XIII

Sourire magique! La vieille église, attiédie par le jour, respire autour

de lui, d’une lente haleine; une odeur de pierre antique et de bois

vermoulu, aussi secrète que celle de la futaie profonde, glisse au long

des piliers trapus, erre en brouillard sur les dalles mal jointes ou

s’amasse dans les coins sombres, pareille à une eau dormante. Un

renfoncement du sol, l’angle d’un mur, une niche vide la recueille comme

dans une ornière de granit. Et la lueur rouge de la veilleuse, au loin,

vers l’autel, ressemble au fanal sur un étang solitaire.

Saint-Marin flaire avec délice cette nuit campagnarde, entre des

murailles du seizième siècle, pleines du parfum de tant de saisons. Il a

gagné le côté droit de la nef, se ramasse à l’extrémité d’un banc de

chêne, dur et cordial; une lampe de cuivre, au bout d’un fil de fer, se

balance au-dessus, avec un grincement léger. Par intervalles une porte

bat. Et, lorsque tout va faire silence, peut-être, ce sont les vitraux

poussiéreux qui grelottent dans leur résille de plomb, au trot d’un

cheval, sur la route.

--A cette heure, se dit-il, le docteur chavranchais et son insupportable

compagnon trottent je ne sais où, s’écartent juste assez pour me

permettre de jouir en paix d’une heure parfaite!... (Car il croit

volontiers à ces politesses du hasard, à des accords mystérieux.) Cette

église, ce silence, les jeux de l’ombre... Voyons! tout est à lui...

tout l’attendait. Au moins, qu’ils ne reviennent pas trop tôt,

souhaite-t-il.

Ils ne reviendront pas trop tôt.

(Les mourants connaissent bien leurs désirs, mais ils se taisent sur

toutes choses, disait Mécislas Golberg, ce vieux juif.)

* * * * *

L’angoisse de l’éminent maître s’est dissipée peu à peu dans le grand

silence intérieur qu’il a si rarement connu. Mille souvenirs s’y

allument, pareils aux petites lumières d’une ville nocturne. Sa mémoire

les repasse et jouit de leur confusion, de leur désordre enivrant. A

travers les limites tracées par nos calendriers, comme les ans, les

jours, les heures, s’appellent et se répondent!... Un clair matin de

vacances, où retentit le beau son de cuivre d’une bassine à

confitures..., un soir où coule une eau limpide et glacée, sous un

feuillage immobile..., le regard surpris d’une cousine blonde, à travers

la table familiale, et la petite poitrine haletante..., et puis tout à

coup--le demi-siècle franchi d’un bond--les premières morsures de la

vieillesse, un rendez-vous dénoué..., le grand amour, chèrement gardé,

pas à pas défendu, disputé, jusqu’à la dernière minute, lorsque les

lèvres du vieil amoureux pressent une bouche mobile et furtive, demain

féroce... C’est là sa vie--tout ce que le temps épargne--qui dans son

passé garde encore forme et figure; le reste n’est rien, son œuvre, ni

la gloire. L’effort de cinquante années, sa carrière illustre, trente

livres célèbres... Hé quoi! cela compte-t-il si peu?... Que de niais

vont s’écriant que l’art... Quel art? Le merveilleux jongleur en connaît

seulement les servitudes. Il l’a porté comme un fardeau. L’harmonieux

bavard qui n’a parlé que de lui ne s’est pas exprimé une fois.

L’univers, qui croit l’aimer, ne sait que ce qui le déguise. Il est

exilé de ses livres et, par avance, dépossédé... Tant de lecteurs, pas

un ami!

Il n’en éprouve d’ailleurs nul regret. La certitude qu’il échappe ainsi

pour toujours, qu’on n’aura de lui qu’un simulacre, fait briller son

regard malicieux. Le meilleur de son œuvre ne mérite pas d’autre

conclusion que cette plaisanterie _in extremis_. Il ne souhaite aucun

disciple. Ceux qui l’entourent sont des ennemis. Impuissants à

renouveler un charme, une gentillesse dont leur maître eut le secret,

ils se contentent de pasticher adroitement son style. Leurs plus grandes

audaces sont dans l’ordre de la grammaire. «Ils démontent mes paradoxes,

dit-il, mais ils ne savent pas les remonter.» La jeunesse décimée, qui

vit Péguy couché dans les chaumes, à la face de Dieu, s’éloigne avec

dégoût du divan où la supercritique polit ses ongles. Elle laisse à

Narcisse le soin de raffiner encore sur sa délicate impuissance. Mais

elle hait déjà, de toutes les forces de son génie, les plus robustes et

les mieux venus du troupeau qui briguent la succession du mauvais

maître, distillent en grimaçant leurs petits livres compliqués, grincent

au nez des plus grands, et n’ont d’autre espoir en ce monde que de

pousser leur crotte aigre et difficile au bord de toutes les sources

spirituelles où les malheureux vont boire.

Cependant, qu’importe à l’auteur du _Cierge Pascal_ le grignotement

dans son ombre de tant de quenottes assidues? Il a rongé plutôt par

nécessité que par goût, avec ennui. Place aux jeunes rats mieux dentés!

Ce soir, il pourrait rêver d’eux sans colère. Il songe, en frissonnant

de plaisir, à la grande ville lointaine, à sa foule bouillonnante, sous

l’énorme ciel noir. La reverra-t-il jamais? Existe-t-elle encore

seulement, quelque part, là-bas, dans la nuit si douce?

Presque au-dessus de sa tête, l’horloge bat à petits coups, comme un

cœur. Il ferme un moment les yeux pour mieux l’entendre, vivre et

respirer avec elle, l’antique aieule sans âge, qui dispense à regret,

depuis des siècles, l’impitoyable avenir. Ce bruit qu’il écoute,

perceptible à peine dans la charpente sonore, ce ronron monotone,

seulement interrompu par la voix grave des heures, durera plus que lui,

cheminera des années et des années encore, à travers de nouveaux espaces

de silence, jusqu’au jour... Quel jour? Quel jour aura marqué pour la

dernière fois, au coup de minuit, les deux aiguilles rouillées, les deux

commères, avant de s’arrêter pour jamais?

Il ouvre les yeux. Devant lui une plaque de marbre grisâtre, scellée au

mur, porte une inscription dont il déchiffre lentement les larges

lettres dédorées.

«_A la mémoire... de... Jean-Baptiste Heame, notaire royal_

1690-1741... _et de Mélanie-Hortense Le Pean, son épouse... de

Pierre Antoine Dominique... de Jean-Jacques Heame, seigneur

d’Hemecourt... de Paul-Louis-François..._ et ainsi jusqu’au bas de

la liste, jusqu’au dernier: _Jean-César Heame d’Hemecourt,

capitaine de cavalerie, ancien marguillier de la paroisse, décédé à

Cannes... en 1889... Bienfaiteur de cette église..._

«_Priez pour cette Famille entièrement éteinte._»

demande encore la vieille pierre, humblement, comme pour s’excuser

d’être là.

--Fameuse perte!... murmure l’auteur du _Cierge Pascal_ entre ses dents.

Mais il sourit d’un bon sourire de sympathie protectrice. Le copieux

morceau de marbre, consciencieusement gravé, rehaussé d’or fin, aussi

cossu que n’importe quelle autre pièce de mobilier bourgeois! Rien de

plus triste qu’une tombe de pierre blanche, aux quatre bornes

enchaînées, fouettée par la pluie, un jour d’hiver. Mais à l’abri du

froid et du chaud, face au banc d’œuvre où le défunt marguillier reçut

le pain bénit, cette pierre, aussi lisse et polie qu’au premier jour,

cirée chaque semaine par un sacristain diligent, quelle consolante image

de la mort! La sensibilité de l’écrivain s’émeut pour ce confortable

posthume. Il épelle tous ces noms, comme des noms d’amis, dont le

voisinage le rassure. Avec cette dynastie des Heame, que d’autres

encore, sous les dalles aux lettres effacées, ça et là, jusqu’au pied de

l’autel, bonnes gens qui voulurent dormir sous un toit, durer aussi

longtemps que la sûre assise! On peut rêver dormir là, de compagnie...

Jamais le célèbre romancier ne se sentit si résigné, si docile. Une

fatigue exquise détend jusqu’à ses dernières fibres, fait flotter devant

ses yeux l’image de la profonde église endormie, désormais sans secret,

amicale, familière. Il goûte une paix jamais sentie, un extrême

bien-être, presque religieux... Il se dorlote, il s’étire; il étouffe

un bâillement, comme une prière.

Au dehors, le ciel s’obscurcit; un dernier vitrail du transept s’éteint

tout à fait. Désormais, la porte s’ouvre et se referme sur un fond de

velours noir, où le monde extérieur ne se dénonce plus que par son

parfum. Des ombres éparses se rapprochent, s’assemblent. Un chuchotement

discret court au long des travées, de banc de chêne en banc de chêne,

des petits pas impatients gagnent le seuil, l’église se vide peu à peu

de son menu peuple invisible. L’heure du salut quotidien est passée

depuis longtemps, la sacristie reste close, trois lampes sur douze

éclairent seules l’immense vaisseau. Que se passe-t-il? Qu’attendre

encore?... On se cherche à tâtons, on s’appelle de loin, d’une petite

toux caressante, on discute entre initiés. Car, avec la dernière

diligence automobile de Vaucours, les curieux et les curieuses ont

disparu: Lumbres ne garde si tard que ses vieux amis. Les derniers

s’éloignent cependant. Saint-Marin va rester seul.

Sous le soleil de Satan · 第 26 / 32 题