Sourire magique! La vieille église, attiédie par le jour, respire autour
de lui, d’une lente haleine; une odeur de pierre antique et de bois
vermoulu, aussi secrète que celle de la futaie profonde, glisse au long
des piliers trapus, erre en brouillard sur les dalles mal jointes ou
s’amasse dans les coins sombres, pareille à une eau dormante. Un
renfoncement du sol, l’angle d’un mur, une niche vide la recueille comme
dans une ornière de granit. Et la lueur rouge de la veilleuse, au loin,
vers l’autel, ressemble au fanal sur un étang solitaire.
Saint-Marin flaire avec délice cette nuit campagnarde, entre des
murailles du seizième siècle, pleines du parfum de tant de saisons. Il a
gagné le côté droit de la nef, se ramasse à l’extrémité d’un banc de
chêne, dur et cordial; une lampe de cuivre, au bout d’un fil de fer, se
balance au-dessus, avec un grincement léger. Par intervalles une porte
bat. Et, lorsque tout va faire silence, peut-être, ce sont les vitraux
poussiéreux qui grelottent dans leur résille de plomb, au trot d’un
cheval, sur la route.
--A cette heure, se dit-il, le docteur chavranchais et son insupportable
compagnon trottent je ne sais où, s’écartent juste assez pour me
permettre de jouir en paix d’une heure parfaite!... (Car il croit
volontiers à ces politesses du hasard, à des accords mystérieux.) Cette
église, ce silence, les jeux de l’ombre... Voyons! tout est à lui...
tout l’attendait. Au moins, qu’ils ne reviennent pas trop tôt,
souhaite-t-il.
Ils ne reviendront pas trop tôt.
(Les mourants connaissent bien leurs désirs, mais ils se taisent sur
toutes choses, disait Mécislas Golberg, ce vieux juif.)
* * * * *
L’angoisse de l’éminent maître s’est dissipée peu à peu dans le grand
silence intérieur qu’il a si rarement connu. Mille souvenirs s’y
allument, pareils aux petites lumières d’une ville nocturne. Sa mémoire
les repasse et jouit de leur confusion, de leur désordre enivrant. A
travers les limites tracées par nos calendriers, comme les ans, les
jours, les heures, s’appellent et se répondent!... Un clair matin de
vacances, où retentit le beau son de cuivre d’une bassine à
confitures..., un soir où coule une eau limpide et glacée, sous un
feuillage immobile..., le regard surpris d’une cousine blonde, à travers
la table familiale, et la petite poitrine haletante..., et puis tout à
coup--le demi-siècle franchi d’un bond--les premières morsures de la
vieillesse, un rendez-vous dénoué..., le grand amour, chèrement gardé,
pas à pas défendu, disputé, jusqu’à la dernière minute, lorsque les
lèvres du vieil amoureux pressent une bouche mobile et furtive, demain
féroce... C’est là sa vie--tout ce que le temps épargne--qui dans son
passé garde encore forme et figure; le reste n’est rien, son œuvre, ni
la gloire. L’effort de cinquante années, sa carrière illustre, trente
livres célèbres... Hé quoi! cela compte-t-il si peu?... Que de niais
vont s’écriant que l’art... Quel art? Le merveilleux jongleur en connaît
seulement les servitudes. Il l’a porté comme un fardeau. L’harmonieux
bavard qui n’a parlé que de lui ne s’est pas exprimé une fois.
L’univers, qui croit l’aimer, ne sait que ce qui le déguise. Il est
exilé de ses livres et, par avance, dépossédé... Tant de lecteurs, pas
un ami!
Il n’en éprouve d’ailleurs nul regret. La certitude qu’il échappe ainsi
pour toujours, qu’on n’aura de lui qu’un simulacre, fait briller son
regard malicieux. Le meilleur de son œuvre ne mérite pas d’autre
conclusion que cette plaisanterie _in extremis_. Il ne souhaite aucun
disciple. Ceux qui l’entourent sont des ennemis. Impuissants à
renouveler un charme, une gentillesse dont leur maître eut le secret,
ils se contentent de pasticher adroitement son style. Leurs plus grandes
audaces sont dans l’ordre de la grammaire. «Ils démontent mes paradoxes,
dit-il, mais ils ne savent pas les remonter.» La jeunesse décimée, qui
vit Péguy couché dans les chaumes, à la face de Dieu, s’éloigne avec
dégoût du divan où la supercritique polit ses ongles. Elle laisse à
Narcisse le soin de raffiner encore sur sa délicate impuissance. Mais
elle hait déjà, de toutes les forces de son génie, les plus robustes et
les mieux venus du troupeau qui briguent la succession du mauvais
maître, distillent en grimaçant leurs petits livres compliqués, grincent
au nez des plus grands, et n’ont d’autre espoir en ce monde que de
pousser leur crotte aigre et difficile au bord de toutes les sources
spirituelles où les malheureux vont boire.
Cependant, qu’importe à l’auteur du _Cierge Pascal_ le grignotement
dans son ombre de tant de quenottes assidues? Il a rongé plutôt par
nécessité que par goût, avec ennui. Place aux jeunes rats mieux dentés!
Ce soir, il pourrait rêver d’eux sans colère. Il songe, en frissonnant
de plaisir, à la grande ville lointaine, à sa foule bouillonnante, sous
l’énorme ciel noir. La reverra-t-il jamais? Existe-t-elle encore
seulement, quelque part, là-bas, dans la nuit si douce?
Presque au-dessus de sa tête, l’horloge bat à petits coups, comme un
cœur. Il ferme un moment les yeux pour mieux l’entendre, vivre et
respirer avec elle, l’antique aieule sans âge, qui dispense à regret,
depuis des siècles, l’impitoyable avenir. Ce bruit qu’il écoute,
perceptible à peine dans la charpente sonore, ce ronron monotone,
seulement interrompu par la voix grave des heures, durera plus que lui,
cheminera des années et des années encore, à travers de nouveaux espaces
de silence, jusqu’au jour... Quel jour? Quel jour aura marqué pour la
dernière fois, au coup de minuit, les deux aiguilles rouillées, les deux
commères, avant de s’arrêter pour jamais?
Il ouvre les yeux. Devant lui une plaque de marbre grisâtre, scellée au
mur, porte une inscription dont il déchiffre lentement les larges
lettres dédorées.
«_A la mémoire... de... Jean-Baptiste Heame, notaire royal_
1690-1741... _et de Mélanie-Hortense Le Pean, son épouse... de
Pierre Antoine Dominique... de Jean-Jacques Heame, seigneur
d’Hemecourt... de Paul-Louis-François..._ et ainsi jusqu’au bas de
la liste, jusqu’au dernier: _Jean-César Heame d’Hemecourt,
capitaine de cavalerie, ancien marguillier de la paroisse, décédé à
Cannes... en 1889... Bienfaiteur de cette église..._
«_Priez pour cette Famille entièrement éteinte._»
demande encore la vieille pierre, humblement, comme pour s’excuser
d’être là.
--Fameuse perte!... murmure l’auteur du _Cierge Pascal_ entre ses dents.
Mais il sourit d’un bon sourire de sympathie protectrice. Le copieux
morceau de marbre, consciencieusement gravé, rehaussé d’or fin, aussi
cossu que n’importe quelle autre pièce de mobilier bourgeois! Rien de
plus triste qu’une tombe de pierre blanche, aux quatre bornes
enchaînées, fouettée par la pluie, un jour d’hiver. Mais à l’abri du
froid et du chaud, face au banc d’œuvre où le défunt marguillier reçut
le pain bénit, cette pierre, aussi lisse et polie qu’au premier jour,
cirée chaque semaine par un sacristain diligent, quelle consolante image
de la mort! La sensibilité de l’écrivain s’émeut pour ce confortable
posthume. Il épelle tous ces noms, comme des noms d’amis, dont le
voisinage le rassure. Avec cette dynastie des Heame, que d’autres
encore, sous les dalles aux lettres effacées, ça et là, jusqu’au pied de
l’autel, bonnes gens qui voulurent dormir sous un toit, durer aussi
longtemps que la sûre assise! On peut rêver dormir là, de compagnie...
Jamais le célèbre romancier ne se sentit si résigné, si docile. Une
fatigue exquise détend jusqu’à ses dernières fibres, fait flotter devant
ses yeux l’image de la profonde église endormie, désormais sans secret,
amicale, familière. Il goûte une paix jamais sentie, un extrême
bien-être, presque religieux... Il se dorlote, il s’étire; il étouffe
un bâillement, comme une prière.
Au dehors, le ciel s’obscurcit; un dernier vitrail du transept s’éteint
tout à fait. Désormais, la porte s’ouvre et se referme sur un fond de
velours noir, où le monde extérieur ne se dénonce plus que par son
parfum. Des ombres éparses se rapprochent, s’assemblent. Un chuchotement
discret court au long des travées, de banc de chêne en banc de chêne,
des petits pas impatients gagnent le seuil, l’église se vide peu à peu
de son menu peuple invisible. L’heure du salut quotidien est passée
depuis longtemps, la sacristie reste close, trois lampes sur douze
éclairent seules l’immense vaisseau. Que se passe-t-il? Qu’attendre
encore?... On se cherche à tâtons, on s’appelle de loin, d’une petite
toux caressante, on discute entre initiés. Car, avec la dernière
diligence automobile de Vaucours, les curieux et les curieuses ont
disparu: Lumbres ne garde si tard que ses vieux amis. Les derniers
s’éloignent cependant. Saint-Marin va rester seul.