L’illustre vieillard exerce, depuis un demi-siècle, la magistrature de
l’ironie. Son génie, qui se flatte de ne respecter rien, est de tous le
plus docile et le plus familier. S’il feint la pudeur ou la colère,
raille ou menace, c’est pour mieux plaire à ses maîtres, et, comme une
esclave obéissante, tour à tour mordre ou caresser. Dans la bouche
artificieuse, les mots les plus sûrs sont pipés, la vérité même est
servile. Une curiosité, dont l’âge n’a pas encore émoussé la pointe, et
qui est l’espèce de vertu de ce vieux jongleur, l’entraîne à se
renouveler sans cesse, à se travailler devant le miroir. Chacun de ses
livres est une borne où il attend le passant. Aussi bien qu’une fille
instruite et polie par l’âpre expérience du vice, il sait que la manière
de donner vaut mieux que ce qu’on donne, et, dans sa rage à se
contredire et à se renier, il arrive à prêter chaque fois au lecteur un
homme tout neuf.
Les jeunes grammairiens qui l’entourent portent aux nues sa simplicité
savante, sa phrase aussi rouée qu’une ingénue de théâtre, les détours de
sa dialectique, l’immensité de son savoir. La race sans moelle, aux
reins glacés, reconnaît en lui son maître. Ils jouissent, comme d’une
victoire remportée sur les hommes, au spectacle de l’impuissance qui
raille au moins ce qu’elle ne peut étreindre, et réclament leur part de
la caresse inféconde. Nul être pensant n’a défloré plus d’idées, gâché
plus de mots vénérables, offert aux goujats plus riche proie. De page en
page, la vérité qu’il énonce d’abord avec une moue libertine, trahie,
bernée, brocardée, se retrouve à la dernière ligne, après une suprême
culbute, toute nue, sur les genoux de Sganarelle vainqueur... Et déjà la
petite troupe, bientôt grossie d’un public hagard et dévot, salue d’un
rire discret le nouveau tour du gamin bientôt centenaire.
--Je suis le dernier des Grecs, dit-il de lui-même, avec un rictus
singulier.
Aussitôt vingt niais, hâtivement instruits d’Homère parce qu’ils en ont
pu lire en marge de M. Jules Lemaître, célèbrent ce nouveau miracle de
la civilisation méditerranéenne, et courent réveiller, de leurs cris
aigus, les Muses consternées. Car c’est la coquetterie du hideux
vieillard, et sa grâce la plus cynique, de feindre attendre la gloire
sur les genoux de l’altière déesse, bercé contre la chaste ceinture où
il égare ses vieilles mains... Étrange, effroyable nourrisson!
Depuis longtemps, il avait décidé de visiter Lumbres, et ses disciples
ne cachaient plus aux profanes qu’il y porterait l’idée d’un nouveau
livre. «Les hasards de la vie, confiait-il à son entourage, sur ce ton
d’impertinence familière avec lequel il prétend dispenser les trésors
d’un scepticisme de boulevard, baptisé pour lui sagesse antique,--les
hasards de la vie m’ont permis d’approcher plus d’un saint, pourvu qu’on
veuille donner ce nom à ces hommes de mœurs simples et d’esprit candide,
dont le royaume n’est pas de ce monde, et qui se nourrissent, comme nous
tous, du pain de l’illusion, mais avec un exceptionnel appétit.
Toutefois ceux-là vivent et meurent, reconnus de peu de gens, et sans
avoir étendu bien loin la contagion de leur folie. Qu’on me pardonne
d’être revenu si tard à des rêves d’enfant. Je voudrais, de mes yeux,
voir un autre saint, un vrai saint, un saint à miracles et, pour tout
dire, un saint populaire. Qui sait? Peut-être irai-je à Lumbres pour y
achever de mourir entre les mains de ce bon vieillard?
Ce propos, d’autres encore, furent longtemps tenus pour une aimable
fantaisie, bien qu’ils exprimassent, avec une espèce de pudeur comique,
un sentiment sincère, bas mais humain, une crainte sordide de la mort.
L’illustre écrivain, pour son malheur, n’est que vil, non pas médiocre.
Sa forte personnalité, douloureusement à l’étroit dans ses livres, s’est
délivrée dans le vice. C’est en vain qu’il s’efforce de cacher à tous,
redoublant de scepticisme et d’ironie, le secret hideux qui sue parfois
à travers les mots. A mesure qu’il avance en âge, le misérable se voit
traqué, forcé dans son mensonge, de jour en jour moins capable de
tromper en hors-d’œuvre et bagatelles sa voracité grandissante.
Impuissant à se surmonter, conscient du dégoût qu’il inspire, ne
trouvant qu’à force de ruse et d’industrie de rares occasions de se
satisfaire, il se jette en glouton sur ce qui passe à portée de ses
gencives et, l’écuelle vide, pleure de honte. L’idée d’un obstacle à
vaincre, et du retardement qu’impose la comédie de la séduction, même
écourtée, la crainte du fléchissement physique toujours possible, le
caprice de ses fringales, le découragent par avance des rendez-vous
hasardeux. Aux gouvernantes qu’il entretenait jadis avec un certain
décor succèdent aujourd’hui des gothons et des servantes, qui sont ses
tyrans domestiques. Il excuse de son mieux leur langue familière,
affecte une bonhomie navrante, détourne l’attention d’un rire qui sonne
faux, tandis qu’il suit du regard, à la dérobée, le cotillon court sur
lequel, tout à l’heure, il ira rouler sa tête blanche.
Mais hélas! cette morne débauche l’épuise sans le rassasier; il
n’imagine rien de plus bas, il touche le fond de son grotesque enfer. Au
désir, jamais plus âcre et plus pressant, succède un trop court plaisir,
furtif, instable. L’heure est venue où le besoin survit à l’appétit,
dernière énigme du sphinx charnel... C’est alors qu’entre ce vieux corps
inerte et la volupté vainement pressée la mort se leva, comme un
troisième camarade.
Celle qu’il avait tant de fois caressée dans ses livres, et dont il
croyait avoir épuisé la douceur, la mort,--d’ailleurs partout visible à
travers sa froide ironie, comme un visage sous une eau claire et
profonde,--cent fois rêvée, savourée, il ne la reconnut pas. Il la
voyait désormais de trop près, bouche à bouche. Il avait choisi l’image
d’une lente vieillesse, à la pente douce et fleurie, et qui s’endort
contente, au dernier pas. Mais il n’attendait point cette surprise en
plein jour, cette effraction... Hé quoi? déjà?
Il s’efforce d’en chasser la pensée, de la déguiser au moins; il dépense
à ce jeu misérable des ressources infinies. A peine ose-t-il confier aux
plus intimes quelque chose de son angoisse, et ils ne l’entendent qu’à
demi; nul ne veut voir, dans les yeux du grand homme, le regard tragique
où s’exprime une terreur d’enfant. Au secours! dit le regard. Et
l’auditoire s’écrie: Quel merveilleux causeur!