XV

«Je tiens mon saint!» pourrait dire à ce moment l’illustre maître, s’il

était d’humeur à plaisanter. Et il le tient en effet, ou va le tenir. Il

songe, candide, qu’après avoir tâté d’une dent dédaigneuse les fruits

plus précieux cueillis au jardin des rois, il peut mordre encore avec

appétit au morceau de gros pain arraché de la bouche du pauvre, car

telle est la curiosité du génie, toujours neuve.

C’est une belle chose de goûter si tard les joies de l’initiation! De

Paris à Lumbres, il est vrai que la route est longue; mais du presbytère

tout proche à l’église paisible, quel autre espace il a franchi! Tout à

l’heure encore, inquiet, anxieux, sans autre espoir que de rentrer

bientôt, tête basse, au petit hôtel de la rue de Verneuil, pour y mourir

un jour, inutile, oublié, au bras d’une servante qui murmure à la

cantonade que «le pauvre Monsieur a bien du mal à passer», maintenant

délivré, libre, avec un projet en tête--ô délices!--une petite fièvre à

fleur de peau... En six semaines tout peut être décidé, conclu. Il

trouvera quelque part, à la lisière d’un bois, une de ces maisons

mi-paysannes, mi-bourgeoises, entre deux humides pelouses vertes. La

conversion de Saint-Marin, sa retraite à Lumbres... le cri de triomphe

des dévots... la première interview... une délicate mise au point...

qui sera comme le testament du grand homme: une suprême caresse à la

jeunesse, à la beauté, au plaisir perdus, non point reniés, puis le

silence, le grand silence, où le public ensevelit pieusement, côte à

côte, dans leur solitude de Lumbres, le philosophe et le saint.

* * * * *

L’obsession devient si forte qu’il croit rêver, perd un moment contact,

frissonne en se retrouvant seul. Ce réveil trop brusque a rompu

l’équilibre, le laisse agité, nerveux. Il regarde avec méfiance le

confessionnal vide, si proche. La porte close au rideau vert l’invite...

Hé quoi! quelle meilleure occasion de voir plus que le pauvre logis du

bonhomme, son grabat, sa discipline: le lieu même où il se manifeste aux

âmes? L’auteur du _Cierge Pascal_ est seul et d’ailleurs il s’inquiète

peu d’être vu. A soixante-dix ans, sa première impulsion est toujours

nette, franche, irrésistible, dangereux privilège des écrivains

d’imagination... Sa main tâtonne, trouve une poignée, ouvre d’un coup.

L’hésitation a suivi le geste, au lieu de le devancer; la réflexion

vient trop tard. Un remords indéfinissable, le regret d’avoir agi si

vite, au hasard; la crainte, ou la honte, de surprendre un secret mal

défendu, lui fait un instant baisser les yeux; mais déjà le reflet de la

lampe sur les dalles a trouvé l’ouverture béante, s’y glisse, monte

lentement... Son regard monte avec lui...

... S’arrête... A quoi bon? On ne recouvre plus ce que la lumière

découvre une fois, pour toujours.

... Deux gros souliers, pareils à ceux trouvés là-haut; le pli d’une

soutane bizarrement troussée... une longue jambe maigre dans un bas de

laine, toute roide, un talon posé sur le seuil, voilà ce qu’il a vu

d’abord. Puis... petit à petit... dans l’ombre plus dense... une

blancheur vague, et tout à coup la face terrible, foudroyée.

Antoine Saint-Marin sait montrer dans les cas extrêmes une bravoure

froide et calculée. D’ailleurs, mort ou vif, ce bonhomme inattendu

l’irrite au moins autant qu’il l’effraie. En somme, on l’interrompt tout

à coup, au bon moment, en plein rêve; le dernier mot reste, au fond de

sa boîte obscure, à ce témoin singulier, au cadavre vertical. Un

professeur d’ironie trouve son maître, et s’éveille, quinaud, d’un songe

un peu niais, attendrissant.

Il ouvre largement la porte, recule d’un pas, mesure du regard son

étrange compagnon, et sans oser encore le défier, l’affronte.

--Beau miracle! siffle-t-il entre ses dents, un peu rageur. Le brave

prêtre est mort ici sans bruit, d’une crise cardiaque. Tandis que ces

imbéciles trottent à sa recherche sur les chemins, il est là, bien

tranquille, telle une sentinelle, tuée d’une balle dans sa guérite, à

bout portant!...

Dressé contre la paroi, les reins soutenus par l’étroit siège sur lequel

il s’est renversé au dernier moment, arc-bouté de ses jambes roides

contre la mince planchette de bois qui barre le seuil, le misérable

corps du saint de Lumbres garde, dans une immobilité grotesque,

l’attitude d’un homme que la surprise met debout.

* * * * *

Que d’autres soient, d’une main amie, sous un frais drap blanc, disposés

pour le repos; celui-ci se lève encore dans sa nuit noire, écoute le

cri de ses enfants... Il a encore quelque chose à dire... Non! son

dernier mot n’est pas dit... Le vieil athlète percé de mille coups

témoigne pour de plus faibles, nomme le traître et la trahison... Ah! le

diable, l’autre, est sans doute un adroit, un merveilleux menteur, ce

rebelle entêté dans sa gloire perdue, plein de mépris pour le bétail

humain lourd et pensif que les mille ressources de sa ruse excitent ou

retiennent à son gré, mais son humble ennemi lui fait front, et sous la

huée formidable remue sa tête obstinée. De quelle tempête de rires et de

cris le joyeux enfer acclame la parole naïve, à peine intelligible, la

défense confuse et sans art! Qu’importe! un autre encore l’entend, que

les cieux ne cèleront pas toujours!

_Seigneur, il n’est pas vrai que nous vous ayons maudit; qu’il

périsse plutôt, ce menteur, ce faux témoin, votre rival dérisoire!

Il nous a tout pris, nous laisse tout nus, et met dans notre bouche

une parole impie. Mais la souffrance nous reste, qui est notre part

commune avec vous, le signe de notre élection, héritée de nos

pères, plus active que le feu chaste, incorruptible... Notre

intelligence est épaisse et commune, notre crédulité sans fin, et

le suborneur subtil, avec sa langue dorée... Sur ses lèvres, les

mots familiers prennent le sens qu’il lui plaît, et les plus beaux

nous égarent mieux. Si nous nous taisons, il parle pour nous et,

lorsque nous essayons de nous justifier, notre discours nous

condamne. L’incomparable raisonneur, dédaigneux de contredire,

s’amuse à tirer de ses victimes leur propre sentence de mort.

Périssent avec lui les mots perfides! C’est par son cri de douleur

que s’exprime la race humaine, la plainte arrachée à ses flancs par

un effort démesuré. Vous nous avez jetés dans l’épaisseur comme un

levain. L’univers, que le péché nous a ôté, nous le reprendrons

pouce par pouce, nous vous le rendrons tel que nous le reçûmes,

dans son ordre et sa sainteté, au premier matin des jours. Ne nous

mesurez pas le temps, Seigneur! Notre attention ne se soutient pas,

notre esprit se détourne si vite! Sans cesse le regard épie, à

droite ou à gauche, une impossible issue; sans cesse l’un de vos

ouvriers jette son outil et s’en va. Mais votre pitié, elle, ne se

lasse point, et partout vous nous présentez la pointe du glaive; le

fuyard reprendra sa tâche, ou périra dans la solitude... Ah!

l’ennemi qui sait tant de choses ne saura pas celle-là! Le plus vil

des hommes emporte avec lui son secret, celui de la souffrance

efficace, purificatrice... Car ta douleur est stérile, Satan!... Et

pour moi, me voici où tu m’as mené, prêt à recevoir ton dernier

coup... Je ne suis qu’un pauvre prêtre assez simple, dont ta malice

s’est jouée un moment, et que tu vas rouler comme une pierre... Qui

peut lutter de ruse avec toi? Depuis quand as-tu pris le visage et

la voix de mon Maître? Quel jour ai-je cédé pour la première fois?

Quel jour ai-je reçu avec une complaisance insensée le seul présent

que tu puisses faire, trompeuse image de la déréliction des saints,

ton désespoir, ineffable à un cœur d’homme? Tu souffrais, tu priais

avec moi, ô l’affreuse pensée! Ce miracle même... Qu’importe!

Qu’importe! Dépouille-moi! Ne me laisse rien! Après moi un autre,

et puis un autre encore, d’âge en âge, élevant le même cri, tenant

embrassée la Croix... Nous ne sommes point ces saints vermeils à

barbe blonde que les bonnes gens voient peints, et dont les

philosophes eux-mêmes envieraient l’éloquence et la bonne santé.

Notre part n’est point ce que le monde imagine. Auprès de celle-ci,

la contrainte même du génie est un jeu frivole. Toute belle vie,

Seigneur, témoigne pour vous; mais le témoignage du saint est comme

arraché par le fer._

Telle fut sans doute, ici-bas, la plainte suprême du curé de Lumbres,

élevée vers le Juge, et son reproche amoureux. Mais, à l’homme illustre

qui l’est venu chercher si loin, il a autre chose à dire. Et, si la

bouche noire, dans l’ombre, qui ressemble à une plaie ouverte par

l’explosion d’un dernier cri, ne profère plus aucun son, le corps tout

entier mime un affreux défi:

* * * * *

--TU VOULAIS MA PAIX, S’ÉCRIE LE SAINT, VIENS LA PRENDRE!...

Sous le soleil de Satan · 第 28 / 32 题