neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui
arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le
duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la
volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je
suis venue à Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire.
Seulement, pas un mot à Geneviève.--Je devine! dit Octave avec
effroi.--Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et
la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La
Chastaigneraye! Voilà ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans
l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des
chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un
chevalier de Malte: pour elle c'était l'idéal du vieux monde. «Octave
Parisis dit à sa tante qu'il était désolé de la contrarier dans ses
desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le
neveu.--Un abîme! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le
cousin n'épousera jamais sa cousine. J'ai ce préjugé-là, moi, il faut
varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous
ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser
une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous
en repentirez.»
Mlle de Parisis, avec colère et d'une main agitée, prit une photographie,
faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer
le caractère en donnant un coup de soleil de trop.
C'était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.
M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate
d'argent, cette adorable créature qu'il avait vue, la veille, dans
l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idéal et se
dessinant à travers les ramées avec la grâce d'une chasseresse
antique.
Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en
cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardée!
N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave
sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.--Comment, trop brune?
Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une
beauté incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce
portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous êtes
indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les
courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair
sans déchéance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle
blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les
arbres de Champauvert.»
La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. «Mauvais
garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué
au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?--Oui, ma
tante.--Je te déshériterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous
embrasse pour ce bon mouvement.»
Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--«Eh bien! ne parlons
plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.--D'autant plus,
ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.--Tu
m'effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j'allais la perdre en te
la donnant. N'en parlons plus.»
On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse
de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi
il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus
question d'épousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La
Chastaigneraye. Vous n'avez qu'à dire votre nom pour que toutes les
portes de mon hôtel s'ouvrent à deux battants.--Eh bien! nous irons
te surprendre. Ah! ça, monsieur, n'allez pas m'enlever Geneviève au
moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les
femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si
vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de
femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est
sacrée.»
Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui
reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune?
Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.--Je le rebâtirai
en marbre.--La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave
était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n'est plus une mine
d'argent, c'est une mine d'or.»
Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
«Je l'ai échappé belle!»
L'homme n'est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorité, mais la vérité ne signe
jamais ses aphorismes.
Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa
tante l'embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève,
ton cousin est un renégat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main
pleine d'or, cette main blanche et fière?»
Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu'il ne veut pas
m'épouser, dit Geneviève simplement, il m'épousera.--C'est bien, cela!
Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment
feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?--Je
crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons
pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.--Etrange
fille! Pourquoi l'aimes-tu?»
On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu'on raisonne sans
déraisonner, il n'y a déjà plus d'amour. «Je le sais bien, dit Mlle de
Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui,
parce qu'à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu
l'as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que
tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif
pour t'avoir regardée.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Geneviève
ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas
dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai
la femme de mon cousin.»
Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant
un magnifique bouquet qu'elle avait acheté sur son chemin. A tous les
coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà
pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.
Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit
de l'enfance et répand sur le front l'auréole de la jeune fille; la
seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d'un vif rayon: c'est
l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui
n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle
est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte
encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles
harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon
de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture
que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l'âme. On ne
respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes
parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lèvres je
ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs
effeuillées. Hier c'était une écolière à son piano; d'où vient
qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle répandait un
charme discret et tempéré, aujourd'hui c'est toute une fête. La femme
transperce à travers la jeune fille. C'est l'heure bénie où les
battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure
d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler à son
idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais
reprendre leur vol?
Geneviève en était à sa seconde aurore.
V
LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE
A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la
duchesse de Persigny.
Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et
Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir
l'hôtel d'Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par
l'escalier dérobé ou par l'entrée des artistes, ainsi nommée parce
que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et
comédiennes du monde?
Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre
heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré,
attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le
chemin de Corinthe dans l'après-midi? Comment Geneviève osait-elle se
hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève
possédait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du
jardin?
Ce n'était pas le secret de la comédie, car je n'en sais rien. Octave
avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais,
c'est que Geneviève ouvrit cette porte et qu'elle entraîna sa tante
par la serre, par l'escalier dérobé et par l'appartement intime
d'Octave.
Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle
de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient
peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.
Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la
vie familière d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille
se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque--où il n'allait presque
jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le père et la mère
d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les
mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni
les autres.
Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin,
ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes
et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ébène qui
gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de
rose.
La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait
trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu'en
descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la
maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle
avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à
Octave.
Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour
à pénétrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui était écrite
sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son
cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.
Tout était d'un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles
d'art en marqueterie d'ivoire sur chêne, représentant les façades des
plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il
aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des
Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des
chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.
Geneviève, qui s'y connaissait, s'arrêta devant des statuettes des
déesses de l'Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles
ornaient les portes d'un meuble d'ébène à trois corps, gracieusement
arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des
niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens
qui portaient des vases d'argent imités des vases de Castiglione.
Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent
les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de
Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises
toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de
feuillages, de scènes mythologiques.
Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de
Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa
famille.
Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait
trois tableaux encadrés d'arabesques. C'était Diane à la chasse, Diane
à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois
cariatides; des sirènes en argent s'enroulaient à un pied monumental
à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style,
incrustations d'ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques,
amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de
l'Iliade.
Dans d'admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze
doré d'un fort beau travail, des fleurs rares s'épanouissaient en
toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d'un arbre des
tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre
main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de
vague espérance.
La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s'écria-t-elle
en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre
deux portes.
Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines
gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps
de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrêta
pourtant encore, pendant près d'une minute, devant un tout petit
cabinet en ébène, fermoirs et serrures d'argent, ornements à chimères.
C'était là le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres
de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins
et des cartes photographiées,--étaient jetés pêle-mêle dans les
tiroirs.
Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre
lettres, un portrait. C'était le portrait d'une comédienne célèbre.
A qui était le gant? Sans doute c'était un gant qu'il avait lui-même
arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si
Geneviève se fût trouvée toute seule!
Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs
fanées: «Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto.
Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?»
Parisis n'avait fermé que la petite porte du milieu. Là était le
secret du jour, c'était la place du coeur. «Oh! que je voudrais que
cette porte fût ouverte!» Mais si la porte se fût ouverte comme par
miracle, elle eût été bien étonnée. Il n'y avait rien dedans. Et alors
eût-elle pensé que c'était la place réservée à ses lettres, à ses
portraits, aux fleurs cueillies avec elle, à son gant arraché par lui.
«Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il
nous fera conduire au poste comme des aventurières.--Ne craignez rien,
ma tante, quand on vient ici par l'escalier dérobé, on est toujours
bien reçu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me
voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te
voit.»
Geneviève suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.
VI
LA MARGUERITE
Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné,
comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les
aventures.
C'était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de
la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres
du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets
par-dessus le dernier moulin de Montmartre.
Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même.
Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se
préparait à cette belle nuit de carnaval, à l'ambassade de ----. Il se
déguisait en Faust, cherchant l'amour: «un jeune gentilhomme vêtu de
pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie roide sur l'épaule, la
plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.»
Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'expérience de la vie? Et
devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l'habit que
j'endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de
mon coeur?»
Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une
glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. «Non,
dit-il, j'aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du
docteur.» Il revêtit l'autre costume.
Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire
au moment où il s'étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en
entrant, voilà le Docteur de la Science. J'espère bien que tu vas leur
dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas
à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homère, de Phidias et
d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas
une pareille prétention.--Alors, pourquoi t'es-tu habillé en docteur
Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des
mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et
non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis
plus.--Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit
après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère,
Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l'antiquité.--Veux-tu
fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est décidément
trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.--Homme
antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux
qu'elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher,
l'antiquité c'est l'éternel pays des vingt ans, c'est le paradis
retrouvé, c'est....--Chut! tu vas prêcher. L'heure est mal choisie,
pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons
«sculptées» à Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à
la Cérémonie du _Malade imaginaire_: voilà mon carnaval; à minuit je
serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle
journée, lève-toi matin.
C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les
sept sages de la Grèce.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu
les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la
dernière mode, ô homme d'esprit.»
Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore
un mot: s'il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop
d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pensé. Pour représenter
Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable.
--Donne ton âme au diable! mais tu l'as donnée si souvent que le
diable n'en voudrait plus. Adieu.»
Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le
feuilleta d'abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine
curiosité d'un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval,
mais avec la curiosité d'un homme qui cherche le mot de la vie.
Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur.
«Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai
qu'à onze heures.»
A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe.
Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps
de faire le tour du monde. C'est une figure très étudiée, qui garde
le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot.
Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le
paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en
disent les initiés, la lumière de Goëthe n'est pas le soleil: il a
trop aimé l'heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n'a créé
qu'une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus
vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles
radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent
femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine.
Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes
dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages
de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'être des
hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art.
Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le
traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.
La pendule sonna minuit. Il n'était que onze heures. «C'est étrange,
dit Pariais, c'est la troisième fois que j'entends sonner minuit.»
Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait
aussi vite que la grande. «Qu'est-ce que cela? dit-il.»
Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui
jettent l'âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde
vue?
Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiété dans son athéisme
en lui parlant de l'âme des choses: cette vie insaisissable qui s'agite
dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur;
qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des
flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres
nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'âme que
dans le corps--et peut-être même qu'il n'y a pas d'âme du tout.»
Il se remit devant l'âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme
étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé
de toutes les lumières fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. «Un peu
plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano,
suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-même, mais
où est Marguerite?» Goëthe a raison:
Faust chercha la science et trouva Marguerite.
Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un
cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir.
Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus
de fourrures et sonna Égalité.
Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il
s'imagina qu'il se voyait double. «Satan,--dit-il, tout indigné contre
lui-même,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne
croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?»
Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine
traversé le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais
fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer,
mais celle de Goëthe lui-même.
Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
«Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en
Faust?--Oui je le savais.»
Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici
pour aller à l'Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai
pas un péché sur la conscience.--Cela te sera compté plus tard.
Viens--Mais vous êtes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmené
Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en
danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--Là, à
l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez,
tentateur.»
Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite
n'était plus la fille de Goëthe; elle n'en avait que le masque.
C'était un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle
eût peur de l'amour.
Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés
quelquefois, plus souvent railleurs.
La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d'emprunt.
«O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parlé que pour
masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi
vous êtes-vous déguisée en Marguerite?--Pourquoi vous êtes-vous
déguisé en Faust?--Je n'en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis
vu ici, j'aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme
moi ne devrait se déguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi,
qui ne suis pas plus mal née que vous: j'aurais dû me déguiser en
Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous écoute! Vous auriez le
duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon
secret?--J'écoute avec mon coeur.--Je me suis déguisée en Marguerite,
parce que vous vous êtes déguisé en Faust.--Qui vous avait dit
mon déguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un
peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!»
Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se
soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans
quel tourbillon elle s'était évanouie.
«C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle
est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la
fraîche senteur des vingt ans qu'elle répandait autour d'elle. Mais,
après tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqué, où un
homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq
minutes.»
VII
L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR
Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où
elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer
le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient
pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien.
C'était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps
sa nomination de ministre plénipotentiaire; c'était le vicomte de
Miravault, qui avait jeté l'ambition aux orties pour devenir riche:
homme de son temps, qui déifiait l'or, parce que l'or déifie tout.
«Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles
le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je
cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?--Elle passe son temps
à dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La
mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.»