent de se perdre
en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le
soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal à la
main. «C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit
Mme d'Antraygues en s'asseyant à côté de lui pendant qu'il lui baisait
le front.--Oui, écoutez plutôt:
«Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reçu six coups
de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait été victime
d'une fureur jalouse; elle a survécu à cet acte de barbarie; elle a
été transportée à l'hôpital Beaujon. On croit connaître le nom de
l'Othello. La justice informe.»
«Eh bien! voilà un journal bien informé.--Quoi! vous doutez du
journal? Mais c'est la loi et les prophètes.--Vous savez que je veux
voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est
ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informée que le
journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va
jusque-là est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais
j'aime cette jeune fille.»
La comtesse regarda doucement Octave, «C'est peut-être parce que vous
l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle étrange
femme vous faites!--Peut-être. Mais il me semble que cette jeune fille
est pour quelque chose dans ma destinée. Comment va-t-elle?--Mal, mais
elle ira bien. La balle s'est promenée sur le sein sans pénétrer; elle
a une forte fièvre; j'ai eu peur jusqu'à midi, parce qu'elle n'était
pas revenue à elle, mais Ricord m'a répondu de sa vie.--Conduisez-moi
chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes
du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous
m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.»
Mme d'Antraygues soupira. «C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi,
à moins que vous ne métamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc,
si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son
nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette bêtise-là ni l'un
ni l'autre.»
Mme d'Antraygues se leva. «Don Juan, dit-elle à Octave, montrez-moi
donc votre palais. Je suis tout éblouie, ici, moi qui n'habite
pourtant pas une chaumière.»
Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en
femme qui connaît un peu toutes choses. «Dites-moi donc, Alice, le nom
de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de
Trèfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs,
j'ai juré sur votre tête que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma
tête.--Je n'en veux pas.» Ce fut en vain que Parisis insista, Il
embrassa Alice, «Voyez, je vous mets à la question.--J'y resterais
plutôt un siècle!» s'écria Mme d'Antraygues. Et, se dégageant des bras
d'Octave: «Adieu, dit-elle tout à coup, je reviendrai.»
Octave, qui avait promis à Violette d'aller la voir à minuit, ne
retint pas de force la comtesse. «Demain, reprit-elle, nous nous
verrons aux Italiens.» Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'à son
coupé. «Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre
enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas,» Mais Mme d'Antraygues alla
droit chez Violette.
On sait déjà que Violette habitait les mansardes d'une petite maison
de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris
qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La
comtesse avait été bien renseignée, car elle traversa le jardin sans
même dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois
étages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit
de Violette. «Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout,
j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit
Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je
suis une soeur de charité; si la femme qui vous veille veut se reposer
demain, je viendrai vous veiller moi-même.--Je comprends de moins en
moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et où je suis, moi
qui ne connaissais personne?»
Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. «Ah! c'est
vous!» dit-elle en laissant retomber sa tête. Elle avait jugé que
c'était sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le
courage de lutter. «Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix éteinte,
venez-vous ici pour me railler?»
Et, avec un sourire: «Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas
est si ridicule! mais j'espère que Dieu me fera la grâce de ne pas
survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration
et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Après
tout, madame, dit Violette, l'amitié est si rare qu'il faut toujours
lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois sérieusement que je vais
mourir, je vous pardonne ma mort» Ce n'est pas une balle qui m'a tuée,
c'est une trahison.
--Pauvre enfant! vous êtes comme moi, vous n'êtes pas de votre siècle.
Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il
trahit toujours le lendemain celle qu'il a adorée la veille. On a
raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais
en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naïve
encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on
se moque de soi-même.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera.
Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui,
revenez, dit Violette devenue curieuse.» Mme d'Antraygues lui serra la
main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde.
La beauté exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette
eût vu venir à elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une
de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-être se fût-elle
révoltée, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme
invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'était pas
pour la trahir qu'elle venait à elle. Les coeurs se voient. Violette,
qui n'avait jamais rencontré une amie, se prit à cette amitié
imprévue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui
prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet était un titre
sacré.
Octave entra chez Violette, cinq minutes après le départ de Mme
d'Antraygues. «Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes.» Parisis baisa
Violette au front. «N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras
toujours?» Il ne put s'empêcher de sourire. «Je lis ta pensée, dit
vivement la jeune fille; tu m'as aimée, mais tu ne m'aimes plus.--Si
je ne t'aimais plus, serais-je là?--Non, ce n'est pas l'amour qui te
conduit ici, c'est un sentiment de pitié. Je me vengerai.--Et tu feras
bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas
rencontré ta belle maîtresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais;
c'était bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est
aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous,
je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je
t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec
elle.»
Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit à la
veiller. Le lendemain, Ricord déclara qu'elle n'en avait que pour une
semaine. «Dis-moi que tu m'aimeras toujours,» disait-elle à son amant.
Et il répondait «Toujours!»