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LES GRANDES DAMES
par
ARSÈNE HOUSSAYE
Je pourrais m'enorgueillir du succès de ce roman, si je ne croyais
beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer
qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abîmer dans
la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition
des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes
in-8° imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu
m'envoyait cette dépêche: «Réimprimons encore cinq mille exemplaires.»
Ce ne fut pas tout, on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on
ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité? Je veux bien
croire qu'on trouvait du plaisir à lire _Les Grandes Dames_, mais
combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité
restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment
démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de
l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second
empire, une période inouïe d'aventures amoureuses encadrées dans
toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique
des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on
s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi
courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la
révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour
les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain, hormis
ceux qui s'écrient le surlendemain: «Je vous l'avais bien dit.»
Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes
les fêtes de l'Empire par me trop célèbres redoutes vénitiennes, où
les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu
écouter des vérités dites sous le masque. Mais on riait de tout parce
qu'on ne croyait plus à rien.
J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé,--et
bien passé.--Le succès m'entraîna à écrire _les Parisiennes_ et _les
Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes
in-8°. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: «Les longs
ouvrages me font peur,» voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de
ne réimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstiné à
mettre les quatre volumes in-8° en un seul volume in-18, rejetant
quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre.
«_Les Grandes Dames_ appartiennent à l'histoire littéraire, a dit
Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime
au XIXe siècle.» Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman,
Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pène comme
Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle
figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des
âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve
toujours son maître.
PRÉFACE
Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la
marque de la fatalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient
toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais
quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines
heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se
jetaient dans ses bras.
A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale
des passions, un homme s'est révélé qui prenait--presque toutes les
femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie,
toutes brisées, dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet
amour tyrannique qui déchirait leur coeur et ensevelissait leur âme.
Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période
du second empire; aussi fut-il surnommé don Juan par les femmes de la
cour, par les demi-mondaines et par les coquines.
Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que
beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner
à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa
victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.
Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes--un petit poignard
d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient
que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un
porte-bonheur.
Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de
Parisis leur portait malheur. «Octave porte la guigne». Mais celles
qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre,
car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la
mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela en le voyant si
gai en son perpétuel sourire armé de raillerie?
La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous,
mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins
vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal.
Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et
la tempête.
Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes
ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité! combien qui
portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!
C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu
parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en
traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense? La
vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient
beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien après avoir
traversé tous les périls de la vie.
Ceux qui étaient à la surface sous le second empire ont tous connu le
duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M.
de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen,
le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce
personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il
passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus
d'un coeur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un
coeur que cet homme, c'était un orgueil, c'était une soif de vivre par
toutes les voluptés, c'était don Juan ressuscité pour finir plus mal
que ses ancêtres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.
J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis,
j'ai vécu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimité la plus
cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a
certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait écrire en hébreu pour les
jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralité; je pourrais
même écrire sur la première page, à l'inverse de Jean-Jacques Rousseau
sur la _Nouvelle Héloïse_: Toute femme qui lira ce livre est une femme
sauvée.
Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé la
passion; j'étudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent
cette épitaphe d'une grande dame au Père Lachaise: «PAUVRE FEMME QUE
JE SUIS!» Son nom? Point de nom. C'est une femme.
Si je n'ai pas raconté l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est
que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.
Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le
catéchisme de 1789 a barbouillé les marges du livre héraldique; la
dernière duchesse, si elle n'est pas morte déjà, reçoit le viatique
dans le dernier château de la Normandie ou dans le dernier hôtel du
faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a
plus que des femmes comme il faut.»
Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de
femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, «le XIXe siècle
n'a plus de ces belles fleurs féminines qui ont orné les plus belles
périodes de la monarchie française.» Et il ajoutait avec plus d'esprit
que de vérité: «L'éventail de la grande dame est brisé; la femme n'a
plus à rougir, à chuchoter, à médire, l'éventail ne sert plus qu'à
s'éventer.» Balzac découronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un
peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce
qui n'empêchait pas Balzac de mettre en scène les grandes dames de son
imagination.
Où commence la grande dame? où finit-elle? La grande dame commence
toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal;
mais s'il lui manque la grâce presqu'aussi belle que la beauté, elle
est dépossédée; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop
commode d'être une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande
dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De même qu'il serait
trop cruel de naître avec tous les dons de la beauté, de la grâce, de
l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la
fille d'une duchesse ni même d'une baronne.
Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.
Mais comment la plébéienne qui naît grande dame prendra-t-elle sa
place au soleil? Par le hasard des choses; peut-être lui faudra-t-il
traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle
le veut bien, elle écartèlera d'argent sur champ de gueules. C'est
l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la
main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait
dans un salon, c'était une grande dame; combien de princesses qui
venaient à sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de
théâtre!
La grande dame finit où commence la femme comme il faut, qui elle-même
finit où commence le demi-monde.
On naît grande dame comme on naît poète; mais, pour cela, il ne faut
pas toujours naître d'une patricienne. Il faut bien laisser à la
création ses imprévus et ses transfigurations; il faut bien que la
nature donne de perpétuelles leçons à l'orgueil humain. Les grandes
dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes
pourtant, nées plébéiennes, lèvent leur épi d'or de pur froment au
milieu du champ de seigle.
Les anciennes aristocraties ont gardé le privilège de faire les
grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage.
Ce n'est pas à la première génération que la race s'accuse; elle
resplendit à la seconde; souvent, à la troisième, elle se perd. C'est
l'histoire de ces vins, rudes à la première période, exquis à la
seconde, et qui vont se dépouillant trop vite à la troisième. C'est la
loi de l'humanité, comme c'est la loi de la nature.
Dieu lui-même ne crée pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il
commence, comme tous les artistes, par l'ébauche.
Voilà pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Où est le merle
blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilège
de frapper leur marque; elles se sont étiolées, comme les plus belles
fleurs qui ne donnent plus que des tiges pâlies, où la sève s'épuise.
Toutes les forces de la création, dans son action la plus divine,
n'arrivent pas à créer dans le monde entier cent grandes dames par an.
Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'école
buissonnière avant d'arriver à la beauté souveraine du corps et de
l'âme!
AR--H--YE.
LES GRANDES DAMES
* * * * *
LIVRE I
MONSIEUR DON JUAN
* * * * *
I
C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE
Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec
inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?
Jean-Octave de Parisis, surnommé Don Juan de Parisis, était un homme
du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, à l'Opéra, à la
Comédie-Française, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il
conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand
il pariait aux courses, quand il prêchait l'athéisme, quand il
donjuanisait avec les femmes.
C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives,
disait-on:--C'est un homme sérieux,--ou:--C'est un désoeuvré.
Les femmes disaient: «Il porte l'Enfer avec lui.»
Le duc de Parisis n'était pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait
à cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des
écoliers pour suivre un landau à huit ressorts. C'est que dans ce
landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontrée, lui
qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau
Paris, comme Théophile Gautier connaissait toutes les figures du
Louvre.
Cette jeune fille était accompagnée d'une dame en cheveux blancs qui
avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener
dans une allée solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le
bois.
La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui,
toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sèches et
rouillées des branches de chêne. Octave ne regardait pas la vieille
dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.
Elle était belle comme la beauté:--grande, souple, blanche, un profil
de vierge antique, une chaste désinvolture, je ne sais quoi de
flexible et de brisé déjà comme le roseau après l'orage;--une gerbe de
cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants à
la fois;--un sourire encore candide, mais déjà féminin, expression de
la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une
vraie femme transperçant à travers la jeune fille.
M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Élysées quelques
demoiselles à la mode, fut ému de cette rencontre et murmura à
mi-voix: «Comme on serait heureux d'aimer une pareille créature!»
Un esprit vulgaire n'eût pas manqué de dire: «Comme on serait heureux
d'être aimé par une pareille créature!»
Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'être aimé est séparé
par un abîme du bonheur d'aimer. Être aimé, qu'est-ce que cela en
regard du bonheur d'aimer! Être aimé, c'est à la portée de tout le
monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.
Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter
qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fût cette femme--il ne
parvînt à être aimé d'elle.
Ce jour-là on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave
de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez
raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rêvent au lac
de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le
monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette
d'émeraude, cette source insensée, où les amazones ne trouveraient pas
d'eau pour se baigner les pieds.
Que pouvait bien faire un jour de février, entre quatre et cinq
heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, à pied, à
cheval ou en phaéton? Et qui se demandait cela? Quelques comédiennes
de petits théâtres, quelques filles perdues ou retrouvées, quelques
Phrynées sans états de service? Non! C'étaient les femmes du plus beau
monde; c'étaient aussi les comédiennes illustres et les courtisanes
irréprochables; celles-là qui ne se démodent pas, parce qu'elles font
la mode.
Il y a toujours à Paris un homme qui règne despotiquement sur les
femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquête
et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans
les mille et une nuits; sa beauté est son blason, elle a des armoiries
parlantes, on ne lui demande pas comment elle écartèle; mais il
n'en est pas ainsi de l'homme, à moins toutefois que la fortune,
l'héroïsme, le génie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir
d'où il vient. Et on lui tient compte d'être fils des dieux comme
César, même s'il descend des dieux par Vénus. Octave avait tous les
titres à ce despotisme.
Né duc et beau, on l'avait dès son berceau habitué à sa part de
royauté. Au collège, il avait régné sur les enfants; depuis son
adolescence, il avait une armée de chevaux, de chiens et de laquais;
depuis ses vingt ans, il avait une légion de femmes; soldat
d'aventure, il avait eu son heure d'héroïsme devant Pékin en tête des
spahis; diplomate de l'école de M. de Morny, il avait déjà triomphé
des hommes comme il avait triomphé des femmes, jouant cartes sur
table, mais en prouvant que les cartes étaient pour lui.
Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais
il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.
La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques
s'arrêteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le
voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de
neige et de rayons.
«Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque
tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.»
C'était la première fois que M. de Parisis détournait les passions de
sa route. «Après cela, reprit-il en regardant, à travers la ramure
dépouillée, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me détourner de
son chemin, si je dois l'aimer, c'est écrit jusques sur ces feuilles
sèches brûlées par le givre.»
Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'égara avec
une vague volupté dans les avenues solitaires, suivant d'un regard
rêveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginité à la terre
souillée. «Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine
mélancolie, tombez sur moi, cela fait du bien à mon coeur.» C'était
la première fois que ce fier sceptique écoutait les battements de son
coeur.
II.
LA LÉGENDE DES PARISIS
Le soir, Parisis alla voir ses amis au Café Anglais, dans ce numéro
16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernières années--s'il
y avait eu une loge infernale.
Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comédien d'aventure--qui ouvrait
ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux
qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de
millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de
Champagne arithmétiquement; le prince Rio, surnommé dans le monde des
filles le prince Bleu,--le prince passé au bleu--qui faisait tourner
la tête--de l'autre côté--à Mlle Tournesol; Antonio, Harken et
d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis
Diane de Poitiers jusqu'à Mme de Pompadour, à quatre demoiselles ne
doutant pas que ces messieurs ne leur payassent à toutes un cachet
pour avoir si bien écouté.
On avait soupaillé en tourmentant quelques perdreaux, en écorniflant
quelques mandarines, en se faisant les dents à quelques pommes d'api.
Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets étaient éparpillés et
effeuillés comme leur vertu, un peu moins flétris pourtant. On
respirait une odeur de vin répandu, de fleurs fanées, de chevelures
dénouées, de poudre à la maréchale. En un mot, une petite gouache
des anciennes orgies. «Quelles sont les nouvelles du jour? demanda
Villeroy.--Khalil-Bey a acheté _Brunehaut_, répondit le prince.--Est-ce
une femme? demanda Mlle Ophélia.--Non, c'est une reine.--Il y a
quelques déclarations de forfait et quelques naissances illustrer.
_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est né sept enfants:
_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_
et _N'y-vas-pas_.»
Parisis était soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en
cette belle académie du savoir-vivre, mais il était éblouissant. Il
raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de
tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-même, un fort
en gueule du plus haut style, était souvent battu à ce duel où on se
jetait à la figure les mots les plus vifs.
Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda à sa montre:
«Voilà dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne
trois minutes pour se relever de cette déchéance, sinon je lui enlève
sa royauté.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau
ténébreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou à l'amour?--A l'amour!
qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignée d'or?--Tu as bien
raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus.
Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?»
Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, à demi-voix: «J'ai
peur d'être amoureux.»
Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. «De moi?
demanda-t-elle.--Si c'était de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah!
ça, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu
sans rémission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle
Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais été amoureux!
--Non.--Comment, vous qui avez été aimé de toutes les femmes de
Paris?»
Octave ne répondit pas. Le prince se chargea de répondre pour lui.
«S'il a été aimé, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui,
dit Mlle Ophélia qui avait de la littérature: _Qui fait amour, amour
le suit_.»
Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophélia. «Monsieur! lui
dit-elle en levant la tête avec une noble indignation, vous attentez
à mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus
cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voilà un beau mot,
dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophélia doit être
la fille de cette chiffonnière de Gavarni qui reçoit une aumône d'un
galant homme et qui lui dit pour le remercier:«Dieu vous garde de
mes filles!»--«Ne parlons pas légèrement des chiffonniers, reprit
Monjoyeux, on connaît mes titres de noblesse.»
Octave était de plus en plus égaré dans sa rêverie. Sa belle figure,
plutôt rieuse que pensive, avait pris ce soir-là un caractère de
mélancolie amère. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel
horizon lointain et triste. «Voyons, Octave! nous sommes en carnaval
et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval
perpétuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au
sérieux? Peut-être.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux;
parce que celui-ci aura rencontré, ce soir dans un salon, ou cette
après-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake,
il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-être parce
que je suis devenu un homme que je suis triste.»
Sur ce beau mot on fit silence. «Ah! je devine, dit tout à coup le
prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le
dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible
légende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous
dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez dû nous appeler
Messeigneurs.--Voyons la légende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit
Octave d'un air ennuyé.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais
cette légende que par ouï-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans
_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du
dernier des Parisis!»
Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le
voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des
Parisis. Il ne daigna pas lui répondre.
Une demi-heure après, deux femmes s'étaient endormies sur un divan;
deux autres avaient décidé deux hommes à faire un mariage de raison,
si bien qu'il ne resta plus dans le célèbre cabinet que Parisis,
Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure
déjà était le prince Gris. «Quelle est donc cette légende? demanda
Monjoyeux à Parisis.--Une bêtise du vieux temps, mon cher. Vous savez
que je ne crois à rien, pas même au diable: eh bien! depuis que j'ai
l'âge de raison, c'est-à-dire l'âge de folie, cette légende m'a
toujours inquiété. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la
nuit, quand je n'ai pas soupé. Il me serait d'ailleurs désagréable
de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu.
Dites-moi votre légende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le
dit pas, je vous la dirai.»
Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter
lui-même. Voici comment il conta:
«C'était au quinzième siècle, au temps des grandes guerres: Jehan de
Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voilà
qu'à l'heure des fiançailles, le roi Charles VII le prit au passage
pour la guerre. Il fit des prodiges d'héroïsme devant Orléans. Il
voulut revenir pour son mariage, car il portait déjà l'anneau des
fiançailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'était
un des meilleurs capitaines de cette vaillante armée, Dunois l'obligea
encore à l'héroïsme. Il recevait les lettres les plus tendres et les
plus désespérées; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir
revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hâte se jeter
aux pieds de sa chère abandonnée.
«Quand il entra dans le château, tout le monde pleurait.
«Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mère et les
soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main
de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eût attendu
pour mourir. «--C'est toi, dit-elle. Dieu soit béni, puisque je t'ai
revu sur la terre. Il lui parla, elle ne répondit pas.
«Il éclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement
«ses lèvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un
baiser.--Oh! Seigneur, s'écria-t-il, vous que j'ai prié à Rome, vous
que j'ai aimé partout, vous que mes aïeux ont glorifié aux croisades,
Seigneur, prenez mon âme ou rendez-moi Blanche!
«Il était tombé agenouillé, il priait avec ferveur, la figure baignée
de larmes. Sa fiancée, qui n'était plus qu'une fiancée de marbre,
ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit
sonnait au beffroi.
«Une figure apparut au très pieux Jehan de Parisis, c'était la Mort
couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans lèvres. Il
eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancée.
«La Mort, plus forte que lui, l'éloigna du lit et se pencha pour
saisir la jeune fille.
«Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire
horrible, il prit son épée et frappa d'une main terrible.
«L'épée se brisa. «--Oh! Seigneur! Seigneur! s'écria-t-il, ayez pitié
de moi.»
«Un ange apparut devant lui qui se pencha à son tour sur la jeune
fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de
Jehan de Parisis, ne la réveilla point.
«L'ange s'évanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche.
--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'écria Jehan de Parisis, que
l'Enfer me secoure.»
«Un autre ange apparut, c'était l'ange des ténèbres. La Mort se
redressa comme si elle dût obéir à celui-là. «--Que me veux-tu? dit
l'ange des ténèbres à Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma
fiancée.--Elle vivra, mais cela coûtera cher à ton coeur et à ton âme.
Chaque heure de sa vie sera payée par toi par un siècle de damnation.
Le fils qui naîtra de son sein sera condamné à sa naissance.--Non! pas
mon fils. J'accepte les siècles de damnation, mais que la Mort ne me
prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des
Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh
bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des ténèbres,
tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre
siècles après la mort de ton premier-né, mais tous les Parisis seront
marqués du signe fatal, tous périront tragiquement. Inscris bien ces
mots dans ton coeur pour qu'ils soient légués de père en fils, de
siècle en siècle, jusqu'au dernier des Parisis.»
«Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimés en lettres de feu sur le
suaire de la Mort.
«L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
«L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.
«Tout s'évanouit; la fiancée ouvrit les yeux et remua les lèvres pour
dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu.»
«Ils se marièrent, ils furent heureux; mais dix années après, Jehan
de Parisis mourut de mort violente. «Depuis quatre siècles, tous les
Parisis sont morts de mort tragique. De génération en génération, leur
bonheur a été diminué d'un an.»
Octave avait conté cela très simplement, sans rien accentuer, ne
voulant pas donner à cette histoire une couleur mélodramatique, mais
il était demeuré sérieux comme si le souvenir des siens eût retrempé
son âme.
Le prince voulut rire d'abord, mais il s'était pris à la légende comme
à quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'était plus gris.
Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, était ému comme à un beau
spectacle.
Les femmes dormaient toujours. On ne les réveilla pas. Le Prince
remua les lèvres pour demander à Octave si les quatre siècles étaient
passées. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: «Eh bien! tu
n'as pas envie de te marier, toi?--Non, répondit le dernier des
Parisis.--Je commence à comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes
si vite à travers les passions: tu as toujours peur de te laisser
prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne à moi,
si je dois porter malheur. Car pour moi, après tout, je suis bien
sûr de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le
proverbe: c'est-à-dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que
quand je serai dégoûté de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer
que la légende des Parisis me préoccupe beaucoup. Toutes les familles
en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus à
payer la part du diable.
Le prince dit qu'il y avait une légende dans sa famille. «On ne croît
plus à ces bêtises-là; mais quand le doigt de Dieu se montre on y
pense bien un peu.»
Parisis se levant, dit adieu par un signe. «Tu ne viens pas au club,
lui demanda le prince?--Non. J'ai compté aujourd'hui pour la première
fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus.» Il
se leva, et sortit. Puis rentrant aussitôt, et comme pour se moquer
lui-même de sa légende: «Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de
l'homme à la légende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un
million, il ne me reste plus que deux années à vivre: je suis
riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa
fortune.
Quand Octave eut refermé la porte, Monjoyeux dit au prince: «Ce que
c'est que d'être bien né! on a des légendes de famille. Moi qui suis
le fils d'une chiffonnière, quelle pourrait bien être la légende de
mes ancêtres?»
Monjoyeux réfléchit. «J'ai aussi ma légende, moi! Je n'ai jamais eu
d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma
mère; or, une bonne fée est venue à mon berceau qui m'a dit: «_Tu
seras roi_!» Sans doute elle a voulu dire un roi de comédie, puisque
j'ai joué, à Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mère
m'avait vu sous cette royauté-là!»
Monjoyeux pencha la tête sur son verre; une larme tomba de ses yeux
dans le vin de Champagne.
III
PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE
Octave de Parisis n'avait rien à envier aux plus beaux noms; son
écusson est à la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un
autre fut maréchal de France, un troisième ministre. Si les Parisis
ne marquent pas avec éclat, dans l'histoire du dernier siècle, c'est
peut-être parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Réfugiés dans leur
château comme dans un royaume, ils étaient trop rois sur leurs terres
pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent
cependant çà et là, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les
ambassades et dans les armées, mais ce ne sont que des apparitions.
Dès qu'ils ont montré leur bravoure et leur esprit, ils s'en
reviennent au château natal se retremper dans la vie de famille, comme
si leur temps, d'ailleurs, n'était pas encore revenu. La famille est
comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes
sont celles que le soleil dore après les jachères. La Révolution,
qui n'était pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et
éparpiller la couvée. Le beau château de Parisis, une des merveilles
de la Renaissance, où Jean Goujon avait sculpté quatre figures sur la
façade, deux Muses et deux Saisons, fut saccagé et brûlé après le 10
août; dans l'admirable parc, qui était une forêt d'arbres rares, tous
les bûcherons du pays vinrent fagoter à grands coups de hache. Le duc
de Parisis, pris les armes à la main pour défendre les siens, fut
massacré à coups de sabre; la duchesse vint se cachera à Paris avec
ses enfants, car Paris était encore le meilleur refuge quand on ne
pouvait pas gagner le Rhin ou l'Océan.
Sous l'Empire, Pierre de Parisis, général de brigade, a fait des
prodiges d'héroïsme. Il est mort à Iéna, en pleine victoire. Celui-là
était l'aïeul d'Octave. Son père, Raoul de Parisis, avait couru le
monde et s'était arrêté au Pérou dans les Cordillères, où il avait
fini par découvrir un sillon argentifère. Mais sa vraie découverte
fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donné un fils: M.
Jean-Octave de Parisis, surnommé don Juan de Parisis, que nous avons
eu l'honneur de vous présenter,--Madame,--et qui en vaut bien la
peine.
Le duc Raoul de Parisis fut tué à la chasse à sa troisième année
de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui
présentait sa mère. «Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune
femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes,
l'amour ne pardonne pas aux Parisis.»
Octave de Parisis était de belle stature, figure barbue, lèvre
railleuse, nez accentué à narines expressives, cheveux bruns à reflets
d'or, légèrement ébouriffés par un jeu savant de la main. Dans le
regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupé,
on voyait errer la pensée, la volonté, la domination. C'était la tête
d'un sceptique plutôt que celle d'un amoureux, mais la passion y
frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur.
Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaieté. Quand
on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'était surtout l'opinion des
femmes. Il avait la désinvolture d'un artiste avec la dignité d'un
diplomate. Il s'habillait à Paris, mais dans le style anglais. Voilà
pour la surface visible.
Son esprit était inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il
aspirait à tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas
aux nuées comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son idéal;
mais ne se nourrissant pas de chimères, après la première heure
d'enthousiasme, il éclatait de rire.
Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dépaysées dans
le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme,
c'était pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le goût des
grands amateurs de gravures; il adorait l'épreuve d'artiste et
l'épreuve avant la lettre; mais il ne dédaignait pas l'esprit et la
malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un
peu trop de fatuité des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme
tentée tombe un jour comme une fraise mûre dans la main de l'amoureux.
Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit
parlé,--car il ne lisait guère et n'écrivait pas.
La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle.
Toutefois, il n'avait pas gâté ses dons. Il montait à cheval comme
Mackensie; il donnait un coup d'épée avec la grâce impitoyable de
Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait à la force
du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement
fécondé son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de
l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait
l'imprévu. Nul n'avait mieux pénétré à vol d'oiseau l'histoire ou
plutôt le roman des philosophies: nul n'en était revenu plus sceptique
et plus dédaigneux.
Octave de Parisis était né pour toutes les fortunes, même pour les
mauvaises. Beau de l'altière beauté qui s'impose par la sévérité des
lignes et la fierté de l'expression, il avait fait son entrée dans le
monde avec l'auréole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige
sous les gouvernements démocratiques. Il n'en était ni meilleur ni
plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans
le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignité
plus ou moins chevaleresque, offrant à trois heures son coupé et ses
gens à Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir
pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans
les salons officiels jusqu'à minuit; mais, après minuit, il jouait au
club ou soupait à la Maison-d'Or ou au Café Anglais avec les plus
gais compagnons. Il était de toutes les fêtes. On l'a vu conduire
le cotillon à la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de
cotillon.
Avec son esprit d'aventure, Octave était voyageur. Non pas pour aller
à Rome, à Bade, aux Pyrénées ou à Montmorency, comme ces gentlemen du
boulevard qui disent impertinemment au mois d'août: «Que voulez-vous,
moi, j'aime les voyages!» Parisis ne parlait de voyager que pour faire
le tour du monde, pour pénétrer dans les pays inaccessibles, franchir
les murailles de la Chine, fumer un cigare à Tombouctou et s'intituler
roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtième année, il était allé
à Lima, pour voyager bien plutôt que pour liquider les affaires de son
père dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et
trouveur d'or, n'était revenu en France qu'avec l'idée de retourner
au Pérou; il avait laissé là-bas un représentant ayant beaucoup de
comptes à rendre et croyant que l'Océan le dispenserait de montrer ses
livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au château
de Parisis la moitié des trouvailles. Octave s'était donc reconnu
beaucoup plus riche qu'il ne l'espérait. Il n'avait eu garde de
quitter l'Amérique sans s'y promener, amoureux des forêts vierges,
comme Chateaubriand, et des fleuves géants, comme Fenimore Cooper.
Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du
Nouveau-Monde, où l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans
la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, à New-York,
Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commençait. Il n'épousa
pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur à Mlle
Rachel?
Il revint en France pour voir mourir sa mère: ce fut son premier
chagrin.
Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour
de l'or. Ce fut là surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit
qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme:
style américain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni
pour les arts, ni pour les lettres des États-Unis. Les vraies femmes
qu'il aima là-bas, c'étaient des Américaines de Paris. Parisien par
excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme
Octave, le monde serait conquis à la France.
Revenu à Paris, il rencontra l'Empereur,--à la Cour, où il était si
difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son père et du
pèlerinage à Ste-Hélène. L'Empereur, qui savait toute cette histoire,
présenta lui-même Octave au marquis de la Valette en-disant: «Voilà
un futur ambassadeur.» Octave prit ses grades en diplomatie dans
les coulisses de l'Opéra, chez Mlle Léonide Leblanc ou Mlle Sarah
Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de
Boulogne. Aussi commençait-il à rire dans sa barbe des sentences de
Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand éclata la guerre
de Chine.
La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons déjà plus nous
imaginer, à quelques années de distance, que nous avons pris la
capitale du Céleste-Empire avec une poignée d'hommes. Octave de
Parisis fut dans cette poignée de héros.
Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient
des bijoux, les Français s'enchinoisaient. Octave fit main basse
sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena à Paris, et un
éventail-Pompadour pour la première marquise qu'il rencontrerait au
faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave à Pékin, on pourrait faire
un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris
qui n'avaient jusque-là navigué que sur le fleuve Bleu. On se rappelle
le bruit qu'il fit à son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche
qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos
avec elle, dans le plus grand sérieux, car il était maître fou par
excellence.
On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours,
métamorphosé le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission
en Orient. Il disait d'un air dégagé: «Si je ne meurs pas dans un
duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur à Londres
et grand-croix de la Légion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la
Jarretière,» lui disaient ses amis. Il avait déjà, d'ailleurs, tous
les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eût été refusé.
Il faut bien laisser un désir aux grandes ambitions.
En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas
trop malheureux dans un adorable hôtel de l'avenue de l'Impératrice,
bien connu sous le nom du Harem.
Comme une grande dame du dix-huitième siècle, Mme de Montmorin, la
duchesse de Parisis avait dit à son fils: «Je ne vous recommande
qu'une chose, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.» Octave
aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mère. Pour jouer ce
rôle, qui préserve souvent des dénouements tragiques de l'amour, il
faut toujours être à l'oeuvre. Mais Octave était un homme d'action,
souvent irrésistible par sa beauté intelligente, son art exquis de
tout dire aux oreilles les plus délicates, d'être passionné sans
passion, d'être fou sans folie, et surtout d'être sage sans sagesse.
Parisis avait une vertu: il aimait la vérité; nul ne dédaignait comme
lui les préjugés et les illusions, Aussi faisait-il bon marché des
ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquérir les
femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la création, pourquoi
ne pas adorer et posséder ce chef-d'oeuvre à mille exemplaires? La
femme est amère, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au
moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable,
tandis que tout le reste n'est que vanité. Ainsi raisonnait Octave à
ses moments perdus: plus d'un philosophe à ses moments trouvés n'a
peut-être pas été si près de la sagesse.
Il disait à ses amis: «Pour se faire adorer des femmes, il faut parler
aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme
on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme
si elles étaient les femmes du monde.» Il disait aussi: «Selon
Vauvenargues: Qui méprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon
moi: qui méprise la femme n'est pas un galant homme.»
Il avait lu La Rochefoucauld. C'était son bréviaire. Il le prenait en
voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la
vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait
avoir tué la «petite bête,» mais l'amour est plus fort que La
Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit.
Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempêtes;
mais dès qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.
IV
OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR
Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait à
cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite
lettre, qui le surprit, même avant de l'avoir lue, parce qu'il y
reconnut le cachet des Parisis:
Monsieur mon neveu,
Si je vous disais que votre vieille tante Régine de Parisis est
presque votre voisine, à Paris, où elle va passer deux moi
ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne
seriez-vous pas quelque peu étonné?
Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire
avenue Bugeaud); ils appellent cela un hôtel! Il en tiendrait dix
comme cela dans mon salon de Champauvert.
Pourquoi suis-je venue à Paris? Grave question! Je ne vous
répondrai pas, mais vous devinerez. Après tout, c'est peut-être
pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez
nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous
séparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris
au château de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numéro, parce
que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car
votre cousine Geneviève est allée prier sur le tombeau de sa
patronne, à Saint-Etienne-du-Mont.
Je vous embrasse, enfant prodigue!
RÉGINE DE PARISIS.
Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mère,
Mlle Régine, déjà cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui
avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait
mieux aimé prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa
famille, c'étaient ses maîtresses.
Mlle Geneviève de La Chastaigneraye était devenue orpheline au temps
même où Octave perdait sa mère. Il se rappelait vaguement avoir vu
cette petite fille cachant sa poupée sous sa robe noire; il n'avait
pas d'autres souvenirs de sa cousine.
Le comte de La Chastaigneraye était mort colonel à Solférino,
survivant d'une année à peine à sa femme. Déjà Geneviève était venue
habiter Champauvert avec sa tante qui jusque là n'aimait pas les
enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce
fut bientôt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans
ce château silencieux, dans ce parc solitaire.
Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille
se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye
et des Parisis, par sa beauté grave et sa grâce héraldique. Geneviève
révéla soudainement toutes les vertus: la fierté et la douceur, front
pensif et bouche souriante, âme divine et coeur vivant. Elle était
musicienne comme la mélodie. Le dimanche, pour racheter ses péchés,
elle qui était encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue à l'église
de Champauvert avec un sentiment tout évangélique; puis le même jour
au château, elle chantait des airs d'opéra avec le brio de la Patti.
Elle était bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient
les paysans.--Le feu de l'intelligence la brûlait. Elle interrogeait
l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on
pressentait déjà les entraînements de la passion.
Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au château
de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui
parlaient en automne de belles chasses du château de Parisis, mais il
ne voulait pas s'amuser près de la sépulture où dormaient les deux
figures, toujours aimées, de son père et de sa mère. A Paris, dans
son hôtel, quand il s'arrêtait un instant devant leurs portraits, il
jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le
courant de la vie, un torrent pour lui, l'entraînait à toutes choses,
sans qu'il prît la force de suivre cette bonne pensée.
Ce matin-là, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'était pas
long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les
maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaître une servante,
coiffée à la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui
embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis,
mais elle devinait que c'était l'enfant du château de Parisis.
Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec
ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de
châtelaine altière--du temps des châteaux à pont-levis.