capable d’aucun mouvement. Il ne vivait que par l’ouïe. Car il entendait
des paroles, proférées alentour, mais sans consistance, comme suspendues
en l’air, dans l’irréalité d’un rêve. Puis, par un grand effort, il
parvint à les rapporter à des êtres vivant et marchant, tout proches.
L’un de ces personnages--imaginaires ou non--s’éloigna. Il écouta sa
voix décroître, décroître aussi le grincement de ses semelles sur le
sable. Enfin il se sentit soulevé, retenu par un bras replié dont la
forte étreinte était douloureuse à son épaule. Quelque chose lui
meurtrit encore les lèvres et les dents. Un jet de flamme traversa sa
gorge et sa poitrine. Le noir où se heurtait son regard s’entr’ouvrit.
Une lueur diffuse naquit lentement dans ses yeux, se précisa lentement.
Et il reconnut, posée sur le sol, à quelque distance, une de ces fortes
lanternes comme en portent les pêcheurs par les nuits de grand vent. Un
inconnu le soutenait d’une main et le faisait boire au goulot d’un bidon
de soldat.
--Monsieur l’abbé, dit cet homme, ce n’est pas trop tôt...
--Que me voulez-vous? balbutia l’abbé Donissan.
Il parlait le plus lentement possible et le plus posément. Mais la
vision était encore dans son regard et l’homme eut un mouvement de
surprise ou d’effroi qui parut incompréhensible au pauvre prêtre
accablé.
--Je suis Jean-Marie Boulainville, carrier à Saint-Pré, le frère de
Germaine Duflos, de Campagne. Je vous connais bien. Êtes-vous mieux?
Il détournait les yeux d’un air d’embarras mais plein de pitié.
--Je vous ai trouvé sur le chemin, évanoui. Un brave gars de Marelles,
un marchand de bidets, retour de la foire d’Étaples, vous avait trouvé
avant moi. A nous deux, on vous a porté là.
--Vous l’avez vu? cria l’abbé Donissan. Il est là!
Il s’était levé si brusquement que Jean-Marie Boulainville, heurté,
chancela. Mais, interprétant à sa manière un empressement si singulier:
--Avez-vous quelque chose à lui demander? dit cet homme simple.
Voulez-vous que je le hèle? Il n’est pas loin, sûrement.
--Non, mon ami, dit le vicaire de Campagne, ne le rappelez pas. Je me
sens bien mieux, d’ailleurs. Laissez-moi faire seul quelques pas.
Il s’éloigna en chancelant. Son pas se raffermissait à mesure. Quand il
s’approcha de nouveau, il était calme.
--Vous le connaissez? demanda-t-il.
--Qui ça? répondit l’autre, surpris.
Et, se reprenant aussitôt:
--Le gars de Marelles! s’écria-t-il joyeusement. Si je le connais! Le
mois passé, à la foire de Fruges, il m’a vendu deux pouliches. Ainsi!...
Mais, si vous m’en croyez, monsieur l’abbé, nous ferons côte à côte un
bout de chemin. De marcher, ça vous remettra plutôt. Je vais de ce pas
aux carrières d’Ailly, où je travaille. D’ici là, vous vous tâterez. Si
vous vous sentez plus mal, vous trouverez une voiture, chez Sansonnet,
au cabaret de la Pie voleuse.
--Avançons donc, répondit le futur saint de Lumbres. J’ai repris mes
forces. Tout va très bien, mon ami.
Ils marchèrent ensemble un moment. Et c’est alors que l’abbé Donissan
connut le véritable sens d’une certaine parole entendue: «Un prochain
avenir prouvera si j’ai menti ou non.»
Ils allaient, d’abord lentement, puis plus vite, par un chemin assez
dur, si plein d’ornières dès l’automne que les équipages ne
l’empruntaient plus, en hiver, que par les fortes gelées. Tel quel, il
devint bientôt impossible d’y marcher de front. La carrier prit les
devants. Le vicaire de Campagne le suivait les yeux baissés, attentif
aux obstacles, posant bien à plat ses gros souliers, tout au soin de ne
pas retarder la marche de son compagnon. Son corps tremblait encore de
froid, de fatigue et de fièvre, que sa tragique simplicité oubliait déjà
plus qu’à demi les noirs prodiges de cette extraordinaire nuit. Ce
n’était pas légèreté, sans doute, ni l’hébétude d’un épuisement extrême.
Il en écartait volontairement, bien que sans grand effort, la pensée. Il
en remettait naïvement l’examen à un moment plus favorable, sa prochaine
confession, par exemple. Que d’autres se fussent partagés entre la
double angoisse d’avoir été les jouets de leur folie ou terriblement
marqués pour de grandes et surnaturelles épreuves! Lui, la première
terreur surmontée, attendait avec soumission une nouvelle entreprise du
mal, et la grâce nécessaire de Dieu. Possédé, ou fou, dupe de ses rêves
ou des démons, qu’importe, si cette grâce est due, et sera sûrement
donnée?... Il attendait la visite du consolateur avec la sécurité
candide d’un enfant qui, l’heure venue du repas, lève les yeux sur son
père et dont le petit cœur, même dans l’extrême dénuement ne peut douter
du pain quotidien.
Ils avaient fait ensemble, en une heure, vers les carrières d’Ailly,
plus que les trois quarts du chemin. La route lui était inconnue, et il
prenait bien garde de ne s’en écarter soit à droite, soit à gauche.
Parfois son pied glissait: la fange limoneuse sautait jusqu’à sa face et
l’aveuglait. Cette continuelle tension de l’esprit, jointe à une espèce
de résistance intérieure, la mise en garde instinctive d’une imagination
déjà surmenée, détournait sa pensée d’une certaine sensation nouvelle,
indéfinissable, qu’il eût été bien en peine d’analyser, même s’il en eût
éprouvé le goût. Peu à peu cette sensation devint si vive--ou, pour
mieux dire (car elle le sollicitait avec une particulière douceur), si
persistante, si continue, qu’il en fut enfin troublé. Venait-elle du
dehors ou de lui-même? C’était, au creux de sa poitrine, une chaleur
comme immatérielle, une dilatation du cœur. Et c’était aussi quelque
chose de plus, d’une réalité si proche, si pressante, qu’il crut un
moment que le jour s’était levé, ou encore le clair de lune. Pourquoi
n’osait-il cependant lever les yeux?
Car il marchait toujours le regard fixé à terre, les paupières presque
closes, ne découvrant aucune lueur, aucun reflet que l’imperceptible
miroitement de l’eau boueuse. Et pourtant il eût juré qu’il traversait à
mesure une lumière douce et amie, une poussière dorée. Sans se l’avouer,
ni le croire peut-être, il redoutait, en levant la tête, de voir se
dissiper à la fois son illusion et sa joie. Il ne craignait pas cette
joie, il sentait qu’il n’eût pu la fuir avant de l’avoir reconnue, comme
il en avait fui tant d’autres. Il était sollicité, non contraint,
appelé. Il se défendait mollement, sans remords, sûr de céder tôt ou
tard à la force impérieuse, mais bienfaisante. «Je ferai encore dix pas,
se disait-il. J’en ferai encore dix autres, les yeux baissés. Puis dix
autres encore...» Les talons du carrier sonnaient joyeusement sur un sol
plus ferme, asséché. Il les écoutait avec un attendrissement extrême. Il
s’avisait peu à peu que cet homme était sûrement un ami, qu’une étroite
amitié, une amitié céleste, d’une céleste lucidité, les liait ensemble,
les avait sans doute toujours liés. Des larmes lui vinrent aux yeux.
Ainsi se rencontraient deux élus, nés l’un pour l’autre, un clair matin,
dans les jardins du Paradis.
Ils étaient arrivés au croisement de deux routes; l’une, en pente douce,
rejoint le village; l’autre, défoncée par les charrois, descend vers les
carrières. On entendait au loin l’appel d’un coq, et des voix d’hommes:
d’autres carriers sans doute, se hâtant vers le travail avant le jour...
Ce fut à ce moment que l’abbé Donissan leva les yeux.
* * * * *
Était-ce devant lui son compagnon? Il ne le crut pas d’abord. Ce qu’il
avait sous les yeux, ce qu’il saisissait du regard, avec une certitude
fulgurante, était-ce un homme de chair? A peine si la nuit eût permis de
découvrir dans l’ombre la silhouette immobile, et pourtant il avait
toujours l’impression de cette lumière douce, égale, vivante, réfléchie
dans sa pensée, véritablement souveraine. C’était la première fois que
le futur saint de Lumbres assistait au silencieux prodige qui devait lui
devenir plus tard si familier, et il semblait que ses sens ne
l’acceptaient pas sans lutte. Ainsi l’aveugle-né à qui la lumière se
découvre tend vers la chose inconnue ses doigts tremblants, et s’étonne
de n’en saisir la forme ni l’épaisseur. Comment le jeune prêtre eût-il
été introduit sans lutte à ce nouveau mode de connaissance, inaccessible
aux autres hommes? Il voyait devant lui son compagnon, il le voyait à
n’en douter pas, bien qu’il ne distinguât point ses traits, qu’il
cherchât vainement son visage ou ses mains... Et néanmoins, sans rien
craindre, il regardait l’extraordinaire clarté avec une confiance
sereine, une fixité calme, non point pour la pénétrer, mais sûr d’être
pénétré par elle. Un long temps s’écoula, à ce qu’il lui parut.
Réellement, ce ne fut qu’un éclair. Et tout à coup il comprit.
«Ainsi que tu t’es vu toi-même tout à l’heure,» avait dit l’affreux
témoin. C’était ainsi. Il voyait. Il voyait de ses yeux de chair ce qui
reste caché au plus pénétrant--à l’intuition la plus subtile--à la plus
ferme éducation: une conscience humaine. Certes, notre propre nature
nous est, partiellement, donnée; nous nous connaissons sans doute un peu
plus clairement qu’autrui, mais chacun doit _descendre_ en soi-même et à
mesure qu’il descend les ténèbres s’épaississent jusqu’au tuf obscur, au
moi profond, où s’agitent les ombres des ancêtres, où mugit l’instinct,
ainsi qu’une eau sous la terre. Et voilà... et voilà que ce misérable
prêtre se trouvait soudain transporté au plus intime d’un autre être,
sans doute à ce point même où porte le regard du juge. Il avait
conscience du prodige, et il était dans le ravissement que ce prodige
fût si simple, et sa révélation si douce. Cette effraction de l’âme,
qu’un autre que lui n’eût point imaginée sans éclairs et sans tonnerre,
à présent qu’elle était accomplie, ne l’effrayait plus. Peut-être
s’étonnait-il que la révélation en fût venue si tard. Sans pouvoir
l’exprimer (car il ne sut l’exprimer jamais), il sentait que cette
connaissance était selon sa nature, que l’intelligence et les facultés
dont s’enorgueillissent les hommes y avaient peu de part, qu’elle était
seulement et simplement l’effervescence, l’expansion, la dilatation de
la charité. Déjà, incapable de se juger digne d’une grâce singulière,
exceptionnelle, dans la sincérité de son humble pensée, il était près de
s’accuser d’avoir retardé par sa faute cette initiation, de n’avoir pas
encore assez aimé les âmes, puisqu’il les avait méconnues. Car
l’entreprise était si simple, au fond, et le but si proche, dès que la
route était choisie! L’aveugle, quand il a pris possession du nouveau
sens qui lui est rendu, ne s’étonne pas plus de toucher du regard le
lointain horizon qu’il n’atteignait jadis qu’avec tant de labeur, à
travers les fondrières et les ronces.
Toujours le carrier le précédait de son pas tranquille. Un instant, par
surprise, l’abbé Donissan fut tenté de le joindre, de l’appeler. Mais ce
ne fut qu’un instant. Cette âme tout à coup découverte l’emplissait de
respect et d’amour. C’était une âme simple et sans histoire, attentive,
quotidienne, occupée de pauvres soucis. Mais une humilité souveraine,
ainsi qu’une lumière céleste, le baignait de son reflet. Quelle leçon,
pour ce pauvre prêtre tourmenté, obsédé par la crainte, que la
découverte de ce juste ignoré de tous et de lui-même, soumis à sa
destinée, à ses devoirs, aux humbles amours de sa vie, sous le regard de
Dieu! Et une pensée lui vint spontanément, ajoutant au respect et à
l’amour une sorte de crainte: _n’était-ce pas devant celui-là, et
celui-là seul, que l’autre avait fui?_
Il eût voulu s’arrêter, sans risquer de rompre la délicate et magnifique
vision. Il cherchait vainement la parole qui devait être dite. Mais il
lui semblait que toute parole était indigne. Cette majesté du cœur pur
arrêtait les mots sur ses lèvres. Était-ce possible, était-ce possible
qu’à travers la foule humaine, mêlé aux plus grossiers, témoin de tant
de vices que sa simplicité ne jugeait point; était-ce possible que cet
ami de Dieu, ce pauvre entre les pauvres, se fût gardé dans la droiture
et dans l’enfance, qu’il suscitât l’image d’un autre artisan, non moins
obscur, non moins méconnu, le charpentier villageois, gardien de la
reine des anges, le juste qui vit le Rédempteur face à face, et dont la
main ne trembla point sur la varlope et le rabot, soucieux de contenter
la clientèle et de gagner honnêtement son salaire?
Hélas! pour une part, cette leçon serait vaine. La paix qu’il ne
connaîtra jamais, ce prêtre est nommé pour la dispenser aux autres. Il
est missionné pour les seuls pécheurs. Le saint de Lumbres poursuit sa
voie dans les inquiétudes et dans les larmes.
Ils étaient arrivés au croisement des chemins avant que l’abbé Donissan
trouvât une parole. Il savourait cette douceur; il l’épuisait dans le
pressentiment qu’elle serait une des rares étapes de sa misérable vie.
Et néanmoins il était déjà prêt à la laisser comme il l’avait reçue, à
la quitter en silence.
Le carrier fit halte et, lissant sa casquette:
--Nous sommes rendus, monsieur l’abbé, dit-il. Votre route est toute
droite: une lieue et demie. Êtes-vous d’attaque à présent? Sinon, j’irai
avec vous chez Sansonnet.
--C’est inutile, mon ami, répondit le vicaire de Campagne. La marche au
contraire m’a fait du bien. Je m’en vais donc vous dire adieu.
Un instant, il médita de le revoir, mais il lui parut aussitôt
préférable de s’en rapporter, pour une nouvelle rencontre, à la même
volonté qui avait préparé la première. Il eût aussi voulu le bénir.
Puis il n’osa.
Il le considérait une dernière fois. Il mit dans ce regard tout l’amour
qu’il allait dispenser à tant d’autres. Et, ce regard, l’humble
compagnon ne le vit point. Ils se serrèrent la main, à tâtons.
* * * * *
La route s’ouvrait de nouveau devant lui. Il la reconnut. Il allait
vite, très vite. D’abord, il remerciait Dieu, sans une parole, de ce qui
lui avait été permis de voir. Il marchait comme environné encore de
cette lumière qu’il avait connue. Ce n’était pas la présence, et c’était
quelque chose de plus que le souvenir. Ainsi l’on s’écarte d’un chant
qui longtemps vous suit.
Hélas! c’était bien l’écho allant s’affaiblissant d’une mystérieuse
harmonie, qu’il n’ouïrait plus jamais, jamais! Le prolongement de sa
joie dura peu. Chaque pas semblait d’ailleurs l’en éloigner, mais, quand
par un geste naïf il s’arrêta, la fuite parut s’en accélérer encore. Il
courba le dos, et s’en fut.
Peu à peu le paysage encore indécis à la toute première heure de l’aube
lui devenait plus familier. Il le retrouvait avec tristesse. Chaque
objet reconnu, des habitudes reprises une à une, rendaient plus
incertaine et plus vague la grande aventure de la nuit. Bien plus vite
encore qu’il n’eût pensé, elle perdait ses détails et ses contours,
reculait dans le rêve. Il traversa ainsi le village de Pomponne, dépassa
le hameau de Brême, gravit la dernière côte. Enfin il aperçut au-dessous
de lui, dans le creux de la colline, le signal tout à coup si proche, la
lumière de la petite gare de Campagne.
Il s’arrêta debout, haletant, tête nue, grelottant dans sa soutane raide
de boue, ne sachant tout à coup si c’était de froid ou de honte, et les
oreilles pleines de rumeur.
A ce moment, la vie quotidienne le reprit avec tant de force, et si
brusquement, qu’une minute il ne resta rien, absolument rien dans son
esprit d’un passé pourtant si proche. Ce brutal effacement fut surtout
ressenti comme une douloureuse diminution de son être.
«Ai-je donc rêvé?» se dit-il. Ou plutôt il s’efforça de prononcer les
syllabes, de les articuler dans le silence. C’était pour faire taire une
autre voix qui, beaucoup plus nettement, avec une terrible lenteur, au
dedans de lui, demandait: «Suis-je fou?»
Ah! l’homme qui sent fuir, comme à travers un crible, sa volonté, son
attention, puis sa conscience, tandis que son dedans ténébreux, comme la
peau retournée d’un gant, paraît tout à coup au dehors, souffre une
agonie très amère, en un instant que nul balancier ne mesure. Mais
celui-ci--pauvre prêtre!--s’il doute, ne doute pas seulement de lui mais
de son unique espérance. En se perdant, il perd un bien plus précieux,
divin, Dieu même. Au dernier éclair de sa raison, il mesure la nuit où
s’en va se perdre son grand amour.
Il n’oubliera pas le lieu du nouveau combat. Parvenue à la dernière
crête, la route tourne brusquement, découvre une étroite bande de
terrain, où se dresse un orme centenaire. Le village est à droite, au
dernier pli de la colline, en contre-bas. Aux lumières de la gare,
rouges et vertes, répond la vague lueur dans le ciel du four de Josué
Thirion, le boulanger. La pâle lumière du jour traîne encore dans les
fonds, insaisissable.
A gauche de l’abbé Donissan, s’amorce aussi un chemin de terre, à la
pente rapide, qui mène aux communs du château de Cadignan. Il s’enfonce
tout de suite, à travers de maigres broussailles, et ressemble ainsi
plutôt à un ravin, ou un trou d’eau. C’est une tache d’ombre dans
l’ombre. Le vicaire de Campagne y plonge involontairement son regard. Le
vent fait entre les ronces un bruit de soie fripée, avec des silences
soudains. De la terre détrempée, parfois une pierre s’échappe et roule.
Et subitement, dans ce murmure... un bruit, reconnaissable entre tous
les autres, dans ce solitaire matin--le frémissement d’un corps vivant,
qui se met debout, s’approche...
--Hé là! dit une voix de femme, très jeune, mais assourdie, un peu
tremblante. Allez! je vous entends déjà depuis un moment. _Êtes-vous
donc revenu, enfin?_
--Qui êtes-vous donc vous-même? demanda doucement l’abbé Donissan.
Debout, au bord du talus, sa haute silhouette à peine visible sur le
fond plus pâle et mouvant du ciel, il suivait d’un regard triste et
comme intérieur la petite ombre au-dessous de lui, entre les murailles
d’argile. De cette ombre mystérieuse, à quelques pas, et se rapprochant
sans cesse, il ne connaissait rien, bien qu’il sût déjà d’une certitude
calme, absolue, pleine de silence, que _cela_ qui montait et clapotait
doucement dans la boue était le dernier et suprême acteur de cette
inoubliable nuit...
--Ah! ce n’est donc que vous! dit Mlle Malorthy, avec une espèce de
grimace douloureuse.
Pour le voir, elle s’était dressée sur la pointe des pieds, à la
hauteur de son épaule. Le petit visage crispé ne reflétait qu’une
affreuse déception. En un éclair, la colère, le défi, un désespoir
cynique s’y tracèrent tour à tour et avec une telle netteté, un tel
approfondissement des traits, que cette figure d’enfant n’avait plus
d’âge. C’est alors que ses yeux rencontrèrent le regard étrange fixé sur
elle. Ils le soutinrent à peine. Et ils gardaient encore leur flamme,
que l’arc détendu de la bouche n’exprimait plus qu’une anxiété pleine de
rage.
Car ce regard ne s’était pas détourné un instant. Toujours prudente,
même dans l’égarement de la folie, elle en épiait l’expression, avec sa
méfiance ordinaire. Jusqu’alors le jeune prêtre qui, selon l’expression
du docteur Gallet, «tournait les têtes faibles de Campagne», avait été
son moindre souci. A le rencontrer en tel lieu, à telle heure, sa
surprise était grande. Pour _d’autres raisons_, sa déception n’était pas
moindre. Mais un moment plus tôt elle n’eût pas douté de l’effrayer, au
moins de provoquer sa colère. Et maintenant, elle lisait dans son regard
une immense pitié.
Non pas cette pitié qui n’est que le déguisement du mépris, mais une
pitié douloureuse, ardente, bien que calme et attentive. Rien ne
trahissait l’effroi, ni même la surprise, ou le moindre étonnement dans
le visage incliné vers elle, un peu penché sur l’épaule, car elle ne
pouvait épier que le visage. Le regard se dérobait à demi sous les
paupières et, lorsqu’elle voulut le rencontrer, elle s’aperçut qu’elle
s’était abaissée peu à peu sur sa poitrine, comme si l’homme de Dieu,
dédaignant les vaines lueurs de la prunelle humaine, eût regardé battre
les cœurs.
Elle ne se trompait qu’à demi. De nouveau il avait entendu l’appel doux
et fort. Puis, comme le rayonnement d’une lueur secrète, comme
l’écoulement à travers lui d’une source inépuisable de clarté, une
sensation inconnue, infiniment subtile et pure, sans aucun mélange,
atteignait peu à peu jusqu’au principe de la vie, le transformait dans
sa chair même. Ainsi qu’un homme mourant de soif s’ouvre tout entier à
la fraîcheur aiguë de l’eau, il ne savait si ce qui l’avait comme
transpercé de part en part était plaisir ou douleur.
Connaissait-il en cet instant le prix du don qui lui était fait, ou ce
don même? Celui qui, toute sa vie, à travers tant de débats tragiques où
sa volonté parfois parut fléchir garda ce pouvoir d’une lucidité
souveraine, n’en eut sans doute jamais la claire conscience. C’est que
rien ne ressemblait moins à la lente investigation de l’expérience
humaine, quand elle va du fait observé au fait observé, hésitant sans
cesse, et presque toujours arrêtée en chemin, lorsqu’elle n’est pas dupe
de sa propre sagacité. La vision intérieure de l’abbé Donissan,
précédant toute hypothèse, s’imposait par elle-même; mais, si cette
soudaine évidence eût accablé l’esprit, l’intelligence déjà conquise ne
retrouvait que lentement, et par un détour, la raison de sa certitude.
Ainsi l’homme qui s’éveille devant un paysage inconnu, tout à coup
découvert, à la lumière de midi, alors que son regard s’est déjà emparé
de tout l’horizon, ne remonte que par degrés de la profondeur de son
rêve.
--Que me voulez-vous? dit brutalement Mlle Malorthy: est-ce l’heure
d’arrêter les gens?
Elle riait d’un rire méchant, mais ce rire était menteur, et il le
savait bien. Ou, plutôt, peut-être ne l’entendait-il même pas. Car plus
haut qu’aucune voix humaine criait vers lui la douleur sans espérance,
dont elle était consumée.
--Je venais par la route de Sennecourt, poursuivit-elle avec volubilité,
mais j’ai fait un détour vers Corzargues. Cela vous étonne, c’est très
naturel: je ne puis dormir la nuit... Je n’ai pas d’autre raison... Mais
vous, reprit-elle, avec une soudaine colère, un saint homme du bon Dieu,
ça ne va pas s’embusquer au coin des haies pour surprendre les filles...
A moins que...
Elle cherchait sur le visage paisible la moindre trace d’irritation ou
d’embarras qui pût déchaîner de nouveau son rire, mais ce rire
s’éteignit dans sa gorge, car elle n’y vit rien, absolument rien qui lui
permît de croire d’avoir été seulement entendue. En sorte que, reprenant
la parole, son regard démentait déjà sa voix, qui--elle
encore--raillait:
--Je vois que la plaisanterie ne vous va pas, dit-elle. Que voulez-vous?
j’aime rire... Est-ce défendu? J’ai déjà tant ri!
Elle soupira, puis reprit, d’un autre accent:
--C’est bon. Nous n’avons plus grand’chose à nous dire, j’espère?
Pour descendre un creux du chemin, elle passa devant lui et, glissant
sur la pente, rattrapa son équilibre en posant ses cinq petites griffes
sur la manche noire.
Pourquoi s’arrêta-t-elle de nouveau? Quel doute la retint un moment
encore immobile? Et surtout pourquoi prononça-t-elle d’autres paroles,
qu’en elle-même, au même instant, elle désavouait?
--Hein? vous pensez: elle vient de quitter son amant; elle rentre avant
l’aube?... Vous ne vous trompez pas tout à fait.
Ses yeux, à la dérobée, firent le tour de l’horizon. A leur droite, les
grands pins de Norvège, au feuillage noir, faisaient une masse sombre et
grondante, sur le ciel oriental, déjà pâli. Ce n’était pas la première
fois qu’elle entendait leur âpre voix.
L’abbé Donissan posa doucement la main sur son épaule, et dit
simplement:
--Voulez-vous que nous fassions ensemble un peu de chemin?
Il descendit le talus et prit, sans hésiter, la direction du hameau de
Tiers, tournant le dos au château de Cadignan et au village même. Le
chemin se rétrécissant peu à peu, il leur était impossible de marcher de
front.
Jamais le petit cœur de Mouchette ne sauta plus fort dans sa poitrine
qu’à l’instant où, sans force encore pour résister ou même ruser, elle
entendit derrière elle piétiner les gros souliers ferrés. Ils firent
ainsi quelques pas, en silence. A chacune de ses larges enjambées, le
vicaire de Campagne, marchant littéralement sur ses talons, la forçait à
se hâter. Au bout d’un instant cette contrainte parut si insupportable à
Mouchette que l’espèce de crainte qui la paralysait tomba. Sautant
légèrement sur le talus, elle lui fit signe de passer.
--Vous n’avez rien à craindre, dit l’abbé Donissan, et je ne vous
contraindrai pas. Aucune curiosité ne me pousse. Je suis seulement
heureux de vous avoir rencontrée aujourd’hui, après tant de jours
perdus. Mais il n’est pas trop tard.
--Il est même un peu trop tôt, répondit Mlle Malorthy, en affectant de
contenir un rire aigu.
--Je ne vous ai pas cherchée, reprit le vicaire de Campagne: je vous
demande pardon. Pour vous rencontrer j’ai fait un long détour, un très
long détour, un détour bien singulier. Pourquoi me refuseriez-vous ce
que je vous demande: un moment d’entretien, qui sera sans doute plein de
consolations pour moi et pour vous?
Elle haussa les épaules, et ne fit aucun geste pour le suivre. Toutefois
elle hésitait à prendre parti, retenue là par une inquiétude dont elle
ne savait pas encore qu’elle était une espérance secrète.
Elle avait quitté la veille ses cousins de Remangey. La voiture l’avait
conduite jusqu’à Faulx, où elle avait demandé qu’on la laissât, vers
sept heures du soir. Elle devait dîner chez son amie, Suzanne Rabourdin,
à l’estaminet de la «Jeune France», et ferait à pied, disait-elle, après
souper, les quatre ou cinq kilomètres qui la séparaient de Campagne.
Depuis sa dernière maladie, bien que son accouchement eût été tenu
secret, quelques-uns de ses parents n’ignoraient pas qu’elle avait
gravement souffert d’une «maladie noire». La «maladie noire» est, pour
ces bonnes gens, inguérissable, et ceux qui en sont atteints se trouvent
décidément classés dans la catégorie des pauvres diables qui, selon
l’amer et touchant dicton, «n’ont pas tout». Pour cette raison, il était
rare depuis quelques mois qu’on s’opposât à ses fantaisies. Elle avait
donc quitté l’estaminet de la «Jeune France», ayant refusé la compagnie
du gars Rabourdin. Si tard qu’elle se fût mise en route, elle aurait pu
aisément regagner Campagne avant dix heures du soir, mais, traversant
la grand’route d’Étaples, elle s’était, _selon une habitude déjà
ancienne_, un peu détournée pour longer le parc de Cadignan. Combien de
temps, sans nulle crainte, mais remâchant seulement ses souvenirs, les
deux poings sous le menton, accotée à la haie, ses pieds dans la boue,
elle avait pesé le pour et le contre, comme toujours, d’une cervelle
froide et d’un cœur ardent? Vaincue, jetée hors de son rêve, tenue à
jamais pour une pauvre fille obsédée de vains fantômes--condamnée à la
pitié perpétuelle--dépouillée de tout, même de son crime... Et la seule
consolation de sa petite âme farouche était encore de revoir, à la même
heure inoubliable, cette route, qu’elle avait parcourue au cours d’une
nuit unique, la barrière à présent close, le détour mystérieux de
l’avenue, et là-bas--tout au fond--les grands murs pleins de silence, où
veillait le mort inutile, son muet témoin.
Le vicaire de Campagne attendit la réponse une longue minute, sans
donner signe d’impatience, mais sans paraître douter non plus d’être
obéi. Par contraste, sa voix se faisait de plus en plus humble et douce,
presque timide, tandis que son attitude exprimait une autorité
grandissante. Et tout à coup, sans changer de ton, il ajouta ces paroles
inattendues que Mlle Malorthy sentit comme éclater dans son cœur:
--Je voulais simplement vous éloigner d’abord, car vous savez bien que
le mort que vous attendez ici _n’y est plus_.
La stupeur de Mouchette ne se marqua que par un grand frisson, qu’elle
réprima d’ailleurs à l’instant. Et ce n’était pas la peur qui fit
trembler sur ses lèvres les premiers mots qu’elle prononça, presque au
hasard:
--Un mort? Quel mort?
Il reprit, avec le même calme, tout en la devançant pour poursuivre son
chemin, tandis qu’elle trottait docilement derrière lui:
--Nous sommes mauvais juges en notre propre cause, et nous entretenons
souvent l’illusion de certaines fautes, pour mieux nous dérober la vue
de ce qui en nous est tout à fait pourri et doit être rejeté à peine de
mort.
--Quel mort? reprit Mouchette. De quel mort parlez-vous?
Et elle serrait machinalement le pan de sa soutane, tandis que chaque
pas de son compagnon la repoussait, essoufflée et bégayante, sur le bord
du talus. Le ridicule de cette poursuite, l’humiliation d’interroger à
son tour, d’implorer presque, étaient amers à sa fierté. Mais elle
sentait aussi quelque chose comme une joie obscure. Elle parlait encore
qu’ils sortirent du chemin, et débouchèrent dans la plaine. Elle
reconnut la place aussitôt.
C’était, à deux cents mètres des premières maisons de Trilly, le petit
carrefour cerné de haies vives, planté de maigres tilleuls, à la mode
ancienne. Au premier dimanche d’août, à la ducasse, les forains y
installent leurs pauvres boutiques roulantes, et des amateurs y font
parfois danser les filles.
Ils se trouvèrent de nouveau face à face, comme au premier moment de
leur rencontre. La triste aurore errait dans le ciel, et la haute
silhouette du vicaire parut à Mlle Malorthy plus haute encore, lorsque,
d’un geste souverain, d’une force et d’une douceur inexprimables, il
s’avança vers elle et, tenant levée sur sa tête sa manche noire:
--Ne vous étonnez pas de ce que je vais dire: n’y voyez surtout rien de
capable d’exciter l’étonnement ou la curiosité de personne. Je ne suis
moi-même qu’un pauvre homme. Mais, quand l’esprit de révolte était en
vous, j’ai vu le nom de Dieu écrit dans votre cœur.
Et, baissant le bras, il traça du pouce, sur la poitrine de Mouchette,
une double croix.
Elle fit un bond léger en arrière, sans trouver une parole, avec un
étonnement stupide. Et quand elle n’entendit plus en elle-même l’écho de
cette voix dont la douceur l’avait transpercée, le regard paternel
acheva de la confondre.
Si paternel!... (Car il avait lui-même goûté le poison et savouré sa
longue amertume.)
La langue humaine ne peut être contrainte assez pour exprimer en termes
abstraits la certitude d’une présence réelle, car toutes nos certitudes
sont déduites, et l’expérience n’est pour la plupart des hommes, au soir
d’une longue vie, que le terme d’un long voyage autour de leur propre
néant. Nulle autre évidence que logique ne jaillit de la raison, nul
autre univers n’est donné que celui des espèces et des genres. Nul feu,
sinon divin, qui force et fonde la glace des concepts. Et pourtant ce
qui se découvre à cette heure au regard de l’abbé Donissan n’est point
signe ou figure: c’est une âme vivante, un cœur pour tout autre scellé!
Pas plus qu’à l’instant de leur extraordinaire rencontre, il ne serait
capable de justifier par des mots la vision extérieure d’un éclat
toujours égal, et qui se confond avec la lumière intérieure dont il est
lui-même saturé. La première vision de l’enfant est mêmement si pleine
et si pure que l’univers dont il vient de s’emparer ne saurait se
distinguer d’abord du frémissement de sa propre joie. Toutes les
couleurs et toutes les formes s’épanouissent à la fois dans son rire
triomphal.
* * * * *
Quand on l’interrogeait plus tard sur ce don de lire dans les âmes, il
niait d’abord et presque toujours obstinément. Parfois aussi, craignant
de mentir, il s’en expliqua plus clairement, mais avec un tel scrupule,
une recherche de précision si naïve que sa parole était souvent pour les
curieux une déception nouvelle. Ainsi quelque dévot villageois
interpréterait l’extase et l’union en Dieu de sainte Thérèse ou de saint
Jean de La Croix. C’est que la vie n’est confusion et désordre que pour
qui la contemple du dehors. Ainsi l’homme surnaturel est à l’aise si
haut que l’amour le porte et sa vie spirituelle ne comporte aucun
vertige sitôt qu’il reçoit les dons magnifiques, sans s’arrêter à les
définir et sans chercher à les nommer.
Que voyez-vous? demandait-on au saint homme. Quand voyez-vous? Quel
avertissement? Quel signe? Et il répétait, d’une voix d’enfant studieux
auquel échappe le mot du rudiment: «J’ai pitié... J’ai seulement
pitié!...» Quand il avait rencontré Mlle Malorthy sur le bord du chemin,
ne voyant devant lui qu’une ombre presque indiscernable, une violente
pitié était déjà dans son cœur. N’est-ce point ainsi qu’une mère
s’éveille en sursaut, sachant de toute certitude que son enfant est en
péril? La charité des grandes âmes, leur surnaturelle compassion
semblent les porter d’un coup au plus intime des êtres. La charité,
comme la raison, est un des éléments de notre connaissance. Mais si
elle a ses lois, ses déductions sont foudroyantes, et l’esprit qui les
veut suivre n’en aperçoit que l’éclair.
* * * * *
Le regard que l’homme de Dieu tenait baissé sur Mouchette, à toute
autre, peut-être, eût fait plier les genoux. Et il est vrai qu’elle se
sentit, pour un moment, hésitante et comme attendrie. Mais alors un
secours lui vint--jamais vainement attendu--d’un maître de jour en jour
plus attentif et plus dur; rêve jadis à peine distinct d’autres rêves,
désir plus âpre à peine, voix entre mille autres voix, à cette heure
réelle et vivante; compagnon et bourreau, tour à tour plaintif,
languissant, source des larmes, puis pressant, brutal, avide de
contraindre, puis encore, à la minute décisive, cruel, féroce, tout
entier présent dans un rire douloureux, amer, jadis serviteur,
maintenant maître.
Cela jaillit d’elle tout à coup. Une colère aveugle, une rage de défier
ce regard, de lui fermer son âme, d’humilier la pitié qu’elle sentait
sur elle suspendue, de la flétrir, de la souiller. Son élan la jeta,
toute frémissante, non pas aux pieds, mais face au juge, dans son
silence souverain.
Elle ne trouvait d’abord aucun mot; en était-il pour exprimer ce
transport sauvage? Elle repassait seulement dans son esprit, mais avec
une rapidité et une netteté surhumaine, les déceptions capitales de sa
courte vie, comme si la pitié de ce prêtre en était le terme et le
couronnement... Elle put articuler enfin, d’une voix presque
inintelligible:
--Je vous hais!
--N’ayez pas honte, dit-il.
--Gardez vos conseils, cria Mouchette. (Mais il avait frappé si juste
que sa colère en fut comme trompée.) Je ne sais même pas ce que vous
voulez dire!
--Assurément, d’autres épreuves vous attendent, continua-t-il, plus
rudes... Quel âge avez-vous? demanda-t-il après un silence.
Depuis un moment le regard de Mouchette trahissait une surprise, déjà
déçue. A ce dernier mot, par un violent effort, elle sourit.
--Vous devez le savoir, vous qui savez tant de choses...
--Jusqu’à ce jour vous avez vécu comme une enfant. Qui n’a pas pitié
d’un petit enfant? Et ce sont les pères de ce monde! Ah! voyez-vous,
Dieu nous assiste jusque dans nos folies. Et, quand l’homme se lève pour
le maudire, c’est Lui seul qui soutient cette main débile!
--Un enfant, fit-elle, un enfant! Des enfants de chœur comme moi, vous
n’en rencontrerez pas beaucoup dans vos sacristies: ils n’useront pas
votre eau bénite. Les chemins où j’ai passés, souhaitez ne les connaître
jamais.
Elle prononça ces derniers mots avec une emphase un peu comique. Il
répondit tranquillement:
--Qu’avez-vous donc trouvé dans le péché qui valût tant de peine et de
tracas? Si la recherche et la possession du mal comporte quelque
horrible joie, soyez bien sûre qu’un autre l’exprima pour lui seul, et
la but jusqu’à la lie.
L’abbé Donissan fit encore un pas vers elle. Rien dans son attitude
n’exprimait une émotion excessive, ni le désir d’étonner. Et pourtant
les paroles qu’il prononça clouèrent Mouchette sur place, et
retentirent dans son cœur.
--Laissez cette pensée, dit-il. Vous n’êtes point devant Dieu coupable
de ce meurtre. Pas plus qu’en ce moment-ci votre volonté n’était libre.
Vous êtes comme un jouet, vous êtes comme la petite balle d’un enfant,
entre les mains de Satan.
Il ne lui laissa pas le temps de répondre et d’ailleurs elle ne trouvait
pas un mot. Il l’entraînait déjà, tout en parlant, sur la route de
Desvres, à grands pas, dans les champs déserts. Elle le suivait. Elle
devait le suivre. Il parlait, comme il n’avait jamais parlé, comme il ne
parlerait plus jamais, même à Lumbres et dans la plénitude de ses dons,
car elle était sa première proie. Ce qu’elle entendait, ce n’était pas
l’arrêt du juge, ni rien qui passât son entendement de petite bête
obscure et farouche, mais avec une terrible douceur, sa propre histoire,
l’histoire de Mouchette non point dramatisée par le metteur en scène,
enrichie de détails rares et singuliers--mais résumée au contraire,
réduite à rien, vue du dedans. Que le péché qui nous dévore laisse à la
vie peu de substance! Ce qu’elle voyait se consumer au feu de la parole,
c’était elle-même, ne dérobant rien à la flamme droite et aiguë, suivie
jusqu’au dernier détour, à la dernière fibre de chair. A mesure que
s’élevait ou s’abaissait la voix formidable, reçue dans les entrailles,
elle sentait croître ou décroître la chaleur de sa vie, cette voix
d’abord distincte, avec les mots de tous les jours, que sa terreur
accueillait comme un visage ami dans un effrayant rêve, puis de plus en
plus confondue avec le témoignage intérieur, le murmure déchirant de la
conscience troublée dans sa source profonde, tellement que les deux voix
ne faisaient plus qu’une plainte unique, comme un seul jet de sang
vermeil.
Mais quand il fit silence, elle se sentit vivre encore.
* * * * *
Ce silence se prolongea longtemps, ou du moins un temps impossible à
mesurer, indiscernable. Puis la voix--mais venue de si loin!--parvint de
nouveau à ses oreilles.
--Remettez-vous, disait-elle. N’abusez pas de vos forces. Vous en avez
assez dit.
--Assez dit? Qu’ai-je dit? Je n’ai rien dit.
--Nous avons parlé, reprit la voix. Et même nous avons parlé longtemps.
Voyez comme le ciel s’éclaircit: la nuit s’achève.
--Ai-je parlé? répéta-t-elle, d’un ton suppliant.
Et tout à coup (ainsi qu’au réveil surgit de la mémoire, avec une
brutale évidence, l’acte accompli):
--J’ai parlé! s’écria-t-elle. J’ai parlé!
Dans le gris de l’aube, elle reconnut le visage du vicaire de Campagne.
Il exprimait une lassitude infinie. Et ses yeux, où la flamme s’était à
présent effacée, semblaient comme rassasiés de la vision mystérieuse.
Elle se sentait si faible, si désarmée qu’elle n’aurait pu faire alors
un pas, semblait-il, ni pour le joindre, ni pour l’éviter. Elle hésita.
--Cela est-il possible? dit-elle encore... De quel droit?...
--Je n’ai aucun droit sur vous, répondit-il avec douceur. Si Dieu...
--Dieu! commença-t-elle... Mais il lui fut impossible d’achever.
L’esprit de révolte était en elle comme engourdi.
--Comme vous vous débattez dans Sa main, fit-il tristement. Lui
échapperez-vous de nouveau? Je ne sais...
D’une voix très humble, après un nouveau silence, il ajouta:
--ÉPARGNEZ-MOI, MA FILLE!
Sa pâleur était effrayante. La main qu’il levait vers elle retomba
gauchement, et son regard se détourna.
Et déjà, elle serrait avec impatience ses petits poings.
Il la vit, telle qu’il l’avait entrevue dans l’ombre, une heure plus
tôt, avec ce visage d’enfant vieillie, contracté, méconnaissable.
L’inutilité de son grand effort, la vaine dispersion des grâces sublimes
qui venaient d’être prodiguées, là, à cette place, l’inexorable
prévision lui serra le cœur.
--Dieu! s’écriait-elle, avec un rire dur...
L’aube livide s’élevait à mesure autour d’eux et ils n’en voyaient que
le reflet pathétique sur leurs visages. A leur droite le hameau, à peine
émergé de la brume, au creux des collines, faisait un paysage de
désolation. Dans l’immense plaine, à l’infini, seul, vivait un mince
filet de fumée, au-dessus d’un toit invisible.
Alors, le rire de Mouchette se tut. La flamme instable de son regard
s’éteignit. Et soudain, lamentable, exténuée, obstinée, elle implora de
nouveau:
--Je ne voulais pas vous offenser... N’est-ce pas que vous m’avez menti
tout à l’heure? Je n’ai rien dit. Que vous aurais-je dit? Il me semble
que je dormais. Ai-je dormi?
Il semblait ne pas l’entendre. Elle redoubla:
--Ne me refusez pas... Vous ne pouvez refuser de répondre... Pour
l’apprendre, je me soumettrai à ce que vous jugerez bon de m’ordonner.
Jamais la voix de l’étrange fille ne s’était faite si humble, si
suppliante.
Il ne répondit pas encore.
Elle recula de quelques pas, le dévisagea longuement, ardemment, les
sourcils froncés, le front bas, et soudain:
--J’ai tout avoué! dit-elle. Vous savez tout!
Mais, se reprenant aussitôt:
--Et quand cela serait? Je ne crains rien. Que m’importe?... Mais
dites-moi... Ah! dites-moi, qu’avez-vous fait? Ai-je vraiment parlé en
songe?
Dans son extrême épuisement, sa curiosité indomptable la jetait déjà
vers une nouvelle aventure. Le sang montait à ses joues. Ses yeux
retrouvaient leur flamme sombre. Et lui, il la contemplait avec pitié,
ou peut-être avec mépris.
Car, à sa grande surprise, la vision s’était effacée, anéantie. Le
souvenir en était trop vif, trop précis pour qu’il doutât. Les paroles
échangées sonnaient encore à ses oreilles. Mais les ténèbres étaient
retombées. Pourquoi n’obéit-il pas alors au mouvement intérieur qui lui
commandait de se dérober sans retard? Devant lui, ce n’était qu’une
pauvre créature reformant en hâte la trame un instant déchirée de ses
mensonges... Mais n’avait-il pas été une minute--une éternité!--par un
effort presque divin, affranchi de sa propre nature? Fut-ce le désespoir
de cette puissance perdue? Ou la rage de la reconquérir? Ou la colère de
retrouver rebelle la misérable enfant tout à l’heure à sa merci? Il eut
un geste des épaules, d’une énorme brutalité.
--Je t’ai vue! (A ce tu, elle frémit de rage.) Je t’ai vue comme
peut-être aucune créature telle que toi ne fut vue ici-bas! Je t’ai vue
de telle manière que tu ne peux m’échapper, avec toute ta ruse.
Penses-tu que ton péché me fasse horreur? A peine as-tu plus offensé
Dieu que les bêtes. Tu n’as porté que de faux crimes, comme tu n’as
porté qu’un fœtus. Cherche! Remue ton limon: le vice dont tu te fais
honneur y a pourri depuis longtemps, à chaque heure du jour ton cœur se
crevait de dégoût. De toi, tu n’as tiré que de vains rêves, toujours
déçus. Tu crois avoir tué un homme... Pauvre fille! tu l’as délivré de
toi. Tu as détruit de tes mains l’unique instrument possible de ton
abominable libération. Et, quelques semaines après, tu rampais aux pieds
d’un autre qui ne le valait pas. Celui-là t’a mis la face contre terre.
Tu le méprises et il te craint. Mais tu ne peux lui échapper.
--... Je ne puis... lui... échapper, bégaya Mouchette. Sa terreur et sa
rage étaient telles que sur son visage, d’une excessive mobilité, à
présent durci, se peignit comme une sérénité sinistre.
--Je sais que je le puis, dit-elle enfin. Quand je le voudrai. On m’a
crue folle: qu’ai-je fait pour les détromper tous? J’attendais d’être
prête, voilà tout.
Il appuya si violemment la main sur son épaule qu’elle chancela.
--Tu ne seras jamais prête. Tu ne dérobes à Dieu que le pire: la boue
dont tu es faite, Satan! Te crois-tu libre? Tu ne l’aurais été qu’en
Dieu. Ta vie...
Il respira profondément, pareil à un lutteur qui va donner son effort.
Et déjà montait dans ses yeux la même lueur de lucidité surhumaine,
cette fois dépouillée de toute pitié. Le don périlleux, il l’avait donc
conquis de nouveau, par force, dans un élan désespéré, capable de faire
violence, même au ciel. La grâce de Dieu s’était faite visible à ses
yeux mortels: ils ne découvraient plus maintenant que l’ennemi, vautré
dans sa proie. Et déjà aussi la pâle figure de Mouchette, comme rétrécie
par l’angoisse, chavirait dans le même rêve, dont leur double regard
échangeait le reflet hideux.
--Ta vie répète d’autres vies, toutes pareilles, vécues à plat, juste au
niveau des mangeoires où votre bétail mange son grain. Oui! chacun de
tes actes est le signe d’un de ceux-là dont tu sors, lâches avares,
luxurieux et menteurs. Je les vois. Dieu m’accorde de les voir. C’est
vrai que je t’ai vue en eux, et eux en toi. Oh! que notre place est
ici-bas dangereuse et petite! que notre chemin est étroit!
Et il commença de tenir des propos plus singuliers encore, mais en
baissant la voix, avec une grande simplicité.
Comment les rapporterait-on ici? C’était encore l’histoire de Mouchette,
merveilleusement confondue avec d’autres vieilles histoires oubliées
depuis longtemps, à moins qu’elles n’eussent été jamais connues. Avant
qu’elle en comprît le sens, Mouchette sentit son cœur se serrer, comme à
une brusque descente, et cette surprise qui fait hésiter le plus
étourdi, au seuil d’une demeure profonde et secrète. Puis ce fut des
noms entendus, familiers, ou seulement pleins d’un souvenir vague, de
plus en plus nombreux, s’éclairant l’un par l’autre, jusqu’à ce que la
trame même du récit apparût en dessous. Humbles faits de la vie
quotidienne, sans aucun éclat, pris dans la malice la plus
commune--comme des cailloux dans leur gaine de boue,--mornes secrets,
mornes mensonges, mornes radotages du vice, mornes aventures qu’un nom
soudain prononcé illuminait comme un phare, puis retombant dans des
ténèbres où l’esprit n’eût rien distingué encore mais qu’une espèce
d’horreur sacrée dénonçait comme un grouillement de vies obscures.
Tandis que Mouchette, une fois de plus, se sentait entraînée malgré sa
volonté et sa raison, c’était cette horreur même qui vivait et pensait
pour elle. Car, à la frontière du monde invisible, l’angoisse est un
sixième sens, et douleur et perception ne font qu’un. Ces noms, que
prononçait l’un après l’autre la voix redevenue souveraine, elle les
reconnaissait au passage, mais pas tous. C’étaient ceux des Malorthy,
des Brissaut, des Paully, des Pichon, aïeux et aïeules, négociants sans
reproche, bonnes ménagères, aimant leur bien, jamais décédés intestats,
honneur des Chambres de commerce et des études de notaires. (Ta tante
Suzanne, ton oncle Henri, tes grand’mères Adèle et Malvina ou Cécile...)
Mais ce que la voix racontait, d’un accent tout uni, peu d’oreilles
l’entendirent jamais--l’histoire saisie du dedans--la plus cachée, la
mieux défendue, et non point telle quelle, dans l’enchevêtrement des
effets et des causes, des actes et des intentions, mais rapportée à
quelques faits principaux, aux fautes mères. Et certes l’intelligence de
Mouchette, à elle seule, n’eût saisi que peu de choses d’un tel récit,
dont l’effrayante ellipse eût déçu de plus lucides. Où la voix trouvait
son écho, n’était-ce pas dans sa chair même, que chacune de ces fautes
avait marquée, affaiblie à l’instant même qu’elle fût conçue? A voir peu
à peu ces morts et ces mortes sortir tout nus de leur linceul, elle ne
sentait même rien qu’on pût appeler surprise. Elle écoutait cette
révélation surhumaine, d’un cœur abîmé d’angoisse, toutefois sans
véritable curiosité ni stupeur. Il semblait qu’elle l’eût déjà entendue,
_ou mieux encore_. Mensonges calomnieux, haines longuement nourries,
amours honteuses, crimes calculés de l’avarice et de la haine, tout se
reformait en elle à mesure, comme se reforme, à l’état de veille, une
cruelle image du rêve. Jamais, non jamais! morts ne furent si
brutalement tirés de leur poussière, jetés dehors, ouverts. A un mot, à
un nom soudain prononcé, ainsi qu’à la surface une bulle de boue,
quelque chose remontait du passé au présent--acte, désir, ou parfois,
plus profonde et plus intime, une seule pensée (car elle n’était pas
morte avec le mort), mais si intime, si profonde, si sauvagement
arrachée que Mouchette la recevait avec un gémissement de honte. Elle ne
distinguait plus la voix impitoyable de sa propre révélation intérieure,
mille fois plus riche et plus ample. D’ailleurs plus rapides qu’aucune
parole humaine, ces fantômes innombrables qui se levaient de toutes
parts n’eussent pu seulement être nommés; pourtant, comme à travers un
orage de sons monte la dominante irrésistible, une volonté active et
claire achevait d’organiser ce chaos. En vain Mouchette, dans un geste
de défense naïve, levait vers l’ennemi ses petites mains. Tandis qu’un
autre songe, sitôt fixé de sang-froid, se dérobe et se disperse,
celui-ci se rapprochait d’elle, ainsi qu’une troupe qui se rassemble
pour charger. La foule, un instant plus tôt si grouillante, où elle
avait reconnu tous les siens, se rétrécissait à mesure. Des visages se
superposaient entre eux, ne faisaient plus qu’un visage, qui était celui
même d’un vice. Des gestes confus se fixaient dans une attitude unique,
qui était le geste du crime. Plus encore: parfois le mal ne laissait de
sa proie qu’un amas informe, en pleine dissolution, gonflé de son venin,
digéré. Les avares faisaient une masse d’or vivant, les luxurieux un tas
d’entrailles. Partout le péché crevait son enveloppe, laissait voir le
mystère de sa génération: des dizaines d’hommes et de femmes liés dans
les fibres du même cancer, et les affreux liens se rétractant, pareils
aux bras coupés d’un poulpe, jusqu’au noyau du monstre même, la faute
initiale, ignorée de tous, dans un cœur d’enfant... Et, soudain,
Mouchette se vit comme elle ne s’était jamais vue, pas même à ce moment
où elle avait senti se briser son orgueil: quelque chose fléchit en elle
d’un plus irréparable fléchissement, puis s’enfonça d’une fuite obscure.
La voix, toujours basse, mais d’un trait vif et brûlant, l’avait comme
dépouillée, fibre à fibre. Elle doutait d’être, d’avoir été. Toute
abstraction, dans son esprit, prend une forme, et peut être serrée sur
la poitrine ou repoussée. Que dire de ce fléchissement de la conscience
même! Elle s’était reconnue dans les siens et, au paroxysme du délire,
ne se distinguait plus du troupeau. Quoi! pas un acte de sa vie qui
n’eût ailleurs son double? Pas une pensée qui lui appartînt en propre,
pas un geste qui ne fût dès longtemps tracé? Non point semblables, mais
les mêmes! Non point répétés, mais uniques. Sans qu’elle pût retracer
en paroles intelligibles aucune des évidences qui achevaient de la
détruire, elle sentait dans sa misérable petite vie l’immense duperie,
le rire immense du dupeur. Chacun de ces ancêtres dérisoires, d’une
monotone ignominie, ayant reconnu et flairé en elle son bien, venait le
prendre; elle abandonnait tout. Elle livrait tout et c’était comme si ce
troupeau était venu manger dans sa main sa propre vie. Que leur
disputer? Que reprendre? Ils avaient jusqu’à sa révolte même.
Alors elle se dressa, battant l’air de ses mains, la tête jetée en
arrière, puis d’une épaule à l’autre, absolument comme un noyé qui
s’enfonce. La sueur ruisselait sur son visage, ainsi qu’un torrent de
larmes, tandis que ses yeux, que dévorait la vision intérieure,
n’offraient au vicaire de Campagne qu’un métal refroidi. Aucun cri ne
sortait de ses lèvres, bien qu’il parût vibrer dans sa gorge muette. Ce
cri, qu’on n’entendait pas, imposait pourtant sa forme à la bouche
contractée, au col ployé, aux maigres épaules, aux reins creusés, au
corps tout entier comme tiré en haut pour un appel désespéré... Enfin
elle s’enfuit.
* * * * *
Jusqu’au premier tournant de la route elle crut ne pas hâter son pas,
quand déjà elle courait presque. Au bas de la descente, lorsque les
haies dégarnies et les troncs pressés de pommier lui furent un abri,
elle se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes. A l’entrée de
Campagne, cependant, elle quitta la grande route et prit d’instinct le
sentier désert à cette heure et qui lui permit d’atteindre, sans être
vue, son jardin. Elle ne pensait clairement à rien, ne désirait rien que
se trouver seule, derrière une porte bien close, à l’abri, seule. Le
dehors, l’horizon familier, le ciel même appartenaient à son ennemi. Sa
frayeur ou, pour mieux dire, son désordre était tel que, si l’occasion
s’en fût seulement présentée, elle eût appelé à l’aide n’importe qui,
son père même.
Mais l’occasion ne se présenta pas. La cuisine était vide. Elle grimpa
l’escalier quatre à quatre, poussa le verrou, se jeta en travers de son
lit, puis se redressa aussitôt comme mordue, se jeta vers la fenêtre,
ouvrit les rideaux et, découvrant son regard dans la glace, fit en
arrière un bond de bête surprise.
--Est-ce toi, Germaine? demandait à travers la cloison Mme Malorthy.
La glace connut seule ce nouveau regard de Mouchette, la grimace
frénétique de ses lèvres. Elle répondit d’une voix basse et calme:
--C’est moi, maman.
Et, avant que la vieille femme eût placé encore un mot, elle trouva sans
hésiter, sans y penser même, le seul mensonge qui ne fût pas tout à fait
invraisemblable:
--Cousin Georges m’a reconduite en voiture jusqu’au hameau de Viel. Il
allait au marché de Viel-Aubin.
--A ct’heure?
--Il est parti très tôt, parce qu’il embarquait des porcs. Il fallait
profiter de l’occasion, ou revenir à pied.
--T’as pas dîné, répondit la vieille. Je vas te faire un peu de café.
--Justement parce que je n’ai pas dormi, je me couche, fit Mouchette.
Laisse-moi.
--Ouvre donc, répéta Mme Malorthy.
--Non! cria farouchement Mouchette. Mais, se reprenant aussitôt, de sa
petite voix sèche et dure, qui faisait trembler sa mère:
--Je n’ai besoin que de dormir. Bonsoir.
Et quand elle entendit décroître, au tournant de l’escalier, le bruit
des sabots, ses genoux fléchirent: elle s’accroupit dans le coin sombre,
sans parole, sans regard.
Le péril présent n’engendre que la crainte, qui frappe de stupeur le
lâche. Elle endort avant que de tuer. La terreur s’éveille plus tard,
lorsque la conscience engourdie prend peu à peu connaissance et
possession de son hôte sinistre. Le jugement touche le condamné comme la
pierre d’une fronde, et le chiourme qui le reconduit à sa cellule ne
jette sur le lit qu’une espèce de cadavre. Mais, quand il ouvre les
yeux, dans la nuit profonde et douce, le misérable connaît tout à coup
qu’il est étranger parmi les hommes.
Rarement Mouchette prit le temps de s’observer avec quelque sollicitude:
elle n’y trouve aucun plaisir. Sur un tel sujet, son inexpérience est
grande: elle ressemble à la candeur. Si loin qu’elle remonte dans le
passé, elle n’a connu des scrupules et des remords que cette gêne
vague--la crainte du péril, ou son défi,--la conscience obscure d’être
pour un moment hors la loi, l’instinct tout entier en éveil de l’animal
loin de son gîte, sur une route inconnue. A cette minute même rien ne
l’occupe que le danger mystérieux entrevu quelques instants plus tôt, la
volonté qui a brisé la sienne, le prêtre ridicule, connu de tous, salué
dans la rue, familier, qui lui a vu plier les genoux.
Ce souvenir est encore si fort qu’il écarte tous les autres: elle s’est
heurtée à un obstacle, et l’obstacle, c’est ce prêtre. Jadis une telle
évidence eût réveillé sa colère et tendu les mille réseaux de sa ruse.
Ce qui la tient cette fois face contre terre, c’est la cruelle surprise
de ne sentir au fond de son cœur humilié qu’un amer dégoût.
Un moment--un seul moment--l’idée lui vient (mais si embarrassée de se
formuler seulement): briser l’obstacle, répéter le geste meurtrier. Elle
l’écarte aussitôt: elle lui paraît vaine et grotesque, pareille à ces
entreprises poursuivies dans les rêves. On ne tue pas pour quelques
paroles obscures. Telle est la raison qu’elle se donne; mais il est plus
vrai qu’en l’atteignant dans son orgueil le rude adversaire a rompu le
seul ressort de sa vie.
Le danger l’exciterait plutôt; l’odieux ne l’arrêterait pas. Elle craint
seulement quelque chose qui pourrait être le ridicule ou la pitié. Comme
il arrive parfois, les mots qui lui viennent tout à coup aux lèvres,
sans qu’elle les cherche, expriment sa crainte profonde: «Ils me
croiraient tout à fait folle», murmura-t-elle.
Folle!... Elle arrête ici un long moment sa pensée. Jusqu’alors, même à
l’hospice de Campagne, elle n’a pas douté de sa raison. Dès le premier
instant de lucidité, elle écoutait discuter son cas avec une ironique
curiosité.--Que savaient-ils, ces messieurs, de la terrible
aventure?--Presque rien, l’essentiel demeurant son secret. Elle était,
au milieu de ces nouveaux spectateurs, ce qu’elle avait désiré d’être,
toujours semblable à son personnage favori, une fille dangereuse et
secrète, au destin singulier, une héroïne parmi les couards et les
sots... Toutefois, aujourd’hui, à cet instant...
Qui justifiait sa terreur? Au tournant de la route déserte, elle ne
laissait derrière elle qu’un jeune prêtre, rencontré déjà bien des fois,
inoffensif en apparence, et même un peu sot. Sans doute il a parlé.
Qu’a-t-il donc dit de tellement grave? A ce point, l’effort qu’elle fait
pour se reprendre, se dominer, ne peut se poursuivre. De minute en
minute, il lui paraît cependant plus clair qu’elle s’est trouvée dupe en
quelque façon. Elle a pris peur pour un certain nombre de phrases
vagues, d’allusions en apparence perfides--peut-être innocentes,
maladroitement interprétées. Lesquelles encore? Un mot dit en passant
sur le crime déjà si ancien, presque oublié, un mot fait plutôt pour la
rassurer: «Vous n’êtes pas devant Dieu coupable de ce meurtre...» (elle
a beau répéter ces mêmes mots, elle ne retrouve pas la rage humiliée qui
alors lui travaillait si puissamment le cœur.) Puis quoi? Des reproches,
des exhortations à quitter la voie mauvaise... (elle ne se souvient
nettement d’aucune) et enfin... (là, sa mémoire tourne court) certaine
révélation singulière qui l’a troublée au point que, l’angoisse seule
survivant à sa cause, elle ne saurait dire pourquoi elle se blottit dans
l’angle du mur, le visage sur ses genoux, toute hérissée de frissons,
claquant des dents. Là! _Là est le secret._ C’est alors seulement
qu’elle a fui. Ce vide affreux s’est alors creusé en elle. Est-il
possible? Est-il possible pourtant qu’elle ait fui d’une telle fuite
désespérée de vagues récits empruntés sans doute à la chronique du
bourg, sur elle et les siens? C’est vrai qu’elle les a crus, et elle en
sait encore assez pour être sûre qu’à un certain moment elle ne pouvait
pas ne pas les croire. Nul doute que la même présence et la même parole
la convaincraient à nouveau. Et puis après? A-t-elle jamais redouté la
haine des sots? Mais qu’a-t-il pu donc rapporter de neuf, ce prêtre? La
terreur qui l’a comme tirée hors d’elle-même pour la jeter ici
tremblante ne vient pas de lui. Elle n’est dupe que d’un rêve... et ce
rêve qu’elle emporte engourdi peut ressusciter tout à coup... Oh! oh!
voilà que déjà son cœur bat et sonne, tandis que la sueur ruisselle
entre ses épaules. La houle d’angoisse l’agite, l’affreuse caresse
glacée la saisit durement à la gorge. Le hurlement qu’elle pousse
s’entend jusqu’à l’extrémité de la place, et le mur même en a frémi.
Elle se retrouve couchée à plat ventre au pied de son lit. L’édredon a
glissé par-dessous et elle y a enfoncé ses crocs, en sorte que sa bouche
est pleine de duvet. Rien ne trouble plus le silence, et elle s’avise
tout à coup qu’elle n’a crié qu’en songe. A présent, de toutes les
forces qui lui restent, elle repousse, elle refoule un nouveau cri. Car,
en un éclair, elle s’est vue reconduite à l’hospice, la porte refermée
sur elle, cette fois décidément folle--folle à ses propres yeux--de son
aveu même... D’abord elle gémit à petits coups, puis se tut.
Parfois, lorsque l’âme même fléchit dans son enveloppe de chair, le plus
vil souhaite le miracle et, s’il ne sait prier d’instinct au moins,
comme une bouche à l’air respirable, s’ouvre à Dieu. Mais c’est en vain
que la misérable fille userait, à résoudre l’énigme qu’elle se propose,
ce qui lui reste de vie. Comment s’élèverait-elle par ses propres forces
à la hauteur où l’a portée tout à coup l’homme de Dieu, et d’où elle
est présentement retombée? De la lumière qui l’a percée de part en
part--pauvre petit animal obscur--il ne reste que sa douleur inconnue,
dont elle mourrait sans la comprendre. Elle se débat, l’arme
éblouissante en plein cœur, et la main qui l’a poussée ne connaît pas sa
cruauté. Pour la divine miséricorde, elle l’ignore et ne saurait même
pas l’imaginer... Que d’autres se débattent ainsi, vainement serrés sur
la poitrine de l’ange dont ils ont entrevu, puis oublié la face! Les
hommes regardent curieusement s’agiter tel d’entre eux marqué de ce
signe, et s’étonnent de le voir tour à tour frénétique dans la recherche
du plaisir, désespéré dans sa possession, promenant sur toutes choses un
regard avide et dur, où le reflet même de ce qu’il désire s’est effacé!
* * * * *
Deux longues heures, tantôt reployée sur elle-même, sans mouvement,
tantôt se tordant à terre dans une rage convulsive et muette, puis
encore assommée d’un affreux sommeil, elle crut vraiment perdre la
raison, descendre une à une les marches noires. Son destin se retraçait
ligne par ligne: elle en parcourait les étapes. C’était comme une suite
de tableaux fulgurants. Elle en comptait les personnages imaginaires,
elle scrutait leurs visages, entendait leurs voix. A chaque image
recherchée, suscitée, volontairement épuisée, elle sentait littéralement
frémir ses sens et sa raison, ainsi qu’un frêle navire dans le vent;
toujours sa douleur lucide reprenait le dessus. Elle en était à soulever
délibérément en elle les puissances de désordre, appelant la folie ainsi
que d’autres appellent la mort. Mais par un instinct profond à peine
conscient elle s’interdisait la seule manifestation extérieure qui
risquât de briser ses forces: elle ne poussait aucun cri, elle étouffait
même sa plainte: un seul témoin de son délire, et c’était assez pour
qu’elle perdît pied. Cela elle le savait: elle n’appelait point. A
mesure que la résistance intérieure, en dépit d’elle-même,
s’affermissait, ses gestes devenaient une agitation factice, sa rage
s’exténuait par sa violence même. Elle redevenait par degrés spectatrice
de sa propre folie. Quand elle se vit de nouveau respirant fortement
ainsi qu’au retour d’un grand rêve, un calme affreux rétabli dans son
âme, sa déception fut totale, absolue. C’était comme la chute brusque du
vent, sur une mer démontée, dans une nuit noire.
La même chose ignorée lui manquait toujours, manquait à sa vie. Mais
quoi? Mais laquelle? Vainement elle essuyait ses joues déchirées à coups
d’ongle, ses lèvres mordues; vainement elle regardait à travers les
vitres la lumière de l’aube; vainement elle répétait de sa triste voix
sans timbre: «C’est fini... c’est fini!...» La vérité lui apparaissait;
l’évidence serrait son cœur; même la folie lui refusait son asile
ténébreux. Non! elle n’était pas folle, ne le serait jamais. Cette chose
lui manquait, qu’elle avait tenue--mais où? mais quand! De quelle
manière? Et il était sûr à présent qu’elle s’était joué depuis quelques
instants la comédie de la démence pour masquer, pour oublier--à quelque
prix que ce fût--son mal réel, inguérissable, inconnu.
(Ah! parfois Dieu nous appelle d’une voix si pressante et si douce!
Mais, quand il se retire tout à coup, le hurlement qui s’élève de la
chair déçue doit étonner l’enfer!)
C’est alors qu’elle appela--du plus profond, du plus intime--d’un appel
qui était comme un don d’elle-même, Satan.
* * * * *
D’ailleurs, qu’elle l’eût nommé ou non, il ne devait venir qu’à son
heure et par une route oblique. L’astre livide, même imploré, surgit
rarement de l’abîme. Aussi n’eût-elle su dire, à demi consciente, quelle
offrande elle faisait d’elle-même, et à qui. Cela vint tout à coup,
monta moins de son esprit que de sa pauvre chair souillée. La
componction, que l’homme de Dieu avait en elle suscitée un moment,
n’était plus qu’une souffrance entre ses souffrances. La minute présente
était toute angoisse. Le passé un trou noir. L’avenir un autre trou
noir. Le chemin où d’autres vont pas à pas, elle l’avait déjà parcouru:
si petit que fût son destin, au regard de tant de pécheurs légendaires,
sa malice secrète avait épuisé tout le mal dont elle était capable--à
une faute près--la dernière. Dès l’enfance, sa recherche s’était tournée
vers lui, chaque désillusion n’ayant été que prétexte à un nouveau défi.
Car elle l’aimait.
Où l’enfer trouve sa meilleure aubaine, ce n’est pas dans le troupeau
des agités qui étonnent le monde de forfaits retentissants. Les plus
grands saints ne sont pas toujours les saints à miracles, car le
contemplatif vit et meurt le plus souvent ignoré. Or l’enfer aussi a ses
cloîtres.
La voilà donc sous nos yeux, cette mystique ingénue, petite servante de
Satan, sainte Brigitte du néant. Un meurtre excepté, rien ne marquera
ses pas sur la terre. Sa vie est un secret entre elle et son maître, ou
plutôt le seul secret de son maître. Il ne l’a pas cherchée parmi les
puissants, leurs noces ont été consommées dans le silence. Elle s’est
avancée jusqu’au but, non pas à pas mais comme par bonds, et le touche,
quand elle ne s’en croyait pas si proche. Elle va recevoir son salaire.
Hélas! il n’est pas d’homme qui, sa décision prise et le remords
d’avance accepté, ne se soit, au moins une minute, rué au mal avec une
claire cupidité, comme pour en tarir la malédiction, cruel rêve qui fait
geindre les amants, affole le meurtrier, allume une dernière lueur au
regard du misérable décidé à mourir, le col déjà serré par la corde et
lorsqu’il repousse la chaise d’un coup de pied furieux... C’est ainsi,
mais d’une force multipliée, que Mouchette souhaite dans son âme, sans
le nommer, la présence du cruel Seigneur.
Il vint, aussitôt, tout à coup, sans nul débat, effroyablement paisible
et sûr. Si loin qu’il pousse la ressemblance de Dieu, aucune joie ne
saurait procéder de lui, mais, bien supérieure aux voluptés qui
n’émeuvent que les entrailles, son chef-d’œuvre est une paix muette,
solitaire, glacée, comparable à la délectation du néant. Quand ce don
est offert et reçu, l’ange qui nous garde détourne avec stupeur sa face.
Il vint et, sitôt venu, l’agitation de Mouchette cessa par miracle, son
cœur battit lentement, la chaleur revint par degrés, son corps et son
âme ne furent qu’attente ferme et calculée--sans impatience
inutile--d’un événement désormais certain. Presque en même temps, son
cerveau l’imagina, le réalisa pleinement. Et elle comprit que l’heure
était venue de se tuer, sans aucun délai surtout! _à l’instant même_.
Avant que ses membres n’eussent fait un mouvement, son esprit fuyait
déjà sur la route de la délivrance. Après lui elle s’y jeta. Chose
étrange: son regard seul restait trouble et hésitant. Toute sa vie
sensible était à l’extrémité de ses doigts, dans la paume de ses mains
agiles. Elle ouvrit la porte sans faire crier l’huis, poussa celle de la
chambre de son père (à cette heure toujours vide), prit le rasoir à sa
place ordinaire, l’ouvrit tout grand. Déjà elle était de nouveau chez
elle, face à la glace, dressée sur la pointe de ses petits pieds, le
menton jeté en arrière, sa gorge tendue, offerte... Quelle que fût son
envie, elle n’y jeta pas la lame, elle l’y appliqua férocement,
consciemment et l’entendit grincer dans sa chair. Son dernier souvenir
fut le jet de sang tiède sur sa main et jusqu’au pli de son bras.