Ainsi il n'y avait sans doute pas, dans tout le milieu Verdurin, un seul

fidèle qui les aimât ou crût les aimer autant que Swann. Et pourtant,

quand M. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas, non seulement

il avait exprimé sa propre pensée, mais il avait deviné celle de sa

femme. Sans doute Swann avait pour Odette une affection trop

particulière et dont il avait négligé de faire de Mme Verdurin la

confidente quotidienne; sans doute la discrétion même avec laquelle il

usait de l'hospitalité des Verdurin, s'abstenant souvent de venir

dîner pour une raison qu'ils ne soupçonnaient pas et à la place de

laquelle ils voyaient le désir de ne pas manquer une invitation chez

des "ennuyeux", sans doute aussi, et malgré toutes les précautions

qu'il avait prises pour la leur cacher, la découverte progressive

qu'ils faisaient de sa brillante situation mondaine, tout cela

contribuait à leur irritation contre lui. Mais la raison profonde

en était autre. C'est qu'ils avaient très vite senti en lui

un espace réservé, impénétrable, où il continuait à professer

silencieusement pour lui-même que la princesse de Sagan n'était pas

grotesque et que les plaisanteries de Cottard n'étaient pas drôles,

enfin et bien que jamais il ne se départît de son amabilité et ne se

révoltât contre les dogmes, une impossibilité de les lui imposer, de

l'y convertir entièrement, comme ils n'en avaient jamais rencontré une

pareille chez personne. Ils lui auraient pardonné de fréquenter des

ennuyeux (auxquels d'ailleurs, dans le fond de son cœur, il préférait

mille fois les Verdurin et tout le petit noyau) s'il avait consenti,

pour le bon exemple, à les renier en présence des fidèles. Mais c'est

une abjuration qu'ils comprirent qu'on ne pourrait pas lui arracher.

Quelle différence avec un "nouveau" qu'Odette leur avait demandé

d'inviter, quoiqu'elle ne l'eût rencontré que peu de fois, et sur

lequel ils fondaient beaucoup d'espoirs, le comte de Forcheville! (Il se

trouva qu'il était justement le beau-frère de Saniette, ce qui remplit

d'étonnement les fidèles: le vieil archiviste avait des manières si

humbles qu'ils l'avaient toujours cru d'un rang social inférieur au

leur et ne s'attendaient pas à apprendre qu'il appartenait à un monde

riche et relativement aristocratique.) Sans doute Forcheville était

grossièrement snob, alors que Swann ne l'était pas; sans doute il

était bien loin de placer, comme lui, le milieu des Verdurin au-dessus

de tous les autres. Mais il n'avait pas cette délicatesse de nature qui

empêchait Swann de s'associer aux critiques trop manifestement fausses

que dirigeait Mme Verdurin contre des gens qu'il connaissait. Quant aux

tirades prétentieuses et vulgaires que le peintre lançait à certains

jours, aux plaisanteries de commis voyageur que risquait Cottard et

auxquelles Swann, qui les aimait l'un et l'autre, trouvait facilement

des excuses mais n'avait pas le courage et l'hypocrisie d'applaudir,

Forcheville était au contraire d'un niveau intellectuel qui lui

permettait d'être abasourdi, émerveillé par les unes, sans d'ailleurs

les comprendre, et de se délecter aux autres. Et justement le premier

dîner chez les Verdurin auquel assista Forcheville mit en lumière

toutes ces différences, fit ressortir ses qualités et précipita la

disgrâce de Swann.

Il y avait à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la

Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et,

si ses fonctions universitaires et ses travaux d'érudition n'avaient

pas rendu très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu

souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de

la vie, qui unie à un certain scepticisme relatif à l'objet de leurs

études, donne dans n'importe quelle profession, à certains hommes

intelligents, médecins qui ne croient pas à la médecine, professeurs

de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d'esprits

larges, brillants, et même supérieurs. Il affrétait, chez Mme

Verdurin, de chercher ses comparaisons dans ce qu'il y avait de plus

actuel quand il parlait de philosophie et d'histoire, d'abord parce

qu'il croyait qu'elles ne sont qu'une préparation à la vie et qu'il

s'imaginait trouver en action dans le petit clan ce qu'il n'avait connu

jusqu'ici que dans les livres, puis peut-être aussi parce que, s'étant

vu inculquer autrefois, et ayant gardé à son insu, le respect de

certains sujets, il croyait dépouiller l'universitaire en prenant avec

eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles, que

parce qu'il l'était resté.

Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la

droite de Mme Verdurin qui avait fait pour le "nouveau" de grands frais

de toilette, lui disait: "C'est original, cette robe blanche", le

docteur qui n'avait cessé de l'observer tant il était curieux de

savoir comment était fait ce qu'il appelait un "de", et qui cherchait

une occasion d'attirer son attention et d'entrer plus en contact avec

lui, saisit au vol le mot "blanche", et sans lever le nez de son

assiette, dit: "blanche? Blanche de Castille?", puis sans bouger la

tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains

et souriants. Tandis que Swann, par l'effort douloureux et vain qu'il

fit pour sourire, témoigna qu'il jugeait ce calembour stupide,

Forcheville avait montré à la fois qu'il en goûtait la finesse et

qu'il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaîté dont

la franchise avait charmé Mme Verdurin.

--Qu'est-ce que vous dites d'un savant comme cela? avait-elle demandé

à Forcheville. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes

avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre hôpital?

avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne doit pas être

ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu'il va falloir que je demande

à m'y faire admettre.

--Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie

de Blanche de Castille, si j'ose m'exprimer ainsi. N'est-il pas vrai,

madame? demanda Brichot à Mme Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés,

précipita sa figure dans ses mains d'où s'échappèrent des cris

étouffés.

--Mon Dieu, madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes respectueuses

s'il y en a autour de cette table, _sub rosa_... Je reconnais d'ailleurs

que notre ineffable république athénienne--ô combien!--pourrait

honorer en cette Capétienne obscurantiste le premier des préfets de

police à poigne. Si fait, mon cher hôte, si fait, reprit-il de sa voix

bien timbrée qui détachait chaque syllabe, en réponse à une

objection de M. Verdurin. La Chronique de Saint-Denis dont nous ne

pouvons contester la sûreté d'information ne laisse aucun doute à cet

égard. Nulle ne pourrait être mieux choisie comme patronne par un

prolétariat laïcisateur que cette mère d'un saint à qui elle en fit

d'ailleurs voir de saumâtres, comme dit Suger et autres saint Bernard;

car avec elle chacun en prenait pour son grade.

--Quel est ce monsieur? demanda Forcheville à Mme Verdurin,

il a l'air d'être de première force.

--Comment vous ne connaissez pas le fameux Brichot, il est célèbre

dans toute l'Europe.

--Ah! c'est Bréchot, s'écria Forcheville qui n'avait pas bien entendu,

vous m'en direz tant, ajouta-t-il, tout en attachant sur l'homme

célèbre des yeux écarquillés. C'est toujours intéressant de dîner

avec un homme en vue. Mais, dites-moi, vous nous invitez là avec des

convives de choix. On ne s'ennuie pas chez vous.

--Oh! vous savez ce qu'il y a surtout, dit modestement Mme Verdurin,

c'est qu'ils se sentent en confiance. Ils parlent de ce qu'ils veulent,

et la conversation rejaillit en fusées. Ainsi Brichot, ce soir, ce

n'est rien: je l'ai vu, vous savez, chez moi, éblouissant, à se mettre

à genoux devant; eh bien! chez les autres, ce n'est plus le même

homme, il n'a plus d'esprit, il faut lui arracher les mots, il est même

ennuyeux.

--C'est curieux! dit Forcheville étonné.

Un genre d'esprit comme celui de Brichot aurait été tenu pour

stupidité pure dans la coterie où Swann avait passé sa jeunesse, bien

qu'il soit compatible avec une intelligence réelle. Et celle du

professeur, vigoureuse et bien nourrie, aurait probablement pu être

enviée par bien des gens du monde que Swann trouvait spirituels. Mais

ceux-ci avaient fini par lui inculquer si bien leurs goûts et leurs

répugnances, au moins en tout ce qui touche à la vie mondaine et même

en celle de ses parties annexes qui devrait plutôt relever du domaine

de l'intelligence: la conversation, que Swann ne put trouver les

plaisanteries de Brichot que pédantesques, vulgaires et grasses à

écœurer. Puis il était choqué dans l'habitude qu'il avait des bonnes

manières, par le ton rude et militaire qu'affectait, en s'adressant à

chacun, l'universitaire cocardier. Enfin, peut-être avait-il surtout

perdu, ce soir-là, de son indulgence, en voyant l'amabilité que Mme

Verdurin déployait pour ce Forcheville qu'Odette avait eu la

singulière idée d'amener. Un peu gêné vis-à-vis de Swann, elle lui

avait demandé en arrivant:

--Comment trouvez-vous mon invité?

Et lui, s'apercevant pour la première fois que Forcheville qu'il

connaissait depuis longtemps pouvait plaire à une femme et était assez

bel homme, avait répondu: "Immonde!" Certes, il n'avait pas l'idée

d'être jaloux d'Odette, mais il ne se sentait pas aussi heureux que

d'habitude et quand Brichot, ayant commencé à raconter l'histoire de

la mère de Blanche de Castille qui "avait été avec Henri Plantagenet

des années avant de l'épouser", voulut s'en faire demander la suite

par Swann en lui disant: "N'est-ce pas monsieur Swann"--sur le ton

martial qu'on prend pour se mettre à la portée d'un paysan ou pour

donner du cœur à un troupier, Swann coupa l'effet de Brichot à la

grande fureur de la maîtresse de la maison, en répondant qu'on voulût

bien l'excuser de s'intéresser si peu à Blanche de Castille, mais

qu'il avait quelque chose à demander au peintre. Celui-ci, en effet,

était allé dans l'après-midi visiter l'exposition d'un artiste, ami

de M. Verdurin, qui était mort récemment, et Swann aurait voulu savoir

par lui (car il appréciait son goût) si vraiment il y avait dans ces

dernières œuvres plus que la virtuosité qui stupéfiait déjà dans

les précédentes.

--À ce point de vue-là, c'était extraordinaire, mais cela ne me

semblait pas d'un art, comme on dit, très "élevé", dit Swann en

souriant.

--Élevé... à la hauteur d'une institution, interrompit Cottard

en levant les bras avec une gravité simulée.

Toute la table éclata de rire.

--Quand je vous disais qu'on ne peut pas garder son sérieux

avec lui, dit Mme Verdurin à Forcheville. Au moment où on s'y

attend le moins, il vous sort une calembredaine.

Mais elle remarqua que seul Swann ne s'était pas déridé. Du reste il

n'était pas très content que Cottard fit rire de lui devant

Forcheville. Mais le peintre, au lieu de répondre d'une façon

intéressante à Swann, ce qu'il eût probablement fait s'il eût été

seul avec lui, préféra se faire admirer des convives en plaçant un

morceau sur l'habileté du maître disparu.

--Je me suis approché, dit-il, pour voir comment c'était fait, j'ai

mis le nez dessus. Ah! bien ouiche! on ne pourrait pas dire si c'est

fait avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze,

avec du soleil, avec du caca!

--Et un font douze, s'écria trop tard le docteur dont personne

ne comprit l'interruption.

--Ça a l'air fait avec rien, reprit le peintre, pas plus moyen de

découvrir le truc que dans la Ronde ou les Régentes et c'est encore

plus fort comme patte que Rembrandt et que Hals. Tout y est, mais non,

je vous jure.

Et comme les chanteurs parvenus à la note la plus haute qu'ils puissent

donner continuent en voix de tête, piano, il se contenta de murmurer,

et en riant, comme si en effet cette peinture eût été dérisoire à

force de beauté:

--Ça sent bon, ça vous prend à la tête, ça vous coupe la

respiration, ça vous fait des chatouilles, et pas mèche de savoir avec

quoi c'est fait, c'en est sorcier, c'est de la rouerie, c'est du miracle

(éclatant tout à fait de rire): "c'en est malhonnête!" En

s'arrêtant, redressant gravement la tête, prenant une note de basse

profonde qu'il tâcha de rendre harmonieuse, il ajouta: "Et c'est si

loyal!"

Sauf au moment où il avait dit: "Plus fort que la Ronde", blasphème

qui avait provoqué une protestation de Mme Verdurin qui tenait "la

Ronde" pour le plus grand chef-d'œuvre de l'univers avec "la neuvième"

et "la Samothrace", et à: "fait avec du caca", qui avait fait jeter à

Forcheville un coup d'œil circulaire sur la table pour voir si le mot

passait et avait ensuite amené sur sa bouche un sourire prude et

conciliant, tous les convives, excepté Swann, avaient attaché sur le

peintre des regards fascinés par l'admiration.

--Ce qu'il m'amuse quand il s'emballe comme ça, s'écria, quand il eut

terminé, Mme Verdurin, ravie que la table fût justement si

intéressante le jour où M. de Forcheville venait pour la première

fois. Et toi, qu'est-ce que tu as à rester comme cela, bouche bée

comme une grande bête? dit-elle à son mari. Tu sais pourtant qu'il

parle bien; on dirait que c'est la première fois qu'il vous entend. Si

vous l'aviez vu pendant que vous parliez, il vous buvait. Et demain il

nous récitera tout ce que vous avez dit sans manger un mot.

--Mais non, c'est pas de la blague, dit le peintre, enchanté de son

succès, vous avez l'air de croire que je fais le boniment, que c'est du

chiqué; je vous y mènerai voir, vous direz si j'ai exagéré, je vous

fiche mon billet que vous revenez plus emballée que moi!

--Mais nous ne croyons pas que vous exagérez, nous voulons seulement

que vous mangiez et que mon mari mange aussi; redonnez de la sole

normande à Monsieur, vous voyez bien que la sienne est froide. Nous ne

sommes pas si pressés, vous servez comme s'il y avait le feu, attendez

donc un peu pour donner la salade.

Mme Cottard, qui était modeste et parlait peu, savait pourtant ne pas

manquer d'assurance quand une heureuse inspiration lui avait fait

trouver un mot juste. Elle sentait qu'elle aurait du succès, cela la

mettait en confiance, et ce qu'elle en faisait était moins pour briller

que pour être utile à la carrière de son mari. Aussi ne laissa-t-elle

pas échapper le mot de salade que venait de prononcer Mme Verdurin.

--Ce n'est pas de la salade japonaise? dit-elle à mi-voix en se

tournant vers Odette.

Et ravie et confuse de l'à-propos et de la hardiesse qu'il y avait à

faire ainsi une allusion discrète, mais claire, à la nouvelle et

retentissante pièce de Dumas, elle éclata d'un rire charmant

d'ingénue, peu bruyant, mais si irrésistible qu'elle resta quelques

instants sans pouvoir le maîtriser. "Qui est cette dame? elle a de

l'esprit", dit Forcheville.

--Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi.

--Je vais vous paraître bien provinciale, monsieur, dit Mme Cottard à

Swann, mais je n'ai pas encore vu cette fameuse _Francillon_ dont tout

le monde parle. Le docteur y est allé (je me rappelle même qu'il m'a

dit avoir eu le très grand plaisir de passer la soirée avec vous) et

j'avoue que je n'ai pas trouvé raisonnable qu'il louât des places pour

y retourner avec moi. Évidemment, au Théâtre-Français, on ne

regrette jamais sa soirée, c'est toujours si bien joué, mais comme

nous avons des amis très aimables (Mme Cottard prononçait rarement un

nom propre et se contentait de dire "des amis à nous", "une de mes

amies", par "distinction", sur un ton factice, et avec l'air

d'importance d'une personne qui ne nomme que qui elle veut) qui ont

souvent des loges et ont la bonne idée de nous emmener à toutes les

nouveautés qui en valent la peine, je suis toujours sûre de voir

_Francillon_ un peu plus tôt ou un peu plus tard, et de pouvoir me

former une opinion. Je dois pourtant confesser que je me trouve assez

sotte, car, dans tous les salons où je vais en visite on ne parle

naturellement que de cette malheureuse salade japonaise. On commence

même à en être un peu fatigué, ajouta-t-elle en voyant que Swann

n'avait pas l'air aussi intéressé qu'elle aurait cru par une si

brûlante actualité. Il faut avouer pourtant que cela donne quelquefois

prétexte à des idées assez amusantes. Ainsi j'ai une des mes amies

qui est très originale, quoique très jolie femme, très entourée,

très lancée, et qui prétend qu'elle a fait faire chez elle cette

salade japonaise, mais en faisant mettre tout ce qu'Alexandre Dumas fils

dit dans la pièce. Elle avait invité quelques amies à venir en

manger. Malheureusement je n'étais pas des élues. Mais elle nous l'a

raconté tantôt, à son jour; il paraît que c'était détectable, elle

nous a fait rire aux larmes. Mais vous savez, tout est dans la manière

de raconter, dit-elle en voyant que Swann gardait un air grave.

Et supposant que c'était peut-être parce qu'il n'aimait pas

_Francillon_:

--Du reste je crois que j'aurai une déception. Je ne crois pas que cela

vaille _Serge Panine_, l'idole de Mme de Crécy. Voilà au moins des

sujets qui ont du fond, qui font réfléchir; mais donner une recette de

salade sur la scène du Théâtre-Français! Tandis que _Serge Panine!_

Du reste, comme tout ce qui vient de la plume de Georges Ohnet, c'est

toujours si bien écrit. Je ne sais pas si vous connaissez _Le Maître

de Forges_ que je préférerais encore à _Serge Panine._

--Pardonnez-moi, lui dit Swann d'un air ironique, mais j'avoue

que mon manque d'admiration est à peu près égal pour ces deux

chefs-d'œuvre.

--Vraiment, qu'est-ce que vous leur reprochez? Est-ce un parti pris?

Trouvez-vous peut-être que c'est un peu triste? D'ailleurs, comme je

dis toujours, il ne faut jamais discuter sur les romans ni sur les

pièces de théâtre. Chacun a sa manière de voir et vous pouvez

trouver détectable ce que j'aime le mieux.

Elle fut interrompue par Forcheville qui interpellait Swann. En effet,

tandis que Mme Cottard parlait de _Francillon_, Forcheville avait

exprimé à Mme Verdurin son admiration pour ce qu'il avait appelé le

petit "speech" du peintre.

--Monsieur a une facilité de parole, une mémoire! avait-il dit à Mme

Verdurin quand le peintre eut terminé, comme j'en ai rarement

rencontré. Bigre! je voudrais bien en avoir autant. Il ferait un

excellent prédicateur. On peut dire qu'avec M. Bréchot, vous avez là

deux numéros qui se valent, je ne sais même pas si comme platine,

celui-ci ne damerait pas encore le pion au professeur. Ça vient plus

naturellement, c'est moins recherché. Quoi qu'il ait dit chemin faisant

quelques mots un peu réalistes, mais c'est le goût du jour, je n'ai

pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille dextérité, comme

nous disions au régiment, où pourtant j'avais un camarade que

justement monsieur me rappelait un peu. À propos de n'importe quoi, je

ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il pouvait dégoiser

pendant des heures; non, pas à propos de ce verre, ce que je dis est

stupide; mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous

voudrez et il nous envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous

n'auriez jamais pensé. Du reste Swann était dans le même régiment;

il a dû le connaître.

--Vous voyez souvent M. Swann? demanda Mme Verdurin.

--Mais non, répondit M. de Forcheville et, comme pour se rapprocher

plus aisément d'Odette, il désirait être agréable à Swann, voulant

saisir cette occasion, pour le flatter, de parler de ses belles

relations, mais d'en parler en homme du monde sur un ton de critique

cordiale et n'avoir pas l'air de l'en féliciter comme d'un succès

inespéré: "N'est-ce pas, Swann? je ne vous vois jamais. D'ailleurs,

comment faire pour le voir? Cet animal-là est tout le temps fourré

chez les La Trémoïlle, chez les Laumes, chez tout ça!..." Imputation

d'autant plus fausse d'ailleurs que depuis un an Swann n'allait plus

guère que chez les Verdurin. Mais le seul nom de personnes qu'ils ne

connaissaient pas était accueilli chez eux par un silence réprobateur.

M. Verdurin, craignant la pénible impression que ces noms d'"ennuyeux",

surtout lancés ainsi sans tact à la face de tous les fidèles, avaient

dû produire sur sa femme, jeta sur elle à la dérobée un regard plein

d'inquiète sollicitude. Il vit alors que dans sa résolution de ne pas

prendre acte, de ne pas avoir été touchée par la nouvelle qui venait

de lui être notifiée, de ne pas seulement rester muette, mais d'avoir

été sourde comme nous l'affectons quand un ami fautif essaye de

glisser dans la conversation une excuse que ce serait avoir l'air

d'admettre que de l'avoir écoutée sans protester, ou quand on prononce

devant nous le nom défendu d'un ingrat, Mme Verdurin pour que son

silence n'eût pas l'air d'un consentement, mais du silence ignorant des

choses inanimées, avait soudain dépouillé son visage de toute vie, de

toute motilité; son front bombé n'était plus qu'une belle étude de

ronde bosse où le nom de ces La Trémoïlle, chez qui était toujours

fourré Swann, n'avait pu pénétrer; son nez légèrement froncé

laissait voir une échancrure qui semblait calquée sur la vie. On eût

dit que sa bouche entrouverte allait parler. Ce n'était plus qu'une

cire perdue, qu'un masque de plâtre, qu'une maquette pour un monument,

qu'un buste pour le Palais de l'Industrie, devant lequel le public

s'arrêterait certainement pour admirer comment le sculpteur, en

exprimant l'imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des

La Trémoïlle et des Laumes qu'ils valent certes ainsi que tous les

ennuyeux de la terre, était arrivé à donner une majesté presque

papale à la blancheur et à la rigidité de la pierre. Mais le marbre

finit par s'animer et fit entendre qu'il fallait ne pas être dégoûté

pour aller chez ces gens-là, car la femme était toujours ivre et le

mari si ignorant qu'il disait collidor pour corridor.

--On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer ça

chez moi, conclut Mme Verdurin, en regardant Swann d'un air impérieux.

Sans doute elle n'espérait pas qu'il se soumettrait jusqu'à

imiter la sainte simplicité de la tante du pianiste qui venait

de s'écrier:

--Voyez-vous ça? Ce qui m'étonne, c'est qu'ils trouvent encore des

personnes qui consentent à leur causer! il me semble que j'aurais peur:

un mauvais coup est si vite reçu! Comment y a-t-il encore du peuple

assez brute pour leur courir après.

Que ne répondait-il du moins comme Forcheville: "Dame, c'est une

duchesse! il y a des gens que ça impressionne encore", ce qui aurait

permis au moins à Mme Verdurin de répliquer: "Grand bien leur fasse!"

Au lieu de cela, Swann se contenta de rire d'un air qui signifiait qu'il

ne pouvait même pas prendre au sérieux une pareille extravagance. M.

Verdurin, continuant à jeter sur sa femme des regards furtifs, voyait

avec tristesse et comprenait trop bien qu'elle éprouvait la colère

d'un grand inquisiteur qui ne parvient pas à extirper l'hérésie, et

pour tâcher d'amener Swann à une rétractation, comme le courage de

ses opinions paraît toujours un calcul et une lâcheté aux yeux de

ceux à l'encontre de qui il s'exerce, M. Verdurin l'interpella:

--Dites donc franchement votre pensée, nous n'irons pas le leur

répéter.

À quoi Swann répondit:

--Mais ce n'est pas du tout par peur de la duchesse (si c'est des La

Trémoïlle que vous parlez). Je vous assure que tout le monde aime

aller chez elle. Je ne vous dis pas qu'elle soit "profonde" (il

prononça profonde, comme si ç'avait été un mot ridicule, car son

langage gardait la trace d'habitudes d'esprit qu'une certaine

rénovation, marquée par l'amour de la musique, lui avait

momentanément fait perdre)--il exprimait parfois ses opinions avec

chaleur--mais, très sincèrement, elle est intelligente et son mari est

un véritable lettré. Ce sont des gens charmants.

Si bien que Mme Verdurin sentant que, par ce seul infidèle, elle serait

empêchée de réaliser l'unité morale du petit noyau, ne put pas

s'empêcher dans sa rage contre cet obstiné qui ne voyait pas combien

ses paroles la faisaient souffrir, de lui crier du fond du cœur:

--Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas.

--Tout dépend de ce que vous appelez intelligence, dit Forcheville

qui voulait briller à son tour. Voyons, Swann, qu'entendez-vous

par intelligence?

--Voila! s'écria Odette, voilà les grandes choses dont je lui

demande de me parler, mais il ne veut jamais.

--Mais si... protesta Swann.

--Cette blague! dit Odette.

--Blague à tabac? demanda le docteur.

--Pour vous, reprit Forcheville, l'intelligence, est-ce le bagout

du monde, les personnes qui savent s'insinuer?

Un amour de Swann · 第 6 / 18 段