musicale exécutée au piano et au violon. D'abord, il n'avait goûté
que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et
ç'avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite
ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu
tout d'un coup chercher à s'élever en un clapotement liquide, la masse
de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée
comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de
lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un
contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d'un coup,
il avait cherché à recueillir la phrase ou l'harmonie--il ne savait
lui-même--qui passait et lui avait ouvert plus largement l'âme, comme
certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la
propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu'il ne
savait pas la musique qu'il avait pu éprouver une impression aussi
confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules
purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles
à tout autre ordre d'impressions. Une impression de ce genre, pendant
un instant, est pour ainsi dire _sine materia._ Sans doute les notes que
nous entendons alors tendent déjà, selon leur hauteur et leur
quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions
variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de
largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont
évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour
ne pas être submergées par celles qu'éveillent déjà les notes
suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à
envelopper de sa liquidité et de son "fondu" les motifs qui par
instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et
disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu'ils
donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer,
ineffables--si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir
des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des
fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les
comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à
peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle
expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une
transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté
les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même
impression était tout d'un coup revenue, elle n'était déjà plus
insaisissable. Il s'en représentait l'étendue, les groupements
symétriques, la graphie, la valeur expressive; il avait devant lui
cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui est du dessin, de
l'architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique.
Cette fois il avait distingué nettement une phrase s'élevant pendant
quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé
aussitôt des voluptés particulières, dont il n'avait jamais eu
l'idée avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle ne
pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme
un amour inconnu.
D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis là, puis ailleurs,
vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d'un coup, au
point où elle était arrivée et d'où il se préparait à la suivre,
après une pause d'un instant, brusquement elle changeait de direction,
et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant
et doux, elle l'entraînait avec elle vers des perspectives inconnues.
Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième
fois. Et elle reparut en effet, mais sans lui parler plus clairement, en
lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il
eut besoin d'elle, il était comme un homme dans la vie de qui une
passante qu'il a aperçue un moment vient de faire entrer l'image d'une
beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus
grande, sans qu'il sache seulement s'il pourra revoir jamais celle qu'il
aime déjà et dont il ignore jusqu'au nom.
Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir
amorcer chez Swann la possibilité d'une sorte de rajeunissement. Depuis
si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal et
la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu'il croyait,
sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait plus
jusqu'à sa mort; bien plus, ne se sentant plus d'idées élevées dans
l'esprit, il avait cessé de croire à leur réalité, sans pouvoir non
plus la nier tout à fait. Aussi avait-il pris l'habitude de se
réfugier dans des pensées sans importance et qui lui permettaient de
laisser de côté le fond des choses. De même qu'il ne se demandait pas
s'il n'eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en
revanche savait avec certitude que s'il avait accepté une invitation il
devait s'y rendre, et que s'il ne faisait pas de visite après il lui
fallait laisser des cartes, de même dans sa conversation il
s'efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur les
choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en quelque
sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il
était extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour la date de
la naissance ou de la mort d'un peintre, pour la nomenclature de ses
œuvres. Parfois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un
jugement sur une œuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais il
donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s'il n'adhérait pas
tout entier à ce qu'il disait. Or, comme certains valétudinaires chez
qui, tout d'un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime
différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et
mystérieuse, semblent amener une telle, régression de leur mal qu'ils
commencent à envisager la possibilité inespérée de commencer sur le
tard une vie toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir
de la phrase qu'il avait entendue, dans certaines sonates qu'il s'était
fait jouer, pour voir s'il ne l'y découvrirait pas, la présence d'une
de ces réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et
auxquelles, comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont
il souffrait une sorte d'influence élective, il se sentait de nouveau
le désir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n'étant pas
arrivé à savoir de qui était l'œuvre qu'il avait entendue, il
n'avait pu se la procurer et avait fini par l'oublier. Il avait bien
rencontré dans la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme
lui à cette soirée et les avait interrogées; mais plusieurs étaient
arrivées après la musique ou parties avant; certaines pourtant
étaient là pendant qu'on l'exécutait, mais étaient allées causer
dans un autre salon, et d'autres restées à écouter n'avaient pas
entendu plus que les premières. Quant aux maîtres de maison, ils
savaient que c'était une œuvre nouvelle que les articles qu'ils
avaient engagés avaient demandé à jouer; ceux-ci étant partis en
tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. Il avait bien des amis
musiciens, mais tout en se rappelant le plaisir spécial et
intraduisible que lui avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux
les formes qu'elle dessinait, il était pourtant incapable de la leur
chanter. Puis il cessa d'y penser.
Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait
commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d'un coup après une note
longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, s'échappant
de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour
cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante
et divisée, la phrase aérienne et odorante qu'il aimait. Et elle
était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu'aucun
autre n'aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s'il eût
rencontré dans un salon ami une personne qu'il avait admirée dans la
rue et désespérait de jamais retrouver. À la fin, elle s'éloigna,
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant
sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il
pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c'était
l'andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait,
il pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait, essayer
d'apprendre son langage et son secret.
Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s'approcha-t-il de lui
pour lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup
à Mme Verdurin.
--Quel charmeur, n'est-ce pas, dit-elle à Swann; la comprend-il assez,
sa sonate, le petit misérable? Vous ne saviez pas que le piano pouvait
atteindre à ça. C'est tout, excepté du piano, ma parole! Chaque fois
j'y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C'est même plus beau
que l'orchestre, plus complet.
Le jeune pianiste s'inclina, et, souriant, soulignant les mots
comme s'il avait fait un trait d'esprit:
--Vous êtes très indulgente pour moi, dit-il.
Et tandis que Mme Verdurin disait à son mari: "Allons, donne-lui de
l'orangeade, il l'a bien méritée", Swann racontait à Odette comment
il avait été amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin,
ayant dit d'un peu loin: "Eh bien! il me semble qu'on est en train de
vous dire de belles choses, Odette", elle répondit: "Oui, de très
belles", Swann trouva délicieuse sa simplicité. Cependant il demandait
des renseignements sur Vinteuil, sur son œuvre, sur l'époque de sa vie
où il avait composé cette sonate, sur ce qu'avait pu signifier pour
lui la petite phrase, c'est cela surtout qu'il aurait voulu savoir.
Mais tous ces gens qui faisaient profession d'admirer ce musicien (quand
Swann avait dit que sa sonate était vraiment belle, Mme Verdurin
s'était écriée: "Je vous crois un peu qu'elle est belle! Mais on
n'avoue pas qu'on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n'a pas le
droit de ne pas la connaître", et le peintre avait ajouté: "Ah! c'est
tout à fait une très grande machine, n'est-ce pas? Ce n'est pas, si
vous voulez, la chose "cher" et "public", n'est-ce pas? mais c'est la
très grosse impression pour les artistes"), ces gens semblaient ne
s'être jamais posé ces questions, car ils furent incapables d'y
répondre.
Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur
sa phrase préférée:
--Tiens, c'est amusant, je n'avais jamais fait attention; je vous dirai
que je n'aime pas beaucoup chercher la petite bête et m'égarer dans
des pointes d'aiguilles; on ne perd pas son temps à couper les cheveux
en quatre ici, ce n'est pas le genre de la maison, répondit Mme
Verdurin, que le docteur Cottard regardait avec une admiration béate et
un zèle studieux se jouer au milieu de ce flot d'expressions toutes
faites. D'ailleurs lui et Mme Cottard, avec une sorte de bon sens comme
en ont aussi certaines gens du peuple, se gardaient bien de donner une
opinion ou de feindre l'admiration pour une musique qu'ils s'avouaient
l'un à l'autre, une fois rentrés chez eux, ne pas plus comprendre que
la peinture de "M. Biche", Comme le public ne connaît du charme, de la
grâce, des formes de la nature que ce qu'il en a puisé dans les
poncifs d'un art lentement assimilé, et qu'un artiste original commence
par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en cela du public, ne
trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans les portraits du
peintre, ce qui faisait pour eux l'harmonie de la musique et la beauté
de la peinture. Il leur semblait quand le pianiste jouait la sonate
qu'il accrochait au hasard sur le piano des notes que ne reliaient pas
en effet les formes auxquelles ils étaient habitués, et que le peintre
jetait au hasard des couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci, ils
pouvaient reconnaître une forme, ils la trouvaient alourdie et
vulgarisée (c'est-à-dire dépourvue de l'élégance de l'école de
peinture à travers laquelle ils voyaient, dans la rue même, les êtres
vivants) et sans vérité, comme si M. Biche n'eût pas su comment
était construite une épaule et que les femmes n'ont pas les cheveux
mauves.
Pourtant les fidèles s'étant dispersés, le docteur sentit qu'il y
avait là une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un
dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur débutant qui se
jette à l'eau pour apprendre, mais choisit un moment où il n'y a pas
trop de monde pour le voir:
--Alors, c'est ce qu'on appelle un musicien _di primo cartello!_
s'écria-t-il avec une brusque résolution.
Swann apprit seulement que l'apparition récente de la sonate de
Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de
tendances très avancées, mais était entièrement inconnue du grand
public.
--Je connais bien quelqu'un qui s'appelle Vinteuil, dit Swann,
en pensant au professeur de piano des sœurs de ma grand-mère.
--C'est peut-être lui, s'écria Mme Verdurin.
--Oh! non, répondit Swann en riant. Si vous l'aviez vu deux
minutes, vous ne vous poseriez pas la question.
--Alors poser la question, c'est la résoudre? dit le docteur.
--Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez
triste, mais enfin un homme de génie peut être le cousin d'une vieille
bête. Si cela était, j'avoue qu'il n'y a pas de supplice que je ne
m'imposerais pour que la vieille bête me présentât à l'auteur de la
sonate: d'abord le supplice de fréquenter la vieille bête, et qui doit
être affreux.
Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et
que le docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.
--Comment, s'écria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui
se font soigner par Potain!
--Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage,
vous oubliez que vous parlez d'un de mes confrères, je devrais
dire un de mes maîtres.
Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d'aliénation
mentale. Et il assurait qu'on pouvait s'en apercevoir à certains
passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde, mais
elle le troubla; car une œuvre de musique pure ne contenant aucun des
rapports logiques dont l'altération dans le langage dénonce la folie,
la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose d'aussi
mystérieux que la folie d'une chienne, la folie d'un cheval, qui
pourtant s'observent en effet.
--Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez dix fois
autant que lui, répondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d'une
personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tête à
ceux qui ne sont pas du même avis qu'elle. Vous ne tuez pas vos
malades, vous au moins!
--Mais, madame, il est de l'Académie, répliqua le docteur d'un ton
ironique. Si un malade préfère mourir de la main d'un des princes de
la science... C'est beaucoup plus chic de pouvoir dire: "C'est Potain
qui me soigne."
--Ah! c'est plus chic? dit Mme Verdurin. Alors il y a du chic dans les
maladies, maintenant? je ne savais pas ça... Ce que vous m'amusez!
s'écria-t-elle tout à coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et
moi, bonne bête qui discutais sérieusement sans m'apercevoir que vous
me faisiez monter à l'arbre.
Quant à M. Verdurin, trouvant que c'était un peu fatigant de se mettre
à rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffée de sa pipe en
songeant avec tristesse qu'il ne pouvait plus rattraper sa femme sur le
terrain de l'amabilité.
--Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit Mme Verdurin à
Odette au moment où celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple,
charmant; si vous n'avez jamais à nous présenter que des amis comme
cela, vous pouvez les amener.
M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n'avait pas apprécié
la tante du pianiste.
--Il s'est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit Mme Verdurin, tu
ne voudrais pourtant pas que, la première fois, il ait déjà le ton de
la maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis
plusieurs années. La première fois ne compte pas, c'était utile pour
prendre langue. Odette, il est convenu qu'il viendra nous retrouver
demain au Châtelet. Si vous alliez le prendre?
--Mais non, il ne veut pas.
--Ah! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'aille pas lâcher
au dernier moment!
À la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait
les rejoindre n'importe où, quelquefois dans les restaurants de
banlieue où on allait peu encore, car ce n'était pas la saison, plus
souvent au théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup; et comme un
jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de première, de
gala, un coupe-file leur eût été fort utile, que cela les avait
beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de l'enterrement de
Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais
seulement de celles mal cotées qu'il eût jugé peu délicat de cacher,
et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg Saint-Germain
l'habitude de ranger les relations avec le monde officiel, répondit:
--Je vous promets de m'en occuper, vous l'aurez à temps pour la reprise
des _Danicheff_, je déjeune justement demain avec le Préfet de police
à l'Élysée.
--Comment ça, à l'Élysée? cria le docteur Cottard d'une voix tonnante.
--Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l'effet que
sa phrase avait produit.
Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie:
--Ça vous prend souvent?
Généralement, une fois l'explication donnée, Cottard disait: "Ah!
bon, bon, ça va bien" et ne montrait plus trace d'émotion.
Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer
l'apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement qu'un homme
avec qui il dînait, qui n'avait ni fonctions officielles, ni
illustration d'aucune sorte, frayât avec le Chef de l'État.
--Comment ça, M. Grévy? vous connaissez M. Grévy? dit-il à Swann de
l'air stupide et incrédule d'un municipal à qui un inconnu demande à
voir le Président de la République, et qui, comprenant par ces mots
"à qui il a affaire", comme disent les journaux, assure au pauvre
dément qu'il va être reçu à l'instant et le dirige sur l'infirmerie
spéciale du dépôt.
--Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n'osa pas dire
que c'était le prince de Galles), du reste il invite très facilement
et je vous assure que ces déjeuners n'ont rien d'amusant, ils sont
d'ailleurs très simples, on n'est jamais plus de huit à table,
répondit Swann qui tâchait d'effacer ce que semblaient avoir de trop
éclatant, aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le
Président de la République.
Aussitôt Cottard, s'en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette
opinion, au sujet de la valeur d'une invitation chez M. Grévy, que
c'était chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès lors,
il ne s'étonna plus que Swann, aussi bien qu'un autre, fréquentât
l'Élysée, et même il le plaignait un peu d'aller à des déjeuners
que l'invité avouait lui-même être ennuyeux.
--Ah! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d'un douanier, méfiant
tout à l'heure, mais qui, après vos explications, vous donne son visa
et vous laisse passer sans ouvrir vos malles.
--Ah! je vous crois qu'ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners,
vous avez de la vertu d'y aller, dit Mme Verdurin, à qui le Président
de la République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement
redoutable parce qu'il disposait de moyens de séduction et de
contrainte qui, employés à l'égard des fidèles, eussent été
capables de les faire lâcher. Il paraît qu'il est sourd comme un pot
et qu'il mange avec ses doigts.
--En effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous amuser d'y aller, dit
le docteur avec une nuance de commisération; et, se rappelant le
chiffre de huit convives: "Sont-ce des déjeuners intimes?" demandait-il
vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu'une curiosité de
badaud.
Mais le prestige qu'avait à ses yeux le Président de la République
finit pourtant par triompher et de l'humilité de Swann et de la
malveillance de Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait
avec intérêt: "Verrons-nous ce soir M. Swann? Il a des relations
personnelles avec M. Grévy. C'est bien ce qu'on appelle un gentleman?"
Il alla même jusqu'à lui offrir une carte d'invitation pour
l'exposition dentaire.
--Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne
laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez, je vous dis cela parce que
j'ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s'en sont mordu les
doigts.
Quant à M. Verdurin, il remarqua le mauvais effet qu'avait produit sur
sa femme cette découverte que Swann avait des amitiés puissantes dont
il n'avait jamais parlé.
Si l'on n'avait pas arrangé une partie au dehors, c'est chez les
Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le
soir, et n'acceptait presque jamais à dîner malgré les instances
d'Odette.
--Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimiez mieux
cela, lui disait-elle.
--Et Mme Verdurin?
--Oh! ce serait bien simple. Je n'aurais qu'à dire que ma robe
n'a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours
moyen de s'arranger.
--Vous êtes gentille.
Mais Swann se disait que s'il montrait à Odette (en consentant
seulement à la retrouver après dîner) qu'il y avait des plaisirs
qu'il préférait à celui d'être avec elle, le goût qu'elle
ressentait pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et,
d'autre part, préférant infiniment à celle d'Odette la beauté d'une
petite ouvrière fraîche et bouffie comme une rose et dont il était
épris, il aimait mieux passer le commencement de la soirée avec elle,
étant sûr de voir Odette ensuite. C'est pour les mêmes raisons qu'il
n'acceptait jamais qu'Odette vînt le chercher pour aller chez les
Verdurin. La petite ouvrière l'attendait près de chez lui à un coin
de rue que son cocher Rémi connaissait, elle montait à côté de Swann
et restait dans ses bras jusqu'au moment où la voiture l'arrêtait
devant chez les Verdurin. À son entrée, tandis que Mme Verdurin
montrant des roses qu'il avait envoyées le matin lui disait: "Je vous
gronde" et lui indiquait une place à côté d'Odette, le pianiste
jouait, pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme
l'air national de leur amour. Il commençait par la tenue des trémolos
de violons que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout
le premier plan, puis tout d'un coup ils semblaient s'écarter et comme
dans ces tableaux de Pieter de Hooch, qu'approfondit le cadre étroit
d'une porte entrouverte, tout au loin, d'une couleur autre, dans le
velouté d'une lumière interposée, la petite phrase apparaissait,
dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre
monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà et
là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire; mais Swann y
croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait
connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa
grâce légère, elle avait quelque chose d'accompli, comme le
détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la
considérait moins en elle-même--en ce qu'elle pouvait exprimer pour un
musicien qui ignorait l'existence et de lui et d'Odette quand il l'avait
composée, et pour tous ceux qui l'entendraient dans des siècles--que
comme un gage, un souvenir de son amour qui, même pour les Verdurin ou
pour le petit pianiste, faisait penser à Odette en même temps qu'à
lui, les unissait; c'était au point que, comme Odette, par caprice,
l'en avait prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par
un artiste la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce
passage. "Qu'avez-vous besoin du reste? lui avait-elle dit. C'est ça
notre morceau." Et même, souffrant de songer, au moment où elle
passait si proche et pourtant à l'infini, que tandis qu'elle
s'adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque
qu'elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe,
étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres
écrites par une femme aimée, nous en voulons à l'eau de la gemme et
aux mots du langage, de ne pas être faits uniquement de l'essence d'une
liaison passagère et d'un être particulier.