Pour lui seul, ce grand joujou un peu funèbre, mais charmant tout de
même--pour le seul auteur du _Cierge Pascal_--pour lui seul! Il suit
amoureusement du regard les nervures de la voûte, réunies en rosace, et
qui retombent trois à trois sur les pilastres des murailles latérales,
d’un mouvement si souple, d’une grâce vivante, presque animale. Le
maître-maçon qui, jadis, traça leur course aérienne, n’a-t-il pas, sans
le savoir, travaillé pour réjouir les yeux du génie vieillissant?
Qu’attendent de plus les dévots et les dévotes, et même ce prêtre
paysan, lorsqu’ils lèvent le nez vers leur ciel vide, qu’un relâchement
de leurs liens, une courte paix, la provisoire acceptation de la
destinée? Ce qu’ils appellent naïvement grâce de Dieu, don de l’Esprit,
efficace du Sacrement, c’est ce même répit qu’il goûte dans ce lieu
solitaire. Pauvres gens, dont la candeur s’embarrasse de tant d’inutiles
discours! Brave saint campagnard qui croit consommer chaque matin la Vie
éternelle, et dont les sens ne connaissent pourtant qu’une illusion
assez grossière, comparable à peine au rêve lucide, à l’illusion
volontaire du merveilleux écrivain. «Que ne suis-je venu plus tôt, se
dit-il, respirer l’air d’une église rustique!... Nos grand’mères 1830
savaient des secrets que nous avons perdus!» Il regrette la visite au
presbytère, qui pensa l’égarer, le sot pèlerinage à la chambre du saint
(ce pan de mur dont la vue fit chanceler un moment sa raison), spectacle
en somme un peu barbare, et fait pour un public moins délicat... «La
sainteté, s’avoue-t-il, comme toutes choses en ce monde, n’est belle à
voir qu’en scène; l’envers du décor est puant et laid.» Sa cervelle en
rumeur bourdonne de mille pensées nouvelles, hardies; une jeune
espérance, confuse encore, émeut jusqu’à ses muscles; il ne s’est pas
senti, depuis bien des jours, si souple, si vigoureux.
--Il y a une joie dans le vieillir, s’écrie-t-il, presque à voix haute,
qui m’est révélée aujourd’hui. L’amour même--oui, l’amour même!--peut
être quitté sans rudesse. J’ai recherché la mort dans les livres, ou
dans les ignobles cimetières citadins, tantôt démesurée, comme une
vision formée dans les rêves, tantôt rabaissée à la taille d’un homme en
casquette, qui tient en bon état, disent-ils, la clôture des tombes,
enregistre, administre. Non! c’est ici, ou dans d’autres séjours
semblables, qu’il faut l’accueillir avec bonhomie, ainsi que le froid et
le chaud, la nuit et le jour, la marche insensible des astres, le retour
des saisons, à l’exemple des sages et des bêtes. Combien le philosophe
peut apprendre de choses précieuses, incomparables, du seul instinct de
quelque vieux prêtre tel que celui-ci, tout proche de la nature,
héritiers de ces solitaires inspirés dont nos pères firent jadis les
divinités des champs. O l’inconscient poète, qui, cherchant le royaume
du ciel, trouve au moins le repos, une humble soumission aux forces
élémentaires, la profonde paix...
En étendant le bras, l’illustre maître pourrait toucher du doigt le
confessionnal où le saint de Lumbres dispense à son peuple les trésors
de sa sagesse empirique. Il est là, entre deux piliers, badigeonné d’un
affreux marron, vulgaire, presque sordide, fermé de deux rideaux verts.
L’auteur du _Cierge Pascal_ déplore tant de laideur inutile, et qu’un
prophète villageois rende ses oracles au fond d’une boîte de sapin; mais
il considère toutefois avec curiosité le grillage de bois derrière
lequel il imagine le calme visage du vieux prêtre, souriant, attentif,
les yeux clos, la main levée pour bénir. Qu’il l’aime mieux ainsi que
tout sanglant, là-haut, face à la muraille nue, le fouet à la main, dans
son cruel délire! «Les plus doux rêveurs, pense-t-il, ont sans doute
besoin de ces secousses un peu vives qui raniment dans leur cerveau les
images défaillantes. Ce que d’autres demandent à la morphine ou à
l’opium, celui-ci l’obtient des morsures d’une lanière sur son dos et
ses flancs.»
Au bout du fil de fer, la lampe de cuivre oscille doucement, passe et
repasse. A chaque retour l’ombre se déploie jusqu’aux voûtes, puis,
chassée de nouveau, s’embusque au noir des piliers, s’y replie, pour se
déployer encore. «Ainsi passons-nous du froid au chaud, rêve
Saint-Marin, tantôt bouillants d’ardeur, effervescents, tantôt froids et
las, selon des lois méconnues, et sans doute inconnaissables. Jadis,
notre scepticisme était encore un défi. L’indifférence même, où nous
croyons plus tard tout atteindre, n’est bientôt qu’une pose assez
fatigante à garder. Quelle crampe, Seigneur! derrière le sourire
épicurien. Mais nos petits-neveux ne réussiront pas mieux que nous.
L’esprit humain fait varier sans cesse la forme et la courbure de son
aile, attaque l’air sous tous les angles, du négatif au positif, et ne
vole jamais. Quoi de plus décrié que ce nom de dilettante, porté jadis
avec honneur? La nouvelle génération fut manifestement marquée d’un
autre signe; on a su lequel depuis: c’était celui de son sacrifice, sort
honorable, envié par les militaires. J’ai vu, tout frémissant d’une
impatience sacrée, le jeune Lagrange pareil à un pressentiment vivant...
Il goûte avant moi le repos qu’il a détesté. Croyants ou libertins, de
quelque mot qu’on nous nomme, ce n’est pas assez que notre recherche
soit vaine; chaque effort hâte notre fin. L’air même que nous respirons
brûle au dedans, nous consume. Douter n’est pas plus rafraîchissant que
nier. Mais d’être un professeur de doute, quel supplice chinois! Encore,
dans la force de l’âge, la recherche des femmes, l’obsession du sexe
congestionne habituellement les cerveaux, refoule la pensée. Nous vivons
dans le demi-délire de la délectation morose, coupé d’accès de désespoir
lucide. Mais d’année en année les images perdent leur force, nos artères
filtrent un sang moins épais, notre machine tourne à vide. Nous
remâchons dans la vieillesse des abstractions de collège, qui tenaient
de l’ardeur de nos désirs toute leur vertu; nous répétons des mots non
moins épuisés que nous-mêmes; nous guettons aux yeux des jeunes gens les
secrets que nous avons perdus. Ah! l’épreuve la plus dure est de
comparer sans cesse à sa propre déchéance l’ardeur et l’activité
d’autrui, comme si nous sentions glisser inutilement sur nous la
puissante vague de fond qui ne nous lèvera plus... A quoi bon tenter ce
qui ne peut être tenté qu’une fois? Ce bonhomme de prêtre a fait moins
sottement qui s’est retiré de la vie avant que la vie ne se retirât. Sa
vieillesse est sans amertume. Ce que nous regrettons de perdre, il
souhaite en être au plus tôt délivré; quand nous nous lamentons de ne
plus sentir de pointe au désir, il se flatte d’être moins tenté. Je
jurerais qu’à trente ans il s’était fait des félicités de vieillard, sur
quoi l’âge n’a pu mordre. Est-il trop tard pour l’imiter? Un paysan
mystique, nourri de vieux livres et des leçons de maîtres grossiers,
dans la poudre des séminaires, peut s’élever par degrés à la sérénité du
sage, mais son expérience est courte, sa méthode naïve et parfois
saugrenue, compliquée d’inutiles superstitions. Les moyens dont dispose,
à la fin de sa carrière, mais dans la pleine force de son génie, un
maître illustre, ont une autre efficace. Emprunter à la sainteté ce
qu’elle a d’aimable; retrouver sans roideur la paix de l’enfance; se
faire au silence et à la solitude des champs; s’étudier moins à ne rien
regretter qu’à ne se souvenir de rien; observer par raison, avec mesure,
les vieux préceptes d’abstinence et de chasteté, assurément précieux;
jouir de la vieillesse comme de l’automne ou du crépuscule; se rendre
peu à peu la mort familière, n’est-ce pas un jeu difficile, mais rien
qu’un jeu, pour l’auteur de beaucoup de livres, dispensateur d’illusion?
«Ce sera ma dernière œuvre, conclut l’éminent maître, et je ne l’écrirai
que pour moi, acteur et public tour à tour...»
Mais ce dernier livre est celui-là qu’on n’écrit pas, à peine entrevu
dans les songes. De le rêver seulement est un signe fatal. Ainsi les
vieux chats qui vont mourir caressent encore des griffes la laine du
tapis, et traînent sur les belles couleurs un regard plein d’une
tendresse obscure.
C’est ce même regard que l’auteur du _Cierge Pascal_ fixe au mince
treillage de bois derrière lequel il imagine son héros bénisseur,
patriarche au rire indulgent, à la langue savoureuse et drue, riche de
l’expérience des âmes. Il l’aime déjà de tout le bien qu’il peut en
attendre. Pour être un saint on n’en est pas moins sensible à une
certaine forme rare de la courtoisie, cette sympathie attentive,
pénétrante, qui est la suprême politesse d’un grand seigneur de
l’intelligence. Celui que la flatterie rebute goûte mieux les formes
supérieures de la louange. Hé! Hé! d’autres que l’illustre Saint-Marin
se sont agenouillés ici, ont écouté le bon vieillard, et sont partis
moins lourds. Pourquoi pas? Dans la confession, l’expérience du péché
est-elle jamais complète? N’y a-t-il pas, dans la honte de l’aveu, même
incomplet, déloyal, une sensation âpre et forte qui ressemble au
remords, un remède un peu rude et singulier à l’affadissement du vice?
Et d’ailleurs les maniaques de la libre pensée sont bien sots de
dédaigner à l’église une méthode de psychothérapie qu’ils jugent
excellente et nouvelle chez un neurologiste en renom. Ce professeur,
dans sa clinique, fait-il autre chose qu’un simple prêtre au
confessionnal: provoquer, déclencher la confidence pour suggestionner
ensuite, à loisir, un malade apaisé, détendu? Combien de choses
pourrissent dans le cœur, dont ce seul effort délivre! L’homme célèbre,
qui vit dans son ombre, se voit dans tous les yeux, s’entend sur toutes
les lèvres, se reconnaît jusque dans la haine et l’envie qui le
pressent, peut bien tenter d’échapper à sa propre obsession, de rompre
le cercle enchanté. Il ne s’ouvre jamais à l’inférieur, il ment toujours
à son égal. S’il laisse après lui des mémoires véridiques, sa
dissimulation naturelle se double d’un de ces effrayants accès de vanité
posthume que le public connaît assez. Rien n’est moins qu’une parole
d’outre-tombe. Alors... Alors, il est beau qu’une fois, par hasard, ce
don précieux de lui-même, qu’il a toujours refusé, il le fasse au
premier venu, comme on jette une poignée d’or à un mendiant.
Pas une minute cet homme pourtant subtil qui, à défaut de goût
véritable, ressent au moins la grossièreté d’autrui comme une contrainte
physique, n’échappe au piège de sa propre bassesse. Il remue ces idées
pêle-mêle, avec une assurance naïve, se flatte de n’avoir qu’à faire un
choix entre tant de solides raisons. Il a fini par regarder les marches
de bois, usées par les genoux, avec autant de curiosité que d’envie...
Une fois là, le reste va de soi. Qui le retiendrait? Ce qui fut donné si
souvent à cette même place, aux vieilles filles illettrées, ne sera pas
refusé sans doute à l’observateur le plus retors, et qui garde mieux son
sang-froid, délicieux railleur! Il ne faut qu’un petit effort, après
avoir sucé, vidé tant de sensations rares et difficiles, parlé tant de
langages, fait tant de savantes grimaces, pour finir dans la peau d’un
philosophe campagnard, désabusé, pacifié, à point dévot. Depuis
l’empereur qui planta des raves, on a vu plus d’un grand de ce monde
s’assurer une mort bucolique. En argot de coulisse, cela s’appelle
entrer dans son rôle, pour se prendre soi-même à son jeu. C’est ainsi
qu’au terme d’une consciencieuse étude tel comédien, gras à souhait,
rouge de plaisir, avale son bock, referme son livre, et s’écrie: Je
tiens mon Polyeucte!...