XIV

Pour lui seul, ce grand joujou un peu funèbre, mais charmant tout de

même--pour le seul auteur du _Cierge Pascal_--pour lui seul! Il suit

amoureusement du regard les nervures de la voûte, réunies en rosace, et

qui retombent trois à trois sur les pilastres des murailles latérales,

d’un mouvement si souple, d’une grâce vivante, presque animale. Le

maître-maçon qui, jadis, traça leur course aérienne, n’a-t-il pas, sans

le savoir, travaillé pour réjouir les yeux du génie vieillissant?

Qu’attendent de plus les dévots et les dévotes, et même ce prêtre

paysan, lorsqu’ils lèvent le nez vers leur ciel vide, qu’un relâchement

de leurs liens, une courte paix, la provisoire acceptation de la

destinée? Ce qu’ils appellent naïvement grâce de Dieu, don de l’Esprit,

efficace du Sacrement, c’est ce même répit qu’il goûte dans ce lieu

solitaire. Pauvres gens, dont la candeur s’embarrasse de tant d’inutiles

discours! Brave saint campagnard qui croit consommer chaque matin la Vie

éternelle, et dont les sens ne connaissent pourtant qu’une illusion

assez grossière, comparable à peine au rêve lucide, à l’illusion

volontaire du merveilleux écrivain. «Que ne suis-je venu plus tôt, se

dit-il, respirer l’air d’une église rustique!... Nos grand’mères 1830

savaient des secrets que nous avons perdus!» Il regrette la visite au

presbytère, qui pensa l’égarer, le sot pèlerinage à la chambre du saint

(ce pan de mur dont la vue fit chanceler un moment sa raison), spectacle

en somme un peu barbare, et fait pour un public moins délicat... «La

sainteté, s’avoue-t-il, comme toutes choses en ce monde, n’est belle à

voir qu’en scène; l’envers du décor est puant et laid.» Sa cervelle en

rumeur bourdonne de mille pensées nouvelles, hardies; une jeune

espérance, confuse encore, émeut jusqu’à ses muscles; il ne s’est pas

senti, depuis bien des jours, si souple, si vigoureux.

--Il y a une joie dans le vieillir, s’écrie-t-il, presque à voix haute,

qui m’est révélée aujourd’hui. L’amour même--oui, l’amour même!--peut

être quitté sans rudesse. J’ai recherché la mort dans les livres, ou

dans les ignobles cimetières citadins, tantôt démesurée, comme une

vision formée dans les rêves, tantôt rabaissée à la taille d’un homme en

casquette, qui tient en bon état, disent-ils, la clôture des tombes,

enregistre, administre. Non! c’est ici, ou dans d’autres séjours

semblables, qu’il faut l’accueillir avec bonhomie, ainsi que le froid et

le chaud, la nuit et le jour, la marche insensible des astres, le retour

des saisons, à l’exemple des sages et des bêtes. Combien le philosophe

peut apprendre de choses précieuses, incomparables, du seul instinct de

quelque vieux prêtre tel que celui-ci, tout proche de la nature,

héritiers de ces solitaires inspirés dont nos pères firent jadis les

divinités des champs. O l’inconscient poète, qui, cherchant le royaume

du ciel, trouve au moins le repos, une humble soumission aux forces

élémentaires, la profonde paix...

En étendant le bras, l’illustre maître pourrait toucher du doigt le

confessionnal où le saint de Lumbres dispense à son peuple les trésors

de sa sagesse empirique. Il est là, entre deux piliers, badigeonné d’un

affreux marron, vulgaire, presque sordide, fermé de deux rideaux verts.

L’auteur du _Cierge Pascal_ déplore tant de laideur inutile, et qu’un

prophète villageois rende ses oracles au fond d’une boîte de sapin; mais

il considère toutefois avec curiosité le grillage de bois derrière

lequel il imagine le calme visage du vieux prêtre, souriant, attentif,

les yeux clos, la main levée pour bénir. Qu’il l’aime mieux ainsi que

tout sanglant, là-haut, face à la muraille nue, le fouet à la main, dans

son cruel délire! «Les plus doux rêveurs, pense-t-il, ont sans doute

besoin de ces secousses un peu vives qui raniment dans leur cerveau les

images défaillantes. Ce que d’autres demandent à la morphine ou à

l’opium, celui-ci l’obtient des morsures d’une lanière sur son dos et

ses flancs.»

Au bout du fil de fer, la lampe de cuivre oscille doucement, passe et

repasse. A chaque retour l’ombre se déploie jusqu’aux voûtes, puis,

chassée de nouveau, s’embusque au noir des piliers, s’y replie, pour se

déployer encore. «Ainsi passons-nous du froid au chaud, rêve

Saint-Marin, tantôt bouillants d’ardeur, effervescents, tantôt froids et

las, selon des lois méconnues, et sans doute inconnaissables. Jadis,

notre scepticisme était encore un défi. L’indifférence même, où nous

croyons plus tard tout atteindre, n’est bientôt qu’une pose assez

fatigante à garder. Quelle crampe, Seigneur! derrière le sourire

épicurien. Mais nos petits-neveux ne réussiront pas mieux que nous.

L’esprit humain fait varier sans cesse la forme et la courbure de son

aile, attaque l’air sous tous les angles, du négatif au positif, et ne

vole jamais. Quoi de plus décrié que ce nom de dilettante, porté jadis

avec honneur? La nouvelle génération fut manifestement marquée d’un

autre signe; on a su lequel depuis: c’était celui de son sacrifice, sort

honorable, envié par les militaires. J’ai vu, tout frémissant d’une

impatience sacrée, le jeune Lagrange pareil à un pressentiment vivant...

Il goûte avant moi le repos qu’il a détesté. Croyants ou libertins, de

quelque mot qu’on nous nomme, ce n’est pas assez que notre recherche

soit vaine; chaque effort hâte notre fin. L’air même que nous respirons

brûle au dedans, nous consume. Douter n’est pas plus rafraîchissant que

nier. Mais d’être un professeur de doute, quel supplice chinois! Encore,

dans la force de l’âge, la recherche des femmes, l’obsession du sexe

congestionne habituellement les cerveaux, refoule la pensée. Nous vivons

dans le demi-délire de la délectation morose, coupé d’accès de désespoir

lucide. Mais d’année en année les images perdent leur force, nos artères

filtrent un sang moins épais, notre machine tourne à vide. Nous

remâchons dans la vieillesse des abstractions de collège, qui tenaient

de l’ardeur de nos désirs toute leur vertu; nous répétons des mots non

moins épuisés que nous-mêmes; nous guettons aux yeux des jeunes gens les

secrets que nous avons perdus. Ah! l’épreuve la plus dure est de

comparer sans cesse à sa propre déchéance l’ardeur et l’activité

d’autrui, comme si nous sentions glisser inutilement sur nous la

puissante vague de fond qui ne nous lèvera plus... A quoi bon tenter ce

qui ne peut être tenté qu’une fois? Ce bonhomme de prêtre a fait moins

sottement qui s’est retiré de la vie avant que la vie ne se retirât. Sa

vieillesse est sans amertume. Ce que nous regrettons de perdre, il

souhaite en être au plus tôt délivré; quand nous nous lamentons de ne

plus sentir de pointe au désir, il se flatte d’être moins tenté. Je

jurerais qu’à trente ans il s’était fait des félicités de vieillard, sur

quoi l’âge n’a pu mordre. Est-il trop tard pour l’imiter? Un paysan

mystique, nourri de vieux livres et des leçons de maîtres grossiers,

dans la poudre des séminaires, peut s’élever par degrés à la sérénité du

sage, mais son expérience est courte, sa méthode naïve et parfois

saugrenue, compliquée d’inutiles superstitions. Les moyens dont dispose,

à la fin de sa carrière, mais dans la pleine force de son génie, un

maître illustre, ont une autre efficace. Emprunter à la sainteté ce

qu’elle a d’aimable; retrouver sans roideur la paix de l’enfance; se

faire au silence et à la solitude des champs; s’étudier moins à ne rien

regretter qu’à ne se souvenir de rien; observer par raison, avec mesure,

les vieux préceptes d’abstinence et de chasteté, assurément précieux;

jouir de la vieillesse comme de l’automne ou du crépuscule; se rendre

peu à peu la mort familière, n’est-ce pas un jeu difficile, mais rien

qu’un jeu, pour l’auteur de beaucoup de livres, dispensateur d’illusion?

«Ce sera ma dernière œuvre, conclut l’éminent maître, et je ne l’écrirai

que pour moi, acteur et public tour à tour...»

Mais ce dernier livre est celui-là qu’on n’écrit pas, à peine entrevu

dans les songes. De le rêver seulement est un signe fatal. Ainsi les

vieux chats qui vont mourir caressent encore des griffes la laine du

tapis, et traînent sur les belles couleurs un regard plein d’une

tendresse obscure.

C’est ce même regard que l’auteur du _Cierge Pascal_ fixe au mince

treillage de bois derrière lequel il imagine son héros bénisseur,

patriarche au rire indulgent, à la langue savoureuse et drue, riche de

l’expérience des âmes. Il l’aime déjà de tout le bien qu’il peut en

attendre. Pour être un saint on n’en est pas moins sensible à une

certaine forme rare de la courtoisie, cette sympathie attentive,

pénétrante, qui est la suprême politesse d’un grand seigneur de

l’intelligence. Celui que la flatterie rebute goûte mieux les formes

supérieures de la louange. Hé! Hé! d’autres que l’illustre Saint-Marin

se sont agenouillés ici, ont écouté le bon vieillard, et sont partis

moins lourds. Pourquoi pas? Dans la confession, l’expérience du péché

est-elle jamais complète? N’y a-t-il pas, dans la honte de l’aveu, même

incomplet, déloyal, une sensation âpre et forte qui ressemble au

remords, un remède un peu rude et singulier à l’affadissement du vice?

Et d’ailleurs les maniaques de la libre pensée sont bien sots de

dédaigner à l’église une méthode de psychothérapie qu’ils jugent

excellente et nouvelle chez un neurologiste en renom. Ce professeur,

dans sa clinique, fait-il autre chose qu’un simple prêtre au

confessionnal: provoquer, déclencher la confidence pour suggestionner

ensuite, à loisir, un malade apaisé, détendu? Combien de choses

pourrissent dans le cœur, dont ce seul effort délivre! L’homme célèbre,

qui vit dans son ombre, se voit dans tous les yeux, s’entend sur toutes

les lèvres, se reconnaît jusque dans la haine et l’envie qui le

pressent, peut bien tenter d’échapper à sa propre obsession, de rompre

le cercle enchanté. Il ne s’ouvre jamais à l’inférieur, il ment toujours

à son égal. S’il laisse après lui des mémoires véridiques, sa

dissimulation naturelle se double d’un de ces effrayants accès de vanité

posthume que le public connaît assez. Rien n’est moins qu’une parole

d’outre-tombe. Alors... Alors, il est beau qu’une fois, par hasard, ce

don précieux de lui-même, qu’il a toujours refusé, il le fasse au

premier venu, comme on jette une poignée d’or à un mendiant.

Pas une minute cet homme pourtant subtil qui, à défaut de goût

véritable, ressent au moins la grossièreté d’autrui comme une contrainte

physique, n’échappe au piège de sa propre bassesse. Il remue ces idées

pêle-mêle, avec une assurance naïve, se flatte de n’avoir qu’à faire un

choix entre tant de solides raisons. Il a fini par regarder les marches

de bois, usées par les genoux, avec autant de curiosité que d’envie...

Une fois là, le reste va de soi. Qui le retiendrait? Ce qui fut donné si

souvent à cette même place, aux vieilles filles illettrées, ne sera pas

refusé sans doute à l’observateur le plus retors, et qui garde mieux son

sang-froid, délicieux railleur! Il ne faut qu’un petit effort, après

avoir sucé, vidé tant de sensations rares et difficiles, parlé tant de

langages, fait tant de savantes grimaces, pour finir dans la peau d’un

philosophe campagnard, désabusé, pacifié, à point dévot. Depuis

l’empereur qui planta des raves, on a vu plus d’un grand de ce monde

s’assurer une mort bucolique. En argot de coulisse, cela s’appelle

entrer dans son rôle, pour se prendre soi-même à son jeu. C’est ainsi

qu’au terme d’une consciencieuse étude tel comédien, gras à souhait,

rouge de plaisir, avale son bock, referme son livre, et s’écrie: Je

tiens mon Polyeucte!...

Sous le soleil de Satan · 第 27 / 32 题