l'amitié d'Odette pour tel ou tel fidèle, il éprouvait une douceur
profonde à l'entendre avouer ainsi devant tous, avec cette tranquille
impudeur, leurs rendez-vous quotidiens du soir, la situation
privilégiée qu'il avait chez elle et la préférence pour lui qui y
était impliquée. Certes Swann avait souvent pensé qu'Odette n'était
à aucun degré une femme remarquable, et la suprématie qu'il exerçait
sur un être qui lui était si inférieur n'avait rien qui dût lui
paraître si flatteur à voir proclamer à la face des "fidèles", mais
depuis qu'il s'était aperçu qu'à beaucoup d'hommes Odette semblait
une femme ravissante et désirable, le charme qu'avait pour eux son
corps avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser
entièrement dans les moindres parties de son cœur. Et il avait
commencé d'attacher un prix inestimable à ces moments passés chez
elle le soir, où il l'asseyait sur ses genoux, lui faisait dire ce
qu'elle pensait d'une chose, d'une autre, où il recensait les seuls
biens à la possession desquels il tînt maintenant sur terre. Aussi,
après ce dîner, la prenant à part, il ne manqua pas de la remercier
avec effusion, cherchant à lui enseigner selon les degrés de la
reconnaissance qu'il lui témoignait, l'échelle des plaisirs qu'elle
pouvait lui causer, et dont le suprême était de le garantir, pendant
le temps que son amour durerait et l'y rendrait vulnérable, des
atteintes de la jalousie.
Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il
n'avait à sa disposition que sa victoria; un ami lui proposa de le
reconduire chez lui en coupé, et comme Odette, par le fait qu'elle lui
avait demandé de venir, lui avait donné la certitude qu'elle
n'attendait personne, c'est l'esprit tranquille et le cœur content que,
plutôt que de partir ainsi dans la pluie, il serait rentré chez lui se
coucher. Mais peut-être, si elle voyait qu'il n'avait pas l'air de
tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin de la
soirée, négligerait-elle de la lui réserver, justement une fois où
il l'aurait particulièrement désiré.
Il arriva chez elle après onze heures, et, comme il s'excusait de
n'avoir pu venir plus tôt, elle se plaignit que ce fût en effet bien
tard, l'orage l'avait rendue souffrante, elle se sentait mal à la tête
et le prévint qu'elle ne le garderait pas plus d'une demi-heure, qu'à
minuit, elle le renverrait; et, peu après, elle se sentit fatiguée et
désira s'endormir.
--Alors, pas de cattleyas ce soir? lui dit-il, moi qui espérais
un bon petit cattleya.
Et d'un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit:
--Mais non, mon petit, pas de cattleyas ce soir, tu vois bien
que je suis souffrante!
--Cela t'aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n'insiste pas.
Elle le pria d'éteindre la lumière avant de s'en aller, il referma
lui-même les rideaux du lit et partit. Mais, quand il fut rentré chez
lui, l'idée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait
quelqu'un ce soir, qu'elle avait seulement simulé la fatigue et qu'elle
ne lui avait demandé d'éteindre que pour qu'il crût qu'elle allait
s'endormir, qu'aussitôt qu'il avait été parti, elle l'avait
rallumée, et fait rentrer celui qui devait passer la nuit auprès
d'elle. Il regarda l'heure. Il y avait à peu près une heure et demie
qu'il l'avait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter
tout près de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire à celle
sur laquelle donnait derrière son hôtel et où il allait quelquefois
frapper à la fenêtre de sa chambre à coucher pour qu'elle vînt lui
ouvrir; il descendit de voiture, tout était désert et noir dans ce
quartier, il n'eut que quelques pas à faire à pied et déboucha
presque devant chez elle. Parmi l'obscurité de toutes les fenêtres
éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d'où
débordait--entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et
dorée--la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant d'autres
soirs, du plus loin qu'il l'apercevait, en arrivant dans la rue, le
réjouissait et lui annonçait: "Elle est là qui t'attend" et qui
maintenant, le torturait en lui disant: "Elle est là avec celui qu'elle
attendait". Il voulait savoir qui; il se glissa le long du mur jusqu'à
la fenêtre, mais entre les lames obliques des volets il ne pouvait rien
voir; il entendait seulement dans le silence de la nuit le murmure d'une
conversation. Certes, il souffrait de voir cette lumière dans
l'atmosphère d'or de laquelle se mouvait derrière le châssis le
couple invisible et détecté, d'entendre ce murmure qui révélait la
présence de celui qui était venu après son départ, la fausseté
d'Odette, le bonheur qu'elle était en train de goûter avec lui.
Et pourtant il était content d'être venu: le tourment qui l'avait
forcé de sortir de chez lui avait perdu de son acuité en perdant de
son vague, maintenant que l'autre vie d'Odette, dont il avait eu, à ce
moment-là, le brusque et impuissant soupçon, il la tenait là,
éclairée en plein par la lampe, prisonnière sans le savoir dans cette
chambre où, quand il le voudrait, il entrerait la surprendre et la
capturer; ou plutôt il allait frapper aux volets comme il faisait
souvent quand il venait très tard; ainsi du moins, Odette apprendrait
qu'il avait su, qu'il avait vu la lumière et entendu la causerie et
lui, qui tout à l'heure, se la représentait comme se riant avec
l'autre de ses illusions, maintenant, c'était eux qu'il voyait,
confiants dans leur erreur, trompés en somme par lui qu'ils croyaient
bien loin d'ici et qui, lui, savait déjà qu'il allait frapper aux
volets. Et peut-être, ce qu'il ressentait en ce moment de presque
agréable, c'était autre chose aussi que l'apaisement d'un doute et
d'une douleur: un plaisir de l'intelligence. Si, depuis qu'il était
amoureux, les choses avaient repris pour lui un peu de l'intérêt
délicieux qu'il leur trouvait autrefois, mais seulement là où elles
étaient éclairées par le souvenir d'Odette, maintenant, c'était une
autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la
passion de la vérité, mais d'une vérité, elle aussi, interposée
entre lui et sa maîtresse, ne recevant sa lumière que d'elle, vérité
tout individuelle qui avait pour objet unique, d'un prix infini et
presque d'une beauté désintéressée, les actions d'Odette, ses
relations, ses projets, son passé. À toute autre époque de sa vie,
les petits faits et gestes quotidiens d'une personne avaient toujours
paru sans valeur à Swann: si on lui en faisait le commérage, il le
trouvait insignifiant, et, tandis qu'il l'écoutait, ce n'était que sa
plus vulgaire attention qui y était intéressée; c'était pour lui un
des moments où il se sentait le plus médiocre. Mais dans cette
étrange période de l'amour l'individuel prend quelque chose de si
profond, que cette curiosité qu'il sentait s'éveiller en lui à
l'égard des moindres occupations d'une femme, c'était celle qu'il
avait eue autrefois pour l'Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte
jusqu'ici, espionner devant une fenêtre, qui sait? demain peut-être,
faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques,
écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le
déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et
l'interprétation des monuments, que des méthodes d'investigation
scientifique d'une véritable valeur intellectuelle et appropriées à
la recherche de la vérité.
Sur le point de frapper les volets, il eut un moment de honte en pensant
qu'Odette allait savoir qu'il avait eu des soupçons, qu'il était
revenu, qu'il s'était posté dans la rue. Elle lui avait dit souvent
l'horreur qu'elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu'il
allait faire était bien maladroit, et elle allait le détester
désormais, tandis qu'en ce moment encore, tant qu'il n'avait pas
frappé, peut-être, même en le trompant, l'aimait-elle. Que de
bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à
l'impatience d'un plaisir immédiat! Mais le désir de connaître la
vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la
réalité de circonstances, qu'il eût donné sa vie pour restituer
exactement, était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière
comme sous la couverture enluminée d'or d'un de ces manuscrits
précieux à la richesse artistique elle-même desquels le savant qui
les consulte ne peut rester indifférent. Il éprouvait une volupté à
connaître la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique,
éphémère et précieux, d'une matière translucide, si chaude et si
belle. Et puis l'avantage qu'il se sentait--qu'il avait tant besoin de
se sentir--sur eux, était peut-être moins de savoir, que de pouvoir
leur montrer qu'il savait. Il se haussa sur la pointe des pieds. Il
frappa. On n'avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation
s'arrêta. Une voix d'homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux
des amis d'Odette qu'il connaissait elle pouvait appartenir, demanda:
--Qui est là?
Il n'était pas sûr de la reconnaître. Il frappa encore une fois. On
ouvrit la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n'y avait plus moyen
de reculer et, puisqu'elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l'air
trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de crier d'un
air négligent et gai:
--Ne vous dérangez pas, je passais par là, j'ai vu de la lumière,
j'ai voulu savoir si vous n'étiez plus souffrante.
Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre,
l'un tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre
inconnue. Ayant l'habitude, quand il venait chez Odette très tard, de
reconnaître sa fenêtre à ce que c'était la seule éclairée entre
les fenêtres toutes pareilles, il s'était trompé et avait frappé à
la fenêtre suivante qui appartenait à la maison voisine. Il s'éloigna
en s'excusant et rentra chez lui, heureux que la satisfaction de sa
curiosité eût laissé leur amour intact; et qu'après avoir simulé
depuis si longtemps vis-à-vis d'Odette une sorte d'indifférence, il ne
lui eût pas donné, par sa jalousie, cette preuve qu'il l'aimait trop,
qui, entre deux amants, dispense, à tout jamais, d'aimer assez, celui
qui la reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même n'y
songeait plus. Mais, par moments, un mouvement de sa pensée venait en
rencontrer le souvenir qu'elle n'avait pas aperçu, le heurtait,
l'enfonçait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et
profonde. Comme si ç'avait été une douleur physique, les pensées de
Swann ne pouvaient pas l'amoindrir; mais du moins la douleur physique,
parce qu'elle est indépendante de la pensée, la pensée peut
s'arrêter sur elle, constater qu'elle a diminué, qu'elle a
momentanément cessé. Mais cette douleur-là, la pensée, rien qu'en se
la rappelant, la recréait. Vouloir n'y pas penser, c'était y penser
encore, en souffrir encore. Et quand, causant avec des amis, il oubliait
son mal, tout d'un coup un mot qu'on lui disait le faisait changer de
visage, comme un blessé dont un maladroit vient de toucher sans
précaution le membre douloureux. Quand il quittait Odette, il était
heureux, il se sentait calme, il se rappelait les sourires qu'elle avait
eus, railleurs en parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui, la
lourdeur de sa tête qu'elle avait détachée de son axe pour
l'incliner, la laisser tomber, presque malgré elle, sur ses lèvres,
comme elle avait fait la première fois en voiture, les regards mourants
qu'elle lui avait jetés pendant qu'elle était dans ses bras, tout en
contrariant frileusement contre l'épaule sa tête inclinée.
Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l'ombre de son amour,
se complétait du double de ce nouveau sourire qu'elle lui avait
adressé le soir même--et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se
chargeait d'amour pour un autre--de cette inclinaison de sa tête mais
renversée vers d'autres lèvres, et, données à un autre, toutes les
marques de tendresse qu'elle avait eues pour lui. Et tous les souvenirs
voluptueux qu'il emportait de chez elle étaient comme autant
d'esquisses, de "projets" pareils à ceux que vous soumet un
décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire une idée des
attitudes ardentes ou pâmées qu'elle pouvait avoir avec d'autres. De
sorte qu'il en arrivait à regretter chaque plaisir qu'il goûtait près
d'elle, chaque caresse inventée et dont il avait eu l'imprudence de lui
signaler la douceur, chaque grâce qu'il lui découvrait, car il savait
qu'un instant après, elles allaient enrichir d'instruments nouveaux son
supplice.
Celui-ci étant rendu plus cruel encore quand revenait à Swann le
souvenir d'un bref regard qu'il avait surpris, il y avait quelques
jours, et pour la première fois, dans les yeux d'Odette. C'était
après dîner, chez les Verdurin. Soit que Forcheville sentant que
Saniette, son beau-frère, n'était pas en faveur chez eux, eût voulu
le prendre comme tête de Turc et briller devant eux à ses dépens,
soit qu'il eût été irrité par un mot maladroit que celui-ci venait
de lui dire, et qui, d'ailleurs, passa inaperçu pour les assistants qui
ne savaient pas quelle allusion désobligeante il pouvait renfermer,
bien contre le gré de celui qui le prononçait sans malice aucune, soit
enfin qu'il cherchât depuis quelque temps une occasion de faire sortir
de la maison quelqu'un qui le connaissait trop bien et qu'il savait trop
délicat pour qu'il ne se sentît pas gêné à certains moments rien
que de sa présence, Forcheville répondit à ce propos maladroit de
Saniette avec une telle grossièreté, se mettant à l'insulter,
s'enhardissant, au fur et à mesure qu'il vociférait, de l'effroi, de
la douleur, des supplications de l'autre, que le malheureux, après
avoir demandé à Mme Verdurin s'il devait rester, et n'ayant pas reçu
de réponse, s'était retiré en balbutiant, les larmes aux yeux. Odette
avait assisté impassible à cette scène, mais quand la porte se fut
refermée sur Saniette, faisant descendre en quelque sorte de plusieurs
crans l'expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver
dans la bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillanté
ses prunelles d'un sourire sournois de félicitations pour l'audace
qu'il avait eue, d'ironie pour celui qui en avait été victime; elle
lui avait jeté un regard de complicité dans le mal, qui voulait si
bien dire: "Voilà une exécution, ou je ne m'y connais pas. Avez-vous
vu son air penaud? il en pleurait", que Forcheville, quand ses yeux
rencontrèrent ce regard, dégrisé soudain de la colère ou de la
simulation de colère dont il était encore chaud, sourit et répondit:
--Il n'avait qu'à être aimable, il serait encore ici, une bonne
correction peut être utile à tout âge.
Un jour que Swann était sorti au milieu de l'après-midi pour faire une
visite, n'ayant pas trouvé la personne qu'il voulait rencontrer, il eut
l'idée d'entrer chez Odette à cette heure où il n'allait jamais chez
elle, mais où il savait qu'elle était toujours à la maison à faire
sa sieste ou à écrire des lettres avant l'heure du thé, et où il
aurait plaisir à la voir un peu sans la déranger. Le concierge lui dit
qu'il croyait qu'elle était là; il sonna, crut entendre du bruit,
entendre marcher, mais on n'ouvrit pas. Anxieux, irrité, il alla dans
la petite rue où donnait l'autre face de l'hôtel, se mit devant la
fenêtre de la chambre d'Odette; les rideaux l'empêchaient de rien
voir, il frappa avec force aux carreaux, appela; personne n'ouvrit. Il
vit que des voisins le regardaient. Il partit, pensant qu'après tout,
il s'était peut-être trompé en croyant entendre des pas; mais il en
resta si préoccupé qu'il ne pouvait penser à autre chose. Une heure
après, il revint. Il la trouva; elle lui dit qu'elle était chez elle
tantôt quand il avait sonné, mais dormait; la sonnette l'avait
éveillée, elle avait deviné que c'était Swann, elle avait couru
après lui, mais il était déjà parti. Elle avait bien entendu frapper
aux carreaux. Swann reconnut tout de suite dans ce dire un de ces
fragments d'un fait exact que les menteurs pris de court se consolent de
faire entrer dans la composition du fait faux qu'ils inventent, croyant
y faire sa part et y dérober sa ressemblance à la Vérité. Certes
quand Odette venait de faire quelque chose qu'elle ne voulait pas
révéler, elle le cachait bien au fond d'elle-même. Mais dès qu'elle
se trouvait en présence de celui à qui elle voulait mentir, un trouble
la prenait, toutes ses idées s'effondraient, ses facultés d'invention
et de raisonnement étaient paralysées, elle ne trouvait plus dans sa
tête que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose, et elle
rencontrait à sa portée précisément la chose qu'elle avait voulu
dissimuler et qui étant vraie, était seule restée là. Elle en
détachait un petit morceau, sans importance par lui-même, se disant
qu'après tout c'était mieux ainsi puisque c'était un détail
véritable qui n'offrait pas les mêmes dangers qu'un détail faux. "Ça
du moins, c'est vrai, se disait-elle, c'est toujours autant de gagné,
il peut s'informer, il reconnaîtra que c'est vrai, ce n'est toujours
pas ça qui me trahira." Elle se trompait, c'était cela qui la
trahissait, elle ne se rendait pas compte que ce détail vrai avait des
angles qui ne pouvaient s'emboîter que dans les détails contigus du
fait vrai dont elle l'avait arbitrairement détaché et qui, quels que
fussent les détails inventés entre lesquels elle le placerait,
révéleraient toujours par la matière excédante et les vides non
remplis, que ce n'était pas d'entre ceux-là qu'il venait. "Elle avoue
qu'elle m'avait entendu sonner, puis frapper, et qu'elle avait cru que
c'était moi, qu'elle avait envie de me voir, se disait Swann. Mais cela
ne s'arrange pas avec le fait qu'elle n'ait pas fait ouvrir."
Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait
que, livrée à elle-même, Odette produirait peut-être quelque
mensonge qui serait un faible indice de la vérité; elle parlait; il ne
l'interrompait pas, il recueillait avec une piété avide et douloureuse
ces mots qu'elle lui disait et qu'il sentait (justement, parce qu'elle
la cachait derrière eux tout en lui parlant) garder vaguement, comme le
voile sacré, l'empreinte, dessiner l'incertain modelé, de cette
réalité infiniment précieuse et hélas! introuvable:--ce qu'elle
faisait tantôt à trois heures, quand il était venu--de laquelle il ne
posséderait jamais que ces mensonges, illisibles et divins vestiges, et
qui n'existait plus que dans le souvenir receleur de cet être qui la
contemplait sans Savoie l'apprécier, mais ne la lui livrerait pas.
Certes il se doutait bien par moments qu'en elles-mêmes les actions
quotidiennes d'Odette n'étaient pas passionnément intéressantes, et
que les relations qu'elle pouvait avoir avec d'autres hommes
n'exhalaient pas naturellement d'une façon universelle et pour tout
être pensant une tristesse morbide, capable de donner la fièvre du
suicide. Il se rendait compte alors que cet intérêt, cette tristesse
n'existaient qu'en lui comme une maladie, et que quand celle-ci serait
guérie, les actes d'Odette, les baisers qu'elle aurait pu donner
redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d'autres femmes. Mais que
la curiosité douloureuse que Swann y portait maintenant n'eût sa cause
qu'en lui n'était pas pour lui faire trouver déraisonnable de
considérer cette curiosité comme importante et de mettre tout en
œuvre pour lui donner satisfaction. C'est que Swann arrivait à un âge
dont la philosophie--favorisée par celle de l'époque, par celle aussi
du milieu où Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la
princesse des Laumes où il était convenu qu'on est intelligent dans la
mesure où on doute de tout et où on ne trouvait de réel et
d'incontestable que les goûts de chacun--n'est déjà plus celle de la
jeunesse, mais une philosophie positive, presque médicale, d'hommes qui
au lieu d'extérioriser les objets de leurs aspirations, essayent de
dégager de leurs années déjà écoulées un résidu fixe d'habitudes,
de passions qu'ils puissent considérer en eux, comme caractéristiques
et permanentes et auxquelles, délibérément, ils veilleront d'abord
que le genre d'existence qu'ils adoptent puisse donner satisfaction.
Swann trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu'il
éprouvait à ignorer ce qu'avait fait Odette, aussi bien que la part de
la recrudescence qu'un climat humide causait à son eczéma; de prévoir
dans son budget une disponibilité importante pour obtenir sur l'emploi
des journées d'Odette des renseignements sans lesquels il se sentirait
malheureux, aussi bien qu'il en réservait pour d'autres goûts dont il
savait qu'il pouvait attendre du plaisir, au moins avant qu'il fût
amoureux, comme celui des collections et de la bonne cuisine.
Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de
rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au
moment où il allait ouvrir la porte pour sortir. Mais il n'y prit pas
garde, car dans la multitude des gestes, des propos, des petits
incidents qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous
passions, sans y rien remarquer qui éveille notre attention, près de
ceux qui cachent une vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et
que nous nous arrêtions au contraire à ceux sous lesquels il n'y a
rien. Elle lui redisait tout le temps: "Quel malheur que toi, qui ne
viens jamais l'après-midi, pour une fois que cela t'arrive, je ne t'aie
pas vu." Il savait bien qu'elle n'était pas assez amoureuse de lui pour
avoir un regret si vif d'avoir manqué sa visite, mais comme elle était
bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste quand elle
l'avait contrarié, il trouva tout naturel qu'elle le fût cette fois de
l'avoir privé de ce plaisir de passer une heure ensemble qui était
très grand, non pour elle, mais pour lui. C'était pourtant une chose
assez peu importante pour que l'air douloureux qu'elle continuait
d'avoir finît par l'étonner. Elle rappelait ainsi, plus encore qu'il
ne le trouvait d'habitude, les figures de femmes du peintre de la
Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et navré qui
semble succomber sous le poids d'une douleur trop lourde pour elles,
simplement quand elles laissent l'Enfant Jésus jouer avec une grenade
ou regardent Moïse verser de l'eau dans une auge. Il lui avait déjà
vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand. Et tout d'un
coup, il se rappela: c'était quand Odette avait menti en parlant à Mme
Verdurin Je lendemain de ce dîner où elle n'était pas venue sous
prétexte qu'elle était malade et en réalité pour rester avec Swann.
Certes, eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu'elle n'aurait
pu avoir de remords d'un mensonge aussi innocent. Mais ceux que faisait
couramment Odette l'étaient moins et servaient à empêcher des
découvertes qui auraient pu lui créer, avec les uns ou avec les
autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait, prise de
peur, se sentant peu armée pour se défendre, incertaine du succès,
elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains enfants qui
n'ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait d'ordinaire
gravement l'homme à qui elle le faisait, et à la merci duquel elle
allait peut-être tomber si elle mentait mal. Alors elle se sentait à
la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait à faire un
mensonge insignifiant et mondain, par association de sensations et de
souvenirs, elle éprouvait le malaise d'un surmenage et le regret d'une
méchanceté.