d'elle-même, voulut dévorer ses larmes, mais ses larmes l'étouffaient.
Octave lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec effusion:
«Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez à cause de moi.
Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai
plus.»
Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulière passion
dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain,
la jeune ouvrière pleura encore, mais cette fois ce fut parce que
Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprévu; elle l'attendait:
s'il fût venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne
vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses
impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fièvre de
l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment
ne l'eût-elle pas aimé? Il revint. «Je ne vous attendais plus, dit
Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous
le savez bien.»
Ce jour-là, ce fut une vraie fête. Il avait apporté une branche de
lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa à diverses
reprises. «Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux
ans que je n'ai touché une fleur.--Pauvre enfant, s'écria Octave, je
veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'à
quand?--Jusqu'à toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec
amertume.--Après tout, reprit-elle, toujours c'est peut-être demain et
peut-être après demain.»
Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait à
Octave qu'autrefois, avec sa mère et son frère, elle allait dans les
bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: «Si vous saviez mon
bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des blés à la barrière d'Enfer,
où je trouvais des bleuets et des coquelicots!»
Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes.
Une fois, il se hasarda à apporter une robe de soie: «Vous ne m'aimez
plus, lui dit Louise tout en révolte, cette robe est une injure.»
Octave comprit qu'il s'était trompé: «Louise, ne m'en veuillez pas, ne
parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans.» Le
diable garda la robe.
Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour à ce
rendez-vous. Tous les matins, après déjeuner, il montait en voiture,
descendait à la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure
avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle était
trop fière et trop pure pour devenir sa maîtresse. On se demandera
pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-même. Il
éprouvait une joie indicible à se retrouver dans la petite chambre
de Louise. La vertu a son atmosphère qui rassérène l'âme, comme les
horizons du matin, dans les beaux jours, où le vent ne secoue que
l'odeur saine et fortifiante des blés en fleur et des chênes verts. Il
y avait trop longtemps que Parisis n'avait respiré cet air vivifiant
pour qu'il n'en fût pas pénétré jusqu'au fond de l'âme.
Çà et là, Octave avait tenté d'augmenter sa créance, mais Louise
n'avait jamais voulu augmenter sa dette. «Vous m'empêcherez d'être
heureuse, si je ne suis plus digne de moi.»
C'est à peine si elle avait accepté une jardinière, un livre d'heures,
un dé d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait
accepté le coucou qu'après que Parisis eut bien prouvé que c'était
pour voir l'heure. «Savoir l'heure! à quoi bon! Ne saurai-je pas
toujours l'heure où vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous
voulez donc me fermer votre porte?--Jamais.»
La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne
fermes pas ta porte à l'amour, l'amour te mettra à la porte.» Un
matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied léger chez la fruitière
qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai
chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le
soir, au bras d'un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la
portière. Une fille si bien élevée! C'était comme une hirondelle:
elle portait bonheur à la maison.--Eh bien, dit la fruitière, elle se
portera bonheur à elle-même.»
Octave n'avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son
origine et quel que fût son pays. Il l'avait prouvé en ramenant une
Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda
street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin.
Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n'y a
plus de Pyrénées.»
Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'était pas du
pays latin.
Le lendemain, non loin de l'hôtel de Parisis, dans une maison de
l'avenue d'Eylau, cachée sous les grands arbres d'un jardin, une jeune
fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter
bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers
locataires avaient quittée. C'était cette solitude même qu'Octave
avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage,
mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l'étage
mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux,
car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher
la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut
beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa.
Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop
décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de
villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle
eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une
petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle,
de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma
Violette, répondit-il.--Oui, s'écria-t-elle avec joie, Violette c'est
mon nom, car je veux vivre toujours cachée.»
La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'était à la
vie, à la mort. «N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui
vous aime et vous qui m'aimez, c'est à la vie à la mort?» Octave
tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j'allais
l'aimer! Et si elle allait m'aimer!» dit-il, avec un sentiment de
tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.»
Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la
marquise de Fontaneilles. «C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu
apaiser mon coeur dans l'atmosphère de la province.»
Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui
demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.»
XVII
POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT
SONNER
Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de
Parisis avait peur d'aimer et d'être aimé,--et il ne voulait vivre
qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquiéter
du reste, que la légende des Parisis pourrait bien l'envelopper à son
tour dans sa robe funèbre à ses premiers jours de bonheur,--et il
était insatiable à chercher le bonheur.--Il voyait çà et là flotter
sous ses yeux la légende des Parisis: «_L'amour des Parisis donnera
la mort_,»--et il s'aventurait tête perdue dans les folies
amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas,
il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.
Les contrastes ont leur poésie. Octave se disait que Violette dans sa
blancheur de vierge était peut-être le véritable amour pour un coeur
endurci comme le sien. C'était le voyageur qui a épuisé toutes les
coupes et qui trempe ses lèvres à la source glaciale qui jaillit du
rocher.
Mais les lèvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours,
boire qu'un seul jour à cette fontaine d'eau vive.
Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il
s'était fait présenter officiellement; mais il n'avait pas abusé du
droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait
lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus à elle. Alice
lui avait rappelé la clef d'argent comme une menace gracieuse.
Enfin un soir, à la Cour, comme on chuchottait à la ronde sur les
amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement
à Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre
onze heures et minuit. «J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi,
lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de
monter votre escalier d'onyx.»
Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes là où
elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers
chez elles, comme si le démon de l'adultère leur imposait le champ de
bataille.
Le lendemain, la comtesse, qui s'était jetée tête baissée dans la
folie de son amour, écrivit ce mot à Octave:
_Ce soir à minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ça fait!_
Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme
d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation à mort de sa
vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les
moulins.
Or, ces deux lignes étaient le commencement d'un drame.
A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave
qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'à onze heures pour aller au
club.
Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait.
Il lui arrivait çà et là de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu
qu'elle ne vînt pas chez lui de deux heures à quatre heures, il lui
permettait toutes ses fantaisies.
Dès qu'elle fut chez lui ce soir-là, tout naturellement elle trouva le
billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'était pas long, mais il était
explicite.
Violette fut frappée comme d'un coup de poignard. Elle pâlit, elle
chancela, elle tomba sur le canapé presque évanouie, «Et moi aussi,
dit-elle, j'en mourrai!»
Une volonté subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait
bien tout ce qu'il fait: sur la cheminée, près de la lettre, elle vit
un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'était un vrai bijou.
Parisis le lui avait plus d'une fois montré en lui disant: «N'interroge
jamais cette bête-là, parce qu'elle te répondrait dans l'autre monde.»
Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. «Non! dit-elle,
je veux mourir sous ses yeux.»
Mais où était-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette était
allée au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle
avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui
regardait les fenêtres d'un hôtel. «C'est cela, dit-elle, je me suis
sentie jalouse, je ne me trompe pas!»
Et, presque folle de désespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense.
«Mais s'il est entré!» dit-elle.
M. de Parisis avait passé par le club pour bien s'assurer que M.
d'Antraygues, le joueur obstiné, était bien à une table de baccarat.
Octave serait donc ce soir-là le plus heureux homme du monde
parisien.--C'était entre onze heures et minuit,--l'heure féconde où
se nouent et se dénouent presque toutes les comédies amoureuses. Les
drames et les tragédies pour tout de bon ne commencent qu'après les
dernières scènes de l'Ambigu et de la Comédie-Française.
M. de Parisis fumait, renversé dans une légère victoria enlevée par
deux chevaux anglais de la plus altière désinvolture. A les voir
passer, au clair de la lune et des réverbères dans l'avenue de la
Reine-Hortense, on eût dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une
pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds
légers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue
un léger battement très harmonieusement cadencé, qui certes ne
devait pas réveiller les belles dames déjà endormies dans les villas
voisines.
Cependant, dès qu'ils dépassèrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui
coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau
à la fenêtre d'un prochain hôtel. Avait-on reconnu le pas des chevaux
ou venait-on rêver à la belle étoile?
A Paris, on ne rêve plus à la belle étoile, les pendules vont trop
vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions.
Octave sauta sur la chaussée en donnant l'ordre à son groom de
promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait
personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les
réverbères. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux à
l'Arc-de-Triomphe, est déserte à la tombée de la nuit; c'est l'avenue
de Paris où on passe le moins à pied: on y voit le matin des
cavaliers, dans l'après-midi des carrosses, le soir on y rencontre
ça et là les rares habitants qui regagnent leur hôtel, quelques
cuisinières amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un
mot, une vraie voie pompéienne après le Vésuve.
Quelques secondes après, Octave s'arrêtait devant une porte et levait
la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.
Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui
ne s'étonnait de rien, s'étonna pourtant cette fois. Il n'avait vu
personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'être
invisibles et de n'apparaître qu'au moment tragique.
M. de Parisis s'était retourné et avait reconnu Violette. «Eh bien!
lui dit-elle, je vous y prends.» Octave vit briller deux yeux que
l'enfer de la jalousie avait embrasés. «Tu es folle, Violette!--Oui,
monsieur, folle parce que je vous aime.»
Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main
de Violette détourna la sienne. «Je te dis que tu ne sonneras
pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soirée,
rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soirée!--Si vous ne voulez
pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous
voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?»
M. de Parisis avait sonné. La porte s'ouvrit. Violette voulut
s'élancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et
lui ferma la porte au nez.
Violette sonna à son tour en femme décidée à tout. Le duc de Parisis,
voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette
une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il
referma la porte bruyamment.
Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu
foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de
rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune à des nuits
meilleures.
Une femme de chambre s'était avancée vers lui. «Monsieur demande
madame la comtesse?» dit-elle d'un air entendu. Elle avait déjà trahi
la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle
croyait ainsi racheter sa faute. «Oui, dit Octave en lui donnant cinq
louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais
rompre le fil, et on ne sonnera plus.»
Cette belle idée décida tout à fait Octave à monter chez la comtesse.
Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable déshabillé de
minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant
à peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des
bas à jour--et une chevelure désordonnée, s'échappant des peignes en
cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure était de la fête.
Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui,
tout effrayée d'elle-même, avait fui l'escalier d'onyx, fût la même
femme qui le recevait ainsi à bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut
un mensonge. «Je ne vous attendais pas, dit-elle à Octave.» Octave
prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque
devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fût déjà dans la
belle saison. «Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les
cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sûre! j'ai été arrêté à
votre porte, j'ai failli être poignardé sous vos fenêtres.--Vous
m'épouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me
semblait que c'était une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la
fenêtre parce que ma voisine n'est pas encore couchée.--Oui, c'était
une voix de femme.
Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi,
j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-être
raison. Mais quel est donc ce mystère? Parlez vite, vous êtes ému,
voulez-vous des sels?»
Mme d'Antraygues soupira. «Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui
vais me trouver mal.» Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya
sur son coeur. «L'émotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs,
parlez-moi des torrents.»
Parisis savait Alice romanesque et même romantique. «Comme vous
êtes belle avec ces airs penchés! Moi qui croyais vous retrouver
railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armée jusqu'aux
dents; quand je suis ici en face de moi-même ou en face de vous-même,
je deviens bête jusqu'à montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous
aime!»
Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc
avait déjà oublié Violette, il respirait avec passion les savoureuses
senteurs de l'épaule, du cou et des cheveux d'Alice. «Mais enfin,
reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus,
c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai répondu que je
ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux
pers, qui sont des abîmes; je suis effrayé quand je les regarde: c'est
l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini,
c'est Dieu.» Octave embrassait Alice. «Voilà pourquoi vous fermez les
miens, dit-elle en souriant.»
M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas
mélodramatiquement à la manière des jeunes premiers de l'Ambigu, mais
en comédien qui sait jouer tous les rôles.
Être aux pieds d'une femme, c'est être à mi-chemin de sa conquête.
L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de
tomber à genoux, c'est pour se relever plus triomphant.
La comtesse, tout amoureuse qu'elle fût, jetait toujours en toute
chose son vif et charmant éclat de rire.
Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des
acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuée à
Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule
qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit
Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va
toujours trop vite ou trop lentement.»
Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps,
qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est
divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé
par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de
sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du
sablier jusqu'à ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil
soit plein.
M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le
repoussa avec douceur. «C'est cela, dit-il. La femme règle l'homme,
comme l'horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N'oubliez pas:
vous m'avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir
lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon
de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d'Antraygues
la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa
table que pour aller chez sa maîtresse.--Enfin il pourrait se tromper
de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises
habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait à
l'hôtel et s'il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma
fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,--vous passerez par
mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela....»
Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi
elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à
jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin,
lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à
escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin
conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre
sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pièges à
loup.--Il n'y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu'est-ce
donc que ces beaux bras qui m'enchaînent à vos pieds!»
XVIII
LE ROI DE THULÉ
Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la
comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse
de thé et mon monde est couché.--Quel contre-temps! dit Octave, moi
qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus fâcheux que
j'aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette
merveille sur cette console?--C'est d'autant moins fâcheux, Madame,
que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette
une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches
mains me préparer vous-même une tasse de thé.»
Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante
en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le
dénouement.
Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu
pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon
doré, à trois cariatides sculptées en syrène.
Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates
de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour
Trianon.
«C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et
de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux
la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme
le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou
ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais
eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les
nôtres.»
Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif,
murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous êtes comme le vieux Sèvres,
d'une pâte exquise.--Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore
Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson!
je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la
bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma
chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au
chant de la bouilloire.--Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma
grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.»
Alice chanta du bout des lèvres une strophe du _Roi de Thulé_. «Oh!
chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette
chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons
pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.»
Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la
bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque
aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute
nouvelle:
Il était un roi de Thulé,
Qui perdit un soir sa maîtresse
Il but comme un inconsolé
Le souvenir avec l'ivresse.
C'était dans une coupe d'or
Portant le chiffre d'Arabelle:
«Heureux, disait-il, qui s'endort
Dans l'amour, comme a fait ma belle!»
Plus d'une fois, quand il rêvait,
La nuit, en écoutant les merles,
Il prenait sa coupe et buvait,
Croyant y retrouver des perles.
Perles et pleurs! Le sort amer
Le fit vieillir fidèle et sombre.
Un soir qu'il regardait la mer,
Et qu'il évoquait la chère ombre:
«O ma belle! nulle après toi
A cette coupe savoureuse
Ne boira plus. Nul après moi
N'y mettra sa bouche amoureuse.»
Et dans les vagues, tristement,
Par lui la coupe fut jetée,
Ne voulant pas qu'un autre amant
Profanât la coupe enchantée.
Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur
sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer
par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui
jouaient dans les pantoufles.