Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le

commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur

Venise sauvée, à l'Impératrice--de la Chine,--qui avait bien travaillé

pour cela.

Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses

amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de

lit--ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu

allais me dire une bêtise.--Non: j'en fais faire.»

Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant

Octave. «Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me

connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.»

Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M.

de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous

déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une

belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvée.»

Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes

d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les

philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à

habiller!--Tu parles par antiphrase.»

La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur

la vague. «C'est un sein qui échoue.--Non, par malheur il flotte

encore.--Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg

Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades.

--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles

de tes aïeux.--Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme

la porte, fille des croisés?--Retire-toi donc de mon Étoile, dit

Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce

mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je

ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.»

Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une

femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la

blonde madame ---- qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a

touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique

d'Offenbach.--Oui, déréglée comme un papier de musique.»

On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des

gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal

de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes

d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.

Octave s'esquiva à l'anglaise. Miravault lui dit:

«Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous

trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n'est pas le coeur qui

pique.»

XI

LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE

Parisis s'endormit à l'aurore, mécontent de lui dans ce massacre des

coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste,

comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.

Voici la première:

Ces bals, ces fêtes, ces folies, n'était-ce pas comme le poëme de

Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs.

Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust?

Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez

pas reconnu une marque à la page. C'ÉTAIT LA! Adieu pour jamais.

UNE DAME DE COEUR.

«Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par

vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes.

Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j'd

baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.»

Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de

violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries.

Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe

tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C'EST LA!»

qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va

peut-être m'expliquer la première,» murmura Octave.

Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de

comtesse, mais on avait brouillé l'écusson. «C'est peut-être une vraie

comtesse,» dit-il.

C'était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut:

Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la

cour,--que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher

à moi-même ma rougeur.

Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je

voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué.

Comment s'amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de

mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on

lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas.

Le malheur, c'est que les bougies sont éteintes et que le masque

est tombé.

Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la

plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l'Opéra,

où la musique empêche d'entendre les paroles.

Et, d'ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop

_désinvoltée_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet

de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille

ou le dessus du Panier.

Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par

ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de

droite à gauche.

Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du

Lac de gauche à droite.

Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.

LA DAME DE PIQUE.

«Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en

se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres

lettres m'arriveront peut-être.»

Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là,

reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C'est toujours

cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne

parlait jamais qu'aux femmes et n'écrivait jamais. Et pourtant nul

comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en

pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec

précision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres,

écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de

la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il

n'y avait rien dedans.

Octave avait trop d'esprit pour le dépenser en belles lettres. Il

avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand

il écrivait à sa maîtresse, c'était par deux mots: «_Je t'attends!»_

Ou bien: «_Attends-moi!_»

C'était tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime

dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_

Il y a toute une page dans ce mot.

Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il

faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans

la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main

d'Octave rappelaient un homme d'action.

Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame

de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La

Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes

ou des bégueules.»

Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose

théâtrale.--Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne

te regarde pas, mon cher Monjoyeux.»

Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami.

«J'ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n'avais

pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur

la planche.--Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien

attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura

aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de

Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave,

pas un mot sur celle-là.»

XII

LE TOUR DU LAC

Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval

pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas.

Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile

de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique.

Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination.

«Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions

perdues va commencer.»

Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait

au-dessus du rocher. «C'est peut-être cela, dit Octave.» Et il

s'inclina, comme sans y penser. C'était à la fois un salut ou un

mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête

d'un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit

Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.

Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête.

La comtesse d'Antraygues s'était trahie; elle avait soulevé

l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se

dit Octave.

Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua

sa route, jurant qu'il saurait à quoi s'en tenir à la seconde

rencontre, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur

dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par

Mme d'Antraygues. C'était une des plus jolies femmes des fêtes

parisiennes. Elle n'avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait

la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche

qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues.

Parisis l'avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais

à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en

Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids

de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fût presque

jamais,--on pourrait dire, parce que.

A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait,

vit l'émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et

éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que

Mme. d'Antraygues faisait son troisième tour.

Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre

la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a

toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.

Ce n'étaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie

au club, à fumer ou à jouer, quand il n'était pas enfermé dans

l'appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit.

A la dernière rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout à fait la tête

à la portière, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachée

sous l'éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait

dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j'étais laide et je

suis jolie.»

Le coupé partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impératrice.

Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eût

de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra,

après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit

une boîte de dragées.

«D'où cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies

de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.--Il n'y avait

pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporté cela?--Un nègre.--C'est

singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de nègre.»

Elle eut un pressentiment. Dès qu'elle fut seule, elle ouvrit la

boîte.

«Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.»

Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que

les dragées n'étaient pas dans l'ordre idéal travaillé en mosaïque par

les marchandes de bonbons.

Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!»

dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu'elle regarda le

billet sans y toucher. «C'est amusant, l'amour!» murmura-t-elle.

Elle s'imaginait déjà qu'elle était adorée. Elle prit le billet en

regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.»

Elle lut:

Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la

fête de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour à la glace.

D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de

glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute.

«Je n'irai pas,» dit Mme. d'Antraygues.

Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son

âme. C'était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas.

Elle suivait dans son imagination tous les méandres d'un amour imprévu

et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude

de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que

l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé

pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s'était aperçue,

avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'était pas

son homme.

On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.

XIII

POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER

Il y avait cinq ans qu'Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de

déceptions!

Mme d'Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du

monde. Elle s'amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants,

de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle,

mais elle n'imaginait pas qu'elle dût tomber «dans la gueule du loup.»

Cinq ans de vertu! c'était la seule station qu'elle pût faire dans son

devoir. L'heure de la première crise venait de sonner.

Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle

alla à la fête des patineurs.

Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce

qu'il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est

absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n'y a pas

séparation de corps; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes.

Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien née, qui n'aurait pas

été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se

considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique

Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les

plus belles traditions d'Outre-Manche.

Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine

dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton.

Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain

ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'à l'automne de 1867, Alice

sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup.

Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et

de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les

ombrages des parcs anglais.

Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe

de bal, Alice se récita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'été_, et

elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait

qu'après avoir été enlevée, comme une héroïne.

Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand

d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.

Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dédaigneux, mais elle

tremblait à cette idée:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir

l'enlever.--Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady

Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour déclarer

à Alice qu'il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur,

car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous

assez pour m'enlever?»

C'était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne:

«Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre.

J'ai espéré que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'à

l'amour de celui qui consentira à m'enlever, interrompit Mlle Alice;

c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes

serments.--Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous

n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'êtes qu'un homme de

loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m'enlève.--Faut-il

fréter un navire ou arrêter un fiacre?--Tous les moyens sont bons.» Il

fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de

Londres, à vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait

par l'escalier, l'enlèvement par la fenêtre n'étant plus d'usage

depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.

Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de

chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout

se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille

descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas

d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eût demandé.

Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de

Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents

sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme

la lune nous fait bon visage!»

Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et

des propos amoureux.

Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l'ai pas entendu.

Au premier relais, à Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une

station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où

elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d'alouettes. Toute

romanesque qu'elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une

aile de perdreau, de toucher au pâté d'alouettes, et de dormir sur un

lit moins cahoté.

Les chevaux s'étaient arrêtés à la grille d'un petit parc, «

C'est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au

château.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoyé une dépêche

télégraphique pour que le souper fût cuit à point.»

Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout

embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller

plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le

souper venait d'être servi. «C'est une féerie, dit Alice.--N'êtes-vous

pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était

ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.--Voyez,

Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc.

Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec

vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.»

Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper,

dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses

mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta

dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand

d'Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison,

monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.--Mais enfin, ma belle

Alice, vous avez été enlevée?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous

pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!»

Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'à se marier; mais, tout en

donnant sa main, elle réserva son coeur.

M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait fermé

son roman, un autre devait le rouvrir.

Octave de Parisis n'était pas homme à avertir une mère--ni un

mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld,

«une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui

qui la prend.»

Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle était mariée

depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute

éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies

romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers

elle: il avait une maîtresse et il jouait.

Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la

perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie

femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une

jolie femme, parce qu'on peut s'en défaire.»

XIV

SUR LA GLACE

Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse

d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur

hivernale.

Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des

grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.

Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la

glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais

ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang

réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace.

C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y

avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.

Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici,

la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent

cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses

forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver.

Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver

français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois

de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été,

avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives

lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et

d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que

vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les

taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui

éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux;

dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges

de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace

furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées

par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence

absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque

désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le

craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le

torrent des avalanches.

C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe

Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de

leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi

l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la

comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de

Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands

noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle

de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers

étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de

plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle

sur, leur route.

Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les

chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court

et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de

l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait

des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et

s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour.

Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite

conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas

l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de

faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie

promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin.

La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.»

Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. «Quelle

coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce

n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est

bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au

bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la

serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On

trouve un escalier dérobé,--le dernier escalier dérobé,--qui vous

conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je

travaille quand j'attends quelqu'un, à moins que je n'aille attendre

dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?--Oui,

monsieur, un chemin qui mène chez moi.--C'est imprimé. Mais ce qui est

imprimé aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par

le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de

garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain,

sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît.--Je

vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.--Comment

la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne

rousse?--Conjonction de comètes!--Vous savez qu'on nous

regarde!--Adieu! Madame.»

Les grandes dames · 第 4 / 41 段