III

Le vicaire de Campagne prit la route de Beaulaincourt et descendit vers

Étaples à travers la plaine.

--C’est une promenade, trois lieues au plus, avait dit M. Menou-Segrais,

en souriant. Allez à pied, puisque c’est votre plaisir.

Il n’ignorait pas le goût naïf du pauvre prêtre pour les voyages en

chemin de fer. Mais cette fois l’abbé Donissan ne rougit pas comme à

l’ordinaire... Même il sourit, non sans malice.

Le doyen de Campagne l’envoyait à son confrère d’Étaples, à qui les

derniers exercices d’une retraite donnaient beaucoup de souci. Les deux

rédemptoristes qui, depuis plus d’une semaine, trois fois le jour,

retentissaient, à bout de souffle, demandaient grâce à leur tour. Il

semblait impossible d’imposer aux malheureux la suprême épreuve d’un

jour et d’une nuit passés au confessionnal: «Votre jeune collaborateur

voudra bien nous apporter le secours de son zèle», avait écrit

l’archiprêtre. Et l’abbé Donissan accourait à cet innocent appel.

Il allait, sous une pluie de novembre, à grands pas, au milieu des prés

déserts. A sa gauche la mer se devinait, invisible, à la limite de

l’horizon pressé d’un ciel mouvant, couleur de cendre. A sa droite, les

dernières collines. Devant lui, la muette étendue plate. Le vent

d’ouest plaquait sa soutane aux genoux, soulevant par intervalles une

poussière d’eau glacée, au goût de sel. Il avançait pourtant d’un pas

régulier, sans dévier d’une ligne, son parapluie de coton roulé sous le

bras. Qu’eût-il osé demander de plus? Chaque pas le rapprochait de la

vieille église, déjà reconnue, si étrangement casquée dans sa détresse

solitaire. Il y devine, autour du confessionnal, le petit peuple

féminin, habile à gagner la première place, querelleur, à mines dévotes,

regards à double et triple détente, lèvres saintement jointes ou pincées

d’un pli mauvais--puis, auprès du troupeau murmurant, si gauches et si

roides!... les hommes. Chose singulière, et l’on voudrait pouvoir dire,

en un tel sujet, exquise! Le rude jeune prêtre, à cette pensée, s’émeut

d’une tendresse inquiète; il hâte le pas sans y songer, avec un sourire

si doux et si triste qu’un roulier qui passe lui tire son chapeau sans

savoir pourquoi... On l’attend. Jamais mère sur le chemin du retour, et

qui rêve au merveilleux petit corps qui tiendra bientôt tout entier dans

sa caresse, n’eut dans le regard plus d’impatience et de candeur... Et

déjà se creuse, à travers le sable, le lit du fleuve amer, déjà la

colline aride et la haute silhouette du phare blanc dans les sapins

noirs.

* * * * *

Depuis des semaines, l’abbé Menou-Segrais n’espère plus lire dans un

cœur si secret. Le sombre silence du vicaire semblait jadis moins

impénétrable que sa présente humeur, toujours égale, presque enjouée.

Vingt fois il a interrogé l’abbé Chapdelaine, curé de Larieux, qui

chaque jeudi confesse l’abbé Donissan. Le vieux prêtre se défend de

rien trouver d’extraordinaire dans les propos de son pénitent, et

s’amuse bonnement des scrupules de son confrère. «Un enfant,

répète-t-il, un véritable enfant, une très bonne pâte. (Il rit aux

larmes.) Mais vous voyez partout, cher ami, des cas de conscience

singuliers!... (Sérieux): Je voudrais que vous entendiez ses

confessions. Voyons! nous avons tous passé par là, au début de notre

ministère: un peu d’inquiétude, des rêveries, un goût exagéré de

l’oraison... (Tout à fait grave): L’oraison est une très bonne chose,

excellente. N’en abusons pas. Nous ne sommes pas des Chartreux, cher

ami, nous avons affaire à de bonnes gens, très simples, et qui, pour la

plupart, ont oublié leur catéchisme. Il ne faut pas voler trop haut,

perdre contact. (Riant de nouveau): Imaginez ça! Il se donnait la

discipline. Je ne vous décrirai pas l’instrument: vous ne me croiriez

point. Je lui ai interdit ces sévérités absurdes. Il a, d’ailleurs, cédé

tout de suite, sans discussion. Il m’obéit, j’en suis sûr. Je n’ai

jamais rencontré de sujet plus docile: une très bonne pâte.»

L’abbé Menou-Segrais juge inopportun de prolonger la discussion et,

toujours prudent, feint de se rendre à de si bons arguments. Mais il se

demande avec curiosité: «Pourquoi diable l’enfant a-t-il choisi, entre

tant, cet imbécile?...» Il finit par perdre le fil de ses déductions

subtiles. La vérité, toutefois, est si simple! L’abbé Donissan, de tous,

a tranquillement choisi le plus vieux. Non par bravade ou dédain, comme

on pourrait le croire; mais parce que cette promotion à l’ancienneté lui

semble admirablement judicieuse, équitable. Mêmement, chaque jeudi, il

écoute le petit discours de M. Chapdelaine. Il est seul au monde

capable de recueillir une si pauvre parole, et avec tant d’amour que le

bonhomme, surpris et flatté, finit par trouver lui-même un sens à son

bredouillement confus.

... Oserait-il s’avouer, pourtant, ce jeune prêtre audacieux, qu’il

recherche pour elle-même la pieuse sottise? Peut-être, il l’oserait.

Mais il sait si peu de chose du grand débat dont il est l’enjeu! Il

soutient une gageure impossible, et ne s’en doute pas. Sans doute

l’avertissement solennel de l’abbé Menou-Segrais l’a troublé pour un

temps, puis un autre travail a tellement endurci son cœur qu’il est

comme physiquement insensible à l’aiguillon du désespoir. Au plein du

combat le plus téméraire qu’un homme ait jamais livré contre lui-même,

il ne délibère pas de le livrer seul: littéralement, il n’éprouve le

besoin d’aucun appui. Ce qui pourrait être présomption n’est ici que

simplicité: il est dupe de sa force, comme un autre de sa faiblesse; il

ne croit rien entreprendre que de commun, d’ordinaire. Il n’a rien à

dire de lui.

Sous ses yeux, la petite ville s’assombrit, semble descendre sous

l’horizon. Il hâte le pas. Que ne peut-il atteindre, inaperçu, le coin

sombre où, jusqu’au souper, puis dans la nuit, il restera seul--seul

derrière la frêle muraille de bois, l’oreille penchée vers les bouches

invisibles! Mais il s’inquiète des visages inconnus qu’il lui faudra

d’abord affronter. L’archiprêtre, seulement entrevu à la dernière

Pentecôte, les deux missionnaires--d’autres peut-être?... Depuis

quelques mois le futur curé de Lumbres s’étonne de certains regards, de

certaines paroles dont il n’entend pas encore le sens, d’une curiosité

que sa naïveté a prise d’abord pour méfiance ou mépris, mais qui, peu à

peu, crée autour de lui une atmosphère étrange, dont il a honte. En vain

il s’efface, se fait plus humble, fuit toute amitié nouvelle, sa

solitude même a l’air de tenter les plus indifférents, sa timidité un

peu farouche les défie, sa tristesse les attire. Parfois c’est lui-même

qui rompt le silence, lorsqu’un mot échappé par hasard a tout à coup

sollicité sa grande âme. Et jusqu’à ce que la surprise muette de tous

l’ait rappelé à lui-même et qu’il se taise de nouveau il parle, parle

avec cette éloquence embarrassée, bégayante, d’une pensée qui semble

traîner la parole après elle, comme un fardeau... Mais le plus souvent,

il écoute, avec une attention extrême, le regard avide et douloureux,

tandis que la secrète prière de ses lèvres surprend les vieux prêtres

futiles dans leur innocent bavardage. Son étrangeté frappe d’abord. Nul,

un seul excepté, n’a le pressentiment de ce magnifique destin. C’est

assez s’il trouble et divise.

Et d’ailleurs que peut-on reconnaître dans cet homme singulier? On

l’observe en vain. On pourrait l’épier. Sur l’ordre de l’abbé

Chapdelaine, il a renoncé sans débat aux mortifications dont le crédule

vieux prêtre soupçonne à peine l’effrayante cruauté, encore que l’abbé

Donissan ait répondu à toutes les questions avec sa franchise

habituelle. Mais cette franchise même fait illusion. Pour le vicaire de

Campagne ce sont là des faits du passé, des épisodes. Il les avoue sans

embarras. Il accorde volontiers que c’est peu pour dompter la nature

qu’une étrivière bien tranchante. Le curé de Lumbres dira plus tard:

«Notre pauvre chair consomme la souffrance, comme le plaisir, avec une

même avidité sans mesure.» Nous avons pu lire, écrit de sa main, en

marge d’un chapitre des _Exercices_ de saint Ignace, cet ordre étrange:

«Si tu crois devoir te châtier, frappe fort, et peu de temps.» Il disait

aussi à ses sœurs du Carmel d’Aire: «Souvenons-nous que Satan sait tirer

parti d’une oraison trop longue, ou d’une mortification trop dure.»

«Notre bonhomme est maintenant tout à fait raisonnable,» affirme le curé

de Larieux. Il est vrai. Sa tête reste froide et lucide. Jamais il ne

fut dupe des mots. Son imagination est plutôt courte. Le cœur consume

jusqu’à sa cendre.

* * * * *

Au crépuscule, le vent s’apaise, une brume légère monte du sol saturé.

Pour la première fois depuis son départ, le vicaire de Campagne sent la

fatigue. Il a d’ailleurs dépassé Verlimont et, jusqu’à l’église, à

présent prochaine, le chemin est facile et sûr. Pourtant il s’arrête, et

finit par s’asseoir sur la terre, au croisement des deux routes de

Campreneux et de Verton. Une paysanne le vit, tête nue, ses mains

croisées sur l’énorme parapluie, le chapeau posé près de lui. «Quel

drôle de corps,» dit-elle.

C’est ainsi que parfois il pliait sous le fardeau, et la nature vaincue

criait vainement sa détresse. Car il ne se défendait point de

l’entendre: il ne l’entendait plus. Il agissait en toutes choses comme

si la somme de son énergie fût constante--et peut-être l’était-elle en

effet. A certaines heures, et quand tout lui va manquer, le seul repos

qu’il imagine est de descendre en lui-même, et de s’examiner avec une

rigueur accrue. Pour cet homme unique, la fatigue n’est qu’une mauvaise

pensée.

Il repasse donc dans sa mémoire les faits de ces derniers mois. C’est

vrai qu’il n’éprouve aucun regret de mortifications qui, pour un temps,

ont exalté son courage. Avant que l’abbé Chapdelaine lui en eût demandé

le sacrifice, il les avait déjà condamnées dans son cœur. Ne

l’avaient-elles point consolé, allégé? N’avaient-elles point rouvert en

lui cette source de joie, qu’il eût voulu tarir? A présent, il est plus

fidèle que jamais à la promesse faite un jour devant la Croix, tout à

coup révélée, à la minute inoubliable. La part qu’il a choisie ne lui

sera pas disputée. Nul autre audacieux n’a fait avant lui ce pacte avec

les ténèbres.

Si nous n’avions reçu de la bouche même du saint de Lumbres l’aveu si

simple et si déchirant de ce qu’il lui a plu d’appeler la période

effroyable de sa vie, on se refuserait sans doute à croire qu’un homme

ait commis délibérément, avec une entière bonne foi, comme une chose

simple et commune, une sorte de suicide moral dont la cruauté raisonnée,

raffinée, secrète, donne le frisson. On ne peut en douter pourtant. Des

jours et des jours, celui dont la tendre et sagace charité devait

relever l’espérance au fond de tant de cœurs, qui paraissaient vides à

jamais, entreprit d’arracher de lui-même cette espérance. Son subtil

martyre, si parfaitement mêlé à la trame de la vie, finissait par se

confondre avec elle.

Ce fut les premiers jours comme une fureur de se contredire et de se

renier. Les lectures, dans lesquelles il avait trouvé jusqu’alors non

pas seulement sa joie, mais sa force, furent abandonnées, reprises, de

nouveau abandonnées. Prenant pour prétexte un reproche affectueux de

l’abbé Menou-Segrais, il commença d’annoter et commenter le _Traité de

l’Incarnation_. Il faut avoir tenu entre ses mains ce livre d’une

édition assez rare du dix-huitième siècle, l’un des joyaux de la

bibliothèque du curé de Campagne, dont la grosse écriture de l’abbé

Donissan remplit les marges! La gaucherie de ces notes, le soin naïf que

le pauvre prêtre a pris de renvoyer aux textes par des indications d’une

précision un peu comique--tout, jusqu’aux solécismes de son élémentaire

latin, est la preuve d’un tel effort que le plus cruel n’oserait

sourire. Encore savons-nous que ces remarques ne font que résumer un

travail beaucoup plus important--assurément aussi vain--aujourd’hui

perdu, et qui moisit sans doute au fond de quelque tiroir, témoin

tragique et bégayant des divagations d’une grande âme. D’abord seulement

rebutante, cette besogne devint vite une insupportable corvée. Le curé

de Lumbres fut toujours un médiocre métaphysicien et l’expérience seule

peut faire connaître le minutieux supplice qu’inflige à l’intelligence,

dépourvue des éléments de connaissance indispensables, l’obsession d’un

texte obscur. L’entreprise, déjà téméraire, fut bientôt rendue plus

difficile par des complications ridicules. Retenu tout le jour, l’abbé

Donissan ne se trouvait libre qu’à minuit passé, ayant alors perdu la

partie de besigue quotidienne de M. Menou-Segrais. Il fallut peu de

temps au rusé doyen pour pénétrer ce nouveau secret. Il y trouva, selon

sa coutume, la matière de quelques allusions discrètes dont s’émut la

simplicité de son vicaire. Le malheureux s’imposa de travailler à la

lueur d’une veilleuse et souffrit bientôt de névralgies oculaires qui

achevèrent de l’épuiser, sans le réduire pourtant. Car cette dernière

épreuve lui fut un prétexte à de nouvelles folies.

Jusqu’à ce moment le curé de Campagne n’avait trouvé quelque repos et

relâchement que dans la prière qu’il aimait, l’humble prière vocale.

Longtemps la simplicité du saint de Lumbres lui fit douter qu’il fut

capable d’oraison, alors qu’il la pratiquait quotidiennement et on peut

dire à toute heure du jour. Il résolut de se vaincre une fois encore.

On a honte de rapporter des faits si nus, si dépourvus d’intérêt, enfin

d’une vérité commune. Après une nuit de travail, voilà le pauvre prêtre

marchant de long en large à travers la chambre, les mains derrière le

dos, la tête basse, retenant son haleine comme un lutteur qui ménage ses

forces, s’appliquant à penser de son mieux, pensant dans les règles...

Le sujet choisi d’avance, soigneusement repéré, selon les meilleures

méthodes, proprement sulpiciennes, il ne le laissait point qu’il ne

l’eût épuisé tout de bon. D’ailleurs, il s’aidait dans cette nouvelle

entreprise d’une sorte de manuel, écrit par un prêtre anonyme, l’an de

grâce 1849. «_L’oraison enseignée en vingt leçons, à l’usage des âmes

pieuses_», annonce le titre. Chacune des leçons se divise en trois

paragraphes: _Réflexion._ _Élévation._ _Conclusion_, suivie d’un bouquet

spirituel. Quelques poésies (mises en musique par un religieux, affirme

la préface...) terminent ce recueil, et chantent, sur un rythme cher à

Mme Deshoulières, les délices et ferveurs de l’amour divin.

On peut tenir, presser entre ses doigts, l’affreux petit livre. La

reliure en est protégée par une enveloppe de drap noir, soigneusement

cousue. Les pages souvent feuilletées gardent encore une odeur fade et

rance. Une méchante gravure polychrome porte au coin gauche, tracée

d’une écriture menue et perfide, à l’encre pâlie, cette phrase

mystérieuse: «A ma chère Adoline, pour la consoler de l’ingratitude de

certaines personnes...» Suprême témoignage sans doute d’une rancune

dévote... Quoi! c’est le livre, le vil petit compagnon de celui-là dont

les plus fiers ne peuvent dire qu’ils ont soutenu sans embarras le

regard posé sur leur propre pensée--son compagnon--son confident, le

confident du saint de Lumbres! Que cherchait-il à travers ces pages

toutes pareilles, où l’énorme ennui d’un prêtre oisif s’est peu à peu

délivré?

Que cherchait-il, et par-dessus tout, qu’a-t-il trouvé? Sans doute

l’abbé Donissan ne nous a laissé aucun ouvrage de doctrine ou de

mystique, mais nous possédons quelques-uns de ses sermons, et le

souvenir de ses extraordinaires confidences est encore trop vivant au

cœur de certains. Aucun de ceux qui l’approchèrent ne mirent en doute

son sens aigu du réel, la netteté de son jugement, la souveraine

simplicité de ses voies. Nul ne montra plus de défiance aux beaux

esprits, ou ne les marqua même à l’occasion d’un trait plus ferme et

plus dur. Si délaissé qu’on le suppose à cette époque de sa vie, comment

croire que ces pieux calembours aient nourri son oraison? A-t-il

prononcé vraiment sans dégoût ces prières ostentatoires, respiré la

détestable chimie des bouquets spirituels, pleuré ces larmes de théâtre?

Priait-il ou, croyant prier, ne priait-il déjà plus?

On referme ce petit livre avec dégoût: le frôlement du drap malpropre

agace encore les doigts. On voudrait connaître, chercher dans un regard

humain le secret de la force dérisoire dont la plus claire des âmes fut

un moment obscurcie. Hé quoi? La grâce même de Dieu peut-elle être ainsi

dupée? Chacun verrait-il toujours, s’il tourne la tête, derrière lui son

ombre, son double, la bête qui lui ressemble et l’observait en silence?

Comme ce petit livre est lourd!

C’est ainsi que la malice qui le poursuivit d’ailleurs sans relâche

jusqu’au dernier jour, réussit alors contre le misérable prêtre la

plupart de ses entreprises. Après l’avoir engagé dans des travaux à la

fois accablants et absurdes, perfidement présentés à sa conscience comme

un système ingénieux de sacrifice et de renoncement, l’ayant ainsi

dépouillé de toute consolation du dehors, elle s’attaquait maintenant à

l’homme intérieur.

De jour en jour le cruel travail est plus facile et plus prompt. Enragé

de se détruire, le paysan têtu finit par devenir contre lui-même un

raisonneur assez subtil. Nul acte dans son humble vie dont il ne scrute

les mobiles, où il ne découvre l’intention d’une volonté pervertie, nul

repos qu’il ne méprise et repousse, nulle tristesse qu’il n’interprète

aussitôt comme un remords, car tout en lui et hors de lui porte le signe

de la colère.

* * * * *

Mais l’heure était venue sans doute où l’œuvre cruelle porterait son

fruit, développerait sa pleine malice. O fous que nous sommes de ne voir

dans notre propre pensée, que la parole incorpore pourtant sans cesse à

l’univers sensible, qu’un être abstrait dont nous n’avons à craindre

aucun péril proche et certain! O l’aveugle qui ne se reconnaît pas dans

l’étranger rencontré face à face, tout à coup, déjà ennemi par le

regard et le pli haineux de la bouche, ou dans les yeux de l’étrangère!

L’abbé Donissan se leva et, fixant un moment le paysage, aux trois

quarts englouti dans l’ombre, il se sentit troublé par une espèce

d’inquiétude, qu’il surmonta d’abord aisément. Devant lui, la route

plongeait maintenant vers la vallée, entre deux hauts talus, semés d’une

herbe courte et rare. Soit qu’ils le protégeassent tout à fait du vent

(qui, le soleil couché, s’était élevé de nouveau), soit pour toute autre

cause, le profond, l’épais silence n’était plus traversé d’aucun bruit.

Et bien que la ville fût proche, et l’heure peu avancée, il n’entendait,

en prêtant l’oreille, que le vague frémissement de la terre, perceptible

à peine, et si monotone que l’extraordinaire silence s’en trouvait

accru. D’ailleurs, ce murmure même cessa.

Il se mit à marcher--ou plutôt il lui sembla depuis qu’il avait marché

très vite, sur une route irréprochablement unie, à pente très douce, au

sol élastique. Sa fatigue avait disparu et il se retrouvait, à la fin de

sa longue course, remarquablement libre et léger. Surtout, la liberté de

sa pensée l’étonna. Certaines difficultés qui l’obsédaient depuis des

semaines s’évanouirent, sitôt qu’il essaya seulement de les formuler.

Des chapitres entiers de ses livres, si péniblement lus et commentés,

qu’il arrachait ordinairement comme par lambeaux de sa mémoire, se

présentaient tout à coup dans leur ordre, avec leurs titres, leurs

sous-titres, l’alignement de leurs paragraphes et jusqu’à leurs notes

marginales. Toujours marchant, courant presque, il s’avisa de quitter la

grande route pour couper au court par les sentiers de la Ravenelle qui,

longeant le cimetière, débouche au seuil même de l’église. Il s’y

engagea sans seulement ralentir son pas. Habituellement creusé jusqu’au

plein de l’été par de profondes ornières, où dort une eau chargée de

sel, le chemin n’est guère suivi que par les pêcheurs et les bouviers. A

la grande surprise de l’abbé Donissan, le sol lui en parut uni et ferme.

Il s’en réjouit. Bien que l’extraordinaire activité, la libre

effervescence de sa pensée l’eût comme enivré, son regard attendait au

passage quelques détails familiers, à travers la nuit, la tache d’un

buisson, un détour brusque, l’abaissement du talus dans sa course vers

le ciel noir, la cabane du cantonnier. Mais, après avoir marché assez

longtemps, il fut surpris de sentir, au contraire de ce qu’il attendait,

sous ses pas une pente légère, soudain plus roide, puis l’herbe drue

d’un pré. Levant les yeux, il reconnut la route quittée un instant plus

tôt. Peut-être s’était-il engagé, sans le voir, dans un chemin de

traverse qui l’avait insensiblement ramené au point de départ, le dos à

la ville? Car il vit très nettement (pourquoi si nettement dans la nuit

close?...) les premières maisons du faubourg.

«Quel contretemps», pensa-t-il, mais sans déception ni colère.

Il se remit en marche aussitôt, bien décidé à ne plus quitter la grande

route. Il marchait cette fois lentement, tenant son regard fixé devant

lui, sentant à chaque pas, sous ses grosses semelles, grincer le sable

trempé de pluie. Les ténèbres étaient si épaisses que, si loin que

portât son regard, il ne découvrait non seulement aucune clarté, mais

aucun reflet, aucun de ces frémissements visibles qui sont, dans la nuit

la plus profonde, comme le rayonnement de la terre vivante, la lente

corruption, jusqu’au jour, du jour détruit. Il avançait cependant avec

une assurance accrue, enveloppé, pressé dans cette nuit noire qui

s’ouvrait et se refermait derrière lui si étroitement qu’elle semblait

peser. Mais il n’en ressentait toutefois aucune angoisse. Il marchait

d’un pas sûr et ralenti. Bien qu’ordinairement il ne s’approchât du

confessionnal qu’avec beaucoup de crainte et de scrupule, il ne

s’étonnait pas de ne sentir cette fois qu’un mouvement d’impatience

presque joyeux. L’agilité de sa réflexion était telle qu’il en éprouvait

comme une impression physique, cette excitation à fleur de peau, le

besoin de dépenser en activité musculaire un trop-plein de pensées et

d’images, la légère fièvre que connaissent bien les raisonneurs et les

amants. Il presse le pas, de nouveau, sans s’en douter. Et toujours la

nuit s’ouvre et se referme. La route s’allonge et glisse sous lui, comme

si elle le portait--droite et facile, d’une pente si douce... Il est

alerte, dispos, léger, ainsi qu’après un bon sommeil dans la fraîcheur

du matin. Voici le dernier tournant. D’un regard rapide il cherche la

petite maison de briques roses, au croisement de la grande route et du

chemin qu’il a sans doute dépassé tout à l’heure sans le voir. Mais il

ne découvre rien de distinct, ni chemin ni maison--et, dans la ville

proche, pas une lueur. Il s’arrête, non pas inquiet, mais curieux...

Alors--mais alors seulement--dans le silence, il entendit son cœur

battre à coups rapides et durs. Et il s’aperçut qu’il ruisselait de

sueur.

En même temps, l’illusion qui l’avait soutenu jusqu’alors se dissipant

tout à coup, il se sentit recru de fatigue, les jambes raides et

douloureuses, les reins brisés. Ses yeux, qu’il avait tenus grands

ouverts dans les ténèbres, étaient maintenant pleins de sommeil.

«J’escaladerai le talus, se disait-il; il est impossible que je ne

trouve pas là-haut ce que je cherche. Le moindre signe me permettra bien

de m’orienter...»

Il répétait mentalement la même phrase avec une insistance stupide. Et

il souffrit étrangement dans tout son corps lorsque, se décidant enfin,

il se hissa des mains et des genoux dans l’herbe glacée. Se dressant

debout, en gémissant, il fit encore quelques pas, cherchant à deviner la

ligne de l’horizon, tournant sur lui-même. Et à sa profonde surprise il

se retrouva au bord d’un champ inconnu dont la terre, récemment

retournée, luisait vaguement. Un arbre, qui lui parut immense, tendait

au-dessus de lui ses rameaux invisibles dont il entendait seulement le

bruissement léger. Au delà d’un petit fossé qu’il franchit, le sol plus

ferme et plus clair, entre deux lignes sombres, décelait la route. Du

talus gravi, plus trace. De tous côtés la plaine immense, devinée plutôt

qu’entrevue, confuse, à la limite de la nuit, vide.

Il ne sentait pas la peur; il était moins inquiet qu’irrité. Toutefois

sa fatigue était si grande que le froid l’avait saisi: il grelottait

dans sa soutane trempée de sueur. Il se laissa glisser, au hasard,

incapable de rester debout plus longtemps. Puis il ferma les yeux.

Soudain, jusque dans l’accablement du sommeil, une certaine inquiétude

le sollicita. Avant que de pouvoir être formulée, elle s’empara de lui

tout entier. Elle était comme un cauchemar lucide, qui rongeait peu à

peu son sommeil, l’éveillant par degrés. Cependant, plus qu’à demi

conscient, il n’osait ouvrir les yeux. Il avait la certitude absolue que

le premier regard jeté autour de lui donnerait à sa crainte vague et

confuse un objet. Lequel? Écartant enfin les mains, dont il tenait les

paumes sur ses paupières serrées, il se tint une seconde prêt à soutenir

le choc d’une vision imprévue et terrible. Regardant brusquement devant

lui, il s’aperçut simplement qu’il était revenu, pour la deuxième fois,

à son point de départ, exactement.

Sa surprise fut si grande, si prompte la déception même de sa crainte,

qu’il resta une seconde encore, ridiculement accroupi dans la boue

froide, incapable d’aucun mouvement, d’aucune pensée. Puis il s’avisa

d’inspecter le terrain autour de lui. Il marchait de long en large,

courbé en deux, tâtant parfois le sol de ses mains, s’efforçant de

retrouver sa propre trace, de la suivre pas à pas jusqu’au point

mystérieux où il avait dû quitter la bonne voie pour, insensiblement,

lui tourner le dos. Bien qu’il dominât sa crainte, déjà il en était à ne

pouvoir continuer sa route sans avoir trouvé le mot de l’énigme--et il

fallait qu’il le trouvât. Vingt fois il tenta de rompre le cercle,

vainement. A quelque distance toute trace cessait et il dut convenir

qu’il avait marché dans l’herbe du bas côté--assez drue pour que son

passage n’y eût laissé aucun indice. Il remarqua aussi que dans un rayon

de quelques mètres le sol était littéralement piétiné. Un découragement

absurde, un désespoir presque enfantin lui fit monter les larmes aux

yeux.

* * * * *

Nul, moins que le saint de Lumbres ne fut ce que les modernes appellent,

dans leur jargon, un émotif. Peu à peu les illusions et les tromperies

de cette nuit n’apparaissent à sa simplicité que comme des obstacles à

vaincre. Une fois de plus il s’engage dans le chemin, descend la pente,

d’abord lentement, puis plus vite, et plus vite encore, enfin tout

courant. Il se croit encore maître de lui, et ce n’est déjà plus vers

son but qu’il se hâte, c’est à la nuit, à sa terreur qu’il tourne le

dos: son dernier effort est une fuite inconsciente. Depuis longtemps

n’eût-il déjà pas dû atteindre la petite ville inaccessible? Chaque

minute de retard est donc une minute inexplicable.

De nouveau les deux talus noirs surgissent, s’abaissent, se relèvent et,

lorsqu’ils disparaissent tout à fait, à peine s’il devine la plaine

invisible, tandis qu’un vent froid et glacé, sans aucun bruit, le frappe

au visage... Il est sûr d’être déjà hors du chemin, sans qu’il puisse

comprendre à quel instant il l’a quitté. Il court plus fort, d’ailleurs

poussé en avant par la pente, le dos arrondi, sa soutane drôlement

troussée sur ses jambes maigres--ridicule fantôme, si drôlement actif et

gesticulant, à travers les choses immobiles. Tête basse, il s’écroule

enfin sur une muraille molle et froide, que ses mains pressent; il

glisse doucement sur le côté, dans la boue, en fermant les yeux. Et,

avant de les ouvrir, il sait déjà qu’il est _revenu_.

* * * * *

Il ne se révolte pas encore. Il se relève, avec un profond soupir et,

d’un geste des épaules, comme pour assujettir son fardeau, se remet en

marche, tournant décidément le dos. Il avance d’un pas régulier, docile,

dans la terre qui colle à ses semelles, enjambe des haies basses, une

clôture en fil de fer, évite d’autres obstacles, à tâtons, sans tourner

la tête, de nouveau infatigable. Il ne délire pas du tout; il ne se

propose aucun but singulier; il accepte comme une aventure ordinaire ce

voyage si étrangement interrompu et ne songe bonnement qu’à rentrer le

plus vite possible là-bas, au presbytère de Campagne, avant le jour. Il

a décidé simplement de refaire, à rebours, son long voyage. Si l’abbé

Menou-Segrais se dressait tout à coup devant lui, nul doute qu’après

l’avoir poliment salué il lui conterait l’affaire en peu de mots, comme

on rend compte d’un contretemps seulement fâcheux.

Après un dernier fossé franchi, le voilà maintenant sur un chemin de

terre, fort étroit, à peine tracé, au milieu des labours. Il se souvient

de l’avoir suivi, peut-être,--une heure ou deux plus tôt. Mais _alors il

était seul_, semble-t-il...

Car depuis un moment (pourquoi ne l’avouerait-il point?) _il n’est plus

seul_. Quelqu’un marche à ses côtés. C’est sans doute un petit homme,

fort vif, tantôt à droite, tantôt à gauche, devant, derrière, mais dont

il distingue mal la silhouette--et qui trotte d’abord sans souffler mot.

Par une nuit si noire, ne pourrait-on s’entr’aider? A-t-on besoin de se

connaître pour aller de compagnie, à travers ce grand silence, cette

grande nuit?

--Une grande nuit, hein? dit tout à coup le petit homme.

--Oui, monsieur, répond l’abbé Donissan. Nous sommes encore loin du

jour.

C’est certainement un jovial garçon, car sa voix, sans aucun éclat, a un

accent de gaieté secrète, véritablement irrésistible. Elle achève de

rassurer le pauvre prêtre. Même il craint que sa brève réponse n’ait

fâché le joyeux compagnon, plein de bonne humeur. Qu’une parole humaine

peut être agréable à entendre ainsi, à l’improviste, et qu’elle est

douce! L’abbé Donissan se souvient qu’il n’a pas d’ami.

--J’estime, prononce alors le noir petit marcheur, que l’obscurité

rapproche les gens. C’est une bonne chose, une très bonne chose. Quand

il n’y voit goutte, le plus malin n’est pas fier. Une supposition que

vous m’ayez rencontré en plein midi: vous passiez sans seulement tourner

la tête... Et ainsi donc, vous venez d’Étaples?

Sans attendre la réponse, il précède rapidement son compagnon, empoigne

le fil barbelé d’une clôture invisible, le tient poliment levé à bout de

bras pour faciliter le passage. Puis il reprend, de sa joyeuse voix un

peu sourde:

--Ainsi, vous venez d’Étaples, et vous allez sans doute à Cumières?...

ou Chalindry?... ou Campagne?...

--A Campagne, répond le vicaire, qui évite ainsi de mentir.

--Je ne vous accompagnerai pas jusque-là, reprend-il en riant à petits

coups, d’un rire amical... Nous coupons au court, à travers champs, vers

Chalindry: je connais les clôtures; j’irais les yeux fermés.

--Je vous remercie, dit l’abbé Donissan, débordant de reconnaissance. Je

vous remercie de votre obligeance et de votre charité. Tant d’étrangers

m’eussent laissé sans secours: il y a de bonnes gens auxquels ma pauvre

soutane fait peur.

Le petit homme siffle avec dédain:

--Des nigauds, fait-il, des ignorants, des culs-terreux qui ne savent

pas lire. J’en rencontre assez souvent, sur les marchés, dans les

foires de Calais jusqu’au Havre. Que de bêtises on entend! Que de

misères! J’ai un frère de ma mère prêtre, moi qui vous parle.

Il se pencha de nouveau vers une haie épaisse et courte, hérissée

d’épines; après l’avoir tâtée, reconnue de ses longs bras agiles,

entraînant le vicaire sur la droite, avec une vivacité singulière, il

découvrit une large brèche et, s’effaçant pour le laisser passer:

--Constatez vous-même, fit-il, je n’ai pas besoin d’y voir. Un autre que

moi, par une nuit pareille, tournerait en rond jusqu’au matin. Mais ce

pays-ci m’est connu.

--L’habitez-vous? demanda presque timidement le vicaire de Campagne

(car, à mesure qu’il s’éloignait de la ville dont l’avait détourné une

succession d’événements inexplicables, une terreur comme apaisée,

sourde, mêlée de honte--pareille au souvenir d’un rêve impur--pénétrait

profondément son cœur et, la pointe enfin détournée, le laissait faible,

hésitant, avec le désir enfantin d’une présence secourable, certaine,

d’un bras à serrer).

--Je n’habite nulle part, autant dire, avoua l’autre. Je voyage pour le

compte d’un marchand de chevaux du Boulonnais. J’étais à Calais

avant-hier: je serai jeudi à Avranches. Oh! la vie est dure, et je n’ai

pas le temps de prendre racine nulle part.

--Êtes-vous marié? interrogea de nouveau l’abbé Donissan.

Il éclata de rire:

--Marié avec la misère. Où voulez-vous que je trouve le loisir de penser

sérieusement à tout ça? On va, on vient, on ne s’attache pas. On prend

son plaisir en passant.

Il se tut, puis reprit avec embarras:

--Je vous demande pardon: ça n’est pas des choses à dire à un homme

comme vous. Appuyez franchement sur la droite: il y a près d’ici un fond

plein d’eau.

Cette sollicitude émeut de nouveau l’abbé Donissan. Il marche à présent

d’un pas très rapide, presque sans fatigue. Mais à mesure que la fatigue

se dissipe une autre faiblesse s’insinue en lui, prend possession,

pénètre sa volonté d’un attendrissement si lâche, si poignant! Des

paroles montent à ses lèvres que sa conscience contrôle vaguement.

--Le bon Dieu vous récompensera de votre peine, dit-il. C’est lui qui

vous a mis sur mon chemin, en un moment où le courage m’abandonnait. Car

cette nuit a été pour moi une dure et longue nuit, plus dure et plus

longue que vous ne pouvez l’imaginer.

C’est tout juste s’il retient encore le récit naïf, insensé, de sa

dernière aventure. Il voudrait parler, se confier, contempler dans un

regard, même inconnu, mais amical, compatissant, sa propre inquiétude,

le doute qui déjà l’assaille, l’horrible rêve. Toutefois, le regard

qu’il rencontre, en levant les yeux, est plus étonné que compatissant.

--Voyager par une nuit sans lune n’est jamais bien agréable, répond

évasivement l’étranger. D’Étaples à Campagne, je pense, il y a bien

quatre lieues de mauvaise route. Et sans moi l’étape était forcément

plus longue encore. Le raccourci nous fait gagner deux kilomètres au

moins. Mais nous voici sur la route de Chalindry.

(La route, blême dans la nuit, s’enfonce toute droite à travers la

plaine informe.)

--Je vous laisserai continuer seul tout à l’heure, ajouta-t-il, comme

avec regret. Êtes-vous d’ailleurs si pressé de regagner Campagne?

--J’ai déjà trop tardé, répond le futur curé de Lumbres. Beaucoup trop.

--Je vous aurais demandé... il eût été possible... préférable même...

d’attendre le jour chez moi, dans une petite bicoque que je connais

bien--en lisière du bois de la Saugerie--une forte cabane de

charbonniers avec un âtre, et tout ce qu’il faut pour faire du feu.

Mais l’invitation est formulée du bout des lèvres. Et l’hésitation de la

voix jusqu’alors si claire et si franche surprend l’abbé Donissan.

--Il redoute bien que je n’accepte, pense-t-il avec tristesse. Qu’il a

hâte de m’écarter de son chemin, lui aussi!

Cette humble évidence verse tout à coup dans son cœur un flot

d’amertume. Sa déception est de nouveau si grande, son désespoir si

soudain, si véhément qu’une telle disproportion de l’effet à la cause

inquiète tout de même ce qui lui reste encore de bon sens ou de raison,

à travers son délire grandissant.

(Mais s’il peut retenir telle parole imprudente, comment tarir ce flot

de larmes?)

--Arrêtons-nous un moment, propose le maquignon, détournant discrètement

les yeux du pauvre prêtre secoué de sanglots. Ne vous gênez pas: c’est

la fatigue, vous êtes rendu. Je connais ça: d’une manière ou d’une

autre, il faut que ça crève.

Mais il ajoute aussitôt, riant à demi:

--Sans reproche, monsieur le curé, vous venez de loin! vous avez

quelques lieues dans les jambes!...

Il étend par terre, à la crête d’un talus, son manteau de gros drap. Il

y couche presque de force son compagnon.

Que le geste de ce rude Samaritain est attentif, délicat, fraternel!

Quel moyen de résister tout à fait à cette tendresse inconnue? Quel

moyen de refuser à ce regard ami la confidence qu’il attend?

Et toutefois le misérable prêtre, si étrangement humilié, résiste

encore, rassemble ses dernières forces. Si épaisse que soit la nuit qui

l’enveloppe, au dehors et au dedans, il se juge avec sévérité, s’estime

puéril et lâche, déplore ce ridicule scandale, l’odieux de ces larmes

stupides. Qu’il le veuille ou non, il est difficile de ne point

rattacher cette aventure, à peine moins mystérieuse, à l’égarement qui,

quelques heures plus tôt, l’arrêtait en chemin, l’écartait

incompréhensiblement de son but... Et cependant, d’autre part, pourquoi

cette dernière rencontre ne serait-elle point un secours, une rémission?

Ne peut-il attendre humblement conseil de l’homme de bonne volonté qui,

en l’assistant, pratique, sans la pouvoir nommer peut-être, la charité

de l’Évangile?... Ah! il est trop dur de se taire, de repousser une main

tendue!

Il la prend, cette main, il la presse, et aussitôt son cœur s’échauffe

étrangement dans sa poitrine. Ce qui lui paraissait encore, une minute

avant, naïf ou dangereux, lui semble à présent judicieux, nécessaire,

indispensable. L’humilité dédaigne-t-elle aucun secours?

--Je ne sais, commenta le vicaire de Campagne, je ne sais comment vous

faire comprendre... excuser... Mais à quoi bon?... Vous jugerez mieux

ainsi de ma misère... Hélas! Monsieur, il est dur de penser qu’un pauvre

prêtre tel que moi--si lâche--si aisément terrassé, n’en a pas moins la

mission d’éclairer le prochain, de relever son courage... Quand Dieu me

délaisse...

Il secoua la tête, fit un effort pour se dresser debout et, pesamment,

retomba.

--Vous êtes allé jusqu’au bout de vos forces, répliqua paisiblement

l’étranger. Il faut seulement patienter. Un bon remède, la patience,

l’abbé... Moins brutal que bien d’autres, mais tellement plus sûr!

--La patience... commença l’abbé Donissan, d’une voix déchirante. La

patience...

Il inclinait presque malgré lui la tête sur l’épaule de son singulier

compagnon. Sa main n’avait point lâché non plus le bras déjà familier.

Le vertige ceignait sa tête d’une couronne souple, et pourtant resserrée

peu à peu, inflexible. Puis il défaillit, les yeux grands ouverts,

parlant en rêve...

--Non! ce n’est pas la fatigue qui m’eût accablé à ce point: je suis

fort, robuste, capable de lutter longtemps--mais pas contre

certains--pas de cette manière, en vérité...

Il lui sembla qu’il glissait dans le silence, d’une chute oblique, très

douce. Puis tout à coup, la durée même de ce glissement l’effraya; il en

mesura la profondeur. D’un geste instinctif, prompt comme sa crainte, il

se hissa des deux mains vers l’épaule qui ne plia point.

La voix, toujours amicale, mais qui sonna terriblement à ses oreilles,

disait:

--Ce n’est qu’un étourdissement... là... rien de plus... Appuyez-vous

sur moi: ne craignez rien! Ah! vous avez rudement marché! Que vous êtes

las! Il y a longtemps que je vous suis, que je vous vois faire, l’ami!

J’étais sur la route, derrière vous, quand vous la cherchiez à quatre

pattes... votre route... Ho! Ho!...

--Je ne vous ai pas vu, murmura l’abbé Donissan... Est-ce possible?

Étiez-vous là vraiment? Sauriez-vous me dire...?

Il n’acheva pas. Le glissement reprit d’une chute sans cesse accélérée,

perpendiculaire. Les ténèbres où il s’enfonçait sifflaient à ses

oreilles comme une eau profonde.

Écartant les mains, il étreignit des deux bras les solides épaules, il

s’y cramponna de toutes ses forces. Le torse qu’il pressait ainsi était

dur et noueux comme un chêne. Sous le choc, il ne vacilla pas d’une

ligne. Et le visage du pauvre prêtre sentit le relief et la chaleur d’un

autre visage inconnu.

En une seconde, pour une fraction presque imperceptible de temps, toute

pensée l’abandonna--seulement sensible à l’appui rencontré--à la

densité, à la fixité de l’obstacle qui le retenait ainsi au-dessus d’un

abîme imaginaire. Il y pesait de tout son poids avec une sécurité

accrue, délirante. Son vertige, comme dissous au creux de sa poitrine

par un feu mystérieux, s’écoulait lentement de ses veines.

* * * * *

C’est alors, c’est à ce moment même, et tout à coup, bien qu’une

certitude si nouvelle ne s’étendît que progressivement dans le champ de

la conscience, c’est alors, dis-je, que le vicaire de Campagne connut

que, ce qu’il avait fui tout au long de cette exécrable nuit, il

l’avait enfin rencontré.

Était-ce la crainte? Était-ce la conviction désespérée que ce qui devait

être était enfin, que l’inévitable était accompli? Était-ce cette joie

amère du condamné qui n’a plus rien à espérer ni à débattre? Ou

n’était-ce pas plutôt le pressentiment de la destinée du curé de

Lumbres? En tout cas, il fut à peine surpris d’entendre la voix qui

disait:

--Calez-vous bien... ne tombez pas, jusqu’à ce que ce petit accès soit

passé. Je suis vraiment votre ami--mon camarade--je vous aime

tendrement.

Un bras ceignait ses reins d’une étreinte lente, douce, irrésistible. Il

laissa retomber tout à fait sa tête, pressée au creux de l’épaule et du

cou, étroitement. Si étroitement qu’il sentait sur son front et sur ses

joues la chaleur de l’haleine.

--Dors sur moi, nourrisson de mon cœur, continuait la voix sur le même

ton. Tiens-moi ferme, bête stupide, petit prêtre, mon camarade.

Repose-toi. Je t’ai bien cherché, bien chassé. Te voilà. Comme tu

m’aimes! Mais comme tu m’aimeras mieux encore, car je ne suis pas près

de t’abandonner, mon chérubin, gueux tonsuré, vieux compagnon pour

toujours!

C’était la première fois que le saint de Lumbres entendait, voyait,

touchait celui-là qui fut le très ignominieux associé de sa vie

douloureuse, et, si nous en croyons quelques-uns qui furent les

confidents ou les témoins d’une certaine épreuve secrète, que de fois

devra-t-il l’entendre encore, jusqu’au définitif élargissement! C’était

la première fois, et pourtant il le reconnut sans peine. Il lui fut même

refusé de douter à cette minute de ses sens ou de sa raison. Car il

n’était pas de ceux qui prêtent naïvement au bourreau familier, présent

à chacune de nos pensées, nous couvant de sa haine, bien qu’avec

patience et sagacité, le port et le style épiques... Tout autre que le

vicaire de Campagne, même avec une égale lucidité, n’eût pu réprimer,

dans une telle conjoncture, le premier mouvement de la peur, ou du moins

la convulsion du dégoût. Mais lui, contracté d’horreur, les yeux clos,

comme pour recueillir au dedans l’essentiel de sa force, attentif à

s’épargner une agitation vaine, toute sa volonté tirée hors de lui ainsi

qu’une épée du fourreau, il tâchait d’épuiser son angoisse.

Toutefois, lorsque, par une dérision sacrilège, la bouche immonde pressa

la sienne et lui vola son souffle, la perfection de sa terreur fut telle

que le mouvement même de la vie s’en trouva suspendu, et il crut sentir

son cœur se vider dans ses entrailles.

--Tu as reçu le baiser d’un ami, dit tranquillement le maquignon, en

appuyant ses lèvres au revers de la main. Je t’ai rempli de moi, à mon

tour, tabernacle de Jésus-Christ, cher nigaud! Ne t’effraye pas pour si

peu: j’en ai baisé d’autres que toi, beaucoup d’autres. Veux-tu que je

te dise? Je vous baise tous, veillants ou endormis, morts ou vivants.

Voilà la vérité. Mes délices sont d’être avec vous, petits hommes-dieux,

singulières, singulières, si singulières créatures! A parler franc, je

vous quitte peu. Vous me portez dans votre chair obscure, moi dont la

lumière fut l’essence--dans le triple recès de vos tripes--moi,

Lucifer... Je vous dénombre. Aucun de vous ne m’échappe. Je

reconnaîtrais à l’odeur chaque bête de mon petit troupeau.

Il écarta le bras dont il étreignait encore les reins de l’abbé

Donissan, et s’écarta légèrement, comme pour lui laisser la place où

tomber. Le visage du saint de Lumbres avait la pâleur et la rigidité du

cadavre. Par sa bouche, relevée aux coins d’une grimace douloureuse qui

ressemblait à un effrayant sourire, par ses yeux durement clos, par la

contraction de tous ses traits, il exprimait sa souffrance. Mais c’est à

peine néanmoins s’il s’inclina légèrement sur le côté. Il restait assis

sur le pan du manteau, dans une immobilité sinistre.

L’ayant observé d’un regard oblique, aussitôt détourné, le compagnon fit

un imperceptible mouvement de surprise. Puis, reniflant avec bruit, il

tira de sa poche un large mouchoir et, le plus simplement du monde,

s’essuya le cou et les joues.

--Trêve de plaisanterie, monsieur l’abbé, fit-il. La nuit, à sa fin, est

rudement fraîche, dans cette sacrée saison!

Il lui donna sur l’épaule une bourrade amicale, ainsi qu’on pousse par

jeu un objet en état d’équilibre instable, ou les enfants cet homme de

neige qui s’effondre aussitôt sous leurs huées. Cependant le vicaire de

Campagne ne chancela point, mais il ouvrit lentement les yeux. Et, sans

qu’aucun des traits de son visage ne se détendît, commença de couler

entre ses paupières un regard noir et fixe.

--L’abbé! Monsieur l’abbé! Hé! l’abbé!... appela le maquignon d’une voix

forte. Vous passez, l’ami! Vous êtes froid... Hé là!

Il lui prit les deux mains dans une seule de ses larges paumes, et de

l’autre il frappait sur elles à petits coups.

--Levez-vous, sacrebleu! Mettez-vous debout, nom de nom! Il y a de quoi

se geler le sang, ma parole!

Il glissa les doigts sous la soutane et tâta le cœur. Puis, par une

succession de gestes plus rapides, et pour ainsi dire instantanés, il

lui toucha le front, les yeux, la bouche. Puis, encore, il reprit les

mains entre les siennes, et il souffla dedans son haleine. Chacun de ses

mouvements trahissait une hâte un peu fébrile, celle de l’ouvrier qui

achève un travail délicat, et craint d’être surpris par la tombée du

jour, ou par quelque visite importune. Enfin, tout à coup, ramenant ses

mains sur sa propre poitrine, et agité d’un grand frisson, comme s’il

eût plongé lentement dans une eau profonde et glacée, il se mit

brusquement debout.

--Je résiste au froid, dit-il: je résiste _merveilleusement_ au froid et

au chaud. Mais je m’étonne de vous voir encore là, sur cette boue

glacée, immobile, assis. Vous devriez être mort, ma parole... Il est

vrai que vous vous êtes bien agité tout à l’heure, sur la route, mon

cher ami... Pour moi, j’ai froid, je l’avoue... J’ai toujours froid...

Ce sont là des choses que vous ne me ferez pas aisément dire... Elles

sont vraies pourtant... Je suis le Froid lui-même. L’essence de ma

lumière est un froid intolérable... Mais laissons cela... Vous voyez

devant vous un pauvre homme, avec les qualités et les défauts de son

état... un courtier en bidets normands et bretons... un maquignon,

qu’ils disent... Laissons cela encore! Ne considérez que l’ami, le

compagnon de cette nuit sans lune, un bon copain... N’insistez pas! Ne

pensez point obtenir beaucoup d’autres renseignements sur cette

rencontre inattendue. Je ne désire que vous rendre service, et que vous

m’oubliiez aussitôt. Je ne vous oublierai pas, moi. Vos mains m’ont

fait beaucoup de mal... et aussi votre front, vos yeux et votre

bouche... Je ne les réchaufferai jamais: elles m’ont littéralement glacé

la moelle, gelé les os; ce sont les onctions, sans doute, votre sacré

barbouillage d’huiles consacrées--des sorcelleries. N’en parlons plus...

Laissez-moi aller... J’ai encore un long ruban de route. Je ne suis pas

rendu. Quittons-nous ici. Tirons chacun de notre côté.

Il marchait de long en large, avec agitation, avec colère gesticulant,

mais sans s’écarter de plus de quelques pas. C’est que l’abbé Donissan

le suivait çà et là de son regard ténébreux. Et maintenant les lèvres ne

remuaient plus dans sa face immobile.

Ce que le visage exprimait désormais, c’était d’ailleurs moins la

crainte qu’une curiosité sans bornes. On eût pu dire la haine, mais la

haine suscite une flamme dans le regard humain. L’horreur, mais

l’horreur est passive, et aucun cri d’angoisse ou de dégoût n’eût

desserré les mâchoires refermées sur une résolution farouche. Le vain

appétit de savoir n’a pas non plus cette dignité souveraine. Encore

humble dans son triomphe, à chaque instant plus complet et plus sûr, le

vicaire de Campagne ne doutait point qu’une victoire sur un tel

adversaire est toujours précaire, fragile, de peu de durée. Qu’importe

de voir un instant l’ennemi à ses pieds, à sa merci? Mais c’est là le

tueur d’âmes, auquel il faut arracher quelqu’un de ses secrets.

Tout à coup l’étrange marcheur s’arrêta net, comme s’il eût, dans ses

gesticulations, resserré d’invisibles liens, tel qu’un taureau garrotté.

Sa voix, un moment plus tôt montée jusqu’au ton le plus aigu, reprit

son habituel accent, et il prononça les paroles suivantes, avec une

certaine simplicité:

--Laisse-moi. Ton expérience est finie. Je ne te savais pas si fort.

Nous nous reverrons plus tard sans doute. Même, si tu le désires, nous

ne nous reverrons plus du tout. Depuis une minute, je n’ai plus aucun

pouvoir sur toi.

Il retira de sa poche le large mouchoir, et s’essuya frénétiquement le

visage et les mains. La respiration faisait entre ses lèvres un

sifflement douloureux.

--Ne bredouille pas tes prières. Tais-toi. Ton exorcisme ne vaut pas un

clou. C’est ta volonté que je n’ai pu forcer. O singulières bêtes que

vous êtes!

Il regardait à droite et à gauche avec une inquiétude grandissante. Même

il se retourna subitement, et scruta l’ombre, derrière lui.

--Cette guenille commence à me peser, fit-il encore, en agitant

violemment les épaules. Je me sens mal dans ma gaine de peau... Donne un

ordre, et tu ne trouveras plus rien de moi, pas même une odeur...

Il resta un long moment, le visage entre ses paumes, comme pour

recueillir des forces. Quand il releva la tête, l’abbé Donissan, pour la

première fois, vit ses yeux, et gémit.

Celui qui, noué des deux mains à la pointe extrême du mât, perdant tout

à coup l’équilibre gravitationnel, verrait se creuser et s’enfler sous

lui, non plus la mer, mais tout l’abîme sidéral, et bouillante à des

trillions de lieues l’écume des nébuleuses en gestation, au travers du

vide que rien ne mesure et que va traverser sa chute éternelle, ne

sentirait pas au creux de sa poitrine un vertige plus absolu. Son cœur

battit deux fois plus furieusement contre ses côtes, et s’arrêta. Une

nausée souleva ses entrailles. Les doigts, d’une étreinte désespérée,

seuls vivants dans son corps pétrifié d’horreur, grattèrent le sol comme

des griffes. La sueur ruissela entre ses épaules. L’homme intrépide,

comme ployé et arraché de terre par l’énorme appel du néant, se vit

cette fois perdu sans retour. Et pourtant, à cet instant même, sa

suprême pensée fut encore un obscur défi.

Aussitôt, d’une seule poussée, la vie suspendue reprit sa course dans

ses veines, ses tempes battirent de nouveau. Le regard, toujours fixé

sur le sien, ressemblait à n’importe quel autre regard, et la même voix

parlait à ses oreilles, comme si elle ne s’était jamais tue.

--Je vais te quitter, disait-elle. Tu ne me reverras jamais. On ne me

voit qu’une fois. Demeure dans ton entêtement stupide. Ah! si vous

saviez le salaire que ton maître vous réserve, tu ne serais pas si

généreux, car nous seuls--nous, dis-je!--nous seuls ne sommes point ses

dupes et, de son amour ou sa haine, nous avons choisi--par une sagacité

magistrale, inconcevable à vos cervelles de boue--sa haine... Mais

pourquoi t’éclairer là-dessus, chien couchant, bête soumise, esclave qui

crée chaque jour son maître!

Se baissant avec une agilité singulière, il prit au hasard un caillou du

chemin, le leva vers le ciel entre ses doigts, prononça les paroles de

la consécration, qu’il termina par un joyeux hennissement... D’ailleurs,

tout se fit avec la rapidité de l’éclair. L’écho du rire parut retentir

jusqu’à l’extrême horizon. La pierre rougit, blanchit, éclata soudain

d’une lueur furieuse. Et, toujours riant, il la rejeta dans la boue, où

elle s’éteignit avec un sifflement terrible.

--Cela n’est qu’un jeu, fit-il, un jeu d’enfant. Cela ne vaut même pas

la peine d’être vu. Néanmoins, voici l’heure où nous devons nous quitter

pour toujours.

--Va-t’en! dit le saint de Lumbres. Qui te retient?...

Sa voix était basse et tranquille, avec on ne sait quel frémissement de

pitié.

--On nous accueille avec effroi, répondit l’autre d’une voix également

basse, mais on ne nous quitte pas sans péril.

--Va-t’en, répondit doucement le vicaire de Campagne.

L’affreuse créature fit un bond, tourna plusieurs fois sur elle-même

avec une incroyable agilité, puis fut violemment lancée, comme par une

détente irrésistible, à quelques pas, les deux bras étendus, ainsi qu’un

homme qui chercherait en vain à rattraper son équilibre. Si grotesque

que fût cette cabriole inattendue, la succession des mouvements, leur

violence calculée, plus encore leur brusque arrêt avaient je ne sais

quelle singularité qui ne prêtait pas à rire. L’obstacle invisible

contre lequel le noir lutteur s’était tout à coup heurté n’était certes

pas ordinaire, car, bien qu’il eût paru en esquiver le choc avec une

souplesse infinie, dans le grand silence, imperceptiblement, mais jusque

dans ses profondeurs, le sol trembla et gémit.

Il recula lentement, tête basse, et s’assit sans bruit, comme

humblement.

--Vous me tenez donc, dit-il en haussant les épaules. Jouissez de votre

pouvoir tout le temps qui vous est donné.

--Je n’ai aucun pouvoir, répondit l’abbé Donissan, avec tristesse:

pourquoi me tenter? Non! cette force ne vient pas de moi, et tu le sais.

Cependant je t’observe depuis un moment avec quelque profit. Ton heure

est venue.

--Cela n’a pas beaucoup de sens, repartit l’autre, doucement. De quelle

heure parlez-vous? Est-il encore une heure pour moi?

--Il m’est donné de te voir, prononça lentement le saint de Lumbres.

Autant que cela est possible au regard de l’homme, je te vois. Je te

vois écrasé par ta douleur, jusqu’à la limite de l’anéantissement--qui

ne te sera point accordé, ô créature suppliciée!

A ce dernier mot, le monstre roula de haut en bas du talus sur la route,

et se tordit dans la boue, tiré par d’horribles spasmes. Puis il

s’immobilisa, les reins furieusement creusés, reposant sur la tête et

sur les talons, ainsi qu’un tétanique. Et sa voix s’éleva enfin,

perçante, aiguë, lamentable:

--Assez! Assez! chien consacré, bourreau! Qui t’a appris que de tout au

monde la pitié est ce que nous redoutons le plus, bête ointe! Fais de

moi ce qu’il te plaira... Mais si tu me pousses à bout...

Quel homme n’eût entendu avec effroi cette plainte proférée avec des

mots--et cependant hors du monde? Quel homme n’eût au moins douté de sa

raison? Mais le saint de Lumbres, son regard fixé vers le sol, ne

songeait qu’à celles des âmes que celui-ci avait perdues...

Tout le temps que dura l’oraison, l’autre continua de gémir et de

grincer, mais avec une force décroissante. Lorsque le vicaire de

Campagne se releva, il se tut tout à fait. Il gisait, pareil à une

dépouille.

* * * * *

--Que me voulais-tu, cette nuit? demanda l’abbé Donissan, avec autant de

calme que s’il se fût adressé à quelqu’un de ses familiers.

De la dépouille immobile une nouvelle voix monta:

--Il nous est permis de t’éprouver, dès ce jour et jusqu’à l’heure de ta

mort. D’ailleurs, qu’ai-je fait moi-même, sinon obéir à un plus

puissant? Ne t’en prends pas à moi, ô juste, ne me menace plus de ta

pitié.

--Que me voulais-tu? répéta l’abbé Donissan. N’essaie pas de mentir.

J’ai le moyen de te faire parler.

--Je ne mens pas. Je te répondrai. Mais relâche un peu ta prière. A quoi

bon, si j’obéis? Il m’a envoyé vers toi pour t’éprouver. Veux-tu que je

te dise de quelle épreuve? Je te le dirai. Qui te résisterait, ô mon

maître?

--Tais-toi, répondit l’abbé Donissan, avec le même calme. L’épreuve

vient de Dieu. Je l’attendrai, sans en vouloir rien apprendre, surtout

d’une telle bouche. C’est de Dieu que je reçois à cette heure la force

que tu ne peux briser.

Au même instant, ce qui se tenait devant lui s’effaça, ou plutôt les

lignes et contours s’en confondirent dans une vibration mystérieuse,

ainsi que les rayons d’une roue qui tourne à toute vitesse. Puis ces

traits se reformèrent lentement.

Et le vicaire de Campagne vit soudain devant lui son double, une

ressemblance si parfaite, si subtile, que cela se fût comparé moins à

l’image reflétée dans un miroir qu’à la singulière, à l’unique et

profonde pensée que chacun nourrit de soi-même.

Que dire? C’était son visage pâli, sa soutane souillée de boue, le geste

instinctif de sa main vers le cœur; c’était là son regard, et, dans ce

regard, il lisait la crainte. Mais jamais sa propre conscience, dressée

pourtant à l’examen particulier, ne fût parvenue, à elle seule, à ce

dédoublement prodigieux. L’observation la plus sagace, tournée vers

l’univers intérieur, n’en saisit qu’un aspect à la fois. Et ce que

découvrait le futur saint de Lumbres, à ce moment, c’était l’ensemble et

le détail, ses pensées, avec leurs racines, leurs prolongements,

l’infini réseau qui les relie entre elles, les moindres vibrations de

son vouloir, ainsi qu’un corps dénudé montrerait dans le dessin de ses

artères et de ses veines le battement de la vie. Cette vision, à la fois

une et multiple, telle que d’un homme qui saisirait du regard un objet

dans ses trois dimensions, était d’une perfection telle que le pauvre

prêtre se reconnut, non seulement dans le présent, mais dans le passé,

dans l’avenir, qu’il reconnut toute sa vie... Hé quoi! Seigneur,

sommes-nous ainsi transparents à l’ennemi qui nous guette? Sommes-nous

donnés si désarmés à sa haine pensive?...

Un moment, ils restèrent ainsi, face à face. L’illusion était trop

subtile pour que l’abbé Donissan ressentît proprement de la terreur.

Quelque effort qu’il fît, il ne lui était pas tout à fait possible de se

distinguer de son double, et pourtant il gardait à demi le sentiment de

sa propre unité. Non: ce n’était point de la terreur, mais une angoisse,

d’une pointe si aiguë, que l’entreprise de sommer cette apparence, ainsi

qu’un ennemi revêtu de sa propre chair, lui parut presque insensée. Il

l’osa cependant.

--Retire-toi, Satan! dit-il, les dents serrées...

Mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge et sa main tremblait encore

quand il la dressa contre lui-même. Il saisit pourtant cette épaule, il

en sentit l’épaisseur sans mourir d’effroi, il la serra pour la briser,

il la pétrit dans ses doigts avec une fureur soudaine. Son visage était

devant lui, devant lui son propre regard, son souffle sur sa joue, sa

chaleur sous sa paume... Puis tout disparut.

De la lamentable dépouille, encore gisante dans la boue, la voix s’éleva

de nouveau.

--Tu me brises, tu me mâches, tu me dévores, geignait-elle. Quel homme

es-tu donc pour anéantir une vision si précieuse avant de l’avoir

seulement contemplée?

--Ce n’est pas _cela_ dont j’ai besoin, continua l’abbé Donissan. Que

m’importe de me connaître? L’examen particulier, sans autre lumière,

suffit à un pauvre pécheur.

Il parlait ainsi, bien que le regret de la vision perdue blessât toutes

ses fibres. Le vertige d’une curiosité surnaturelle, désormais sans

effet, à jamais, le laissait haletant, vide. Mais il croyait toucher au

but.

--Tu es au bout de tes ruses, dit-il à la chose frémissante que son pied

repoussait hors de la route. Qui sait le temps dont je dispose encore?

Hâtons-nous! Hâtons-nous!

Il se pencha très bas, moins pour prêter l’oreille que par un geste

instinctif du zèle qui le dévorait:

--Réponds donc! (Il traça le signe de la croix, non sur l’objet, mais

sur sa propre poitrine.) Dieu t’a-t-il donné ma vie? Dois-je mourir ici

même?

--Non, dit la voix, du même accent déchirant. Nous ne disposons pas de

toi.

--En ce cas, que je vive un jour, ou vingt ans, je devrai t’arracher ton

secret. Je te l’arracherai, dussé-je te suivre où sont les tiens. Je ne

te crains pas! je n’ai pas peur! Sans doute, tu m’es de nouveau obscur,

mais je t’ai vu tout à l’heure, ô supplicié. N’as-tu pas perdu assez

d’âmes? Te faut-il encore d’autres proies? Tu es entre mes mains.

J’essaierai ce que Dieu m’inspirera. Je prononcerai des paroles dont tu

as horreur. Je te clouerai au centre de ma prière comme une chouette. Ou

tu renonceras à tes entreprises contre les âmes qui me sont confiées.

A sa grande surprise, et à l’instant même où il croyait donner toute sa

force, irrésistiblement, il vit la dépouille s’agiter, s’enfler,

reprendre une forme humaine, et ce fut le jovial compagnon de la

première heure qui lui répondit:

--Je vous crains moins, toi et tes prières, que celui... (Commencée dans

un ricanement, sa phrase s’achevait sur le ton de la terreur.) Il n’est

pas loin... Je le flaire depuis un instant... Ho! Ho! que ce maître est

dur!

Il trembla de la tête aux pieds. Puis sa tête s’inclina sur l’épaule, et

son visage s’éclaira de nouveau, comme s’il entendait décroître le pas

ennemi. Il reprit:

--Tu m’as pressé, mais je t’échappe. M’arrêter dans mes entreprises! Fou

que tu es! je n’ai pas fini de m’emplir de sang chrétien! Aujourd’hui

une grâce t’a été faite. Tu l’as payée cher. Tu la paieras plus cher!

--Quelle grâce? s’écria l’abbé Donissan.

Il eût voulu retenir cette parole, mais l’autre s’en empara aussitôt. La

bouche impure eut un frisson de joie.

--Ainsi que tu t’es vu toi-même tout à l’heure (pour la première et

dernière fois), ainsi tu verras... tu verras... hé! hé!...

--Qu’entends-tu par là, menteur? cria le vicaire de Campagne.

Comme si le cri de la curiosité, en dépit de l’outrage, l’eût tout à

fait rétabli dans son équilibre, remis d’aplomb, l’être étrange se

dressa lentement, s’assit avec un calme affecté, boutonna posément sa

veste de cuir. Le maquignon picard était à la même place, comme s’il ne

l’eût jamais quittée. La main du futur saint de Lumbres retomba. Chose

étrange! Après avoir soutenu tant de visions singulières ou farouches,

il osait à peine lever les yeux sur cette apparence inoffensive, ce

bonhomme si prodigieusement semblable à tant d’autres. Et le contraste

de cette bouche à l’accent familier, au pli canaille, et des paroles

monstrueuses était tel que rien n’en saurait donner l’idée.

--Ne t’échappe pas si vite. Ne sois pas trop gourmand de nos secrets. Un

prochain avenir prouvera si j’ai menti ou non. D’ailleurs, si tu t’étais

donné la peine, il n’y a qu’un instant, de voir ce que je te mettais

sous les yeux, tu pourrais te dispenser de m’injurier. (Il employa un

autre mot.) Tel tu t’es vu toi-même, te dis-je, tel tu verras quelques

autres... Quel dommage qu’un don pareil à un lourdaud comme toi!

Il souffla dans ses deux mains jointes, en faisant vibrer les lèvres,

ainsi qu’un homme saisi d’un grand froid. Ses yeux riaient dans sa face

rougeaude, et leur extrême mobilité, sous les paupières demi-closes,

pouvait aussi bien exprimer la joie que le mépris. Mais la joie

l’emporta.

--Ho! Ho! Ho! quel embarras! quel silence! disait-il en bégayant... Vous

étiez plus fringant tout à l’heure, terrible aux démons, exorciste,

thaumaturge, saint de mon cœur!

A chaque éclat de ce rire, l’abbé Donissan tressaillait, pour retomber

aussitôt dans une immobilité stupide, son cerveau engourdi ne formant

plus aucune pensée.

L’autre se frottait vigoureusement les paumes.

--Quelle grâce?... Quelle grâce?... répétait-il en imitant comiquement

sa victime... Dans le combat que tu nous livres, il est facile de faire

un faux pas. Ta curiosité te donne à moi pour un moment.

Il s’approcha, confidentiel:

--Vous ignorez tout de nous, petits dieux pleins de suffisance. Notre

rage est si patiente! Notre fermeté si lucide! Il est vrai _qu’Il_ nous

a fait servir ses desseins, car sa parole est irrésistible. Il est

vrai--pourquoi le nierais-je?--que notre entreprise de cette nuit paraît

tourner à ma confusion... (Ah! quand je t’ai pressé tout à l’heure, sa

pensée s’est fixée sur toi et ton ange lui-même tremblait dans la

giration de l’éclair!) Cependant, tes yeux de boue n’ont rien vu.

Il s’ébroua dans un rire hennissant:

--Hi! Hi! Hi! De tous ceux que j’ai vus marqués du même signe que toi,

tu es le plus lourd, le plus obtus, le plus compact!... Tu creuses ton

sillon comme un bœuf, tu bourres sur l’ennemi comme un bouc... De haut

en bas, une bonne cible!

Et toujours l’abbé Donissan, secoué de brusques frissons, le suivait du

regard, avec une frayeur muette. Toutefois, quelque chose comme une

prière--mais hésitante, confuse, informe--errait dans sa mémoire, sans

que sa conscience pût la saisir encore. Et il semblait que son cœur

contracté s’échauffait un peu sous ses côtes.

--Nous te travaillerons avec intelligence, poursuivait l’autre. Aie

souci de nous nuire. Nous te tarauderons à notre tour. Il n’est pas de

rustre dont nous ne sachions tirer parti. Nous te dégraisserons. Nous

t’affinerons.

Il approchait sa tête ronde, toute flambante d’un sang généreux.

--Je t’ai tenu sur ma poitrine; je t’ai bercé dans mes bras. Que de fois

encore, tu me dorloteras, croyant presser _l’autre_ sur ton cœur! Car

tel est ton signe. Tel est sur toi le sceau de ma haine.

Il mit les deux mains sur ses épaules, le força à plier les genoux, lui

fit toucher le sol des genoux... Mais, tout à coup, d’une poussée, le

vicaire de Campagne se rua sur lui. Et il ne rencontra que le vide et

l’ombre.

* * * * *

Sous le soleil de Satan · 第 12 / 32 题