--Finissez votre entremets qu'on puisse enlever votre assiette, dit Mme

Verdurin d'un ton aigre en s'adressant à Saniette, lequel absorbé dans

des réflexions, avait cessé de manger. Et peut-être un peu honteuse

du ton qu'elle avait pris: "Cela ne fait rien, vous avez votre temps,

mais, si je vous le dis, c'est pour les autres, parce que cela empêche

de servir."

--Il y a, dit Brichot en martelant les syllabes, une définition

bien curieuse de l'intelligence dans ce doux anarchiste de Fénelon...

--Écoutez! dit à Forcheville et au docteur Mme Verdurin, il va nous

dire la définition de l'intelligence par Fénelon, c'est intéressant,

on n'a pas toujours l'occasion d'apprendre cela.

Mais Brichot attendait que Swann eût donné la sienne. Celui-ci ne

répondit pas et en se dérobant fit manquer la brillante joute que Mme

Verdurin se réjouissait d'offrir à Forcheville.

--Naturellement, c'est comme avec moi, dit Odette d'un ton boudeur, je

ne suis pas fâchée de voir que je ne suis pas la seule qu'il ne trouve

pas à la hauteur.

--Ces de La Trémouaille que Mme Verdurin nous a montrés comme si peu

recommandables, demanda Brichot, en articulant avec force,

descendent-ils de ceux que cette bonne snob de Mme de Sévigné avouait

être heureuse de connaître parce que cela faisait bien pour ses

paysans? Il est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui pour

elle devait primer celle-là, car gendelettre dans l'âme, elle faisait

passer la copie avant tout. Or dans le journal qu'elle envoyait

régulièrement à sa fille, c'est Mme de la Trémouaille, bien

documentée par ses grandes alliances, qui faisait la politique

étrangère.

--Mais non, je ne crois pas que ce soit la même famille, dit à

tout hasard Mme Verdurin.

Saniette qui, depuis qu'il avait rendu précipitamment au maître

d'hôtel son assiette encore pleine, s'était replongé dans un silence

méditatif, en sortit enfin pour raconter en riant l'histoire d'un

dîner qu'il avait fait avec le duc de la Trémoïlle et d'où il

résultait que celui-ci ne savait pas que George Sand était le

pseudonyme d'une femme. Swann, qui avait de la sympathie pour Saniette,

crut devoir lui donner sur la culture du duc des détails montrant

qu'une telle ignorance de la part de celui-ci était matériellement

impossible; mais tout d'un coup il s'arrêta, il venait de comprendre

que Saniette n'avait pas besoin de ces preuves et savait que l'histoire

était fausse pour la raison qu'il venait de l'inventer il y avait un

moment. Cet excellent homme souffrait d'être trouvé si ennuyeux par

les Verdurin; et ayant conscience d'avoir été plus terne encore à ce

dîner que d'habitude, il n'avait pas voulu le laisser finir sans avoir

réussi à amuser. Il capitula si vite, eut l'air si malheureux de voir

manqué l'effet sur lequel il avait compté et répondit d'un ton si

lâche à Swann pour que celui-ci ne s'acharnât pas à une réfutation

désormais inutile: "C'est bon, c'est bon; en tout cas, même si je me

trompe, ce n'est pas un crime, je pense", que Swann aurait voulu pouvoir

dire que l'histoire était vraie et délicieuse. Le docteur qui les

avait écoutés eut l'idée que c'était le cas de dire: "Se non è

vero", mais il n'était pas assez sûr des mots et craignit de

s'embrouiller.

Après le dîner, Forcheville alla de lui-même vers le docteur.

--Elle n'a pas dû être mal, Mme Verdurin, et puis c'est une femme avec

qui on peut causer, pour moi tout est là. Évidemment elle commence à

avoir un peu de bouteille. Mais Mme de Crécy, voilà une petite femme

qui a l'air intelligente, ah! saperlipopette, on voit tout de suite

qu'elle a l'œil américain, celle-là! Nous parlons de Mme de Crécy,

dit-il à M. Verdurin qui s'approchait, la pipe à la bouche. Je me

figure que comme corps de femme...

--J'aimerais mieux l'avoir dans mon lit que le tonnerre, dit

précipitamment Cottard qui depuis quelques instants attendait en vain

que Forcheville reprît haleine pour placer cette vieille plaisanterie

dont il craignait que ne revînt pas l'à-propos si la conversation

changeait de cours, et qu'il débita avec cet excès de spontanéité et

d'assurance qui cherche à masquer la froideur et l'émoi inséparables

d'une récitation. Forcheville la connaissait, il la comprit et s'en

amusa. Quant à M. Verdurin, il ne marchanda pas sa gaieté, car il

avait trouvé depuis peu pour la signifier un symbole autre que celui

dont usait sa femme, mais aussi simple et aussi clair. À peine avait-il

commencé à faire le mouvement de tête et d'épaules de quelqu'un qui

s'esclaffe qu'aussitôt il se mettait à tousser comme si, en riant trop

fort, il avait avalé la fumée de sa pipe. Et la gardant toujours au

coin de sa bouche, il prolongeait indéfiniment le simulacre de

suffocation et d'hilarité. Ainsi lui et Mme Verdurin qui, en face,

écoutant le peintre qui lui racontait une histoire, fermait les yeux

avant de précipiter son visage dans ses mains, avaient l'air de deux

masques de théâtre qui figuraient différemment la gaieté.

M. Verdurin avait d'ailleurs fait sagement en ne retirant pas sa pipe de

sa bouche, car Cottard qui avait besoin de s'éloigner un instant fit à

mi-voix une plaisanterie qu'il avait apprise depuis peu et qu'il

renouvelait chaque fois qu'il avait à aller au même endroit: "Il faut

que j'aille entretenir un instant le duc d'Aumale", de sorte que la

quinte de M. Verdurin recommença.

--Voyons, enlève donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que

tu vas t'étouffer à te retenir de rire comme ça, lui dit Mme

Verdurin qui venait offrir des liqueurs.

--Quel homme charmant que votre mari, il a de l'esprit comme quatre,

déclara Forcheville à Mme Cottard. Merci, madame. Un vieux troupier

comme moi ça ne refuse jamais la goutte.

--M. de Forcheville trouve Odette charmante, dit M. Verdurin

à sa femme.

--Mais justement elle voudrait déjeuner une fois avec vous. Nous allons

combiner ça, mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il met

un peu de froid. Ça ne vous empêchera pas de venir dîner,

naturellement, nous espérons vous avoir très souvent. Avec la belle

saison qui vient, nous allons souvent dîner en plein air. Cela ne vous

ennuie pas, les petits dîners au Bois? bien, bien, ce sera très

gentil. Est-ce que vous n'allez pas travailler de votre métier, vous!

cria-t-elle au petit pianiste, afin de faire montre, devant un nouveau

de l'importance de Forcheville, à la fois de son esprit et de son

pouvoir tyrannique sur les fidèles.

--M. de Forcheville était en train de me dire du mal de toi,

dit Mme Cottard à son mari quand il rentra au salon.

Et lui, poursuivant l'idée de la noblesse de Forcheville qui

l'occupait depuis le commencement du dîner, lui dit:

--Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus; les Putbus

étaient aux Croisades, n'est-ce pas? Ils ont, en Poméranie, un lac qui

est grand comme dix fois la place de la Concorde. Je la soigne pour de

l'arthrite sèche, c'est une femme charmante. Elle connait du reste Mme

Verdurin, je crois.

Ce qui permit à Forcheville, quand il se retrouva, un moment après,

seul avec Mme Cottard, de compléter le jugement favorable qu'il avait

porté sur son mari:

--Et puis il est intéressant, on voit qu'il connaît du monde.

Dame, ça sait tant de choses, les médecins!

--Je vais jouer la phrase de la Sonate pour M. Swann? dit le

pianiste.

--Ah! bigre! ce n'est pas au moins le "Serpent à Sonates"? demanda

M. de Forcheville pour faire de l'effet.

Mais le docteur Cottard, qui n'avait jamais entendu ce calembour,

ne le comprit pas et crut à une erreur de M. de Forcheville. Il

s'approcha vivement pour la rectifier:

--Mais non, ce n'est pas serpent à sonates qu'on dit, c'est

serpent à sonnettes, dit-il d'un ton zélé, impatient et triomphal.

Forcheville lui expliqua le calembour. Le docteur rougit.

--Avouez qu'il est drôle, docteur?

--Oh! je le connais depuis si longtemps, répondit Cottard.

Mais ils se turent; sous l'agitation des trémolos de violon qui la

protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là--et

comme dans un pays de montagne, derrière l'immobilité apparente et

vertigineuse d'une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la

forme minuscule d'une promenade--la petite phrase venait d'apparaître,

lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau

transparent, incessant et sonore. Et Swann, en son cœur, s'adressa à

elle comme à une confidente de son amour, comme à une amie d'Odette

qui devrait bien lui dire de ne pas faire attention à ce Forcheville.

--Ah! vous arrivez tard, dit Mme Verdurin à un fidèle qu'elle n'avait

invité qu'en "cure-dents", nous avons eu "un" Brichot incomparable,

d'une éloquence! Mais il est parti. N'est-ce pas, monsieur Swann? Je

crois que c'est la première fois que vous vous rencontriez avec lui,

dit-elle pour lui faire remarquer que c'était à elle qu'il devait de

le connaître. N'est-ce pas, il a été délicieux, notre Brichot?

Swann s'inclina poliment.

--Non? il ne vous a pas intéressé? lui demanda sèchement Mme

Verdurin.

--Mais si, madame, beaucoup, j'ai été ravi. Il est peut-être un peu

péremptoire et un peu jovial pour mon goût. Je lui voudrais parfois un

peu d'hésitations et de douceur, mais on sent qu'il sait tant de choses

et il a l'air d'un bien brave, homme.

Tout le monde se retira fort tard. Les premiers mots de Cottard

à sa femme furent:

--J'ai rarement vu Mme Verdurin aussi en verve que ce soir.

--Qu'est-ce que c'est exactement que cette Mme Verdurin? un

demi-castor? dit Forcheville au peintre à qui il proposa de

revenir avec lui.

Odette le vit s'éloigner avec regret, elle n'osa pas ne pas revenir

avec Swann, mais fut de mauvaise humeur en voiture, et quand il lui

demanda s'il devait entrer chez elle, elle lui dit: "Bien entendu", en

haussant les épaules avec impatience. Quand tous les invités furent

partis, Mme Verdurin dit à son mari:

--As-tu remarqué comme Swann a ri d'un rire niais quand nous

avons parlé de Mme La Trémoïlle?

Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient

plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour

montrer qu'ils n'étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait

d'imiter leur fierté, mais n'avait pas bien saisi par quelle forme

grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler

l'emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les

de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les

paroles des chansons de café-concert et les légendes des

caricaturistes et qui dissimulait le de, les d'La Trémoïlle, mais elle

se rattrapait en disant: "Madame La Trémoïlle. La _Duchesse_, comme

dit Swann", ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait

qu'elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une

dénomination aussi naïve et ridicule.

--Je te dirai que je l'ai trouvé extrêmement bête.

Et M. Verdurin lui répondit:

--Il n'est pas franc, c'est un monsieur cauteleux, toujours entre le

zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle

différence avec Forcheville! Voilà au moins un homme qui vous dit

carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît

pas. Ce n'est pas comme l'autre qui n'est jamais ni figue ni raisin. Du

reste Odette a l'air de préférer joliment le Forcheville, et je lui

donne raison. Et puis enfin, puisque Swann veut nous la faire à l'homme

du monde, au champion des duchesses, au moins l'autre a son titre; il

est toujours comte de Forcheville, ajouta-t-il d'un air délicat, comme

si, au courant de l'histoire de ce comté, il en soupesait

minutieusement la valeur particulière.

--Je te dirai, dit Mme Verdurin, qu'il a cru devoir lancer contre

Brichot quelques insinuations venimeuses et assez ridicules.

Naturellement, comme il a vu que Brichot était aimé dans la maison,

c'était une manière de nous atteindre, de bêcher notre dîner. On

sent le bon petit camarade qui vous débinera en sortant.

--Mais je te l'ai dit, répondit M. Verdurin, c'est le raté,

le petit individu envieux de tout ce qui est un peu grand.

En réalité il n'y avait pas un fidèle qui ne fût plus malveillant

que Swann; mais tous ils avaient la précaution d'assaisonner leurs

médisances de plaisanteries connues, d'une petite pointe d'émotion et

de cordialité; tandis que la moindre réserve que se permettait Swann,

dépouillée des formules de convention telles que: "Ce n'est pas du mal

que nous disons" et auxquelles il dédaignait de s'abaisser, paraissait

une perfidie. Il y a des auteurs originaux dont la moindre hardiesse

révolte parce qu'ils n'ont pas d'abord flatté les goûts du public et

ne lui ont pas servi les lieux communs auxquels il est habitué; c'est

de la même manière que Swann indignait M. Verdurin. Pour Swann comme

pour eux, c'était la nouveauté de son langage qui faisait croire à la

noirceur de ses intentions.

Swann ignorait encore la disgrâce dont il était menacé chez les

Verdurin et continuait à voir leurs ridicules en beau, au travers

de son amour.

Il n'avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que le

soir; mais le jour, ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez

elle, il aurait aimé du moins ne pas cesser d'occuper sa pensée, et à

tous moments il cherchait à trouver une occasion d'y intervenir, mais

d'une façon agréable pour elle. Si, à la devanture d'un fleuriste ou

d'un joaillier, la vue d'un arbuste ou d'un bijou le charmait, aussitôt

il pensait à les envoyer à Odette, imaginant le plaisir qu'ils lui

avaient procuré, ressenti par elle, venant accroître la tendresse

qu'elle avait pour lui, et les faisait porter immédiatement rue La

Pérouse, pour ne pas retarder l'instant où, comme elle recevrait

quelque chose de lui, il se sentirait en quelque sorte près d'elle. Il

voulait surtout qu'elle les reçût avant de sortir pour que la

reconnaissance qu'elle éprouverait lui valût un accueil plus tendre

quand elle le verrait chez les Verdurin, ou même, qui sait? si le

fournisseur faisait assez diligence, peut-être une lettre qu'elle lui

enverrait avant le dîner, ou sa venue à elle en personne chez lui, en

une visite supplémentaire, pour le remercier. Comme jadis quand il

expérimentait sur la nature d'Odette les réactions du dépit, il

cherchait par celles de la gratitude à tirer d'elle des parcelles

intimes de sentiment qu'elle ne lui avait pas révélées encore.

Souvent elle avait des embarras d'argent et, pressée par une dette, le

priait de lui venir en aide. Il en était heureux comme de tout ce qui

pouvait donner à Odette une grande idée de l'amour qu'il avait pour

elle, ou simplement une grande idée de son influence, de l'utilité

dont il pouvait lui être. Sans doute si on lui avait dit au début:

"C'est ta situation qui lui plaît", et maintenant: "C'est pour ta

fortune qu'elle t'aime", il ne l'aurait pas cru, et n'aurait pas été

d'ailleurs très mécontent qu'on se la figurât tenant à lui--qu'on

les sentît unis l'un à l'autre--par quelque chose d'aussi fort que le

snobisme ou l'argent. Mais, même s'il avait pensé que c'était vrai,

peut-être n'eût-il pas souffert de découvrir à l'amour d'Odette pour

lui cet état plus durable que l'agrément ou les qualités qu'elle

pouvait lui trouver: l'intérêt, l'intérêt qui empêcherait de venir

jamais le jour où elle aurait pu être tentée de cesser de le voir.

Pour l'instant, en la comblant de présents, en lui rendant des

services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa

personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par

lui-même. Et cette volupté d'être amoureux, de ne vivre que d'amour,

de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il

la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui en

augmentait la valeur--comme on voit des gens incertains si le spectacle

de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s'en convaincre

ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en

louant cent francs par jour la chambre d'hôtel qui leur permet de les

goûter.

Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir

du temps où on lui avait parlé d'Odette comme d'une femme entretenue,

et où une fois de plus il s'amusait à opposer cette personnification

étrange: la femme entretenue--chatoyant amalgame d'éléments inconnus

et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs

vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux--et cette Odette sur

le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour

un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un

bienfait, qu'il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par

ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux

choses qu'il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa

chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses

titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela

qu'il aurait à y prendre de l'argent. En effet, si ce mois-ci il venait

moins largement à l'aide d'Odette dans ses difficultés matérielles

qu'il n'avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille

francs, et s'il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu'elle

désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu'elle

avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si

heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour

elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes,

avait diminué. Alors, tout d'un coup, il se demanda si cela, ce

n'était pas précisément l'"entretenir" (comme si, en effet, cette

notion d'entretenir pouvait être extraite d'éléments non pas

mystérieux ni pervers, mais appartenant au fonds quotidien et privé de

sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier,

déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé

les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux

bureau où Swann l'avait repris pour l'envoyer avec quatre autres à

Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu'il la

connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu'elle eût jamais pu

recevoir d'argent de personne avant lui), ce mot qu'il avait cru si

inconciliable avec elle, de "femme entretenue". Il ne put approfondir

cette idée, car un accès d'une paresse d'esprit, qui était chez lui

congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment

éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que,

plus tard, quand on eut installé partout l'éclairage électrique, on

put couper l'électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un

instant dans l'obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres,

se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se

retrouva en présence d'une idée toute différente, à savoir qu'il

faudrait tâcher d'envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à

Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela

lui causerait.

Le soir, quand il ne restait pas chez lui à attendre l'heure de

retrouver Odette chez les Verdurin ou plutôt dans un des restaurants

d'été qu'ils affectionnaient au Bois et surtout à Saint-Cloud, il

allait dîner dans quelqu'une de ces maisons élégantes dont il était

jadis le convive habituel. Il ne voulait pas perdre contact avec des

gens qui--savait-on?--pourraient peut-être un jour être utiles à

Odette, et grâce auxquels en attendant il réussissait souvent à lui

être agréable. Puis l'habitude qu'il avait eue longtemps du monde, du

luxe, lui en avait donné, en même temps que le dédain, le besoin, de

sorte qu'à partir du moment où les réduits les plus modestes lui

étaient apparus exactement sur le même pied que les plus princières

demeures, ses sens étaient tellement accoutumés aux secondes qu'il

eût éprouvé quelque malaise à se trouver dans les premiers. Il avait

la même considération--à un degré d'identité qu'ils n'auraient pu

croire--pour des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquième

étage d'un escalier D, palier à gauche, que pour la princesse de Parme

qui donnait les plus belles fêtes de Paris; mais il n'avait pas la

sensation d'être au bal en se tenant avec les pères dans la chambre à

coucher de la maîtresse de la maison, et la vue des lavabos recouverts

de serviettes, des lits transformés en vestiaires, sur le couvre-pied

desquels s'entassaient les pardessus et les chapeaux lui donnait la

même sensation d'étouffement que peut causer aujourd'hui à des gens

habitués à vingt ans d'électricité l'odeur d'une lampe qui charbonne

ou d'une veilleuse qui file.

Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour sept heures et

demie; il s'habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se

trouvait pas seul, car la pensée constante d'Odette donnait aux moments

où il était loin d'elle le même charme particulier qu'à ceux où

elle était là. Il montait en voiture, mais il sentait que cette

pensée y avait sauté en même temps et s'installait sur ses genoux

comme une bête aimée qu'on emmène partout et qu'il garderait avec lui

à table, à l'insu des convives. Il la caressait, se réchauffait à

elle, et, éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un

léger frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau

chez lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d'ancolies. Se

sentant souffrant et triste depuis quelque temps, surtout depuis

qu'Odette avait présenté Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aimé

aller se reposer un peu à la campagne. Mais il n'aurait pas eu le

courage de quitter Paris un seul jour pendant qu'Odette y était. L'air

était chaud; c'étaient les plus beaux jours du printemps. Et il avait

beau traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel

clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c'était un parc qu'il

possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d'arriver au

plant d'asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on

pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu'au bord de

l'étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait,

enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles

et les roses.

Après dîner, si le rendez-vous au Bois ou à Saint-Cloud était de

bonne heure, il partait si vite en sortant de table--surtout si la pluie

menaçait de tomber et de faire rentrer plus tôt les "fidèles"--qu'une

fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann

avait quittée avant qu'on servît le café pour rejoindre les Verdurin

dans l'île du Bois) dit:

--Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie

de la vessie, on l'excuserait de filer ainsi. Mais tout de même

il se moque du monde.

Il se disait que le charme du printemps qu'il ne pouvait pas aller

goûter à Combray, il le trouverait du moins dans l'île des Cygnes ou

à Saint-Cloud. Mais comme il ne pouvait penser qu'à Odette, il ne

savait même pas s'il avait senti l'odeur des feuilles, s'il y avait eu

du clair de lune. Il était accueilli par la petite phrase de la sonate

jouée dans le jardin sur le piano du restaurant. S'il n'y en avait pas

là, les Verdurin prenaient une grande peine pour en faire descendre un

d'une chambre ou d'une salle à manger: ce n'est pas que Swann fût

rentré en faveur auprès d'eux, au contraire. Mais l'idée d'organiser

un plaisir ingénieux pour quelqu'un, même pour quelqu'un qu'ils

n'aimaient pas, développait chez eux, pendant les moments nécessaires

à ces préparatifs, des sentiments éphémères et occasionnels de

sympathie et de cordialité. Parfois il se disait que c'était un

nouveau soir de printemps de plus qui passait, il se contraignait à

faire attention aux arbres, au ciel. Mais l'agitation où le mettait la

présence d'Odette, et aussi un léger malaise fébrile qui ne le

quittait guère depuis quelque temps, le privaient du calme et du

bien-être qui sont le fond indispensable aux impressions que peut

donner la nature.

Un soir où Swann avait accepté de dîner avec les Verdurin, comme

pendant le dîner il venait de dire que le lendemain il avait un banquet

d'anciens camarades, Odette lui avait répondu en pleine table, devant

Forcheville, qui était maintenant un des fidèles, devant le peintre,

devant Cottard:

--Oui, je sais que vous avez votre banquet; je ne vous verrai

donc que chez moi, mais ne venez pas trop tard.

Un amour de Swann · 第 7 / 18 段