c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les
femmes sont si légères!--As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte
de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour
faire le malheur de toutes les femmes.--Excepté de la sienne, quand il
en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien,
dit Octave; le piège à loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il
y a des pièges à loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non
plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n'en
as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une
carrière. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je
serai ministre,--non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des
affaires étrangères,--tu verras si je trahis ma destinée qui est de
gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il
fût convaincu de sa mission.--Vous êtes deux grands enfants, dit le
vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté.
Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en
bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître
de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai
pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimère, dit
Parisis. Moi j'étreins la mienne.--Oui, mais toi tu te réveilleras un
matin traînant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras
pas la suprême consolation d'être foudroyé au souper du commandeur.
--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici,
après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous
avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m'appelle
le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault à Octave,
tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tué.--Toi, tu t'appelles
l'Argent, parce que tu n'en as pas.»
Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez
un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas
le diable.--C'est le diable à quatre, dit M. de Miravault en
reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable à quatre, reprit
Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre
en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, répondit Monjoyeux, j'ai
voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et
il prit sa part du divan.
«Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le
second, MIRAVAULT, veut régner par l'ARGENT;--Le troisième, MONJOYEUX,
tente les chimères de la GLOIRE;--Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne
veut tenter que la FEMME.»
Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou
dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.--Tous les quatre,» dit M.
de Parisis.--Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons
prendre des forces pour conquérir le monde.»
VIII
LE JEU DE CARTES
En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde
furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies
enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n'apprennent ou
ne réapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les
empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la célèbre
Mme d'Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux
poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.--Il est vrai
qu'elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale
indiquait l'esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches
assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme
d'Amécourt n'eut pas le prix d'histoire de France.
Parmi les bals masqués de l'hiver, il y eut encore, trois jours après
la fête de l'ambassade, celui d'une grande dame célèbre à la Cour. On
avait même dit qu'elle n'avait donné son bal que pour de très hauts
personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans
tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour
coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.--Après tout,
où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes?
Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se
rencontrant tout à propos, décrétèrent qu'elles iraient à ce bal
déguisées en jeu de cartes, c'est-à-dire en dame de carreau,--dame de
pique,--dame de trèfle--et dame de coeur. Trois de ces dames étaient
illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la
duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrième
était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de _La
Chastaigneraye_.
Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle,
j'aurais voulu me déguiser en Jeanne d'Arc, c'est-à-dire en dame de
pique.»
Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui
ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse,
une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était
revenue des passions sans y être allée.
Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans
ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent
les journaux du lendemain.
Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de ----. Il
ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son
entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa
gaiement et bruyamment devant lui. C'étaient les quatre femmes qui
s'étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,--en
Dame de Pique,--en Dame de Trèfle,--en Dame de Carreau.
«On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d'une voix sonore comme
l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de
suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de
Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne
personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave
avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur
sans déguiser sa voix.»
Octave lui prit la main. «C'est étrange! dit-il en lui regardant les
yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la
Dame de Coeur.»
Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait
suivi son jeu de cartes à la porte d'un petit salon, où un diplomate
déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait
à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes
beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames
s'emparèrent du divan sans s'inquiéter du pauvre diable.
«Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s'adressant à la Dame
de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi
êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui
est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?--C'est peut-être tout
simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment
les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les
énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.»
M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque.
«Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre
fort jolies.--Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous
sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'étions pas
jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent
mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait
tes humanités à l'université de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un
seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que
tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi
as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une
Agnès?--Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?--Ça et là, dans les
salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache.
M. de Parisis s'était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame,
dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d'Arc;
c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela,
dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher
de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande
l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.--Toi tu
t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la
tyrannie. Veux-tu m'enchaîner à tes pieds?--Je te connais: tu trouves
déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu
ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas
le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je
suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.»
La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la
galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavière.--Je
n'ai qu'un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de
coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et
qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui
dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui
répondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela,
mais comme une femme qui n'a jamais parlé d'amour. Vous êtes adorable
dans votre émotion.»
Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son
coeur.
Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d'extravagant
dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup à ce
jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme,
depuis les cimes bleues de l'idéal jusqu'aux abîmes de la passion.
Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au
précipice, et la malice savante qui se moque de tout.
«Dans l'antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait
sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique,
ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous
prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en
riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne
serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle.
Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme
d'ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en
disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de
Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la
Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.»
Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur:
«Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante,
moi.»
Octave se pencha vers elle pour lui parler à l'oreille. Elle
tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses
cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il?
Pour la première fois, il se fit un silence éloquent.
Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle
et la Dame de Pique: «C'est la province qui triomphe!--La province!
pensa Octave, je ne connais pas la province.»
Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des
masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m'êtes apparues toutes les
quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE,
L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières
comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui
m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il
y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU
POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. «C'est tout simple, dit la Dame de
Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un
pas sans marcher sur la queue de leur robe.»
En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à
d'autres aventures.
Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de
Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda sérieusement s'il
rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'était envolée.
IX
LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR
Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule
la Dame de Pique.
«Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouvé. Toi,
tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas
ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi?
demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a
pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes
de dénouer...--Ta ceinture dorée.--Non, les rubans des souliers d'une
jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes
les beautés de la vertu.»
Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m'en lave les
mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n'y a que
les larmes de la pénitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu
te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de
quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-être.--Tout a été dit
et tout a été imprimé.--Mais on peut avoir de l'esprit sans écouter à
ta porte.»
Mme d'Antraygues était très émue. C'était une femme romanesque, mais
c'était la première fois qu'elle se hasardait dans les périls d'une
pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_
avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais à
Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame,
tu es si belle, que tu me diras ton nom!
Les violons préludèrent à _la Fée Tapage_, le quadrille endiablé. «On
va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s'ennuie.--Prenez
garde, c'est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.»
La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.--La
belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle
Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison.» Octave ne détourna pas
d'une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières
pour s'asseoir dessus. «Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce
quadrille.»
C'était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni
ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un
Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche.
Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à
l'oreille dans un baiser: «Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai
jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu,
toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je
chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec
moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes
pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait élu domicile chez les femmes
du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles
perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon
avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va,
Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l'homme et la
femme que nous cherchons.»
Octave regarda la Dame de Pique. «Si j'étais l'homme et si tu étais la
femme!»
M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N'EST PAS LA.»
Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares
à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, à
Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont
aimé.--Les lauriers sont coupés: je suis mariée.--Je le savais. Une
jeune fille ne parlerait pas si bien et n'écouterait que son danseur.
Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariées--de la main droite ou de
la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui
n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas
pleuré.--Parce qu'elle n'a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de
tout.--Excepté de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y
a personne là?»
M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la
Dame de Pique. «Voilà un coeur capitonné.--Vous savez que je ne suis
pas une mappemonde et que je n'aime pas les géographes.» La Dame de
Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit à la porte.
«Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de
l'air du monde le plus naïf.--Non, répondit-elle simplement, mais je
me voyais.»
M. de Parisis pensa qu'il s'était trompé en prenant le chemin de
traverse. Il sentit qu'il n'était plus si près d'elle et voulut se
rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous
saviez mon âge....--Je sais votre âge. La femme a beau se masquer,
elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie,
elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l'expérience,
ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout
cacher.--Vous êtes si profond que je ne comprends pas.--Une femme
comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq
ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopédie de l'amour, la
science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous
avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la bêtise à s'y
méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien
qu'on peut passer à côté et surprendre Venise sans s'inquiéter de
Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le
démon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils
de Labruyère?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plaît, ai-je vingt-cinq
ans?--Depuis cinq minutes.»
La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq
ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respiré vos
cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y
allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos
poignards. J'en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures
de ces dames.»
Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la
chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit
poignard d'or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux
dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête?
Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras
d'un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d'Antraygues:
«Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous
retrouver?--Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se
levant: «Adieu, Monsieur, à l'an prochain.»
Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui,
mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny
qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautées--selon son
expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre
d'or fit tressaillir Octave.»
C'était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.
X
LE BAISER DE DON JUAN
Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main
de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses
d'un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous
dirai qui vous êtes.»
Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour
lui, la main c'était le blason, c'était les armes parlantes.
La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je
n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.--Eh bien,
parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.»
La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit
d'ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses
aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût
dressée devant lui.
Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle
peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient
joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec
humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de
Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l'eût suivi partout
depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui
le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amérique et de la Chine comme
un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu'avez-vous
rapporté d'Amérique? une poignée d'or! Qu'avez-vous rapporté de la
Chine? un éventail! N'allez-vous pas vous croire un héros parce que
vous avez pris Pékin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise,
car ç'a été l'histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!--Ne
parlons jamais des femmes d'hier,» murmura Parisis.
Et comme s'il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses
beaux cheveux rayonnants. Il les brûla.
Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute
rougissante. Le masque la dévorait.
Elle avait pu s'aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans
cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave,
elle s'offensait d'être touchée par Don Juan.
Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui
attère le plus roué.
La Dame de Coeur s'éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de
Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir.
La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles;
on coudoyait l'Ange des ténèbres et des Cocotes--en papier--les
Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un
Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s'était
déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage
et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait
en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas,
et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des
Poupées--beaucoup de poupées.
Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut
l'entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un
palanquin l'Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que
c'était la Chinoise de M. de Parisis.
Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les
quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde:
aucune d'elles n'avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté
de jouer à ce jeu-là n'avaient pas retourné le roi, ils avaient été
traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques,
mais nul ne mit les vrais noms. C'était la première fois que quatre
femmes gardaient si bien leur secret.
Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave,
toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils
débitèrent des sottises comme au bal de l'Opéra; car là ou là-bas,
c'est toujours le même esprit.
A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était
encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité.
Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil
ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup
de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très
remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le
disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te
dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.»
Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre
que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que
rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un
livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde.
Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien
raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les
femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er
regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la
sagesse des nations.
On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient
devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines,
dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe,
c'est Persigny.--Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide
qui voudrait bien être son tombeau.--Il doit bien la connaître,
pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle
donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle
ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.»
Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est
pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui
l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Après cela, ajouta
Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet
amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.»