dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais
il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des
Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un
O entrelacés.
Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on
eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge.
L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave
d'écrire si bien. «Après vous, Sire.»
Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. «Comme
vous écrivez bien, lui dit-elle.--Je n'écris bien que votre nom, comme
je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dégel:
votre amour tombera à l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef;
mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous
la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en
donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI?
Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les
serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos,
j'oubliais de vous dire que je vous adore!»
Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n'est pas vrai,
dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la
sienne; elle viendra demain.»
XV
L' ESCALIER D'ONYX
Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu'entre quatre
et six heures au mois de février;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en
noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant
son porte-monnaie.
Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait
frapper à la porte de quelque misère cachée?
Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou
quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues
aumônes qu'on donne en passant, le prix d'un goûter au lait au Pré
Catelan avec une amie, ou d'un goûter aux oranges glacées chez Guerre
ou à Frascati.
Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.
La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impératrice devant
l'hôtel de la trop célèbre Mme ---- qui recevait ce jour-là. D'où
vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte?
Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiéter des curieux, mais ce
jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la
tête à la fenêtre ni à la portière.
Quoi qu'elle n'eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle
connaissait bien la façade de l'hôtel de M. de Parisis, elle ne
demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut
d'autant mieux, qu'elle ne rencontra âme qui vive dans les rues
avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me
suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure.
C'était bien cela. Vous croyez peut-être--Madame--qu'elle ouvrit la
porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais
du premier coup le courage de son opinion.
Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur
d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver
de l'autre côté! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?
Pour Alice, c'était la porte du paradis et c'était la porte de
l'enfer. Le paradis, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend.
L'enfer, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau
être terrible, il n'a dégoûté personne de l'enfer, parce qu'il a peint
dans l'enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions.
Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement.
C'était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour
s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passé là depuis la
veille, peut-être depuis l'avant-veille. La neige était immaculée
comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiéroglyphes imprimés
par les pattes d'or des merles.
Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était
troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page
blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait
pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite
encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du
monde.
Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n'avait eu garde de
balayer la neige.
Alice avait reconnu la serre; la porte était entr'ouverte comme
par mégarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme
respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle
murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! »
Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout
ce qui chante, est un hosannah à leur beauté.
Après ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se
dit: «Il n'est pas là. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son
escalier plus ou moins dérobé?»
Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit
la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n'est pas une dame aux
camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de
Parisis ne l'attendait pas, car c'était bien l'heure convenue. Il
lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa
rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a
supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point
de paladins.»
Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier était entr'ouverte.
«C'est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y
appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle.
C'était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une
merveille d'architecture, comme l'escalier du château d'Anet, ou
plutôt une copie en miniature de l'escalier de l'hôtel Païva. «Je ne
monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta
la seconde, parce qu'elle avait monté la première, elle monta la
troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la
queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!
Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l'émotion
brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle
qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se
reposer, elle s'appuya à la balustrade, toute chancelante.
Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c'est vous,» lui dit-il. Et il se
précipita pour lui prendre la main. «Oui, c'est moi,» dit-elle d'une
voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses
bras et l'embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais
pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne
comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends
maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui
parle, une vraie folle, celle-là! Mais c'est assez de rêver; chez moi
l'action ne suit pas la parole: adieu!»
Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter.
«Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je
suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c'est
tout.» Elle soupira: «C'est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant
toutes ses forces, elle se délivra d'Octave et s'enfuit.
Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de
coquettes, si vous m'aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la
vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée.
« Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte
là-haut pour vous faire respirer des sels.»
Mme d'Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais
respirer l'air vif, vous n'avez là-haut que du vinaigre des quatre
voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.»
La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra
deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en
jouant à la moquerie. Mme d'Antraygues n'était pas encore à la porte.
La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son
âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une
fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien
plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle
tout à coup.
Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave
comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop,
les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse
regretterait de n'être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il
compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d'un air
dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui
avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.»
Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J'oubliais
de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais
qu'il y a beaucoup d'appelées et beaucoup d'élues. Je suis désespérés
d'avoir empêché quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de
franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il
paraît qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne
suis jamais chez moi.--Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez
celle-là. C'est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures
mains.»
Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette
clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux
homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je
viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monté trois
marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,--Je
vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m'humilier
devant votre vertu, comme si l'amour avait pitié des robes blanches.
--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y
a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend
une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu!
adieu! adieu!
Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.
Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de
moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.»
Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias.
«Vanité des vanités! reprit-il; d'où vient cet insatiable désir
de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des
villes?--Après tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme
d'Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m'embarquer dans une
passion à perte de vue. Ah! si c'eût été la Dame de Coeur.»
Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la
Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu'à la petite porte
du jardin. Le lys qu'elle tient si fièrement à la main se flétrirait
en traversant la serre aux camélias.»
XVI
VIOLETTE
De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'était
pas homme à s'attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un
feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou
moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d'autres par le
ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait
par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommée
n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de
l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la
femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont
la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fût, était un monde
nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe
Colomb, il jouait celui d'Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures
qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:
Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux.
Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays
latin jusqu'après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur
néo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare.
Octave riant un peu de la simplicité de l'étudiant qui étudie. «Pas si
simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine
qu'il a pris le chemin le plus court. L'étude a du bon quand on est
jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction.
Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de
jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.--Ne parlons pas
par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l'eau;
il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson
et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici
qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite
qu'après avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut
dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voilà
une!»
Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beauté pudique,
d'une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre
d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe
brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage,
dont il ne voilait qu'à demi les lignes indécises encore, un petit
bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en
pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux
amis.
Octave fut frappé par l'expression de candeur souriante qui
embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que
celle-là n'avait aimé que sa mère, que nul souvenir d'amour coupable
n'inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce
monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit
de loin la tempête envahir le navire.
Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car
elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si
elle ne savait pas où aller.
Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment:
«Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses
beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J'ai perdu ma mère,
monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'était
cru d'abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je
vous demande pardon.»
La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda
où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni
maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas
le même chemin.»
Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que
tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s'amusent du
spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans
un quart d'heure de charité et je me soucie bien d'être en spectacle.
--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.»
La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je
serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que
je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas,
Monsieur.--Permettez-moi d'être votre frère, ne fût-ce que cinq
minutes.--Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la
première fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu
aussi?--Oui, monsieur; s'il était revenu du Mexique, je ne serais pas
là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait
pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand
chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.--Eh bien!
permettez-moi de vous acheter une robe.»
Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner
toutes les robes de fête dont j'ai habillé les sept péchés capitaux.»
La jeune fille s'était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis
sérieux, parce que votre douleur m'a gagné. Encore une fois,
permettez-moi d'être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez
comme l'argent me coûte peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumône
que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.»
Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera
pas d'argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises
habitudes, c'est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put
s'empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piété,
dit-elle en soulevant une étoffe qu'elle avait sous le bras;
voilà deux rideaux que j'ai sauvés, car on a tout vendu hier à la
maison.--N'allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux
rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance,
dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille
était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la
tête, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage
pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre.
Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien,
mettre trois francs de côté par semaine.--Que faites-vous donc,
mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'était
pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où
je gagne jusqu'à cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle
avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux à Octave qu'il
remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du
travail.»
Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d'or.
«Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et
demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et
y versa l'or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me
faut.--Elle a raison: ce n'est pas généreux, dit Monjoyeux.»
La jeune fille avait compté: «Ceci n'est pas pour moi, dit-elle,
en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.--Que
voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathématiques.--Adieu,
monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.»
Elle retourna d'où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la
rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai;
j'oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd'hui, là-bas,
à cette porte grillée.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle?
--Louise Marty.»
En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre
allée de la maison d'où elle était sortie quelques minutes auparavant
«C'est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c'est égal, voilà
toujours deux cents francs bien placés.--Pas si bien placés que cela,
dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi,
dans ton opinion, c'est une honnête fille?--Pure comme un beau jour
d'été. Pas un nuage à l'horizon, excepté toi, peut-être. N'as-tu pas
vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme
la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!--A nous
surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres!
Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j'en
connais plus d'une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d'un
seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain
matin.--Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme
est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d'acheter
une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose
quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie
des Lilas!»
Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversèrent le
Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils
se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit
Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié
dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit
Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour
un pareil capital.»
Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensée le reportait
déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui
s'était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la
jeune fille n'eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car
elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye
son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.
Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empêcha pas de
dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de
Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d'un char de
l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.
Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge
infernale où l'on fit semblant de s'amuser de tout, et où l'on ne
s'amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des
amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes
bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n'y
étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des
vins généreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles:
le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise.
Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit
en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la première
fois, il voyait tout le néant de cette vie à la surface. Il se demanda
comment il avait pu perdre les plus fraîches de ses belles années
dans ce tourbillon doré, où l'on respire les fumées de l'ivresse, où
l'esprit prend un masque, où le coeur ne se retrouve jamais.
Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui
vient de faire une mauvaise traversée et qui franchit le seuil de sa
maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passé. Toutes les
figures de femmes qui avaient hanté sa première jeunesse le suivaient,
souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur
proie. Son coeur n'était occupé que de la vision du matin; mais son
esprit, plus faible que son coeur, était obsédé du souvenir des folies
amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait
trois fois renié le diable comme saint Pierre avait trois fois renié
Jésus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye
dans l'avenue de la Muette, de par le charme impérieux de la Dame de
Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille
égarée au pays latin.
Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit
atteler et se conduisit lui-même à la porte du Luxembourg. Il traversa
le jardin à pied et monta bientôt les cinq étages de l'ouvrière en
dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle
fille était en odeur de sainteté dans toute la maison. «Elle travaille
bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenêtre, si
ce n'est pour respirer quand sa journée est finie. Et encore il lui
arrive plus d'une fois de recommencer sa journée quand sa journée est
finie.»
Cependant Parisis frappa à la porte. «C'est déjà vous, monsieur?» dit
Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour
empêcher Octave d'entrer. «Oui, c'est déjà moi, mademoiselle; il me
semble qu'hier nous avons oublié de nous dire quelque chose.--Nous
avons oublié...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?»
Elle n'osa refuser et présenta une chaise de paille à Octave.
«Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici,
grâce à vous, est à moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque
contente.» Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son
travail, c'était une robe de laine noire. «Elle ne nous a pas trompés,
pensa Octave, voilà bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur,
voulez-vous me dire pourquoi vous êtes monté si haut?»
Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond.
«Parce que je vous aime.» La jeune fille pâlit et se leva: «Monsieur,
si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en
vais!--Vous êtes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous
m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre
nous. Pourquoi vous fâcher d'un mot tout simple? C'est donc un grand
crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son
coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je
vous aime.»