Il n'allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l'emploi de

son temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu'il

lui manquait même ce petit renseignement initial qui, en nous

permettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne envie

de le connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu'elle pouvait faire,

ni quelle avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois en

pensant qu'il y a quelques années, quand il ne la connaissait pas, on

lui avait parlé d'une femme qui, s'il se rappelait bien, devait

certainement être elle, comme d'une fille, d'une femme entretenue, une

de ces femmes auxquelles il attribuait encore, comme il avait peu vécu

dans leur société, le caractère entier, foncièrement pervers, dont

les dota longtemps l'imagination de certains romanciers. Il se disait

qu'il n'y a souvent qu'à prendre le contre-pied des réputations que

fait le monde pour juger exactement une personne quand à un tel

caractère il opposait celui d'Odette, bonne, naïve, éprise d'idéal,

presque si incapable de ne pas dire la vérité, que l'ayant un jour

priée, pour pouvoir dîner seul avec elle, d'écrire aux Verdurin

qu'elle était souffrante, le lendemain, il l'avait vue, devant Mme

Verdurin qui lui demandait si elle allait mieux, rougir, balbutier et

refléter malgré elle, sur son visage, le chagrin, le supplice, que

cela lui était de mentir, et, tandis qu'elle multipliait dans sa

réponse les détails inventés sur sa prétendue indisposition de la

veille, avoir l'air de faire demander pardon par ses regards suppliants

et sa voix désolée de la fausseté de ses paroles.

Certains jours, pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans

l'après-midi, interrompre sa rêverie ou cette étude sur Ver Meer à

laquelle il s'était remis dernièrement. On venait lui dire que Mme de

Crécy était dans son petit salon. Il allait l'y retrouver, et quand il

ouvrait la porte, au visage rosé d'Odette, dès qu'elle avait aperçu

Swann, venait--changeant la forme de sa bouche, le regard de ses yeux,

le modelé de ses joues--se mélanger un sourire. Une fois seul, il

revoyait ce sourire, celui qu'elle avait eu la veille, un autre dont

elle l'avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa

réponse, en voiture, quand il lui avait demandé s'il lui était

désagréable en redressant les cattleyas; et la vie d'Odette pendant le

reste du temps, comme il n'en connaissait rien, lui apparaissait avec

son fond neutre et sans couleur, semblable à ces feuilles d'études de

Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les

sens, dessinés aux trois crayons sur le papier chamois, d'innombrables

sourires. Mais, parfois, dans un coin de cette vie que Swann voyait

toute vide, si même son esprit lui disait qu'elle ne l'était pas,

parce qu'il ne pouvait pas l'imaginer, quelque ami, qui, se doutant

qu'ils s'aimaient, ne se fût pas risqué à lui rien dire d'elle que

d'insignifiant, lui décrivait la silhouette d'Odette, qu'il avait

aperçue, le matin même, montant à pied la rue Abbattucci dans une

"visite" garnie de skunks, sous un chapeau "à la Rembrandt" et un

bouquet de violettes à son corsage. Ce simple croquis bouleversait

Swann parce qu'il lui faisait tout d'un coup apercevoir qu'Odette avait

une vie qui n'était pas tout entière à lui; il voulait savoir à qui

elle avait cherché à plaire par cette toilette qu'il ne lui

connaissait pas; il se promettait de lui demander où elle allait, à ce

moment-là, comme si dans toute la vie incolore--presque inexistante,

parce qu'elle lui était invisible--de sa maîtresse, il n'y avait

qu'une seule chose en dehors de tous ces sourires adressés à lui: sa

démarche sous un chapeau à la Rembrandt, avec un bouquet de violettes

au corsage.

Sauf en lui demandant la petite phrase de Vinteuil au lieu de la _Valse

des Roses_, Swann ne cherchait pas à lui faire jouer plutôt des choses

qu'il aimât, et pas plus en musique qu'en littérature, à corriger son

mauvais goût. Il se rendait bien compte qu'elle n'était pas

intelligente. En lui disant qu'elle aimerait tant qu'il lui parlât des

grands poètes, elle s'était imaginé qu'elle allait connaître tout de

suite des couplets héroïques et romanesques dans le genre de ceux du

vicomte de Borelli, en plus émouvant encore. Pour Ver Meer de Delft,

elle lui demanda s'il avait souffert par une femme, si c'était une

femme qui l'avait inspiré, et Swann lui ayant avoué qu'on n'en savait

rien, elle s'était désintéressée de ce peintre. Elle disait souvent:

"Je crois bien, la poésie, naturellement, il n'y aurait rien de plus

beau si c'était vrai, si les poètes pensaient tout ce qu'ils disent.

Mais bien souvent, il n'y a pas plus intéressé que ces gens-là. J'en

sais quelque chose, j'avais une amie qui a aimé une espèce, de poète.

Dans ses vers il ne parlait que de l'amour, du ciel, des étoiles. Ah!

ce qu'elle a été refaite! Il lui a croqué plus de trois cent mille

francs." Si alors Swann cherchait à lui apprendre en quoi consistait la

beauté artistique, comment il fallait admirer les vers ou les tableaux,

au bout d'un instant elle cessait d'écouter, disant: "Oui... je ne me

figurais pas que c'était comme cela." Et il sentait qu'elle éprouvait

une telle déception qu'il préférait mentir en lui disant que tout

cela n'était rien, que ce n'était encore que des bagatelles, qu'il

n'avait pas le temps d'aborder le fond, qu'il y avait autre chose. Mais

elle lui disait vivement: "Autre chose? quoi?... Dis-le alors", mais il

ne le disait pas, sachant combien cela lui paraîtrait mince et

différent de ce qu'elle espérait, moins sensationnel et moins

touchant, et craignant que, désillusionnée de l'art, elle ne le fût

en même temps de l'amour.

Et en effet, elle trouvait Swann, intellectuellement, inférieur à ce

qu'elle aurait cru. "Tu gardes toujours ton sang-froid, je ne peux te

définir." Elle s'émerveillait davantage de son indifférence à

l'argent, de sa gentillesse pour chacun, de sa délicatesse. Et il

arrive en effet souvent pour de plus grands que n'était Swann, pour un

savant, pour un artiste, quand il n'est pas méconnu par ceux qui

l'entourent, que celui de leurs sentiments qui prouve que la

supériorité de son intelligence s'est imposée à eux, ce n'est pas

leur admiration pour ses idées, car elles leur échappent, mais leur

respect pour sa bonté. C'est aussi du respect qu'inspirait à Odette la

situation qu'avait Swann dans le monde, mais elle ne désirait pas qu'il

cherchât à l'y faire recevoir. Peut-être sentait-elle qu'il ne

pourrait pas y réussir, et même craignait-elle que rien qu'en parlant

d'elle il ne provoquât des révélations qu'elle redoutait. Toujours

est-il qu'elle lui avait fait promettre de ne jamais prononcer son nom.

La raison pour laquelle elle ne voulait pas aller dans le monde, lui

avait-elle dit, était une brouille qu'elle avait eue autrefois avec une

amie qui, pour se venger, avait ensuite dit du mal d'elle. Swann

objectait: "Mais tout le monde n'a pas connu ton amie."--"Mais si, ça

fait la tache d'huile, le monde est si méchant." D'une part Swann ne

comprit pas cette histoire, mais d'autre part il savait que ces

propositions: "Le monde est si méchant" et "un propos calomnieux fait

la tache d'huile", sont généralement tenues pour vraies; il devait y

avoir des cas auxquels elles s'appliquaient. Celui d'Odette était-il

l'un de ceux-là? Il se le demandait, mais pas longtemps car il était

sujet, lui aussi, à cette lourdeur d'esprit qui s'appesantissait sur

son père, quand il se posait un problème difficile. D'ailleurs ce

monde qui faisait si peur à Odette ne lui inspirait peut-être pas de

grands désirs, car pour qu'elle se le représentât bien nettement, il

était trop éloigné de celui qu'elle connaissait. Pourtant, tout en

étant restée à certains égards vraiment simple (elle avait par

exemple gardé pour amie une petite couturière retirée dont elle

grimpait presque chaque jour l'escalier raide, obscur et fétide), elle

avait soif de chic, mais ne s'en faisait pas la même idée que les gens

du monde. Pour eux, le chic est une émanation de quelques personnes peu

nombreuses qui le projettent jusqu'à un degré assez éloigné--et plus

ou moins affaibli dans la mesure où l'on est distant du centre de leur

intimité--dans le cercle de leurs amis ou des amis de leurs amis dont

les noms forment une sorte de répertoire. Les gens du monde le

possèdent dans leur mémoire, ils ont sur ces matières une érudition

d'où ils ont extrait une sorte de goût, de tact, si bien que Swann par

exemple, sans avoir besoin de faire appel à son savoir mondain, s'il

lisait dans un journal les noms des personnes qui se trouvaient à un

dîner pouvait dire immédiatement la nuance du chic de ce dîner, comme

un lettré, à la simple lecture d'une phrase, apprécie exactement la

qualité littéraire de son auteur. Mais Odette faisait partie des

personnes (extrêmement nombreuses quoi qu'en pensent les gens du monde,

et comme il y en a dans toutes les classes de la société) qui ne

possèdent pas ces notions, imaginent un chic tout autre, qui revêt

divers aspects selon le milieu auquel elles appartiennent, mais a pour

caractère particulier--que ce soit celui dont rêvait Odette, ou celui

devant lequel s'inclinait Mme Cottard--d'être directement accessible à

tous. L'autre, celui des gens du monde, l'est à vrai dire aussi, mais

il y faut quelque délai. Odette disait de quelqu'un:

--Il ne va jamais que dans les endroits chic.

Et si Swann lui demandait ce qu'elle entendait par là, elle

lui répondait avec un peu de mépris:

--Mais les endroits chic, parbleu! Si, à ton âge, il faut t'apprendre

ce que c'est que les endroits chic, que veux-tu que je te dise, moi? par

exemple, le dimanche matin, l'avenue de l'Impératrice, à cinq heures

le tour du Lac, le jeudi l'Éden Théâtre, le vendredi l'Hippodrome,

les bals...

--Mais quels bals?

--Mais les bals qu'on donne à Paris, les bals chic, je veux dire.

Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier? mais si, tu

dois savoir, c'est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand

jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la

boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs; il est avec ce

vieux tableau qu'il promène à toutes les premières. Eh bien! il a

donné un bal, l'autre soir, il y avait tout ce qu'il y a de chic à

Paris. Ce que j'aurais aimé y aller! mais il fallait présenter sa

carte d'invitation à la porte et je n'avais pas pu en avoir. Au fond

j'aime autant ne pas y être allée, c'était une tuerie, je n'aurais

rien vu. C'est plutôt pour pouvoir dire qu'on était chez Herbinger. Et

tu sais, moi, la gloriole! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent

qui racontent qu'elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n'est

pas vrai... Mais ça m'étonne que toi, un homme si "pschutt", tu n'y

étais pas.

Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette conception

du chic; pensant que la sienne n'était pas plus vraie, était aussi

sotte, dénuée d'importance, il ne trouvait aucun intérêt à en

instruire sa maîtresse, si bien qu'après des mois elle ne

s'intéressait aux personnes chez qui il allait que pour les cartes de

pesage, de concours hippique, les billets de première qu'il pouvait

avoir par elles. Elle souhaitait qu'il cultivât des relations si

utiles, mais elle était, par ailleurs, portée à les croire peu chic,

depuis qu'elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis

en robe de laine noire, avec un bonnet à brides.

--Mais elle a l'air d'une ouvreuse, d'une vieille concierge, darling!

Ça, une marquise! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer

bien cher pour me faire sortir nippée comme ça!

Elle ne comprenait pas que Swann habitât l'hôtel du quai d'Orléans

que, sans oser le lui avouer, elle trouvait indigne de lui.

Certes, elle avait la prétention d'aimer les "antiquités" et prenait

un air ravi et fin pour dire qu'elle adorait passer toute une journée

à "bibeloter", à chercher "du bric-à-brac", des choses "du temps".

Bien qu'elle s'entêtât dans une sorte de point d'honneur (et semblât

pratiquer quelque précepte familial) en ne répondant jamais aux

questions et en ne "rendant pas de comptes" sur l'emploi de ses

journées, elle parla une fois à Swann d'une amie qui l'avait invitée

et chez qui tout était "de l'époque". Mais Swann ne put arriver à lui

faire dire quelle était cette époque. Pourtant, après avoir

réfléchi, elle répondit que c'était "moyenâgeux". Elle entendait

par là qu'il y avait des boiseries. Quelque temps après elle lui

reparla de son amie et ajouta, sur le ton hésitant et de l'air entendu

dont on cite quelqu'un avec qui on a dîné la veille et dont on n'avait

jamais entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l'air de

considérer comme quelqu'un de si célèbre qu'on espère que

l'interlocuteur saura bien de qui vous voulez parler: "Elle a une salle

à manger... du... dix-huitième!" Elle trouvait du reste cela affreux,

nu, comme si la maison n'était pas finie, les femmes y paraissaient

affreuses et la mode n'en prendrait jamais. Enfin, une troisième fois,

elle en reparla et montra à Swann l'adresse de l'homme qui avait fait

cette salle à manger et qu'elle avait envie de faire venir, quand elle

aurait de l'argent, pour voir s'il ne pourrait pas lui en faire, non pas

certes une pareille, mais celle qu'elle rêvait et que, malheureusement,

les dimensions de son petit hôtel ne comportaient pas, avec de hauts

dressoirs, des meubles Renaissance et des cheminées comme au château

de Blois. Ce jour-là, elle laissa échapper devant Swann ce qu'elle

pensait de son habitation du quai d'Orléans; comme il avait critiqué

que l'amie d'Odette donnât non pas dans le Louis XVI, car, disait-il,

bien que cela ne se fasse pas, cela peut être charmant, mais dans le

faux ancien: "Tu ne voudrais pas qu'elle vécût comme toi au milieu de

meubles cassés et de tapis usés", lui dit-elle, le respect humain de

la bourgeoise l'emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la

cocotte.

De ceux qui aimaient à bibeloter, qui aimaient les vers, méprisaient

les bas calculs, rêvaient d'honneur et d'amour, elle faisait une élite

supérieure au reste de l'humanité. Il n'y avait pas besoin qu'on eût

réellement ces goûts pourvu qu'on les proclamât; d'un homme qui lui

avait avoué à dîner qu'il aimait à flâner, à se salir les doigts

dans les vieilles boutiques, qu'il ne serait jamais apprécié par ce

siècle commercial, car il ne se souciait pas de ses intérêts et qu'il

était pour cela d'un autre temps, elle revenait en disant: "Mais c'est

une âme adorable, un sensible, je ne m'en étais jamais doutée!" et

elle se sentait pour lui une immense et soudaine amitié. Mais, en

revanche, ceux qui, comme Swann, avaient ces goûts, mais n'en parlaient

pas, la laissaient froide. Sans doute elle était obligée d'avouer que

Swann ne tenait pas à l'argent, mais elle ajoutait d'un air boudeur:

"Mais lui, ça n'est pas la même chose"; et en effet, ce qui parlait à

son imagination, ce n'était pas la pratique du désintéressement, c'en

était le vocabulaire.

Sentant que souvent il ne pouvait pas réaliser ce qu'elle rêvait, il

cherchait du moins à ce qu'elle se plût avec lui, à ne pas

contrecarrer ces idées vulgaires, ce mauvais goût qu'elle avait en

toutes choses, et qu'il aimait d'ailleurs comme tout ce qui venait

d'elle, qui l'enchantaient même, car c'était autant de traits

particuliers grâce auxquels l'essence de cette femme lui apparaissait,

devenait visible. Aussi, quand elle avait l'air heureux parce qu'elle

devait aller à la _Reine Topaze_, ou que son regard devenait sérieux,

inquiet et volontaire, si elle avait peur de manquer la fête des fleurs

ou simplement l'heure du thé, avec muffins et toasts, au "Thé de la

Rue Royale" où elle croyait que l'assiduité était indispensable pour

consacrer la réputation d'élégance d'une femme, Swann, transporté

comme nous le sommes par le naturel d'un enfant ou par la vérité d'un

portrait qui semble sur le point de parler, sentait si bien l'âme de sa

maîtresse affleurer à son visage qu'il ne pouvait résister à venir

l'y toucher avec ses lèvres. "Ah! elle veut qu'on la mène à la fête

des fleurs, la petite Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on

l'y mènera, nous n'avons qu'à nous incliner." Comme la vue de Swann

était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour

travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le monocle

qui le défigurait moins. La première fois qu'elle lui en vit un dans

l'œil, elle ne put contenir sa joie: "Je trouve que pour un homme, il

n'y a pas à dire, ça a beaucoup de chic! Comme tu es bien ainsi! tu as

l'air d'un vrai gentleman. Il ne te manque qu'un titre!" ajouta-t-elle,

avec une nuance de regret. Il aimait qu'Odette fût ainsi, de même que

s'il avait été épris d'une Bretonne, il aurait été heureux de la

voir en coiffe, et de lui entendre dire qu'elle croyait aux revenants.

Jusque-là, comme beaucoup d'hommes chez qui leur goût pour les arts se

développe indépendamment de la sensualité, un disparate bizarre avait

existé entre les satisfactions qu'il accordait à l'un et à l'autre,

jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en plus grossières, des

séductions d'œuvres de plus en plus raffinées, emmenant une petite

bonne dans une baignoire grillée à la représentation d'une pièce

décadente qu'il avait envie d'entendre ou à une exposition de peinture

impressionniste, et persuadé d'ailleurs qu'une femme du monde cultivée

n'y eût pas compris davantage, mais n'aurait pas su se taire aussi

gentiment. Mais, au contraire, depuis qu'il aimait Odette, sympathiser

avec elle, tâcher de n'avoir qu'une âme à eux deux lui était si

doux, qu'il cherchait à se plaire aux choses qu'elle aimait, et il

trouvait un plaisir d'autant plus profond non seulement à imiter ses

habitudes, mais à adopter ses opinions, que, comme elles n'avaient

aucune racine dans sa propre intelligence, elles lui rappelaient

seulement son amour, à cause duquel il les avait préférées. S'il

retournait à _Serge Panine_, s'il recherchait les occasions d'aller

voir conduire Olivier Métra, c'était pour la douceur d'être initié

dans toutes les conceptions d'Odette, de se sentir de moitié dans tous

ses goûts. Ce charme de le rapprocher d'elle, qu'avaient les ouvrages

ou les lieux qu'elle aimait, lui semblait plus mystérieux que celui qui

est intrinsèque à de plus beaux, mais qui ne la lui rappelaient pas.

D'ailleurs, ayant laissé s'affaiblir les croyances intellectuelles de

sa jeunesse, et son scepticisme d'homme du monde ayant à son insu

pénétré jusqu'à elles, il pensait (ou du moins il avait si longtemps

pensé cela qu'il le disait encore) que les objets de nos goûts n'ont

pas en eux une valeur absolue, mais que tout est affaire d'époque, de

classe, consiste en modes, dont les plus vulgaires valent celles qui

passent pour les plus distinguées. Et comme il jugeait que l'importance

attachée par Odette à avoir des cartes pour le vernissage n'était pas

en soi quelque chose de plus ridicule que le plaisir qu'il avait

autrefois à déjeuner chez le prince de Galles, de même, il ne pensait

pas que l'admiration qu'elle professait pour Monte-Carlo ou pour le

Righi fût plus déraisonnable que le goût qu'il avait, lui, pour la

Hollande qu'elle se figurait laide et pour Versailles qu'elle trouvait

triste. Aussi, se privait-il d'y aller, ayant plaisir à se dire que

c'était pour elle, qu'il voulait ne sentir, n'aimer qu'avec elle.

Comme tout ce qui environnait Odette et n'était en quelque sorte que le

mode selon lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait la

société des Verdurin. Là, comme au fond de tous les divertissements,

repas, musique, jeux, soupers costumés, parties de campagne, parties

de théâtre, même les rares "grandes soirées" données pour les

"ennuyeux", il y avait la présence d'Odette, la vue d'Odette, la

conversation avec Odette, dont les Verdurin faisaient à Swann, en

l'invitant, le don inestimable; il se plaisait mieux que partout

ailleurs dans le "petit noyau", et cherchait à lui attribuer des

mérites réels, car il s'imaginait ainsi que par goût, il le

fréquenterait toute sa vie. Or, n'osant pas se dire, par peur de ne pas

le croire, qu'il aimerait toujours Odette, du moins en cherchant à

supposer qu'il fréquenterait toujours les Verdurin (proposition qui, _a

priori_, soulevait moins d'objections de principe de la part de son

intelligence), il se voyait dans l'avenir continuant à rencontrer

chaque soir Odette; cela ne revenait peut-être pas tout à fait au

même que l'aimer toujours, mais, pour le moment, pendant qu'il aimait,

croire qu'il ne cesserait pas un jour de la voir, c'est tout ce qu'il

demandait. "Quel charmant milieu, se disait-il. Comme c'est au fond la

vraie vie qu'on mène là! Comme on y est plus intelligent, plus artiste

que dans le monde! Comme Mme Verdurin, malgré de petites exagérations

un peu risibles, a un amour sincère de la peinture, de la musique!

Quelle passion pour les œuvres, quel désir de faire plaisir aux

artistes! Elle se fait une idée inexacte des gens du monde; mais avec

cela que le monde n'en a pas une plus fausse encore, des milieux

artistes! Peut-être n'ai-je pas de grands besoins intellectuels à

assouvir dans la conversation, mais je me plais parfaitement bien avec

Cottard, quoiqu'il fasse des calembours ineptes. Et quant au peintre, si

sa prétention est déplaisante quand il cherche à étonner, en

revanche c'est une des plus belles intelligences que j'aie connues. Et

puis surtout, là, on se sent libre, on fait ce qu'on veut sans

contrainte, sans cérémonie. Quelle dépense de bonne humeur il se fait

par jour dans ce salon-là. Décidément, sauf quelques rares

exceptions, je n'irai plus jamais que dans ce milieu. C'est là que

j'aurai de plus en plus mes habitudes et ma vie."

Et comme les qualités qu'il croyait intrinsèques aux Verdurin

n'étaient que le reflet sur eux de plaisirs qu'avait goûtes chez eux

son amour pour Odette, ces qualités devenaient plus sérieuses, plus

profondes, plus vitales, quand ces plaisirs l'étaient aussi. Comme Mme

Verdurin donnait parfois à Swann ce qui seul pouvait constituer pour

lui le bonheur; comme, tel soir où il se sentait anxieux parce

qu'Odette avait causé avec un invité plus qu'avec un autre, et où,

irrité contre elle il ne voulait pas prendre l'initiative de lui

demander si elle reviendrait avec lui, Mme Verdurin lui apportait la

paix et la joie en disant spontanément: "Odette, vous allez ramener M.

Swann, n'est-ce pas?" comme cet été qui venait et où il s'était

d'abord demandé avec inquiétude si Odette ne s'absenterait pas

sans lui, s'il pourrait continuer à la voir tous les jours, Mme

Verdurin allait les inviter à le passer tous deux chez elle à la

campagne--Swann, laissant à son insu la reconnaissance et l'intérêt

s'infiltrer dans son intelligence et influer sur ses idées, allait

jusqu'à proclamer que Mme Verdurin était une grande âme. De quelques

gens exquis ou éminents que tel de ses anciens camarades de l'école du

Louvre lui parlât: "Je préfère cent fois les Verdurin", lui

répondait-il. Et, avec une solennité qui était nouvelle chez lui: "Ce

sont des êtres magnanimes, et la magnanimité est, au fond, la seule

chose qui importe et qui distingue ici-bas. Vois-tu, il n'y a que deux

classes d'êtres: les magnanimes et les autres; et je suis arrivé à un

âge où il faut prendre parti, décider une fois pour toutes qui on

veut aimer et qui on veut dédaigner, se tenir à ceux qu'on aime et,

pour réparer le temps qu'on a gâché avec les autres, ne plus les

quitter jusqu'à sa mort. Eh bien! ajoutait-il avec cette légère

émotion qu'on éprouve quand, même sans bien s'en rendre compte, on

dit une chose non parce qu'elle est vraie, mais parce qu'on a plaisir à

la dire et qu'on l'écoute dans sa propre voix comme si elle venait

d'ailleurs que de nous-mêmes, le sort en est jeté, j'ai choisi

d'aimer les seuls cœurs magnanimes et de ne plus vivre que dans la

magnanimité. Tu me demandes si Mme Verdurin est véritablement

intelligente. Je t'assure qu'elle m'a donné les preuves d'une noblesse

de cœur, d'une hauteur d'âme où, que veux-tu, on n'atteint pas sans

une hauteur égale de pensée. Certes elle a la profonde intelligence

des arts. Mais ce n'est peut-être pas là qu'elle est le plus

admirable; et telle petite action ingénieusement, exquisément bonne,

qu'elle a accomplie pour moi, telle géniale attention, tel geste

familièrement sublime, révèlent une compréhension plus profonde de

l'existence que tous les traités de philosophie."

Il aurait pourtant pu se dire qu'il y avait des anciens amis de ses

parents aussi simples que les Verdurin, des camarades de sa jeunesse

aussi épris d'art, qu'il connaissait d'autres êtres d'un grand cœur,

et que, pourtant, depuis qu'il avait opté pour la simplicité, les arts

et la magnanimité, il ne les voyait plus jamais. Mais ceux-là ne

connaissaient pas Odette, et, s'ils l'avaient connue, ne se seraient pas

souciés de la rapprocher de lui.

Un amour de Swann · 第 5 / 18 段