L’abbé Donissan ne rentra que fort tard dans la nuit. Longtemps l’abbé
Menou-Segrais, un livre à la main qu’il ne lisait point, entendit le pas
régulier du vicaire, marchant de long en large à travers sa chambre.
«L’heure ne saurait tarder, songeait le vieux prêtre, d’une explication
capitale.» Il ne doutait pas que cette explication fût nécessaire, mais
il avait jusqu’alors dédaigné de la provoquer, trop sage pour ne pas
laisser au jeune prêtre le bénéfice et l’embarras tout ensemble d’un
exorde décisif... Les derniers bruits s’étaient tus, hors ce pas
monotone dans l’épaisseur du mur. «Pourquoi cette nuit plutôt que
demain, ou plus tard? pensait l’abbé Menou-Segrais. La visite de l’abbé
Demange a peut-être agacé mes nerfs.» Néanmoins, plus forte et pressante
qu’aucune raison, la prévision d’un événement singulier, inévitable,
l’agitait d’une attente dont chaque minute augmentait l’anxiété. Tout à
coup la porte du couloir grinça.
Une main frappa deux coups. L’abbé Donissan parut.
--Je vous attendais, mon ami, dit simplement l’abbé Menou-Segrais.
--Je le savais, répondit l’autre d’une voix humble.
Mais il se redressa aussitôt, soutint le regard du doyen et dit
fermement, tout d’un trait:
--Je dois solliciter de Monseigneur mon rappel à Tourcoing. Je voudrais
vous supplier d’appuyer ma demande, sans rien cacher de ce que vous
savez de moi, sans m’épargner en rien.
--Un moment... un moment..., interrompit l’abbé Menou-Segrais. _Je dois_
solliciter, dites-vous? Je dois... pourquoi _devez-vous_?
--Le ministère paroissial, reprit l’abbé du même ton, est une charge
au-dessus de mes forces. C’était l’avis de mon supérieur; je sens bien
aussi que c’est le vôtre. Ici même, je suis un obstacle au bien. Le
dernier paysan du canton rougirait d’un curé tel que moi, sans
expérience, sans lumières, sans véritable dignité. Quelque effort que je
fasse, comment puis-je espérer suppléer jamais à ce qui me manque?
--Laissons cela, interrompit le doyen de Campagne, laissons cela; je
vous entends. Vos scrupules sont sans doute justifiés. Je suis prêt à
demander votre rappel à Monseigneur, mais l’affaire n’en est pas moins
délicate. On vous demandait ici, en somme, peu de chose. C’est trop
encore, dites-vous?
L’abbé Donissan baissa la tête.
--Ne faites pas l’enfant! s’écria le doyen. Je vais sans doute vous
paraître dur; je dois l’être. Le diocèse est trop pauvre, mon ami, pour
nourrir une bouche inutile.
--Je l’avoue, balbutia le pauvre prêtre avec effort... En vérité, je ne
sais encore... Enfin j’avais fait le projet... de trouver... de trouver
dans un couvent une place, au moins provisoire...
--Un couvent!... Vos pareils, monsieur, n’ont que ce mot à la bouche. Le
clergé régulier est l’honneur de l’Église, monsieur, sa réserve. Un
couvent! Ce n’est pas un lieu de repos, un asile, une infirmerie!
--Il est vrai..., voulut dire l’abbé Donissan, mais il ne fit entendre
qu’un bredouillement confus. Les joues écarlates, que l’extrême émotion
n’arrivait pas à pâlir, tremblaient. C’était le seul signe extérieur
d’une inquiétude infinie. Et même sa voix se raffermit pour ajouter:
--Alors, que veut-on que je fasse?
--Que veut-on? répondit le doyen de Campagne, voici le premier mot de
bon sens que vous ayez prononcé. Vous avouant incapable de guider et de
conseiller autrui, comment seriez-vous bon juge dans votre propre cause?
Dieu et votre évêque, mon enfant, vous ont donné un maître: c’est moi.
--Je le reconnais, dit l’abbé, après une imperceptible hésitation... Je
vous supplie cependant...
Il n’acheva pas. D’un geste impérieux, le doyen de Campagne lui imposait
déjà silence. Et il regardait avec une curiosité pleine d’effroi ce
vieux prêtre, à l’ordinaire si courtois, tout à coup roidi,
imperturbable, le regard si dur.
--L’affaire est grave. Vos supérieurs vous ont laissé recevoir les
Saints Ordres; je pense que leur décision n’a pas été prise légèrement.
D’autre part, cette incapacité dont vous faisiez l’aveu tout à
l’heure...
--Permettez-moi, interrompit de nouveau le malheureux prêtre, de la même
voix sans timbre... Mon Dieu!... je ne suis pas absolument incapable
d’aucun travail apostolique, proportionné à mon intelligence et à mes
moyens. Ma santé physique heureusement...
Il se tut, honteux d’opposer à tant d’éloquentes raisons un argument si
misérable, dans sa naïveté sublime.
--La santé est un don de Dieu, répliqua gravement l’abbé Menou-Segrais.
Hélas! j’en sais le prix mieux que vous. La force qui vous a été
départie, votre adresse même à certains travaux manuels, c’était là sans
doute le signe d’une vocation moins haute, où la Providence vous
appelait... Est-il jamais trop tard pour reconnaître, guidé par de sûrs
avis, une erreur involontaire?... Devrez-vous tenter une nouvelle
expérience... ou bien... ou bien...
--Ou bien?... osa demander l’abbé Donissan.
--Ou bien retourner à votre charrue? conclut le doyen d’un ton sec...
Encore un coup, notez bien que je pose aujourd’hui la question sans y
répondre. Vous n’êtes point, grâce à Dieu, de ces jeunes gens
impressionnables qu’une parole un peu nette terrorise sans profit. Vous
n’êtes menacé d’aucun vertige. Et, pour moi, j’ai fait mon devoir, bien
qu’avec une apparente cruauté.
--Je vous remercie, reprit doucement l’abbé, d’une voix singulièrement
raffermie. Depuis le début de cet entretien, Dieu m’a donné la force
d’entendre de votre bouche des vérités bien dures. Pourquoi ne
m’assisterait-il pas jusqu’au bout? C’est moi qui vous supplie de
répondre à la question que vous avez posée. Qu’ai-je besoin d’attendre
plus longtemps?
--Mon Dieu... murmura l’abbé Menou-Segrais, pris de court... J’avoue que
quelques semaines de réflexion... J’aurais voulu vous laisser le
loisir...
--A quoi bon, si je ne dois pas être juge dans ma propre cause et, en
vérité, je ne puis l’être. C’est votre avis que je veux entendre, et le
plus tôt sera le mieux.
--Il est possible que vous soyez prêt à l’entendre, mon ami, mais non
pas sans doute à vous y conformer sans réserves, répliqua le doyen de
Campagne avec une brutalité forcée. Dans un tel cas, provoquer ce qu’on
redoute est moins signe de courage que de faiblesse.
--Je le sais, je l’avoue! s’écria l’abbé Donissan, vous ne vous trompez
pas. Vous voyez clair en moi. C’est à votre charité que je fais appel...
ah! monsieur, non pas même à votre charité, à votre pitié, pour me
porter le dernier coup. Ce coup reçu, je le sens, je suis sûr que je
trouverai la force nécessaire... Il n’y a pas d’exemple que Dieu n’ait
relevé un misérable tombé à terre...
L’abbé Menou-Segrais le toisa d’un regard aigu.
--Êtes-vous si sûr que ma conviction soit faite, dit-il, et qu’il ne me
reste aucun doute dans l’esprit?
L’abbé Donissan secoua la tête.
--Il ne faut pas longtemps pour juger un homme tel que moi, fit-il, et
vous voulez seulement me ménager. Au moins, laissez-moi le mérite,
devant Dieu, d’une obéissance entière, absolue: ordonnez! commandez! Ne
me laissez pas dans le trouble!
--Je vous approuve, dit le doyen de Campagne, après un silence: je ne
puis que vous approuver. Vos intentions sont bonnes, éclairées même. Je
comprends votre impatience à vaincre la nature d’un coup décisif. Mais
la parole que vous attendez de moi peut être une tentation au-dessus de
vos forces. Vous voulez connaître l’arrêt, soit. L’exécuterez-vous?
--Je le crois, répondit l’abbé d’une voix sourde. Et, d’ailleurs,
serai-je jamais mieux préparé que cette nuit à recevoir et porter une
croix? Il est temps. Croyez-moi, mon Père, il est temps. Je ne suis pas
seulement un prêtre ignorant, grossier, impuissant à se faire aimer. Au
petit séminaire, je n’étais qu’un élève médiocre. Au grand séminaire,
allez, j’ai fini par lasser tout le monde. Il a fallu un miracle de
charité du P. Demange pour convaincre les directeurs de m’admettre au
diaconat... Intelligence, mémoire, assiduité même, tout me manque... Et
cependant...
Il hésita, mais sur un signe de l’abbé Menou-Segrais:
--Et cependant, continua-t-il avec effort, je n’ai pu vaincre encore
tout à fait une obstination... un entêtement... Le juste mépris d’autrui
réveille en moi... des sentiments si âpres... si violents... Je ne puis
vraiment les combattre par des moyens ordinaires...
Il s’arrêta, comme effrayé d’en avoir trop dit. Les petits yeux du doyen
fixaient son regard, avec une attention singulière. Il conclut d’une
voix suppliante, presque désespérée:
--Ainsi ne remettez pas à plus tard... Il est temps... Cette nuit, je
vous assure... Vous ne pouvez pas savoir...
L’abbé Menou-Segrais se leva si vivement de son fauteuil que le pauvre
prêtre, cette fois, pâlit. Mais le vieux doyen fit quelques pas vers la
fenêtre, appuyé sur sa canne, l’air absorbé. Puis, se redressant tout à
coup:
--Mon enfant, dit-il, votre soumission me touche... J’ai dû vous
paraître brutal, je vais l’être de nouveau. Il ne m’en coûterait pas
beaucoup de tourner ceci de cent manières: j’aime mieux encore parler
net. Vous venez de vous remettre entre mes mains... Dans quelles mains?
Le savez-vous?
--Je vous en prie... murmura l’abbé, d’une voix tremblante.
--Je vais vous l’apprendre: vous venez de vous mettre entre les mains
_d’un homme que vous n’estimez pas_.
Le visage de l’abbé Donissan était d’une pâleur livide.
--_Que vous n’estimez pas_, répéta l’abbé Menou-Segrais. La vie que je
mène, ici, est en apparence celle d’un laïque bien renté. Avouez-le! Ma
demi-oisiveté vous fait honte. L’expérience dont tant de sots me louent
est à vos yeux sans profit pour les âmes, stérile. J’en pourrais dire
plus long, cela suffit. Mon enfant, dans un cas si grave, les petits
ménagements de politesse mondaine ne sont rien: ai-je bien exprimé votre
sentiment?
Aux premiers mots de cette étrange confession, l’abbé Donissan avait osé
lever sur le terrible vieux prêtre un regard plein de stupeur. Il ne le
baissa plus.
--J’exige une réponse, continua l’abbé Menou-Segrais, je l’attends de
votre obéissance, avant de me prononcer sur rien. Vous avez le droit de
me récuser. Je puis être votre juge en cette affaire: je ne serai point
votre tentateur. A la question que j’ai posée, répondez simplement par
oui ou par non.
--Je dois répondre oui, répliqua tout à coup l’abbé Donissan, d’un air
calme... L’épreuve que vous m’imposez est bien dure: je vous prie de ne
pas la prolonger.
Mais les larmes jaillirent de ses yeux, et c’est à peine si l’abbé
Menou-Segrais entendit les derniers mots, prononcés à voix basse. Le
malheureux prêtre se reprochait avidement son timide appel à la pitié
comme une faiblesse. Après un court débat intérieur, il continua
cependant:
--J’ai répondu par obéissance, et je ne devrais plus sans doute
qu’attendre et me taire... mais... mais je ne puis... Dieu n’exige pas
que je vous laisse croire... En conscience, c’était là une pensée... un
sentiment involontaire... Je ne parle pas ainsi, reprit-il d’un ton plus
ferme, pour me justifier: mon mauvais esprit vous est maintenant
connu... Ainsi la Providence me découvre à vous tout entier... Et
maintenant... Et maintenant...
Ses mains cherchèrent une seconde un appui, ses longs bras battant le
vide. Puis ses genoux fléchirent, et il tomba tout d’une pièce, la face
en avant.
--Mon petit enfant! s’écria l’abbé Menou-Segrais, avec l’accent d’un
véritable désespoir.
Il traîna maladroitement le corps inerte jusqu’au pied du divan, et d’un
grand effort l’y fit basculer. Au milieu des coussins de cuir roux, la
tête osseuse était maintenant d’une pâleur livide.
--Allons... allons... murmurait le vieux doyen, en s’efforçant de
déboutonner la soutane de ses doigts raidis par la goutte; mais l’étoffe
usée céda la première. Par l’échancrure du col la rude toile de la
chemise apparut, tachée de sang.
Déjà la large et profonde poitrine s’abaissait et se soulevait de
nouveau. D’un geste brusque, le doyen la découvrit.
--Je m’en doutais, fit-il avec un douloureux sourire.
Des aisselles à la naissance des reins, le torse était pris tout entier
dans une gaine rigide du crin le plus dur, grossièrement tissé. La mince
lanière qui maintenait par devant l’affreux justaucorps était si
étroitement serrée que l’abbé Menou-Segrais ne la dénoua pas sans peine.
La peau apparut alors, brûlée par l’intolérable frottement du cilice
comme par l’application d’un caustique; l’épiderme détruit par places,
soulevé ailleurs en ampoules de la largeur d’une main, ne faisait plus
qu’une seule plaie, d’où suintait une eau mêlée de sang. L’ignoble
bourre grise et brune en était comme imprégnée. Mais d’une blessure au
pli du flanc, plus profonde, un sang vermeil coulait goutte à goutte. Le
malheureux avait cru bien faire en la comprimant de son mieux d’un
tampon de chanvre: l’obstacle écarté, l’abbé Menou-Segrais retira
vivement ses doigts rougis.
* * * * *
Le vicaire ouvrit les yeux. Un moment son regard attentif épia chaque
angle de cette chambre inconnue, puis, se reportant sur le visage
familier du doyen, exprima d’abord une surprise grandissante. Tout à
coup, ce regard tomba sur la large échancrure de la soutane et les
linges ensanglantés. Alors, l’abbé Donissan, se rejetant vivement en
arrière, cacha sa figure dans ses mains.
Déjà celles de l’abbé Menou-Segrais les écartait doucement, découvrant
la rude tête, d’un geste presque maternel.
--Mon petit, Notre-Seigneur n’est pas mécontent de vous, fit-il à voix
basse, avec un indéfinissable accent.
Mais reprenant aussitôt ce ton habituel de bienveillance un peu
hautaine dont il aimait à déguiser sa tendresse:
--Vous jetterez demain au feu cette infernale machine, l’abbé: il faut
trouver quelque chose de mieux. Dieu me garde de parler seulement le
langage du bon sens: en bien comme en mal il convient d’être un peu fou.
Je fais ce reproche à vos mortifications d’être indiscrètes: un jeune
prêtre irréprochable doit avoir du linge blanc.
... Levez-vous, dit encore l’étrange vieil homme, et approchez-vous un
peu. Notre conversation n’est pas finie, mais le plus difficile est
fait... Allons! Allons! asseyez-vous là. Je ne vous lâche pas.
Il l’installait dans son propre fauteuil et, comme par mégarde, parlant
toujours, glissait un oreiller sous la tête douloureuse. Puis,
s’asseyant sur une chaise basse, et ramenant frileusement autour de lui
sa couverture de laine, il se recueillait une minute, le regard fixé sur
le foyer, dont on voyait danser la flamme dans ses yeux clairs et
hardis.
--Mon enfant, dit-il enfin, l’opinion que vous avez de moi est assez
juste dans l’ensemble, mais fausse en un seul point: Je me juge, hélas!
avec plus de sévérité que vous ne pensez. J’arrive au port les mains
vides...
Il tisonnait les bûches flamboyantes avec calme.
--Vous êtes un homme bien différent de moi, reprit-il, vous m’avez
retourné comme un gant. En vous demandant à Monseigneur, j’avais fait ce
rêve un peu niais d’introduire chez moi... hé bien! oui... un jeune
prêtre mal noté, dépourvu de ces qualités naturelles pour lesquelles
j’ai tant de faiblesse, et que j’aurais formé de mon mieux au ministère
paroissial... A la fin de ma vie, c’était une lourde charge que
j’assumais là, Seigneur! Mais j’étais aussi trop heureux dans ma
solitude pour y achever de mourir en paix. Le jugement de Dieu, mon
petit, doit nous surprendre en plein travail... Le jugement de Dieu!...
... Mais c’est vous qui me formez, dit-il après un long silence.
A cette étonnante parole, l’abbé Donissan ne détourna même pas la tête.
Ses yeux grands ouverts n’exprimaient aucune surprise; et le doyen de
Campagne vit seulement au mouvement de ses lèvres qu’il priait.
--_Ils_ n’ont pas su reconnaître le plus précieux des dons de l’Esprit,
dit-il encore. _Ils_ ne reconnaissent jamais rien. C’est Dieu qui nous
nomme. Le nom que nous portons n’est qu’un nom d’emprunt... Mon enfant,
l’esprit de force est en vous.
Les trois premiers coups de l’Angélus de l’aube tintèrent au dehors
comme un avertissement solennel, mais ils ne l’entendirent pas. Les
bûches croulaient doucement dans les cendres.
--Et maintenant, continua l’abbé Menou-Segrais, et maintenant j’ai
besoin de vous. Non! un autre que moi, à supposer qu’il eût vu si clair,
n’eût pas osé vous parler comme je fais ce soir. Il le faut cependant.
Nous sommes à cette heure de la vie (elle sonne pour chacun) où la
vérité s’impose par elle-même d’une évidence irrésistible, où chacun de
nous n’a qu’à étendre les bras pour monter d’un trait à la surface des
ténèbres et jusqu’au soleil de Dieu. Alors, la prudence humaine n’est
que pièges et folies. La Sainteté! s’écria le vieux prêtre d’une voix
profonde, en prononçant ce mot devant vous, pour vous seul, je sais le
mal que je vous fais! Vous n’ignorez pas ce qu’elle est: une vocation,
un appel. Là où Dieu vous attend, il vous faudra monter, monter ou vous
perdre. N’attendez aucun secours humain. Dans la pleine conscience de la
responsabilité que j’assume, après avoir éprouvé une dernière fois votre
obéissance et votre simplicité, j’ai cru bien faire en vous parlant
ainsi. En doutant, non pas seulement de vos forces, mais des desseins de
Dieu sur vous, vous vous engagiez dans une impasse: à mes risques et
périls, je vous remets dans votre route; je vous donne à ceux qui vous
attendent, aux âmes dont vous serez la proie... Que le Seigneur vous
bénisse, mon petit enfant!
A ces derniers mots, comme un soldat qui se sent touché, et se dresse
d’instinct avant de retomber, l’abbé Donissan se mit debout. Dans son
visage immobile, à la bouche close, aux fortes mâchoires, au front têtu,
ses yeux pâles témoignaient d’une hésitation mortelle. Un long moment,
son regard erra sans se poser. Puis ce regard rencontra la croix pendue
au mur et, se reportant aussitôt sur l’abbé Menou-Segrais, en se fixant,
parut s’éteindre tout à coup. Le doyen n’y lut plus qu’une soumission
aveugle que le tragique désordre de cette âme, encore soulevée de
terreur, rendait sublime.
--Je vous demande la permission de me retirer, dit simplement le futur
curé de Lumbres d’une voix mal affermie. En vous écoutant j’ai cru
vraiment tomber dans le trouble et le désespoir, mais c’est fini
maintenant... Je... je crois... être tel... que vous pouvez le
désirer... et... Et Dieu ne permettra pas que je sois tenté au delà de
mes forces.
Ayant dit, il disparut, et, derrière lui, la porte se refermait déjà
sans bruit.
* * * * *
Dès lors, l’abbé Donissan connut la paix, une étrange paix, et qu’il
n’osa d’abord sonder. Les mille liens qui retiennent ou ralentissent
l’action s’étaient brisés tous ensemble; l’homme extraordinaire, que la
défiance ou la pusillanimité de ses supérieurs avait renfermé des années
dans un invisible réseau, trouvait enfin devant lui le champ libre, et
s’y déployait. Chaque obstacle, abordé de front, pliait sous lui. En
quelques semaines l’effort de cette volonté que rien n’arrêtera plus
désormais commença d’affranchir jusqu’à l’intelligence. Le jeune prêtre
employait ses nuits à dévorer des livres, jadis refermés avec désespoir
et qu’il pénétrait maintenant, non sans peine, mais avec une ténacité
d’attention qui surprenait l’abbé Menou-Segrais comme un miracle. C’est
alors qu’il acquit cette profonde connaissance des Livres saints qui
n’apparaissait pas d’abord à travers son langage, toujours
volontairement simple et familier, mais qui nourrissait sa pensée. Vingt
ans plus tard, il disait un jour à Mgr Leredu, avec malice: «J’ai dormi
cette année-là sept cent trente heures...»
--Sept cent trente heures?
--Oui, deux heures par nuit... Et encore--de vous à moi--je trichais un
peu.
* * * * *
L’abbé Menou-Segrais pouvait suivre sur le visage de son vicaire chaque
péripétie de cette lutte intérieure dont il n’osait prévoir le
dénouement. Bien que le pauvre prêtre continuât de s’asseoir à la table
commune et s’y efforçât d’y paraître aussi calme qu’à l’ordinaire, le
vieux doyen ne voyait pas sans une inquiétude grandissante les signes
physiques, chaque jour plus évidents, d’une volonté tendue à se rompre,
et qu’un effort peut briser. Si riche qu’il fût d’expérience et de
sagacité, ou peut-être par un abus de ces qualités mêmes, le curé de
Campagne ne démêlait qu’à demi les causes d’une crise morale dont il
n’espérait plus limiter les effets. Trop adroit pour user son autorité
en paroles vaines et en inutiles conseils de modération que l’abbé
Donissan n’était plus sans doute en état d’écouter, il attendait une
occasion d’intervenir et ne la trouvait pas. Comme il arrive trop
souvent, lorsqu’un homme habile n’est plus maître des passions qu’il a
suscitées, il craignait d’agir à contresens et d’aggraver le mal auquel
il eût voulu porter remède. D’un autre que son étrange disciple, il eût
attendu plus tranquillement la réaction naturelle d’un organisme surmené
par un travail excessif, mais ce travail même n’était-il pas, à cette
heure, un remède plutôt qu’un mal et comme la distraction farouche d’un
misérable prisonnier d’une seule et constante pensée?
D’ailleurs l’abbé Donissan n’avait rien changé, en apparence, aux
occupations de chaque jour et menait de front plus d’une entreprise.
Tous les matins, on le vit gravir de son pas rapide et un peu gauche le
sentier abrupt qui, du presbytère, mène à l’église de Campagne. Sa messe
dite, après une prière d’actions de grâces dont l’extrême brièveté
surprit longtemps l’abbé Menou-Segrais, infatigable, son long corps
penché en avant, les mains croisées derrière le dos, il gagnait la
route de Brennes et parcourait en tous sens l’immense plaine qui, tracée
de chemins difficiles, balayée d’une bise aigre, descend de la crête de
la vallée de la Canche à la mer. Les maisons y sont rares, bâties à
l’écart, entourées de pâturages, que défendent les fils de fer barbelés.
A travers l’herbe glacée qui glisse et cède sous les talons, il faut
parfois cheminer longtemps pour trouver à la fin, au milieu d’un petit
lac de boue creusé par les sabots des bêtes, une mauvaise barrière de
bois qui grince et résiste entre ses montants pourris. La ferme est
quelque part, au creux d’un pli de terrain, et l’on ne voit dans l’air
gris qu’un filet de fumée bleue, ou les deux brancards d’une charrette
dressés vers le ciel, avec une poule dessus. Les paysans du canton, race
goguenarde, regardaient en dessous avec méfiance la haute silhouette du
vicaire, la soutane troussée, debout dans le brouillard, et qui
s’efforçait de tousser d’un ton cordial. A sa vue la porte s’ouvrait
chichement, et la maisonnée attentive, pressée autour du poêle,
attendait son premier mot, lent à venir. D’un regard, chacun reconnaît
le paysan infidèle à la terre, et comme un frère prodigue: au ton de
respect et de courtoisie s’ajoute une nuance de familiarité protectrice,
un peu méprisante, et le petit discours est écouté tout au long, dans un
affreux silence... Quels retours, la nuit tombée, vers les lumières du
bourg, lorsque l’amertume de la honte est encore dans la bouche et que
le cœur est seul, à jamais!... «Je leur fais plus de mal que de bien»,
disait tristement l’abbé Donissan, et il avait obtenu de cesser pour un
temps ces visites dont sa timidité faisait un ridicule martyre. Mais
maintenant il les prodiguait de nouveau, ayant même obtenu de l’abbé
Menou-Segrais qu’il se déchargeât sur lui de la plus humiliante épreuve,
la quête de carême, que les malheureux appellent, avec un cynisme
navrant, leur tournée... «Il ne rapportera pas un sou», pensait le
doyen, sceptique... Et chaque soir, au contraire, le singulier
solliciteur posait au coin de la table le sac de laine noire gonflé à
craquer. C’est qu’il avait pris peu à peu sur tous l’irrésistible
ascendant de celui qui ne calcule plus les chances et va droit devant.
Car l’habile et le prudent ne ménagent au fond qu’eux-mêmes. Le rire du
plus grossier est arrêté dans sa gorge, lorsqu’il voit sa victime
s’offrir en plein à son mépris.
--Quel drôle de corps! se disait-on, mais avec une nuance d’embarras.
Autrefois, prenant sa place au coin le plus noir et pétrissant son vieux
chapeau dans ses doigts, le malheureux cherchait longtemps en vain une
transition adroite, heureuse, inquiet de placer le mot, la phrase
méditée à loisir, puis partait sans avoir rien dit. A présent, il a trop
à faire de lutter contre soi-même, de se surmonter. En se surmontant, il
fait mieux que persuader ou séduire; il conquiert; il entre dans les
âmes comme par la brèche. Ainsi que jadis il traverse la cour du même
pas rapide, parmi les flaques de purin et le vol effarouché des poules.
Comme autrefois le même marmot barbouillé, un doigt dans la bouche,
l’observe du coin de l’œil tandis qu’il frotte à grand bruit ses
souliers crottés. Mais déjà, quand il paraît sur le seuil, chacun se
lève en silence. Nul ne sait le fond de ce cœur à la fois avide et
craintif, que le plus petit obstacle va toucher jusqu’au désespoir,
mais que rien ne saurait rassasier. C’est toujours ce prêtre honteux
qu’un sourire déconcerte aux larmes et qui arrache à grand labeur chaque
mot de sa gorge aride. Mais, de cette lutte intérieure, rien ne paraîtra
plus au dehors, jamais. Le visage est impassible, la haute taille ne se
courbe plus, les longues mains ont à peine un tressaillement. D’un
regard, de ce regard profond, anxieux, qui ne cède pas, il a traversé
les menues politesses, les mots vagues. Déjà il interroge, il appelle.
Les mots les plus communs, les plus déformés par l’usage reprennent peu
à peu leur sens, éveillent un étrange écho. «Quand il prononçait le nom
de Dieu presque à voix basse, mais avec un tel accent, disait vingt ans
après un vieux métayer de Sainte-Gilles, l’estomac nous manquait, comme
après un coup de tonnerre...»
Nulle éloquence, et même aucune de ces naïvetés savoureuses dont les
blasés s’émerveilleront plus tard, et presque toutes, d’ailleurs,
d’authenticité suspecte. La parole du futur curé de Lumbres est
difficile; parfois même elle choppe sur chaque mot, bégaye. C’est qu’il
ignore le jeu commode du synonyme et de l’à-peu-près, les détours d’une
pensée qui suit le rythme verbal et se modèle sur lui comme une cire. Il
a souffert longtemps de l’impuissance à exprimer ce qu’il sent, de cette
gaucherie qui faisait rire. Il ne se dérobe plus. Il va quand même. Il
n’esquive plus l’humiliant silence, lorsque la phrase commencée arrive à
bout de course, tombe dans le vide. Il la rechercherait plutôt. Chaque
échec ne peut plus que bander le ressort d’une volonté désormais
infléchissable. Il entre dans son sujet d’emblée, à la grâce de Dieu. Il
dit ce qu’il a à dire, et les plus grossiers l’écouteront bientôt sans
se défendre, ne se refuseront pas. C’est qu’il est impossible de se
croire une minute la dupe d’un tel homme: où il vous mène on sent qu’il
monte avec vous. La dure vérité, qui tout à coup d’un mot longtemps
cherché court vous atteindre en pleine poitrine, l’a blessé avant vous.
On sent bien qu’il l’a comme arrachée de son cœur. Hé non! il n’y a rien
ici pour les professeurs, aucune rareté. Ce sont des histoires toutes
simples; celui-là, il faut qu’on l’écoute, voilà tout... La bouilloire
tremble et chante sur le poêle, le chien avachi dort, le nez entre ses
pattes, le grand vent du dehors fait crier la porte dans ses gonds et la
noire corneille appelle à tue-tête dans le désert aérien... Ils
l’observent de biais, répondent avec embarras, s’excusent, plaident
l’ignorance ou l’habitude et, quand il se tait, se taisent aussi.
--Mais que leur contez-vous donc, à nos bonnes gens? demande l’abbé
Menou-Segrais. Les voilà tout retournés. Quand je parle de vous, pas un
qui ose me regarder en face.
Car il évite de poser à l’abbé Donissan de ces questions directes qui
exigent un oui ou un non... Pourquoi?... Par prudence, sans doute, mais
aussi par une crainte secrète... Quelle crainte? Le travail de la grâce
dans ce cœur déjà troublé a un caractère de violence, d’âpreté, qui le
déconcerte. Depuis cette nuit de Noël où il a parlé avec tant d’audace,
le curé de Campagne n’a jamais voulu reprendre un entretien auquel il ne
pense plus sans un certain embarras. Son vicaire, d’ailleurs, n’est-il
pas toujours simple, aussi docile, et d’une déférence aussi parfaite,
irréprochable?... Aucun des confrères qui l’approchent n’a remarqué en
lui de changement. On le traite avec la même indulgence, un peu
méprisante; on loue son zèle et sa piété. Le curé de Larieux, son
directeur, bon vieillard nourri de la moelle sulpicienne et qui le
confesse chaque jeudi, ne manifeste aucune surprise, aucune inquiétude.
Le dernier trait, fait pour le rassurer, déçoit au contraire l’abbé
Menou-Segrais, jusqu’au malaise.
Sans doute plus d’une fois, il a cru raffermir, par un détour ingénieux,
son autorité défaillante. Alors il propose, suggère, ordonne, avec le
désir à peine avoué d’être un peu contredit. Dût-il se rendre à de
meilleures raisons, au moins se trouverait rompu cet insupportable
silence! Mais l’humble soumission de l’abbé Donissan rend cette dernière
ruse inutile. Qu’il propose, il est aussitôt obéi. C’est en vain qu’il
éprouve tour à tour la patience et la timidité du pauvre prêtre, avec
une sagacité cruelle, et que, par exemple, après l’avoir longtemps
dispensé du sermon dominical, il le lui impose un jour, à l’improviste.
Le malheureux, au jour dit, sans un reproche, rassemble en hâte quelques
feuillets couverts de sa grosse écriture paysanne, monte en chaire, et
pendant vingt mortelles minutes, les yeux baissés, livide, commente
l’évangile du jour, hésite, bredouille, s’anime à mesure, lutte
désespérément jusqu’au bout, et finit par atteindre à une espèce
d’éloquence élémentaire, presque tragique... Il recommence à présent
chaque dimanche, et, lorsqu’il se tait, il court un murmure de chaise en
chaise, qu’il est seul à ne pas entendre, le profond soupir, comparable
à rien, d’un auditoire tenu un moment sous la contrainte souveraine, et
qui se détend...
--Cela va un peu mieux, dit au retour le doyen, mais c’est encore si
vague... si confus...
--Hélas! fait l’abbé, avec une moue d’enfant qui va pleurer.
Au déjeuner, ses mains tremblent encore.
Entre temps, d’ailleurs, l’abbé Menou-Segrais prit une résolution plus
grave, ayant ouvert toutes grandes, à son vicaire, les portes du
confessionnal. Le doyen d’Hauburdin fit cette année les frais d’une
retraite, prêchée par deux Frères Maristes. L’un de ceux-ci, pris d’une
mauvaise grippe, dut regagner Valenciennes au premier jour de la semaine
sainte. A ce moment, le doyen pria son confrère de Campagne de lui
prêter l’abbé Donissan.
--Il est jeune, ne craint point sa peine, est à toutes fins... Jusqu’à
ce jour, sur les conseils du Père Denisanne, qui l’avait longuement
entretenu de son élève, le doyen de Campagne avait assez chichement
mesuré à celui-ci l’exercice du ministère de la pénitence. Mal averti,
et par un malentendu bien excusable, le Père missionnaire se déchargea
d’une partie de sa besogne sur le futur curé de Lumbres, qui, du jeudi
au samedi saint, ne quitta pas le confessionnal. Le canton d’Hauburdin
est vaste, à la lisière du pays minier, mais le succès de la retraite,
pourtant, fut immense. Certes, aucun de ces prêtres qui le jour de
Pâques prirent leur place au chœur, en beau surplis frais, et virent
s’agenouiller à la table de communion une foule innombrable, ne leva
seulement le regard vers le jeune vicaire silencieux qui venait de
s’offrir pour la première fois, dans les ténèbres et le silence, à
l’homme pécheur, son maître, qui ne le lâchera plus vivant. Jamais
l’abbé Donissan ne s’ouvrit à personne des angoisses de cette entrevue
décisive, ou peut-être de sa suprême suavité... Mais, lorsque l’abbé
Menou-Segrais le revit, le soir de Pâques, il fut si frappé de son air
distrait, absorbé, qu’il l’interrogea aussitôt avec une rudesse
inaccoutumée, et la simple réponse du pauvre prêtre ne le rassura point
assez.
Un mot toutefois, échappé beaucoup plus tard à l’abbé Donissan, éclaire
d’une étrange lueur cette période obscure de sa vie. «Quand j’étais
jeune, avoua-t-il à M. Groselliers, je ne connaissais pas le mal: je
n’ai appris à le connaître que de la bouche des pécheurs.»
Ainsi les semaines succédaient aux semaines, la vie reprenait paisible,
monotone, sans que rien ne justifiât une inquiétude singulière. Depuis
le dernier entretien de la nuit de Noël, le silence gardé par l’abbé
Donissan l’avait douloureusement déçu et l’obéissance, la douceur
contrainte et passive du futur curé de Lumbres n’avait pas dissipé
l’amertume d’une espèce de malentendu dont il ne pénétrait pas les
causes. Était-ce un malentendu seulement? De jour en jour ce vieillard
d’expérience et de savoir, si bien défendu contre la tyrannie des
apparences, sent peser sur ses épaules une crainte indéfinissable. Le
grand enfant qui, chaque soir, se met humblement à genoux et reçoit sa
bénédiction avant de regagner sa chambre connaît son secret, et lui, il
ne connaît pas le sien. Pour si obstinément qu’il l’observât, il ne
pouvait surprendre en lui un de ces signes extérieurs qui marquent
l’activité de l’orgueil et de l’ambition, la recherche anxieuse, les
alternatives de confiance et de désespoir, une inquiétude qui ne trompe
pas... Et pourtant... «Ai-je point troublé ce cœur pour toujours, se
disait-il en cherchant parfois le regard qui l’évitait, ou le feu qui le
consume est-il pur? Sa conduite est parfaite, irréprochable; son zèle
ardent, efficace, et déjà son ministère porte du fruit... Que lui
reprocher? Combien d’autres seraient heureux de vieillir assistés d’un
tel homme! Son extérieur est d’un saint, et quelque chose en lui,
pourtant repousse, met sur la défensive... Il lui manque la joie...»
* * * * *
Or, l’abbé Donissan connaissait la joie.
Non pas celle-là, furtive, instable, tantôt prodiguée tantôt
refusée--mais une autre joie plus sûre, profonde, égale, incessante, et
pour ainsi dire inexorable--pareille à une autre vie dans la vie, à la
dilatation d’une nouvelle vie. Si loin qu’il remontât dans le passé, il
n’y trouvait rien qui lui ressemblât, il ne se souvenait même pas de
l’avoir jamais pressentie, ni désirée. A présent même il en jouissait
avec une avidité craintive, comme d’un périlleux trésor que le maître
inconnu va reprendre, d’une minute à l’autre, et qu’on ne peut déjà
laisser sans mourir.
Aucun signe extérieur n’avait annoncé cette joie et il semblait qu’elle
durât comme elle avait commencé, soutenue par rien, lumière dont la
source reste invisible, où s’abîme toute pensée, comme un seul cri à
travers l’immense horizon ne dépasse pas le premier cercle de silence...
C’était la nuit même que le doyen de Campagne avait choisie pour
l’extraordinaire épreuve, à la fin de cette nuit de Noël, dans la
chambre où le pauvre prêtre s’était enfui, le cœur plein de trouble, à
la première pointe de l’aube. Quelque chose de gris, qu’on peut à peine
appeler le jour, montait dans les vitres, et la terre grise de neige, à
l’infini, montait avec elle. Mais l’abbé Donissan ne la voyait pas. A
genoux devant son lit découvert, il repassait chaque phrase du singulier
entretien, s’efforçant d’en pénétrer le sens, puis tournait court,
lorsqu’un des mots entendus, trop précis, trop net, impossible à parer,
surgissait tout à coup dans sa mémoire. Alors il se débattait en aveugle
contre une tentation nouvelle plus dangereuse. Et son angoisse était de
ne pouvoir la nommer.
La Sainteté! Dans sa naïveté sublime, il acceptait d’être porté d’un
coup du dernier au premier rang, par ordre. Il ne se dérobait pas.
«Là où Dieu vous appelle, il faut monter,» avait dit l’autre. Il était
appelé. «Monter ou se perdre!» Il était perdu.
La certitude de son impuissance à égaler un tel destin bloquait jusqu’à
la prière sur ses lèvres. Cette volonté de Dieu sur sa pauvre âme
l’accablait d’une fatigue surhumaine. Quelque chose de plus intime que
la vie même était comme suspendue en lui. L’artiste vieillissant qu’on
trouve mort devant l’œuvre commencée, les yeux pleins du chef-d’œuvre
inaccessible--le fou bégayant qui lutte contre les images dont il n’est
plus maître, pareilles à des bêtes échappées--le jaloux bâillonné et qui
n’a plus que son regard pour haïr, devant la précieuse chair profanée,
ouverte,--n’ont pas senti plus profonde la fine et perfide pointe, la
pénétration du désespoir. Jamais le malheureux ne s’est vu lui-même (il
le croit) aussi clair, aussi net. Ignorant, craintif, ridicule lié à
jamais par la contrainte d’une dévotion étroite, méfiante, renfermé en
soi, sans contact avec les âmes, solitaire, d’intelligence et de cœur
stériles, incapable de ces excès dans le bien, des magnifiques
imprudences des grandes âmes, le moins héroïque des hommes. Hélas! ce
que son maître distingue en lui, n’est-ce pas ce qui subsiste encore des
dons jadis reçus, dissipés! La semence étouffée ne lèvera plus. Elle a
été jetée pourtant. Mille souvenirs lui reviennent de son enfance si
étrangement unie à Dieu et ces rêves, ces rêves-là même--ô rage!--dont
il a craint la dangereuse suavité et que dans son âpre zèle il a peu à
peu recouverts... C’était donc la voix inoubliable qui n’est que peu de
jours entendue, avant que le silence ne se refermât jamais. Il a fui
sans le savoir la divine main tendue--la vision même du visage plein de
reproche--puis le dernier cri au-dessus des collines, le suprême appel
lointain, aussi faible qu’un soupir. Chaque pas l’enfonce plus avant
dans la terre d’exil: mais il est toujours marqué du signe que le
serviteur de Dieu reconnaissait tout à l’heure sur son front.
J’aurais pu... j’aurais dû... mots effroyables! Et s’il les surmontait
une minute, il serait maître de nouveau; ainsi le héros vaincu dicte à
ses familiers son Mémorial, refait éternellement ses calculs et
ressuscite le passé, pour étouffer l’avenir qui remue encore dans son
cœur. Les plus forts ne s’abandonnent jamais à demi. Un ferme bon sens,
sitôt certaines bornes franchies, va jusqu’au bout de son délire. Cet
homme qui regardera quarante ans le pécheur avec le regard de
Jésus-Christ, dont les plus rebelles ne lasseront pas l’espérance, et
qui, comme sainte Scholastique, obtint tant parce qu’il avait aimé
davantage, n’eut même pas la force, en ce tragique moment, de lever les
yeux vers la Croix, par laquelle tout est possible. Cette simple pensée,
la première dans une âme chrétienne, et qui paraît inséparable du
sentiment de notre impuissance et de toute véritable humilité, ne lui
vint pas.
«Nous avons dissipé la grâce de Dieu, répétait au dedans de lui une voix
étrangère, mais avec son propre accent, nous sommes jugés, condamnés...
Déjà je ne suis plus: j’aurais pu être!»
Vingt ans plus tard, au P. de Charras, futur abbé de la Trappe
d’Aiguebelle, qui se plaignait amèrement à lui de la solitude intérieure
où il était tombé, doutant même de son salut, le curé de Lumbres disait,
les yeux pleins de larmes:
--Je vous en prie, taisez-vous... Vous ne savez pas combien certains
mots me sollicitent, et même sur mon lit de mort, et dans la main du
Seigneur, je ne pourrais les entendre impunément.
Mais, comme le Père insistait, suppliait qu’on l’écoutât jusqu’au bout,
en appelant à sa charité pour les âmes, il le vit se dresser tout à
coup, le regard égaré, la bouche dure, la main convulsivement serrée sur
le dossier de sa chaise de paille.
--N’ajoutez rien! s’écria-t-il d’une voix qui cloua sur place son
pénitent stupéfait. Je vous l’ordonne!... Puis, après une minute de
silence, encore tout pâle et frémissant, il attira sur sa poitrine la
tête du P. de Charras, la pressa de ses deux mains tremblantes et lui
dit avec une émouvante confusion:
--Mon enfant, je me montre parfois tel que je suis... Pauvres âmes qui
viennent à plus pauvre qu’elles!... Il y a telle et telle épreuve que je
n’ose révéler à personne de peur que l’incompréhensible indulgence
qu’on a pour moi ne fasse de mes misères une gloire de plus... J’ai tant
besoin de prières, et ce sont des louanges qu’on me donne!... Mais ils
ne veulent pas être détrompés.
* * * * *
Le jour se leva tout à fait. La petite chambre nue, sous la triste
matinée de décembre, apparut dans son humble désordre: la table de bois
blanc sous ses livres éparpillés, le lit de sangle poussé contre le mur,
un de ses draps traînant à terre, et l’affreux papier pâli... Une
minute, le pauvre prêtre regarda ces quatre murs si proches, et il en
crut sentir la pression sur sa poitrine. L’intolérable sensation d’être
pris au piège, de trouver dans la fuite un couloir sans issue, le mit
soudain debout, le front glacé, les bras mollis, dans une inexprimable
terreur.
Et tout à coup le silence se fit.
C’était comme, au travers d’une foule innombrable, ce bourdonnement qui
prélude à l’étouffement total du bruit, dans la suspension de
l’attente... Une seconde encore la vague profonde de l’air oscille
lentement, se retire. Puis l’énorme masse vivante, tout à l’heure pleine
de cris, retombe d’un bloc dans le silence.
Ainsi les mille voix de la contradiction qui grondaient, sifflaient,
grinçaient au cœur de l’abbé Donissan, avec une rage damnée, se turent
ensemble. La tentation ne s’apaisait pas: elle n’était plus. La volonté
de l’abbé Donissan, à la limite de son effort, sentit l’obstacle se
dérober, et cette détente fut si brusque que le pauvre prêtre crut la
ressentir jusque dans ses muscles, comme si le sol eût manqué sous lui.
Mais cette dernière épreuve ne dura qu’un instant, et l’homme qui tout
à l’heure se débattait sans espoir, sous un poids sans cesse accru,
s’éveilla plus léger qu’un petit enfant, perdit la conscience même de
vivre, dans un vide délicieux.
Ce n’était pas la paix, car la véritable paix n’est que l’équilibre des
forces et la certitude intérieure en jaillit comme une flamme. Celui qui
a trouvé la paix n’attend rien d’autre, et lui, il était dans l’attente
d’on ne sait quoi de nouveau qui romprait le silence. Ce n’était pas la
lassitude d’une âme surmenée, lorsqu’elle trouve le fond de la douleur
humaine et s’y repose, car il désirait au delà. Et non plus ce n’était
pas l’anéantissement d’un grand amour, car dans le déliement de tout
l’être le cœur encore veille et veut donner plus qu’il ne reçoit... Mais
lui ne voulait rien: il attendait.
* * * * *
Ce fut d’abord une joie furtive, insaisissable, comme venue du dehors,
rapide, assidue, presque importune. Que craindre ou qu’espérer d’une
pensée non formulée, instable, du désir léger comme une étincelle?... Et
pourtant, ainsi que dans le déchaînement de l’orchestre le maître
perçoit la première et l’imperceptible vibration de la note fausse, mais
trop tard pour en arrêter l’explosion, ainsi le vicaire de Campagne ne
douta pas que cela qu’il attendait sans le connaître était venu.
* * * * *
A travers la buée des vitres, l’horizon sous le ciel n’offrait qu’un
contour vague, presque obscur et tout le jour d’hiver, au contraire,
était dans la petite chambre une clarté laiteuse, immobile, pleine de
silence, comme vue au travers de l’eau. Et, d’une certitude absolue,
l’abbé Donissan connut que cette insaisissable joie était une présence.
L’angoisse évanouie, surgissent peu à peu dans son souvenir les pensées
qui l’avaient plus tôt suscitée, mais ces pensées-là mêmes étaient
maintenant sans force pour le déchirer. Après un premier mouvement
d’effroi, sa mémoire craintive les effleurait une à une, avec
prudence--puis elle s’en empara. Il s’enivrait à mesure de les sentir
domptées, inoffensives, devenues les humbles servantes de sa mystérieuse
allégresse. Dans un éclair, tout lui parut possible, et le plus haut
degré déjà gravi. Du fond de l’abîme où il s’était cru à jamais scellé,
voilà qu’une main l’avait porté d’un trait si loin qu’il y retrouvait
son doute, son désespoir, ses fautes mêmes transfigurées, glorifiées.
Les bornes étaient franchies du monde où chaque pas en avant se paie
d’un effort douloureux, et le but venait à lui avec la rapidité de la
foudre. Cette vision intérieure fut brève, mais éblouissante.
Lorsqu’elle cessa, tout parut s’assombrir à nouveau, mais il vivait et
respirait dans la même lumière douce, et l’image entrevue, puis
reperdue, laissait derrière elle, au lieu d’une certitude dont il
sentait bien que la volupté eût brisé son cœur, un pressentiment
ineffable. La main qui l’avait porté s’écartait à peine, se tenait
prête, à sa portée, ne le laisserait plus... Et le sentiment de cette
mystérieuse présence fut si vif qu’il tourna brusquement la tête, comme
pour rencontrer le regard d’un ami.
Pourtant, au sein même de la joie, quelque chose subsiste encore, que
l’extase n’absorbe pas. Cela le gêne, l’irrite, pareil à un dernier lien
qu’il n’ose rompre... Ce lien brisé, où le flot l’entraînerait-il?...
Parfois ce lien se relâche, et, comme un navire qui chasse sur ses
ancres, son être est ébranlé jusqu’au fond... Est-ce un lien seulement,
un obstacle à vaincre?... Non: cela qui résiste n’est pas une force
aveugle. Cela sent, observe, calcule. Cela lutte pour s’imposer...
_Cela_, n’est-ce pas lui-même? N’est-ce pas la conscience engourdie qui
lentement s’éveille?... La dilatation de la joie a été, selon
l’extraordinaire parole de l’apôtre, jusqu’à la division de l’âme et de
l’esprit. Il n’est pas possible d’aller plus loin sans mourir.
* * * * *
Non! En détournant la tête, l’abbé Donissan ne rencontre aucun regard
ami--mais seulement, dans la glace, son visage pâle et contracté. En
vain il baisse aussitôt les yeux: il est trop tard. Il s’est surpris
lui-même dans ce geste instinctif, il essaie d’en pénétrer le sens. Que
cherchait-il? Ce signe matériel d’une inquiétude jusqu’alors vague,
indécise, l’effraie presque autant qu’une présence réelle, visible. De
cette présence, il a maintenant plus que le sentiment, une sensation
nette, indicible. Il n’est plus seul... Mais avec qui?
Le doute, à peine formulé dans son esprit, s’en rend maître. D’un
premier mouvement, il a voulu se jeter à genoux, prier. Pour la seconde
fois, la prière s’arrête sur ses lèvres. Le cri de l’humble détresse ne
sera pas poussé: le suprême avertissement aura été donné en vain. La
volonté déjà cabrée échappe à la main qui la sollicite: une autre s’en
empare, dont il ne faut attendre pitié ni merci.
Ah! que l’autre est fort et adroit, qu’il est patient quand il faut et,
lorsque son heure est venue, prompt comme la foudre! Le saint de
Lumbres, un jour, connaîtra la face de son ennemi. Il faut cette fois
qu’il subisse en aveugle sa première entreprise, reçoive son premier
choc. La vie de cet homme étrange, qui ne fut qu’une lutte forcenée,
terminée par une mort amère, qu’eût-elle été si, de ce coup, la ruse
déjouée, il se fût abandonné sans effort à la miséricorde--s’il eût
appelé au secours? Fût-il devenu l’un de ces saints dont l’histoire
ressemble à un conte, de ces doux qui possèdent la terre, avec un
sourire d’enfant roi?... Mais à quoi bon rêver? Au moment décisif, il
accepte le combat, non par orgueil, mais d’un irrésistible élan. A
l’approche de l’adversaire, il s’emporte non de crainte, mais de haine.
Il est né pour la guerre; chaque détour de sa route sera marqué d’un
flot de sang.
Cependant la joie mystérieuse, comme à la pointe de l’esprit, veille
encore, à peine troublée, petite flamme claire dans le vent... Et c’est
contre elle, ô folie! qu’il va se tourner à présent. L’âme aride, qui ne
connut jamais d’autre douceur qu’une tristesse muette et résignée,
s’étonne, puis s’effraie, enfin s’irrite contre cette inexplicable
suavité. A la première étape de l’ascension mystique, le cœur manque au
misérable pris de vertige, et de toutes ses forces il essaiera de rompre
ce recueillement passif, le silence intérieur dont l’apparente oisiveté
le déconcerte... Comme l’autre, qui s’est glissé entre Dieu et lui, se
dérobe avec art! Comme il avance et recule, avance encore, prudent,
sagace, attentif... Comme il met ses pas dans les pas!
Le pauvre prêtre croit flairer le piège tendu, lorsque déjà les deux
mâchoires l’étreignent, et chaque effort les va resserrer sur lui. Dans
la nuit qui retombe, la frêle clarté le défie... Il provoque, il appelle
presque la plénière angoisse, miraculeusement dissipée. Toute
certitude, même du pire, n’est-elle pas meilleure que la halte anxieuse,
au croisement des routes, dans la nuit perfide? Cette joie sans cause ne
peut être qu’une illusion. Une espérance si secrète, au plus intime, au
plus profond, née tout à coup--qui n’a pas d’objet--indéfinie, ressemble
trop à la présomption de l’orgueil... Non! Le mouvement de la grâce n’a
pas cet attrait sensuel... _Il lui faut déraciner cette joie!_
Sitôt sa résolution prise, il n’hésite plus. L’idée du sacrifice à
consommer ici même--dans un instant--pointe en lui cette autre flamme du
désespoir intrépide, force et faiblesse de cet homme unique, et son arme
que tant de fois Satan lui retournera dans le cœur. Son visage,
maintenant glacé, reflète dans le regard sombre la détermination d’une
violence calculée. Il s’approche de la fenêtre, l’ouvre. A la barre
d’appui, jadis brisée, la fantaisie d’un prédécesseur de l’abbé
Menou-Segrais a substitué une chaîne de bronze, trouvée au fond de
quelque armoire de sacristie. De ses fortes mains, l’abbé Donissan
l’arrache des deux clous qui la fixent. Une minute plus tard, l’étrange
discipline tombait en sifflant sur son dos nu.
Un mot surpris par hasard, le témoignage de quelques visiteurs
familiers, de rares confidences faites en termes obscurs permettent
seulement de rêver aux mortifications rares et singulières du curé de
Lumbres, car il s’appliquait à les celer à tous, avec un soin minutieux.
Plus d’une fois sa malice même égara la curiosité, et tel écrivain
célèbre, amateur d’âmes (comme ils disent...), venu pour un si beau cas,
s’en retourna mystifié. Mais, si certaines de ces mortifications, et
par exemple les jeûnes dont l’effrayante rigueur passe la raison, nous
sont à peu près connues, il a emporté le secret d’autres châtiments plus
rudes. Sa dernière prière fut pour obtenir de la pitié d’un ami qu’aucun
médecin ne le visitât. La pauvre fille qui l’assistait, devenue Mère
Marie des Anges, alors servante au bourg de Bresse, a rapporté que la
naissance de son cou et ses épaules étaient couvertes de cicatrices,
quelques-unes formant bourrelet, de l’épaisseur du petit doigt. Déjà le
docteur Leval, au cours d’une première crise, avait relevé sur ses
flancs les traces profondes d’anciennes brûlures et, comme il s’en
étonnait discrètement devant lui, le saint, rouge de confusion, garda le
silence...
--J’ai fait aussi dans mon temps quelques folies, disait-il un soir à
l’abbé Dargent, qui lui faisait lecture d’un chapitre de la vie des
Pères du Désert... Et comme l’autre l’interrogeait du regard, il reprit
avec un sourire plein d’embarras, mais aussi d’innocente malice:
--Voyez-vous, les jeunes gens ne doutent de rien: il faut bien qu’ils
jettent leur gourme.
A présent, debout au pied du petit lit, il frappait et frappait sans
relâche, d’une rage froide. Aux premiers coups, la chair soulevée laissa
filtrer à peine quelques gouttes de sang. Mais il jaillit tout à coup,
vermeil. Chaque fois la chaîne sifflante, un instant tordue au-dessus de
sa tête, venait le mordre au flanc, et s’y reployait comme une vipère:
il l’en arrachait du même geste, et la levait de nouveau, régulier,
attentif, pareil à un batteur sur l’aire. La douleur aiguë, à laquelle
il avait répondu d’abord par un gémissement sourd, puis seulement de
profonds soupirs, était comme noyée dans l’effusion du sang tiède qui
ruisselait sur ses reins et dont il sentait seulement la terrible
caresse. A ses pieds une tache brune et rousse s’élargissait sans qu’il
l’aperçût. Une brume rose était entre son regard et le ciel livide,
qu’il contemplait d’un œil ébloui. Puis cette brume disparut tout à
coup, et avec elle le paysage de neige et de boue, et la clarté même du
jour. Mais il frappait et frappait encore dans ces nouvelles ténèbres,
il eût frappé jusqu’à mourir. Sa pensée, comme engourdie par l’excès de
la douleur physique, ne se fixait plus et il ne formait aucun désir,
sinon d’atteindre et de détruire, dans cette chair intolérable, le
principe même de son mal. Chaque nouvelle violence en appelait une autre
plus forte, impuissante encore à le rassasier. Car il en était à ce
paroxysme où l’amour trompé n’est plus fort que pour détruire. Peut-être
croyait-il étreindre et détester cette part de lui-même, trop pesante,
le fardeau de sa misère, impossible à tirer jusqu’en haut; peut-être
croyait-il châtier ce corps de mort dont l’apôtre souhaitait aussi
d’être délivré, mais la tentation était dès lors plus avant dans son
cœur, et il se haïssait tout entier. Ainsi l’homme qui ne peut survivre
à son rêve, il se haïssait... Mais il n’avait dans la main qu’une arme
inoffensive, dont il se déchirait en vain.
* * * * *
Cependant il frappait sans relâche, trempé de sueur et de sang, les yeux
clos, et seule le tenait debout, sans doute, sa mystérieuse colère. Un
bourdonnement aigu remplissait maintenant ses oreilles, comme s’il eût
glissé à pic dans une eau profonde. A travers ses paupières serrées,
deux fois, trois fois, une flamme brève et haute jaillit, puis ses
tempes battirent à coups si rapides que sa tête douloureuse vibra. La
chaîne était entre ses doigts raidis à chaque coup plus souple et plus
vive, étrangement agile et perfide, avec un bruissement léger. Jamais
celui qu’on appela le saint de Lumbres n’osa depuis forcer la nature
d’un cœur si follement téméraire. Jamais il ne lui porta tel défi. La
chair de ses reins n’était qu’une plaie ardente, cent fois mâchée et
remâchée, baignée d’un sang écumant, et cependant toutes ces morsures ne
faisaient qu’une seule souffrance--indéterminée, totale,
enivrante--comparable au vertige du regard dans une lumière trop vive
lorsque l’œil ne discerne plus rien que sa propre douleur
éblouissante... Tout à coup, la chaîne trop tôt brandie, se repliant sur
elle-même, faillit échapper à sa main et le frappa rudement à la
poitrine. Le dernier maillon l’atteignit au-dessous du sein droit avec
une telle force qu’il y fit voler un lambeau de chair comme un copeau
sous la varlope. La surprise, plutôt que la souffrance même, lui arracha
un cri aigu, vite étouffé, tandis qu’il levait encore la discipline de
bronze. Le feu qui brûlait dans ses yeux n’était plus de ce monde. La
haine aveugle qui l’animait contre lui-même était de celles que rien
n’apaise ici-bas, et pour lesquelles tout le sang de la race humaine,
s’il pouvait couler d’un seul coup, ne serait qu’une goutte d’eau sur un
fer rouge... Mais, comme il abaissait le bras, ses doigts s’ouvrirent
d’eux-mêmes, et il sentit sa main retomber. En même temps ses reins
fléchirent et tous ses muscles se relâchèrent à la fois. Il glissa sur
les genoux, fit pour se relever un effort immense, chancela de nouveau,
les bras étendus, à tâtons, secoué par un tremblement convulsif. En
vain il tenta de regagner la fenêtre, vers la pâle clarté du dehors,
entrevue sans la reconnaître, à travers ses yeux mi-clos. L’affreuse
lutte soutenue n’était déjà plus qu’un souvenir vague, indéterminé,
comme d’un rêve. Ainsi l’anxiété survit au cauchemar, présence
invisible, inexplicable, dans la paix et le recueillement de l’aube...
Il s’assit au pied du lit, laissa retomber sa tête et s’endormit.
* * * * *
Quand il s’éveilla, le soleil remplissait la chambre, il entendit sonner
les cloches dans le ciel limpide. Sa montre marquait neuf heures. Un
long moment le reflet au mur suffit à occuper sa pensée, puis ses yeux
firent lentement le tour de la chambre, et il s’étonna de la large tache
luisante sur le parquet de sapin, de la chaîne jetée en travers. Alors
il sourit d’un sourire d’enfant. Ainsi la terrible besogne était
achevée: elle était achevée, voilà tout. Elle était faite. Son délire
passé ne lui laissait aucune amertume: à mesure que les détails se
représentaient à son esprit, il les écartait un par un, sans curiosité,
sans colère. A présent, sa pensée flottait au delà, dans une lumière si
douce! Il la sentait plus calme, plus lucide, qu’à aucun autre moment de
sa vie, mais inexprimablement détachée du passé. Ce n’était déjà plus
l’accablement, la demi-torpeur du réveil. Les derniers voiles étaient
effacés, il se retrouvait lui-même, s’observant d’une conscience claire
et active, mais avec un désintéressement surhumain.
Le soleil était déjà haut. La diligence de Beaugrenant passait sur la
route en grinçant. La voix familière de l’abbé Menou-Segrais s’élevait
dans le petit jardin, à laquelle une autre voix répondait, plus aiguë,
celle de la gouvernante Estelle... L’abbé Donissan prêta l’oreille et
entendit son nom prononcé deux fois. D’un geste instinctif, il voulut se
jeter au bas du lit. Mais à peine ses pieds touchaient terre qu’une
douleur atroce le ceignit, et il s’arrêta debout, au milieu de la pièce,
la gorge pleine de cris. L’enchantement cessa tout a coup. Qu’avait-il
fait?...
* * * * *
Une minute encore, immobile, replié sur lui-même, il tenta de se
reprendre pour un nouvel effort,--un second pas--dont toute sa chair
hérissée attendait l’arrachement. La glace posée sur sa table lui
renvoyait de lui-même une image de cauchemar... Ses flancs nus, sous la
chemise en lambeaux, n’étaient qu’une plaie. Au-dessous du sein, la
blessure saignait encore. Mais les déchirures plus profondes de son dos
et de ses reins l’investissaient d’une flamme intolérable, et, comme il
tentait de lever le bras, il lui sembla que l’extrême pointe de cette
flamme poussait jusqu’au cœur... «Qu’ai-je fait? répétait-il tout bas,
qu’ai-je fait?...» La pensée de comparaître tout à l’heure, dans un
instant, devant l’abbé Menou-Segrais, l’imminence du scandale, les soins
à subir, cent autres images encore achevaient de l’accabler. Pas une
minute cet homme incomparable n’osa d’ailleurs songer, pour sa défense,
à ceux des serviteurs de Dieu qu’une même terreur sacrée arma parfois
contre leur propre chair... «Un pas de plus, se disait-il seulement, et
les plaies vont s’ouvrir... il faudra sans doute appeler.»
Baissant les yeux, il vit ses gros souliers dans une flaque de sang.
--L’abbé? fit à travers la porte une voix tranquille, l’abbé?...
--Monsieur le doyen?... répondit-il sur le même ton.
--Le dernier coup de la messe va sonner, mon petit: il est temps, grand
temps... N’êtes-vous pas souffrant, au moins?
--Une minute, s’il vous plaît, reprit l’abbé Donissan avec calme.
Sa résolution était prise, le sort était jeté.
Comment fit-il en serrant les dents un nouveau pas, un pas décisif,
jusqu’à la cuvette, où il trempa aussitôt la serviette de grosse toile
bise? Par quel autre miracle subit-il sans un soupir la morsure de l’eau
glacée sur son dos et sur ses flancs? Comment réussit-il à rouler autour
de lui, sur la peau vive, deux de ses pauvres chemises? Il fallut encore
les serrer avec force pour que la lente hémorragie cessât et, à chaque
mouvement, les plis entraient plus profond. Il lava soigneusement le
parquet, fit une cachette aux linges rougis, brossa ses souliers, mit
tout en ordre, descendit l’escalier, ne respira que sur la
route--libre--car il n’eût pu cacher à l’abbé Menou-Segrais le frisson
de la fièvre qui faisait trembler ses mâchoires... A présent, le vent
d’hiver fouettait en plein ses joues, et il sentait ses yeux brûler dans
leurs orbites comme deux charbons. A travers l’air coupant, irisé d’une
poussière de neige, il tenait âprement son regard fixé sur le clocher
plein de soleil. Les couples endimanchés le saluaient en passant; il ne
les voyait point. Pour parcourir ces trois cents mètres, il dut se
reprendre vingt fois, sans que rien dénonçât, dans son pas toujours
égal, les péripéties de la lutte intérieure où il prodiguait, jetait à
pleines mains ces forces profondes, irréparables, dont chaque être
vivant n’a que sa juste mesure. Au seuil du petit cimetière, les clous
de ses souliers glissèrent sur le silex et il dut faire, pour se
redresser, un effort surhumain. La porte n’était plus qu’à vingt pas. Il
l’atteignit encore. Et encore cette autre porte basse de la sacristie,
au delà de l’échiquier vertigineux des dalles noires et blanches, où le
reflet des vitraux danse à ses yeux éblouis... Et la sacristie même,
pleine de l’âcre odeur de résine, d’encens et de vin répandu... Tout
autour, les enfants de chœur, rouges et blancs, tournent et bourdonnent
comme un essaim. Il passe, un par un, les ornements, d’un geste
machinal, les yeux clos, remâchant les prières d’usage dans sa bouche,
amère. En nouant les cordons de la chasuble, il gémit, et jusqu’au pied
de l’autel le même gémissement imperceptible ne cessa pas, roulait dans
sa gorge... Derrière lui, mille bruits divers rebondissent jusqu’aux
voûtes, pour s’y confondre en un seul murmure--ce vide sonore auquel il
devra faire face, à l’introït, les bras étendus... Il monte à tâtons les
trois marches, s’arrête. Alors il regarde la Croix.
* * * * *
O vous, qui ne connûtes jamais du monde que des couleurs et des sons
sans substance, cœurs sensibles, bouches lyriques où l’âpre vérité
fondrait comme une praline--petits cœurs, petites bouches--ceci n’est
point pour vous. Vos diableries sont à la mesure de vos nerfs fragiles,
de vos précieuses cervelles, et le Satan de votre étrange rituaire
n’est que votre propre image déformée, car le dévot de l’univers charnel
est à soi-même Satan. Le monstre vous regarde en riant, mais il n’a pas
mis sur vous sa serre. Il n’est pas dans vos livres radoteurs, et non
plus dans vos blasphèmes ni vos ridicules malédictions. Il n’est pas
dans vos regards avides, dans vos mains perfides, dans vos oreilles
pleines de vent. C’est en vain que vous le cherchez dans la chair plus
secrète que votre misérable désir traverse sans s’assouvir, et la bouche
que vous mordez ne rend qu’un sang fade et pâli... Mais il est
cependant... Il est dans l’oraison du Solitaire, dans son jeûne et sa
pénitence, au creux de la plus profonde extase, et dans le silence du
cœur... Il empoisonne l’eau lustrale, il brûle dans la cire consacrée,
respire dans l’haleine des vierges, déchire avec la haire et la
discipline, corrompt toute voie. On l’a vu mentir sur les lèvres
entr’ouvertes pour dispenser la parole de vérité, poursuivre le juste,
au milieu du tonnerre et des éclairs du ravissement béatifique, jusque
dans les bras même de Dieu... Pourquoi disputerait-il tant d’hommes à la
terre sur laquelle ils rampent comme des bêtes, en attendant qu’elle les
recouvre demain? Ce troupeau obscur va tout seul à sa destinée... Sa
haine s’est réservé les saints.
* * * * *
Alors il regarde la Croix. Depuis la veille il n’a pas prié, et
peut-être ne prie-t-il pas encore. En tout cas, ce n’est pas une
supplication qui monte à ses lèvres. Dans le grand débat de la nuit,
c’était bien assez de tenir tête et de rendre coup pour coup: l’homme
qui défend sa vie dans un combat désespéré tient son regard ferme
devant lui, et ne scrute pas le ciel d’où tombe la lumière inaltérable
sur le bon et sur le méchant. Dans l’excès de sa fatigue, ses souvenirs
le pressent, mais groupés au même point de la mémoire, ainsi que les
rayons lumineux au foyer de la lentille. Ils ne font qu’une seule
douleur. Tout l’a déçu ou trompé. Tout lui est piège et scandale. De la
médiocrité où il se désespérait de languir, la parole de l’abbé
Menou-Segrais l’a porté à une hauteur où la chute est inévitable.
L’ancienne déréliction n’était-elle point préférable à la joie qui l’a
déçu! O joie plus haïe d’avoir été, un moment, tant aimée! O délire de
l’espérance! O sourire, ô baiser de la trahison! Dans le regard qu’il
fixe toujours--sans un mot des lèvres, sans même un soupir--sur le
Christ impassible, s’exprime en une fois la violence de cette âme
forcenée. Telle la face entrevue du mauvais pauvre, à la haute fenêtre
resplendissante, dans la salle du festin. Toute joie est mauvaise, dit
ce regard. Toute joie vient de Satan. Puisque je ne serai jamais digne
de cette préférence dont se leurre mon unique ami, ne me trompe pas plus
longtemps, ne m’appelle plus! Rends-moi à mon néant. Fais de moi la
matière inerte de ton œuvre. Je ne veux pas de la gloire! Je ne veux pas
de la joie! Je ne veux même plus de l’espérance! Qu’ai-je à donner? Que
me reste-t-il? Cette espérance seule. Retire-la-moi. Prends-la! Si je le
pouvais, sans te haïr, je t’abandonnerais mon salut, je me damnerais
pour ces âmes que tu m’as confiées par dérision, moi, misérable!
Et il défiait ainsi l’abîme, il l’appelait d’un vœu solennel, avec un
cœur pur...