le charme expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs qu'elle
avait autrefois semblaient avoir disparu avec sa première jeunesse. De
sorte qu'elle était devenue si chère à Swann au moment pour ainsi
dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Il la regardait
longuement pour tâcher de ressaisir le charme qu'il lui avait connu, et
ne le retrouvait pas. Mais savoir que sous cette chrysalide nouvelle,
c'était toujours Odette qui vivait, toujours la même volonté fugace,
insaisissable et sournoise, suffisait à Swann pour qu'il continuât de
mettre la même passion à chercher à la capter. Puis il regardait des
photographies d'il y avait deux ans, il se rappelait comme elle avait
été délicieuse. Et cela le consolait un peu de se donner tant de mal
pour elle.
Quand les Verdurin l'emmenaient à Saint-Germain, à Chatou, à Meulan,
souvent, si c'était dans la belle saison, ils proposaient, sur place,
de rester à coucher et de ne revenir que le lendemain. Mme Verdurin
cherchait à apaiser les scrupules du pianiste dont la tante était
restée à Paris.
--Elle sera enchantée d'être débarrassée de vous pour un jour.
Et comment s'inquiéterait-elle, elle vous sait avec nous; d'ailleurs
je prends tout sous mon bonnet.
Mais si elle n'y réussissait pas, M. Verdurin partait en campagne,
trouvait un bureau de télégraphe ou un messager et s'informait de ceux
des fidèles qui avaient quelqu'un à faire prévenir. Mais Odette le
remerciait et disait qu'elle n'avait de dépêche à faire pour
personne, car elle avait dit à Swann une fois pour toutes qu'en lui en
envoyant une aux yeux de tous, elle se compromettrait. Parfois c'était
pour plusieurs jours qu'elle s'absentait, les Verdurin l'emmenaient voir
les tombeaux de Dreux, ou à Compiègne admirer, sur le conseil du
peintre, des couchers de soleil en forêt et on poussait jusqu'au
château de Pierrefonds.
--Penser qu'elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai
étudié l'architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps
supplié de mener à Beauvais ou a Saint-Loup-de-Naud des gens de la
plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu'à la place elle
va avec les dernières des brutes s'extasier successivement devant les
déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc! Il me
semble qu'il n'y a pas besoin d'être artiste pour cela et que, même
sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d'aller
villégiaturer dans des latrines pour être plus à portée de respirer
des excréments.
Mais quand elle était partie pour Dreux ou pour Pierrefonds--hélas,
sans lui permettre d'y aller, comme par hasard, de son côté, car "cela
ferait un effet déplorable", disait-elle--il se plongeait dans le plus
enivrant des romans d'amour, l'indicateur des chemins de fer, qui lui
apprenait les moyens de la rejoindre, l'après-midi, le soir, ce matin
même! Le moyen? presque davantage: l'autorisation. Car enfin
l'indicateur et les trains eux-mêmes n'étaient pas faits pour des
chiens. Si on faisait savoir au public, par voie d'imprimés, qu'à huit
heures du matin partait un train qui arrivait à Pierrefonds à dix
heures, c'est donc qu'aller à Pierrefonds était un acte licite, pour
lequel la permission d'Odette était superflue; et c'était aussi un
acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le désir de rencontrer
Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient pas l'accomplissaient
chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valût la peine de
faire chauffer des locomotives.
En somme elle ne pouvait tout de même pas l'empêcher d'aller à
Pierrefonds s'il en avait envie! Or, justement, il sentait qu'il en
avait envie, et que s'il n'avait pas connu Odette, certainement il y
serait allé. Il y avait longtemps qu'il voulait se faire une idée plus
précise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps
qu'il faisait, il éprouvait l'impérieux désir d'une promenade dans la
forêt de Compiègne.
Ce n'était vraiment pas de chance qu'elle lui défendit le seul endroit
qui le tentait aujourd'hui. Aujourd'hui! S'il y allait, malgré son
interdiction, il pourrait la voir _aujourd'hui_ même! Mais, alors que,
si elle eût retrouvé à Pierrefonds quelque indifférent, elle lui
eût dit joyeusement: "Tiens, vous ici!" et lui aurait demandé d'aller
la voir à l'hôtel où elle était descendue avec les Verdurin, au
contraire si elle l'y rencontrait, lui, Swann, elle serait froissée,
elle se dirait qu'elle était suivie, elle l'aimerait moins, peut-être
se détournerait-elle avec colère en l'apercevant. "Alors, je n'ai plus
le droit de voyager!" lui dirait-elle au retour, tandis qu'en somme
c'était lui qui n'avait plus le droit de voyager!
Il avait eu un moment l'idée, pour pouvoir aller à Compiègne et à
Pierrefonds sans avoir l'air que ce fût pour rencontrer Odette, de s'y
faire emmener par un de ses amis, le marquis de Forestelle, qui avait un
château dans le voisinage. Celui-ci, à qui il avait fait part de son
projet sans lui en dire le motif, ne se sentait pas de joie et
s'émerveillait que Swann, pour la première fois depuis quinze ans,
consentit enfin à venir voir sa propriété, et puisqu'il ne voulait
pas s'y arrêter, lui avait-il dit, lui promît du moins de faire
ensemble des promenades et des excursions pendant plusieurs jours. Swann
s'imaginait déjà là-bas avec M. de Forestelle. Même avant d'y voir
Odette, même s'il ne réussissait pas à l'y voir, quel bonheur il
aurait à mettre le pied sur cette terre où ne sachant pas l'endroit
exact, à tel moment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la
possibilité de sa brusque apparition: dans la cour du château, devenu
beau pour lui parce que c'était à cause d'elle qu'il était allé le
voir; dans toutes les rues de la ville, qui lui semblaient romanesques;
sur chaque route de la forêt, rosée par un couchant profond et
tendre;--asiles innombrables et alternatifs, où venait simultanément
se réfugier, dans l'incertaine ubiquité de ses espérances, son cœur
heureux, vagabond et multiplié. "Surtout, dirait-il à M. de
Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les Verdurin;
je viens d'apprendre qu'ils sont justement aujourd'hui à Pierrefonds.
On a assez le temps de se voir à Paris, ce ne serait pas la peine de le
quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les uns sans les autres." Et
son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois là-bas il changerait
vingt fois de projets, inspecterait les salles à manger de tous les
hôtels de Compiègne sans se décider à s'asseoir dans aucune de
celles où pourtant on n'avait pas vu trace de Verdurin, ayant l'air de
rechercher ce qu'il disait vouloir fuir et du reste le fuyant dès qu'il
l'aurait trouvé, car s'il avait rencontré le petit groupe, il s'en
serait écarté avec affectation, content d'avoir vu Odette et qu'elle
l'eût vu, surtout qu'elle l'eût vu ne se souciant pas d'elle. Mais
non, elle devinerait bien que c'était pour elle qu'il était là. Et
quand M. de Forestelle venait le chercher pour partir, il lui disait:
"Hélas! non, je ne peux pas aller aujourd'hui à Pierrefonds, Odette y
est justement." Et Swann était heureux malgré tout de sentir que, si
seul de tous les mortels il n'avait pas le droit en ce jour d'aller à
Pierrefonds, c'était parce qu'il était en effet pour Odette quelqu'un
de différent des autres, son amant, et que cette restriction apportée
pour lui au droit universel de libre circulation, n'était qu'une des
formes de cet esclavage, de cet amour qui lui était si cirer.
Décidément il valait mieux ne pas risquer de se brouiller avec elle,
patienter, attendre son retour. Il passait ses journées penché sur une
carte de la forêt de Compiègne comme si ç'avait été la carte du
Tendre, s'entourait de photographies du château de Pierrefonds. Dès
que venait le jour où il était possible qu'elle revînt, il rouvrait
l'indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre, et si elle
s'était attardée, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de
peur de manquer une dépêche, ne se couchait pas, pour le cas où,
revenue par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise de
venir le voir au milieu de la nuit. Justement il entendait sonner à la
porte cochère, il lui semblait qu'on tardait à ouvrir, il voulait
éveiller le concierge, se mettait à la fenêtre pour appeler Odette si
c'était elle, car malgré les recommandations qu'il était descendu
faire plus de dix fois lui-même, on était capable de lui dire qu'il
n'était pas là. C'était un domestique qui rentrait. Il remarquait le
vol incessant des voitures qui passaient, auquel il n'avait jamais fait
attention autrefois. Il écoutait chacune venir au loin, s'approcher,
dépasser sa porte sans s'être arrêtée et porter plus loin un message
qui n'était pas pour lui. Il attendait toute la nuit, bien inutilement,
car les Verdurin ayant avancé leur retour, Odette était à Paris
depuis midi; elle n'avait pas eu l'idée de l'en prévenir; ne sachant
que faire, elle avait été passer sa soirée seule au théâtre et il y
avait longtemps qu'elle était rentrée se coucher et dormait.
C'est qu'elle n'avait même pas pensé à lui. Et de tels moments, où
elle oubliait jusqu'à l'existence de Swann, étaient plus utiles à
Odette, servaient mieux à lui attacher Swann, que toute sa coquetterie.
Car ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait déjà
été assez puissante pour faire éclore son amour, le soir où il
n'avait pas trouvé Odette chez les Verdurin et l'avait cherchée toute
la soirée. Et il n'avait pas, comme j'eus à Combray dans mon enfance,
des journées heureuses pendant lesquelles s'oublient les souffrances
qui renaîtront le soir. Les journées, Swann les passait sans Odette;
et par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir
ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un écrin
plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s'indignait contre tous
les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage collectif
et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie.
Il fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main sur les
yeux, s'écriait: "À la grâce de Dieu", comme ceux qui après s'être
acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur
ou de l'immortalité de l'âme accordent la détente d'un acte de foi à
leur cerveau lassé. Mais toujours la pensée de l'absente était
indissolublement mêlée aux actes les plus simples de la vie de
Swann--déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se coucher--par la
tristesse même qu'il avait à les accomplir sans elle, comme ces
initiales de Philibert le Beau que dans l'église de Brou, à cause du
regret qu'elle avait de lui, Marguerite d'Autriche entrelaça partout
aux siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait
prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait
apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n'allait plus
que pour une de ces raisons à la fois mystiques et saugrenues, qu'on
appelle romanesques; c'est que ce restaurant (lequel existe encore)
portait le même nom que la rue habitée par Odette: _Lapérouse._
Quelquefois, quand elle avait fait un court déplacement, ce n'est
qu'après plusieurs jours qu'elle songeait à lui faire savoir qu'elle
était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans plus
prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard d'un
petit morceau emprunté à la vérité, qu'elle venait d'y rentrer à
l'instant même par le train du matin. Ces paroles étaient
mensongères; du moins pour Odette elles étaient mensongères,
inconsistantes, n'ayant pas, comme si elles avaient été vraies, un
point d'appui dans le souvenir de son arrivée à la gare; même elle
était empêchée de se les représenter au moment où elle les
prononçait, par l'image contradictoire de ce qu'elle avait fait de tout
différent au moment où elle prétendait être descendue du train. Mais
dans l'esprit de Swann au contraire, ces paroles qui ne rencontraient
aucun obstacle venaient s'incruster et prendre l'inamovibilité d'une
vérité si indubitable que, si un ami lui disait être venu par ce
train et ne pas avoir vu Odette, il était persuadé que c'était l'ami
qui se trompait de jour ou d'heure, puisque son dire ne se conciliait
pas avec les paroles d'Odette. Celles-ci ne lui eussent paru
mensongères que s'il s'était d'abord défié qu'elles le fussent. Pour
qu'il crût qu'elle mentait, un soupçon préalable était une condition
nécessaire. C'était d'ailleurs aussi une condition suffisante. Alors
tout ce que disait Odette lui paraissait suspect. L'entendait-il citer
un nom, c'était certainement celui d'un de ses amants; une fois cette
supposition forgée, il passait des semaines à se désoler; il
s'aboucha même une fois avec une agence de renseignements pour savoir
l'adresse, l'emploi du temps de l'inconnu qui ne le laisserait respirer
que quand il serait parti en voyage, et dont il finit par apprendre que
c'était un oncle d'Odette mort depuis vingt ans.
Bien qu'elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des
lieux publics, disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une
soirée où il était invité comme elle--chez Forcheville, chez le
peintre, ou à un bal de charité dans un ministère--il se trouvât en
même temps qu'elle. Il la voyait mais n'osait pas rester de peur de
l'irriter en ayant l'air d'épier les plaisirs qu'elle prenait avec
d'autres et qui--tandis qu'il rentrait solitaire, qu'il allait se
coucher anxieux comme je devais l'être moi-même quelques années plus
tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray--lui
semblaient illimités parce qu'il n'en avait pas vu la fin. Et une fois
ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu'on serait tenté, si
elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de
l'inquiétude brusquement arrêtée, d'appeler des joies calmes, parce
qu'elles consistent en un apaisement: il était allé passer un instant
à un raout chez le peintre et s'apprêtait à le quitter; il y laissait
Odette muée en une brillante étrangère au milieu d'hommes à qui ses
regards et sa gaieté, qui n'étaient pas pour lui, semblaient parler de
quelque volupté, qui serait goûtée là ou ailleurs (peut-être au
"Bal des Incohérents" où il tremblait qu'elle n'allât ensuite) et qui
causait à Swann plus de jalousie que l'union charnelle même parce
qu'il l'imaginait plus difficilement; il était déjà prêt à passer
la porte de l'atelier quand il s'entendait rappeler par ces mots (qui en
retranchant de la fête cette fin qui l'épouvantait, la lui rendaient
rétrospectivement innocente, faisaient du retour d'Odette une chose non
plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui tiendrait à
côté de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les jours, dans sa
voiture, et dépouillait Odette elle-même de son apparence trop
brillante et gaie, montraient que ce n'était qu'un déguisement qu'elle
avait revêtu un moment, pour lui-même, non en vue de mystérieux
plaisirs, et du quel elle était déjà lasse), par ces mots qu'Odette
lui jetait, comme il était déjà sur le seuil: "Vous ne voudriez pas
m'attendre cinq minutes, je vais partir, nous reviendrions ensemble,
vous me ramèneriez chez moi."
Il est vrai qu'un jour Forcheville avait demandé à être ramené en
même temps, mais comme, arrivé devant la porte d'Odette, il avait
sollicité la permission d'entrer aussi, Odette lui avait répondu en
montrant Swann: "Ah! cela dépend de ce monsieur-là, demandez-lui.
Enfin, entrez un moment si vous voulez, mais pas longtemps, parce que je
vous préviens qu'il aime causer tranquillement avec moi, et qu'il
n'aime pas beaucoup qu'il y ait des visites quand il vient. Ah! si vous
connaissiez cet être-là autant que je le connais! n'est-ce pas, _my
love_, il n'y a que moi qui vous connaisse bien?"
Et Swann était peut-être encore plus touché de la voir ainsi lui
adresser en présence de Forcheville, non seulement ces paroles de
tendresse, de prédilection, mais encore certaines critiques comme: "Je
suis sûre que vous n'avez pas encore répondu à vos amis pour votre
dîner de dimanche. N'y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au
moins poli", ou: "Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver
Meer pour pouvoir l'avancer un peu demain? Quel paresseux! Je vous ferai
travailler, moi!", qui prouvaient qu'Odette se tenait au courant de ses
invitations dans le monde et de ses études d'art, qu'ils avaient bien
une vie à eux deux. Et en disant cela, elle lui adressait un sourire au
fond duquel il la sentait toute à lui.
Alors à ces moments-là, pendant qu'elle leur faisait de l'orangeade,
tout d'un coup, comme quand un réflecteur mal réglé d'abord promène
autour d'un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques, qui
viennent ensuite se replier et s'anéantir en lui, toutes les idées
terribles et mouvantes qu'il se faisait d'Odette s'évanouissaient,
rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui. Il avait le
brusque soupçon que cette heure passée chez Odette, sous la lampe,
n'était peut-être pas une heure factice, à son usage à lui
(destinée à masquer cette chose effrayante et délicieuse à laquelle
il pensait sans cesse sans pouvoir bien se la représenter, une heure de
la vraie vie d'Odette, de la vie d'Odette quand lui n'était pas là),
avec des accessoires de théâtre et des fruits de carton, mais était
peut-être une heure pour de bon de la vie d'Odette; que s'il n'avait
pas été là, elle eût avancé à Forcheville le même fauteuil et lui
eût versé non un breuvage inconnu, mais précisément cette orangeade;
que le monde habité par Odette n'était pas cet autre monde effroyable
et surnaturel où il passait son temps à la situer et qui n'existait
peut-être que dans son imagination, mais l'univers réel, ne dégageant
aucune tristesse spéciale, comprenant cette table où il allait pouvoir
écrire et cette boisson à laquelle il lui serait permis de goûter;
tous ces objets qu'il contemplait avec autant de curiosité et
d'admiration que de gratitude, car si en absorbant ses rêves ils l'en
avaient délivré, eux en revanche, s'en étaient enrichis, ils lui en
montraient la réalisation palpable, et ils intéressaient son esprit,
ils prenaient du relief devant ses regards, en même temps qu'ils
tranquillisaient son cœur. Ah! si le destin avait permis qu'il pût
n'avoir qu'une seule demeure avec Odette et que chez elle il fût chez
lui, si en demandant au domestique ce qu'il y avait à déjeuner, c'eût
été le menu d'Odette qu'il avait appris en réponse, si quand Odette
voulait aller le matin se promener avenue du Bois-de-Boulogne, son
devoir de bon mari l'avait obligé, n'eût-il pas envie de sortir, à
l'accompagner, portant son manteau quand elle avait trop chaud, et le
soir après le dîner si elle avait envie de rester chez elle en
déshabille, s'il avait été forcé de rester là près d'elle, à
faire ce qu'elle voudrait; alors combien tous les riens de la vie de
Swann qui lui semblaient si tristes, au contraire parce qu'ils auraient
en même temps fait partie de la vie d'Odette auraient pris, même les
plus familiers,--et comme cette lampe, cette orangeade, ce fauteuil qui
contenaient tant de rêve, qui matérialisaient tant de désir,--une
sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse.
Pourtant il se doutait bien que ce qu'il regrettait ainsi, c'était un
calme, une paix qui n'auraient pas été pour son amour une atmosphère
favorable. Quand Odette cesserait d'être pour lui une créature
toujours absente, regrettée, imaginaire; quand le sentiment qu'il
aurait pour elle ne serait plus ce même trouble mystérieux que lui
causait la phrase de la sonate, mais de l'affection, de la
reconnaissance; quand s'établiraient entre eux des rapports normaux qui
mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors sans doute les
actes de la vie d'Odette lui paraîtraient peu intéressants en
eux-mêmes--comme il avait déjà eu plusieurs fois le soupçon qu'ils
étaient, par exemple le jour où il avait lu à travers l'enveloppe la
lettre adressée à Forcheville. Considérant son mal avec autant de
sagacité que s'il se l'était inoculé pour en faire l'étude, il se
disait que, quand il serait guéri, ce que pourrait faire Odette lui
serait indifférent. Mais du sein de son état morbide, à vrai dire, il
redoutait à l'égal de la mort une telle guérison, qui eût été en
effet la mort de tout ce qu'il était actuellement.
Après ces tranquilles soirées, les soupçons de Swann étaient
calmés; il bénissait Odette et le lendemain, dès le matin, il faisait
envoyer chez elle les plus beaux bijoux, parce que ces bontés de la
veille avaient excité ou sa gratitude, ou le désir de les voir se
renouveler, ou un paroxysme d'amour qui avait besoin de se dépenser.
Mais, à d'autres moments, sa douleur le reprenait, il s'imaginait
qu'Odette était la maîtresse de Forcheville et que quand tous deux
l'avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la
fête de Chatou, où il n'avait pas été invité, la prier vainement,
avec cet air de désespoir qu'avait remarqué jusqu'à son cocher, de
revenir avec lui, puis s'en retourner de son côté, seul et vaincu,
elle avait dû avoir pour le désigner à Forcheville et lui dire:
"Hein! ce qu'il rage!" les mêmes regards brillants, malicieux,
abaissés et sournois, que le jour où celui-ci avait chassé Saniette
de chez les Verdurin.
Alors Swann la détestait. "Mais aussi, je suis trop bête, se
disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera tout
de même bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la corde,
car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tout cas,
renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires! Penser que
pas plus tard qu'hier, comme elle disait avoir envie d'assister à la
saison de Bayreuth, j'ai eu la bêtise de lui proposer de louer un des
jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les environs. Et
d'ailleurs elle n'a pas paru plus ravie que cela, elle n'a encore dit ni
oui ni non; espérons qu'elle refusera, grand Dieu! Entendre du Wagner
pendant quinze jours avec elle qui s'en soucie comme un poisson d'une
pomme, ce serait gai!" Et sa haine, tout comme son amour, ayant besoin
de se manifester et d'agir, il se plaisait à pousser de plus en plus
loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies qu'il
prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si--ce qu'il
cherchait à se figurer--elles se trouvaient être vraies, avoir une
occasion de la punir et d'assouvir sur elle sa rage grandissante. Il
alla ainsi jusqu'à supposer qu'il allait recevoir une lettre d'elle où
elle lui demanderait de l'argent pour louer ce château près de
Bayreuth, mais en le prévenant qu'il n'y pourrait pas venir, parce
qu'elle avait promis à Forcheville et aux Verdurin de les inviter. Ah!
comme il eût aimé qu'elle pût avoir cette audace! Quelle joie il
aurait à refuser, à rédiger la réponse vengeresse dont il se
complaisait à choisir, à énoncer tout haut les termes, comme s'il
avait reçu la lettre en réalité!
Or, c'est ce qui arriva le lendemain même. Elle lui écrivit que les
Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d'assister à ces
représentations de Wagner, et que, s'il voulait bien lui envoyer cet
argent, elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez
eux, le plaisir de les inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas
un mot, il était sous-entendu que leur présence excluait la sienne.