qu'elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient
fléchir sous l'effort qu'elle s'imposait, et demander grâce? Il eut
l'idée que ce n'était pas seulement la vérité sur l'incident de
l'après-midi qu'elle s'efforçait de lui cacher, mais quelque chose de
plus actuel, peut-être de non encore survenu et de tout prochain, et
qui pourrait l'éclairer sur cette vérité. À ce moment, il entendit
un coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles
n'étaient qu'un gémissement: son regret de ne pas avoir vu Swann dans
l'après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était devenu un véritable
désespoir.
On entendit la porte d'entrée se refermer et le bruit d'une voiture,
comme si repartait une personne--celle probablement que Swann ne devait
pas rencontrer--à qui on avait dit qu'Odette était sortie. Alors en
songeant que rien qu'en venant à une heure où il n'en avait pas
l'habitude, il s'était trouvé déranger tant de choses qu'elle ne
voulait pas qu'il sût, il éprouva un sentiment de découragement,
presque de détresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait
l'habitude de tourner vers elle toutes ses pensées, la pitié qu'il
eût pu s'inspirer à lui-même, ce fut pour elle qu'il la ressentit, et
il murmura: "Pauvre chérie!" Quand il la quitta, elle prit plusieurs
lettres qu'elle avait sur sa table et lui demanda s'il ne pourrait pas
les mettre à la poste. Il les emporta et, une fois rentré, s'aperçut
qu'il avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusqu'à la poste,
les tira de sa poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les
adresses. Elles étaient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour
Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait: "Si je voyais ce
qu'il y a dedans, je saurais comment elle l'appelle, comment elle lui
parle, s'il y a quelque chose entre eux. Peut-être même qu'en ne la
regardant pas, je commets une indélicatesse à l'égard d'Odette, car
c'est la seule manière de me délivrer d'un soupçon peut-être
calomnieux pour elle, destiné en tout cas à la faire souffrir et que
rien ne pourrait plus détruire, une fois la lettre partie."
Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui
cette dernière lettre. Il alluma une bougie et en approcha l'enveloppe
qu'il n'avait pas osé ouvrir. D'abord il ne put rien lire, mais
l'enveloppe était mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui
y était incluse, il put à travers sa transparence, lire les derniers
mots. C'était une formule finale très froide. Si, au lieu que ce fût
lui qui regardât une lettre adressée à Forcheville, c'eût été
Forcheville qui eût lu une lettre adressée à Swann, il aurait pu voir
des mots autrement tendres. Il maintint immobile la carte qui dansait
dans l'enveloppe plus grande qu'elle, puis, la faisant glisser avec le
pouce, en amena successivement les différentes lignes sous la partie de
l'enveloppe qui n'était pas doublée, la seule à travers laquelle on
pouvait lire.
Malgré cela il ne distinguait pas bien. D'ailleurs cela ne faisait
rien, car il en avait assez vu pour se rendre compte qu'il s'agissait
d'un petit événement sans importance et qui ne touchait nullement à
des relations amoureuses; c'était quelque chose qui se rapportait à un
oncle d'Odette. Swann avait bien lu au commencement de la ligne: "J'ai
eu raison", mais ne comprenait pas ce qu'Odette avait eu raison de
faire, quand soudain, un mot qu'il n'avait pus pu déchiffrer d'abord,
apparut et éclaira le sens de la phrase tout entière:
"J'ai eu raison d'ouvrir, c'était mon oncle." D'ouvrir! alors
Forcheville était là tantôt quand Swann avait sonné et elle l'avait
fait partir, d'où le bruit qu'il avait entendu.
Alors il lut toute la lettre; à la fin elle s'excusait d'avoir agi
aussi sans façon avec lui et lui disait qu'il avait oublié ses
cigarettes chez elle, la même phrase qu'elle avait écrite à Swann une
des premières fois qu'il était venu. Mais pour Swann elle avait
ajouté: "Puissiez-vous y avoir laissé votre cœur, je ne vous aurais
pas laissé le reprendre." Pour Forcheville rien de tel: aucune allusion
qui pût faire supposer une intrigue entre eux. À vrai dire d'ailleurs,
Forcheville était en tout ceci plus trompé que lui, puisque Odette lui
écrivait pour lui faire croire que le visiteur était: son oncle. En
somme, c'était lui, Swann, l'homme à qui elle attachait de
l'importance et pour qui elle avait congédié l'autre. Et pourtant,
s'il n'y avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n'avoir pas
ouvert tout de suite, pourquoi avoir dit: "J'ai bien fait d'ouvrir,
c'était mon oncle"? si elle ne faisait rien de mal à ce moment-là,
comment Forcheville pourrait-il même s'expliquer qu'elle eût pu ne pas
ouvrir? Swann restait là, désolé, confus et pourtant heureux, devant
cette enveloppe qu'Odette lui avait remise sans crainte, tant était
absolue la confiance qu'elle avait en sa délicatesse, mais à travers
le vitrage transparent de laquelle se dévoilait à lui, avec le secret
d'un incident qu'il n'aurait jamais cru possible de connaître, un peu
de la vie d'Odette, comme dans une étroite section lumineuse pratiquée
à même l'inconnu. Puis sa jalousie s'en réjouissait, comme si cette
jalousie eût eu une vitalité indépendante, égoïste, vorace de tout
ce qui la nourrirait, fût-ce aux dépens de lui-même. Maintenant elle
avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s'inquiéter
chaque jour des visites qu'Odette avait reçues vers cinq heures, à
chercher à apprendre où se trouvait Forcheville à cette heure-là.
Car la tendresse de Swann continuait à garder le même caractère que
lui avait imprimé dès le début à la fois l'ignorance où il était
de l'emploi des journées d'Odette et la paresse cérébrale qui
l'empêchait de suppléer à l'ignorance par l'imagination. Il ne fut
pas jaloux d'abord de toute la vie d'Odette, mais des seuls moments où
une circonstance, peut-être mal interprétée, l'avait amené à
supposer qu'Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une pieuvre
qui jette une première, puis une seconde, puis une troisième amarre,
s'attacha solidement à ce moment de cinq heures du soir, puis à un
autre, puis à un autre encore. Mais Swann ne savait pas inventer ses
souffrances. Elles n'étaient que le souvenir, la perpétuation d'une
souffrance qui lui était venue du dehors.
Mais là tout lui en apportait. Il voulut éloigner Odette de
Forcheville, l'emmener quelques jours dans le Midi. Mais il croyait
qu'elle était désirée par tous les hommes qui se trouvaient dans
l'hôtel et qu'elle-même les désirait. Aussi lui qui jadis en voyage
recherchait les gens nouveaux, les assemblées nombreuses, on le voyait
sauvage, fuyant la société des hommes comme si elle l'eût cruellement
blessé. Et comment n'aurait-il pas été misanthrope, quand dans tout
homme il voyait un amant possible pour Odette? Et ainsi sa jalousie,
plus encore que n'avait fait le goût voluptueux et riant qu'il avait
d'abord pour Odette, altérait le caractère de Swann et changeait du
tout au tout, aux yeux des autres, l'aspect même des signes extérieurs
par lesquels ce caractère se manifestait.
Un mois après le jour où il avait lu la lettre adressée par Odette à
Forcheville, Swann alla à un dîner que les Verdurin donnaient au Bois.
Au moment où on se préparait à partir, il remarqua des conciliabules
entre Mme Verdurin et plusieurs des invités et crut comprendre qu'on
rappelait au pianiste de venir le lendemain à une partie à Chatou; or,
lui, Swann, n'y était pas invité.
Les Verdurin n'avaient parlé qu'à demi-voix et en termes vagues,
mais le peintre, distrait sans doute, s'écria:
--Il ne faudra aucune lumière et qu'il joue la sonate Clair de
lune dans l'obscurité pour mieux voir s'éclairer les choses.
Mme Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression
où le désir de faire taire celui qui parle et de tarder un air
innocent aux yeux de celui qui entend, se neutralise en une nullité
intense du regard, où l'immobile signe d'intelligence du complice se
dissimule sous les sourires de l'ingénu et qui enfin, commune à tous
ceux qui s'aperçoivent d'une gaffe, la révèle instantanément sinon
à ceux qui la font, du moins à celui qui en est l'objet. Odette eut
soudain l'air d'une désespérée qui renonce à lutter contre les
difficultés écrasantes de la vie, et Swann comptait anxieusement les
minutes qui le séparaient du moment où, après avoir quitté ce
restaurant, pendant le retour avec elle, il allait pouvoir lui demander
des explications, obtenir qu'elle n'allât pas le lendemain à Chatou ou
qu'elle l'y fit inviter, et apaiser dans ses bras l'angoisse qu'il
ressentait. Enfin on demanda leurs voitures. Mme Verdurin dit à Swann:
--Alors, adieu, à bientôt, n'est-ce pas? tâchant par l'amabilité du
regard et la contrainte du sourire de l'empêcher de penser qu'elle ne
lui disait pas, comme elle eût toujours fait jusqu'ici:
"À demain à Chatou, à après-demain chez moi."
M. et Mme Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de
Swann s'était rangée derrière la leur dont il attendait le départ
pour faire monter Odette dans la sienne.
--Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin,
nous avons une petite place pour vous à côté de M. de Forcheville.
--Oui, madame, répondit Odette.
--Comment, mais je croyais que je vous reconduisais, s'écria Swann,
disant sans dissimulation les mots nécessaires, car la portière était
ouverte, les secondes étaient comptées, et il ne pouvait rentrer sans
elle dans l'état où il était.
--Mais Mme Verdurin m'a demandé...
--Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l'avons laissée
assez de fois, dit Mme Verdurin.
--Mais c'est que j'avais une chose importante à dire à Madame.
--Eh bien! vous la lui écrirez...
--Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main.
Il essaya de sourire, mais il avait l'air atterré.
--As-tu vu les façons que Swann se permet maintenant avec nous? dit Mme
Verdurin à son mari quand ils furent rentrés. J'ai cru qu'il allait me
manger, parce que nous ramenions Odette. C'est d'une inconvenance,
vraiment! Alors, qu'il dise tout de suite que nous tenons une maison de
rendez-vous! Je ne comprends pas qu'Odette supporte des manières
pareilles. Il a absolument l'air de dire: vous m'appartenez: Je dirai ma
manière de penser à Odette, j'espère qu'elle comprendra.
Et elle ajouta encore un instant après, avec colère:
--Non, mais voyez-vous, cette sale bête! employant sans s'en rendre
compte et peut-être en obéissant au même besoin obscur de se
justifier--comme Françoise à Combray quand le poulet ne voulait pas
mourir--les mots qu'arrachent les derniers sursauts d'un animal
inoffensif qui agonise au paysan qui est en train de l'écraser.
Et quand la voiture de Mme Verdurin fut partie et que celle
de Swann s'avança, son cocher le regardant lui demanda s'il
n'était pas malade ou s'il n'était pas arrivé de malheur.
Swann le renvoya, il voulait marcher et ce fut à pied, par le Bois,
qu'il rentra. Il parlait seul, à haute voix, et sur le môme ton un peu
factice qu'il avait pris jusqu'ici quand il détaillait les charmes du
petit noyau et exaltait la magnanimité des Verdurin. Mais de même que
les propos, les sourires, les baisers d'Odette lui devenaient aussi
odieux qu'il les avait trouvés doux, s'ils étaient adressés à
d'autres que lui, de même, le salon des Verdurin, qui tout à l'heure
encore lui semblait amusant, respirant un goût vrai pour l'art et même
une sorte de noblesse morale, maintenant que c'était un autre que lui
qu'Odette allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses
ridicules, sa sottise, son ignominie.
Il se représentait avec dégoût la soirée du lendemain à Chatou.
"D'abord cette idée d'aller à Chatou! Comme des merciers qui viennent
de fermer leur boutique! Vraiment ces gens sont sublimes de
bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister réellement, ils doivent
sortir du théâtre de Labiche!"
Il y aurait là les Cottard, peut-être Brichot. "Est-ce assez grotesque
cette vie de petites gens qui vivent les uns sur les autres, qui se
croiraient perdus, ma parole, s'ils ne se retrouvaient pas tous demain
à _Chatou!_" Hélas! il y aurait aussi le peintre, le peintre qui
aimait "à faire des mariages", qui inviterait Forcheville à venir avec
Odette à son atelier. Il voyait Odette avec une toilette trop habillée
pour cette partie de campagne, "car elle est si vulgaire, et surtout, la
pauvre petite, elle est tellement bête!!!"
Il entendit les plaisanteries que ferait Mme Verdurin après dîner, les
plaisanteries qui, quel que fût l'ennuyeux qu'elles eussent pour cible,
l'avaient toujours amusé parce qu'il voyait Odette en rire, en rire
avec lui, presque en lui. Maintenant il sentait que c'était peut-être
de lui qu'on allait faire rire Odette. "Quelle gaieté fétide!
disait-il en donnant à sa bouche une expression de dégoût si forte
qu'il avait lui-même la sensation musculaire de sa grimace jusque dans
son cou révulsé contre le col de sa chemise. Et comment une créature
dont le visage est fait à l'image de Dieu peut-elle trouver matière à
lire dans ces plaisanteries nauséabondes? Toute narine un peu délicate
se détournerait avec horreur pour ne pas se laisser offusquer par de
tels relents. C'est vraiment incroyable de penser qu'un être humain
peut ne pas comprendre qu'en se permettant un sourire à l'égard d'un
semblable qui lui a tendu loyalement la main, il se dégrade jusqu'à
une fange d'où il ne sera plus possible à la meilleure volonté du
monde de jamais le relever. J'habite à trop de milliers de mètres
d'altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de tels
sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé par les
plaisanteries d'une Verdurin, s'écria-t-il, en relevant la tête, en
redressant fièrement son corps en arrière. Dieu m'est témoin que j'ai
sincèrement voulu tirer Odette de là, et l'élever dans une
atmosphère plus noble et plus pure. Mais la patience humaine a des
bornes, et la mienne est à bout", se dit-il, comme si cette mission
d'arracher Odette à une atmosphère de sarcasmes datait de plus
longtemps que de quelques minutes, et comme s'il ne se l'était pas
donnée seulement depuis qu'il pensait que ces sarcasmes l'avaient
peut-être lui-même pour objet et tentaient de détacher Odette de lui.
Il voyait le pianiste prêt à jouer la sonate Clair de lune et les
mines de Mme Verdurin s'effrayant du mal que la musique de Beethoven
allait faire à ses nerfs: "Idiote, menteuse! s'écria-t-il, et ça
croit aimer l'_Art!_" Elle dira à Odette, après lui avoir insinué
adroitement quelques mots louangeurs pour Forcheville, comme elle avait
fait si souvent pour lui: "Vous allez faire une petite place à côté
de vous à M. de Forcheville. Dans l'obscurité! maquerelle,
entremetteuse! Entremetteuse", c'était le nom qu'il donnait aussi à la
musique qui les convierait à se taire, à rêver ensemble, à se
regarder, à se prendre la main. Il trouvait du bon à la sévérité
contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille éducation
française.
En somme la vie qu'on menait chez les Verdurin et qu'il avait appelée
si souvent "la vraie vie" lui semblait la pire de toutes, et leur petit
noyau le dernier des milieux. "C'est vraiment, disait-il, ce qu'il y a
de plus bas dans l'échelle sociale, le dernier cercle de Dante. Nul
doute que le texte auguste ne se réfère aux Verdurin! Au fond, comme
les gens du monde dont on peut médire, mais qui tout de même sont
autre chose que ces bandes de voyous, montrent leur profonde sagesse en
refusant de les connaître, d'y salir même le bout de leurs doigts!
Quelle divination dans ce "Noli me tangere" du faubourg Saint-Germain!"
Il avait quitte depuis bien longtemps les allées du Bois, il était
presque arrivé chez lui, que, pas encore dégrisé de sa douleur et de
la verve d'insincérité dont les intonations menteuses, la sonorité
artificielle de sa propre voix lui versaient d'instant en instant plus
abondamment l'ivresse, il continuait encore à pérorer tout haut dans
le silence de la nuit: "Les gens du monde ont leurs défauts que
personne ne reconnaît mieux que moi, mais enfin ce sont tout de même
des gens avec qui certaines choses sont impossibles. Telle femme
élégante que j'ai connue était loin d'être parfaite, mais enfin il y
avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une loyauté dans
les procédés qui l'auraient rendue, quoi qu'il arrivât, incapable
d'une félonie et qui suffisent à mettre des abîmes entre elle et une
mégère comme la Verdurin. Verdurin! quel nom! Ah! on peut dire qu'ils
sont complets, qu'ils sont beaux dans leur genre! Dieu merci, il
n'était que temps de ne plus condescendre à la promiscuité avec cette
infamie, avec ces ordures."
Mais, comme les vertus qu'il attribuait tantôt encore aux Verdurin
n'auraient pas suffi, même s'ils les avaient vraiment possédées, mais
s'ils n'avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez
Swann cette ivresse où il s'attendrissait sur leur magnanimité et qui,
même propagée à travers d'autres personnes, ne pouvait lui venir que
d'Odette--de même, l'immoralité, eût-elle été réelle, qu'il
trouvait aujourd'hui aux Verdurin aurait été impuissante, s'ils
n'avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans lui, à
déchaîner son indignation et à lui faire flétrir "leur infamie". Et
sans doute la voix de Swann était plus clairvoyante que lui-même,
quand elle se refusait à prononcer ces mots pleins de dégoût pour le
milieu Verdurin et de la joie d'en avoir fini avec lui, autrement que
sur un ton factice et comme s'ils étaient choisis plutôt pour assouvir
sa colère que pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant
qu'il se livrait à ces invectives, était probablement, sans qu'il s'en
aperçût, occupée d'un objet tout à fait différent, car une fois
arrivé chez lui, à peine eut-il refermé la porte cochère, que
brusquement il se frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en
s'écriant d'une voix naturelle cette fois: "Je crois que j'ai trouvé
le moyen de me faire inviter demain au dîner de Chatou!" Mais le moyen
devait être mauvais, car Swann ne fut pas invité: le docteur Cottard
qui, appelé en province pour un cas grave, n'avait pas vu les Verdurin
depuis plusieurs jours et n'avait pu aller à Chatou, dit, le lendemain
de ce dîner, en se mettant à table chez eux:
--Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Swann, ce soir? Il
est bien ce qu'on appelle un ami personnel du...
--Mais j'espère bien que non! s'écria Mme Verdurin. Dieu nous
en préserve, il est assommant, bête et mal élevé.
Cottard à ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa
soumission, comme devant une vérité contraire à tout ce qu'il avait
cru, jusque-là, mais d'une évidence irrésistible; et, baissant d'un
air ému et peureux son nez dans son assiette, il se contenta de
répondre: "Ah!--ah!--ah!--ah!--ah!" en traversant à reculons, dans sa
retraite repliée en bon ordre jusqu'au fond de lui-même, le long d'une
gamme descendante, tout le registre de sa voix. Et il ne fut plus
question de Swann chez les Verdurin.
Alors ce salon qui avait réuni Swann et Odette devint un obstacle à
leurs rendez-vous. Elle ne lui disait plus comme au premier temps de
leur amour: "Nous nous verrons en tout cas demain soir, il y a un souper
chez les Verdurin", mais: "Nous ne pourrons pas nous voir demain soir,
il y a un souper chez les Verdurin." Ou bien les Verdurin devaient
l'emmener à l'Opéra-Comique voir _Une nuit de Cléopâtre_ et Swann
lisait dans les yeux d'Odette cet effroi qu'il lui demandât de n'y pas
aller, que naguère il n'aurait pu se retenir de baiser au passage sur
le visage de sa maîtresse, et qui maintenant l'exaspérait. "Ce n'est
pas de la colère, pourtant, se disait-il à lui-même, que j'éprouve
en voyant l'envie qu'elle a d'aller picorer dans cette musique
stercoraire. C'est du chagrin, non pas certes pour moi, mais pour elle;
du chagrin de voir qu'après avoir vécu plus de six mois en contact
quotidien avec moi, elle n'a pas su devenir assez une autre pour
éliminer spontanément Victor Massé! Surtout pour ne pas être
arrivée à comprendre qu'il y a des soirs où un être d'une essence un
peu délicate doit savoir renoncer à un plaisir, quand on le lui
demande. Elle devrait savoir dire "je n'irai pas", ne fût-ce que par
intelligence, puisque c'est sur sa réponse qu'on classera une fois pour
toutes sa qualité d'âme." Et s'étant persuadé à lui-même que
c'était seulement en effet pour pouvoir porter un jugement plus
favorable sur la valeur spirituelle d'Odette qu'il désirait que ce
soir-là elle restât avec lui au lieu d'aller à l'Opéra-Comique, il
lui tenait le même raisonnement, au même degré d'insincérité qu'à
soi-même, et même, à un degré de plus, car alors il obéissait aussi
au désir de la prendre par l'amour-propre.
--Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu'elle partît
pour le théâtre, qu'en te demandant de ne pas sortir, tous mes
souhaits, si j'étais égoïste, seraient pour que tu me refuses, car
j'ai mille choses à faire ce soir et je me trouverai moi-même pris au
piège et bien ennuyé si contre toute attente tu me réponds que tu
n'iras pas. Mais mes occupations, mes plaisirs, ne sont pas tout, je
dois penser à toi. Il peut venir un jour où me voyant à jamais
détaché de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas t'avoir
avertie dans les minutes décisives où je sentais que j'allais porter
sur toi un de ces jugements sévères auxquels l'amour ne résiste pas
longtemps. Vois-tu, _Une nuit de Cléopâtre_ (quel titre!) n'est rien
dans la circonstance. Ce qu'il faut savoir, c'est si vraiment tu es cet
être qui est au dernier rang de l'esprit, et même du charme, l'être
méprisable qui n'est pas capable de renoncer à un plaisir. Alors, si
tu es cela, comment pourrait-on t'aimer, car tu n'es même pas une
personne, une créature définie, imparfaite, mais du moins perfectible.
Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu'on lui offre, un
poisson sans mémoire et sans réflexion qui tant qu'il vivra dans son
aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu'il
continuera à prendre pour de l'eau. Comprends-tu que ta réponse, je ne
dis pas aura pour effet que je cesserai de t'aimer immédiatement, bien
entendu, mais te rendra moins séduisante à mes yeux quand je
comprendrai que tu n'es pas une personne, que tu es au-dessous de toutes
les choses et ne sais te placer au-dessus d'aucune? Évidemment j'aurais
mieux aimé te demander comme une chose sans importance de renoncer à
_Une nuit de Cléopâtre_ (puisque tu m'obliges à me souiller les
lèvres de ce nom abject) dans l'espoir que tu irais cependant. Mais,
décidé à tenir un tel compte, à tirer de telles conséquences de ta
réponse, j'ai trouvé plus loyal de t'en prévenir.
Odette depuis un moment donnait des signes d'émotion et d'incertitude.
À défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu'il pouvait rentrer
dans le genre commun des "laïus" et scènes de reproches ou de
supplications et dont l'habitude qu'elle avait des hommes lui
permettait, sans s'attacher aux détails des mots, de conclure qu'ils ne
les prononceraient pas s'ils n'étaient pas amoureux, que du moment
qu'ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu'ils ne le
seraient que plus après. Aussi aurait-elle écouté Swann avec le plus
grand calme si elle n'avait vu que l'heure passait et que pour peu qu'il
parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit avec un
sourire tendre, obstiné et confus, "finir par manquer l'Ouverture!"
D'autres fois il lui disait que ce qui plus que tout ferait qu'il
cesserait de l'aimer, c'est qu'elle ne voulût pas renoncer à mentir.
"Même au simple point de vue de la coquetterie, lui disait-il, ne
comprends-tu donc pas combien tu perds de ta séduction en t'abaissant
à mentir? Par un aveu, combien de fautes tu pourrais racheter! Vraiment
tu es bien moins intelligente que je ne croyais!" Mais c'est en vain que
Swann lui exposait ainsi toutes les raisons qu'elle avait de ne pas
mentir; elles auraient pu ruiner chez Odette un système général du
mensonge; mais Odette n'en possédait pas; elle se contentait seulement,
dans chaque cas où elle voulait que Swann ignorât quelque chose
qu'elle avait fait, de ne pas le lui dire. Ainsi le mensonge était pour
elle un expédient d'ordre particulier; et ce qui seul pouvait décider
si elle devait s'en servir ou avouer la vérité, c'était une raison
d'ordre particulier aussi, la chance plus ou moins grande qu'il y avait
pour que Swann pût découvrir qu'elle n'avait pas dit la vérité.