MARCEL PROUST
_Un amour de Swann_
GALIMARD
Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan"
des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était
nécessaire: il fallait adhérer tacitement à un _Credo_ dont un des
articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette
année-là et dont elle disait: "Ça ne devrait pas être permis de
savoir jouer Wagner comme ça!", "enfonçait" à la fois Planté et
Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que
Potain. Toute "nouvelle recrue" à qui les Verdurin ne pouvaient pas
persuader que les soirées des gens qui n'allaient pas chez eux étaient
ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue. Les femmes
étant à cet égard plus rebelles que les hommes à déposer toute
curiosité mondaine et l'envie de se renseigner par soi-même sur
l'agrément des autres salons, et les Verdurin sentant d'autre part que
cet esprit d'examen et ce démon de frivolité pouvaient par contagion
devenir fatals à l'orthodoxie de la petite église, ils avaient été
amenés à rejeter successivement tous les "fidèles" du sexe féminin.
En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque
uniquement cette année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même
vertueuse et d'une respectable famille bourgeoise excessivement riche et
entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé toute
relation) à une personne presque du demi-monde, Mme de Crécy, que Mme
Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être "un
amour", et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le
cordon; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait
été si facile de faire accroire que la princesse de Sagan et la
duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux pour
avoir du monde à leurs dîners, que si on leur avait offert de les
faire inviter chez ces deux grandes dames, l'ancienne concierge et la
cocotte eussent dédaigneusement refusé.
Les Verdurin n'invitaient pas à dîner: on avait chez eux "son couvert
mis". Pour la soirée, il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste
jouait, mais seulement si "ça lui chantait", car on ne forçait
personne et comme disait M. Verdurin: "Tout pour les amis, vivent les
camarades!" Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de _La Walkyrie_
ou le prélude de _Tristan_, Mme Verdurin protestait, non que cette
musique lui déplût, mais au contraire parce qu'elle lui causait trop
d'impression. "Alors vous tenez à ce que j'aie ma migraine? Vous savez
bien que c'est la même chose chaque fois qu'il joue ça. Je sais ce qui
m'attend! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne!"
S'il ne jouait pas, on causait, et l'un des amis, le plus souvent leur
peintre favori d'alors, "lâchait", comme disait M. Verdurin, "une
grosse faribole qui faisait s'esclaffer tout le monde", Mme Verdurin
surtout, à qui--tant elle avait l'habitude de prendre au propre les
expressions figurées des émotions qu'elle éprouvait--le docteur
Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa
mâchoire qu'elle avait décrochée pour avoir trop ri.
L'habit noir était défendu parce qu'on était entre "copains" et pour
ne pas ressembler aux "ennuyeux" dont on se garait comme de la peste et
qu'on n'invitait qu'aux grandes soirées, données le plus rarement
possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire
connaître le musicien. Le reste du temps, on se contentait de jouer des
charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun
étranger au petit "noyau".
Mais au fur et à mesure que les "camarades" avaient pris plus de place
dans la vie de Mme Verdurin, les ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout
ce qui retenait les amis loin d'elle, ce qui les empêchait quelquefois
d'être libres, ce fut la mère de l'un, la profession de l'autre, la
maison de campagne ou la mauvaise santé d'un troisième. Si le docteur
Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès
d'un malade en danger: "Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela lui fera
peut-être beaucoup plus de bien que vous n'alliez pas le déranger ce
soir; il passera une bonne nuit sans vous; demain matin vous irez de
bonne heure et vous le trouverez guéri." Dès le commencement de
décembre, elle était malade à la pensée que les fidèles
"lâcheraient" pour le jour de Noël et le 1er janvier. La tante du
pianiste exigeait qu'il vînt dîner ce jour-là en famille chez sa
mère à elle:
--Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mère, s'écria durement Mme
Verdurin, si vous ne dîniez pas avec elle le jour de l'an, comme en
_province!_
Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte:
--Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement le
Vendredi saint comme un autre jour? dit-elle à Cottard la première
année, d'un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la réponse.
Mais elle tremblait en attendant qu'il l'eût prononcée, car s'il
n'était venu, elle risquait de se trouver seule.
--Je viendrai le Vendredi saint... vous faire mes adieux car nous
allons passer les fêtes de Pâques en Auvergne.
--En Auvergne? pour vous faire manger par les puces et la vermine,
grand bien vous fasse!
Et après un silence:
--Si vous nous l'aviez dit au moins, nous aurions tâché d'organiser
cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables.
De même si un "fidèle" avait un ami, ou une "habituée" un flirt qui
serait capable de le faire "lâcher" quelquefois, les Verdurin, qui ne
s'effrayaient pas qu'une femme eût un amant pourvu qu'elle l'eût chez
eux, l'aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient: "Eh bien!
amenez-le votre ami." Et on l'engageait à l'essai, pour voir s'il
était capable de ne pas avoir de secrets pour Mme Verdurin, s'il était
susceptible d'être agrégé au "petit clan". S'il ne l'était pas, on
prenait à part le fidèle qui l'avait présenté et on lui rendait le
service de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse. Dans le cas
contraire, le "nouveau" devenait à son tour un fidèle. Aussi quand
cette année-là, la demi-mondaine raconta à M. Verdurin qu'elle avait
fait la connaissance d'un homme charmant, M. Swann, et insinua qu'il
serait très heureux d'être reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il
séance tenante la requête à sa femme. (Il n'avait jamais d'avis
qu'après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à
exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de
grandes ressources d'ingéniosité.)
--Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle
désirerait te présenter un de ses amis, M. Swann. Qu'en dis-tu?
--Mais voyons, est-ce qu'on peut refuser quelque chose à une petite
perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis, je
vous dis que vous êtes une perfection.
--Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivaudage,
et elle ajouta: vous savez que je ne suis pas "fishing for compliments".
--Eh bien! amenez-le votre ami, s'il est agréable.
Certes le "petit noyau" n'avait aucun rapport avec la société où
fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n'était
pas la peine d'y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour se
faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les
femmes, qu'à partir du jour où il avait connu à peu près toutes
celles de l'aristocratie et où elles n'avaient plus rien eu à lui
apprendre, il n'avait plus tenu à ces lettres de naturalisation,
presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg
Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d'échange, de lettre de
crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de
s'improviser une situation dans tel petit trou de province ou tel milieu
obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait
semblé jolie. Car le désir ou l'amour lui rendait alors un sentiment
de vanité dont il était maintenant exempt dans l'habitude de la vie
(bien que ce fût lui sans doute qui autrefois l'avait dirigé vers
cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs
frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudition en
matière d'art à conseiller les dames de la société dans leurs achats
de tableaux et pour l'ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait
désirer de briller, aux yeux d'une inconnue dont il s'était épris,
d'une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n'impliquait pas.
Il le désirait surtout si l'inconnue était d'humble condition. De
même que ce n'est pas à un autre homme intelligent qu'un homme
intelligent aura peur de paraître bête, ce n'est pas par un grand
seigneur c'est par un rustre qu'un homme élégant craindra de voir son
élégance méconnue. Les trois quarts des frais d'esprit et des
mensonges de vanité, qui ont été prodigués depuis que le monde
existe par des gens qu'ils ne faisaient que diminuer, l'ont été pour
des inférieurs. Et Swann, qui était simple et négligent avec une
duchesse, tremblait d'être méprisé, posait, quand il était devant
une femme de chambre.
Il n'était pas comme tant de gens qui, par paresse, ou sentiment
résigné de l'obligation que crée la grandeur sociale de rester
attaché à un certain rivage, s'abstiennent des plaisirs que la
réalité leur présente en dehors de la position mondaine où ils
vivent cantonnés jusqu'à leur mort, se contentant de finir par appeler
plaisirs, faute de mieux, une fois qu'ils sont parvenus à s'y habituer,
les divertissements médiocres ou les insupportables ennuis qu'elle
renferme. Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec
qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu'il
avait d'abord trouvées jolies. Et c'étaient souvent des femmes de
beauté assez vulgaire, car les qualités physiques qu'il recherchait
sans s'en rendre compte étaient en complète opposition avec celles qui
lui rendaient admirables les femmes sculptées ou peintes par les
maîtres qu'il préférait. La profondeur, la mélancolie de
l'expression, glaçaient ses sens que suffisait au contraire à
éveiller une chair saine, plantureuse et rose.
Si en voyage il rencontrait une famille qu'il eût été plus élégant
de ne pas chercher à connaître, mais dans laquelle une femme se
présentait à ses yeux parée d'un charme qu'il n'avait pas encore
connu, rester dans son "quant à soi" et tromper le désir qu'elle avait
fait naître, substituer un plaisir différent au plaisir qu'il eût pu
connaître avec elle, en écrivant à une ancienne maîtresse de venir
le rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche abdication devant la
vie, un aussi stupide renoncement à un bonheur nouveau, que si au lieu
de visiter le pays, il s'était confiné dans sa chambre en regardant
des vues de Paris. Il ne s'enfermait pas dans l'édifice de ses
relations, mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire à pied
d'œuvre sur de nouveaux frais partout où une femme lui avait plu, une
de ces tentes démontables comme les explorateurs en emportent avec eux.
Pour ce qui n'en était pas transportable ou échangeable contre un
plaisir nouveau, il l'eût donné pour rien, si enviable que cela parût
à d'autres. Que de fois son crédit auprès d'une duchesse, fait du
désir accumulé depuis des années que celle-ci avait eu de lui être
agréable sans en avoir trouvé l'occasion, il s'en était défait d'un
seul coup en réclamant d'elle par une indiscrète dépêche une
recommandation télégraphique qui le mît en relation sur l'heure avec
un de ses intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne,
comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de
pain. Même après coup, il s'en amusait, car il y avait en lui,
rachetée par de rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il
appartenait à cette catégorie d'hommes intelligents qui ont vécu dans
l'oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être une excuse
dans l'idée que cette oisiveté offre à leur intelligence des objets
aussi dignes d'intérêt que pourrait faire l'art ou l'étude, que la
"Vie" contient des situations plus intéressantes, plus romanesques que
tous les romans. Il l'assurait du moins et le persuadait aisément aux
plus affinés de ses amis du monde, notamment au baron de Charlus qu'il
s'amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui
arrivaient, soit qu'ayant rencontré en chemin de fer une femme qu'il
avait ensuite ramenée chez lui, il eût découvert qu'elle était la
sœur d'un souverain entre les mains de qui se mêlaient en ce moment
tous les fils de la politique européenne, au courant de laquelle il se
trouvait ainsi tenu d'une façon très agréable, soit que par le jeu
complexe des circonstances, il dépendît du choix qu'allait faire le
conclave, s'il pourrait ou non devenir l'amant d'une cuisinière.
Ce n'était pas seulement d'ailleurs la brillante phalange de vertueuses
douairières, de généraux, d'académiciens, avec lesquels il était
particulièrement lié, que Swann forçait avec tant de cynisme à lui
servir d'entremetteurs. Tous ses amis avaient l'habitude de recevoir de
temps en temps des lettres de lui où un mot de recommandation ou
d'introduction leur était demandé avec une habileté diplomatique qui,
persistant à travers les amours successives et les prétextes
différents, accusait, plus que n'eussent fait des maladresses, un
caractère permanent et des buts identiques. Je me suis souvent fait
raconter bien des années plus tard, quand je commençai à
m'intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu'en de tout
autres parties il offrait avec le mien, que quand il écrivait à mon
grand-père (qui ne l'était pas encore, car c'est vers l'époque de ma
naissance que commença la grande liaison de Swann et elle interrompit
longtemps ces pratiques), celui-ci, en reconnaissant sur l'enveloppe
l'écriture de son ami, s'écriait: "Voilà Swann qui va demander
quelque chose: à la garde!" Et soit méfiance, soit par le sentiment
inconsciemment diabolique qui nous pousse à n'offrir une chose qu'aux
gens qui n'en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de
non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu'il
leur adressait, comme de le présenter à une jeune fille qui dînait
tous les dimanches à la maison, et qu'ils étaient obligés, chaque
fois que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir,
alors que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien
inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de
faire signe à celui qui en eût été si heureux.
Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là
s'était plaint de ne jamais voir Swann leur annonçait avec
satisfaction et peut-être un peu le désir d'exciter l'envie, qu'il
était devenu tout ce qu'il y a de plus charmant pour eux, qu'il ne les
quittait plus. Mon grand-père ne voulait pas troubler leur plaisir mais
regardait ma grand-mère en fredonnant:
"_Quel est donc ce mystère
Je n'y puis rien comprendre._"
ou:
"_Vision fugitive..._"
ou:
"_Dans ces affaires
Le mieux est de ne rien voir._"
Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de
Swann: "Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup?" la figure de
l'interlocuteur s'allongeait: "Ne prononcez jamais son nom devant
moi!"--"Mais je croyais que vous étiez si liés..." Il avait été
ainsi pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand-mère,
dînant presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir,
sans avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand-mère
allait envoyer demander de ses nouvelles, quand à l'office elle trouva
une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de
la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu'il allait quitter
Paris, qu'il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au
moment de rompre, c'était elle seule qu'il avait jugé utile d'avertir.
Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne mondaine
ou du moins une personne qu'une extraction trop humble ou une situation
trop irrégulière n'empêchait pas qu'il fît recevoir dans le monde,
alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l'orbite
particulier où elle se mouvait ou bien où il l'avait entraînée.
"Inutile de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que
c'est le jour d'Opéra de son Américaine." Il la faisait inviter dans
les salons particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses
dîners hebdomadaires, son poker; chaque soir, après qu'un léger
crêpelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de
quelque douceur la vivacité de ses yeux verts, il choisissait une fleur
pour sa boutonnière et partait pour retrouver sa maîtresse à dîner
chez l'une ou l'autre des femmes de sa coterie; et alors, pensant à
l'admiration et à l'amitié que les gens à la mode, pour qui il
faisait la pluie et le beau temps et qu'il allait retrouver là, lui
prodigueraient devant la femme qu'il aimait, il retrouvait du charme à
cette vie mondaine sur laquelle il s'était blasé, mais dont la
matière, pénétrée et colorée chaudement d'une flamme insinuée qui
s'y jouait, lui semblait précieuse et belle depuis qu'il y avait
incorporé un nouvel amour.
Mais, tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait
été la réalisation plus ou moins complète d'un rêve né de la vue
d'un visage ou d'un corps que Swann avait, spontanément, sans s'y
efforcer, trouvés charmants, en revanche, quand un jour au théâtre il
fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d'autrefois, qui
lui avait parlé d'elle comme d'une femme ravissante avec qui il
pourrait peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant
pour plus difficile qu'elle n'était en réalité afin de paraître
lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant
connaître, elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté,
mais d'un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui
inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion
physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes
pour chacun, et qui sont l'opposé du type que nos sens réclament. Pour
lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les
pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient
beaux, mais si grands qu'ils fléchissaient sous leur propre masse,
fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l'air
d'avoir mauvaise mine ou d'être de mauvaise humeur. Quelque temps
après cette présentation au théâtre, elle lui avait écrit pour lui
demander à voir ses collections qui l'intéressaient tant, "elle,
ignorante qui avait le goût des jolies choses", disant qu'il lui
semblait qu'elle le connaîtrait mieux, quand elle l'aurait vu dans "son
home" où elle l'imaginait "si confortable avec son thé et ses livres",
quoiqu'elle ne lui eût pas caché sa surprise qu'il habitât ce
quartier qui devait être si triste et "qui était si peu _smart_ pour
lui qui l'était tant". Et après qu'il l'eut laissée venir, en le
quittant, elle lui avait dit son regret d'être restée si peu dans
cette demeure où elle avait été heureuse de pénétrer, parlant de
lui comme s'il avait été pour elle quelque chose de plus que les
autres êtres qu'elle connaissait, et semblant établir entre leurs deux
personnes une sorte de trait d'union romanesque qui l'avait fait
sourire. Mais à l'âge déjà un peu désabusé dont approchait Swann,
et où l'on sait se contenter d'être amoureux pour le plaisir de
l'être sans trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des cœurs,
s'il n'est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel tend
nécessairement l'amour, lui reste uni en revanche par une association
d'idées si forte, qu'il peut en devenir la cause, s'il se présente
avant lui. Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont
on était amoureux; plus tard sentir qu'on possède le cœur d'une femme
peut suffire à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l'âge où il
semblerait, comme on cherche surtout dans l'amour un plaisir subjectif,
que la part du goût pour la beauté d'une femme devrait y être la plus
grande, l'amour peut naître--l'amour le plus physique--sans qu'il y ait
eu, à sa base, un désir préalable. À cette époque de la vie, on a
déjà été atteint plusieurs fois par l'amour; il n'évolue plus seul
suivant ses propres lois inconnues et fatales, devant notre cœur
étonné et passif. Nous venons à son aide, nous le faussons par la
mémoire, par la suggestion. En reconnaissant un de ses symptômes, nous
nous rappelons, nous faisons renaître les autres. Comme nous possédons
sa chanson, gravée en nous tout entière, nous n'avons pas besoin
qu'une femme nous en dise le début--rempli par l'admiration qu'inspire
la beauté--pour en trouver la suite. Et si elle commence au milieu--là
où les cœurs se rapprochent, où l'on parle de n'exister plus que l'un
pour l'autre--nous avons assez l'habitude de cette musique pour
rejoindre tout de suite notre partenaire au passage où elle nous
attend.
Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites; et
sans doute chacune d'elle renouvelait pour lui la déception qu'il
éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié
les particularités dans l'intervalle, et qu'il ne s'était rappelé ni
si expressif ni, malgré sa jeunesse, si fané; il regrettait, pendant
qu'elle causait avec lui, que la grande beauté qu'elle avait ne fût
pas du genre de celles qu'il aurait spontanément préférées. Il faut
d'ailleurs dire que le visage d'Odette paraissait plus maigre et plus
proéminent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie
et plus plane était recouverte par la masse de cheveux qu'on portait,
alors, prolongés en "devants", soulevés en "crêpés", répandus en
mèches folles le long des oreilles; et quant à son corps qui était
admirablement fait, il était difficile d'en apercevoir la continuité
(à cause des modes de l'époque et quoiqu'elle fût une des femmes de
Paris qui s'habillaient le mieux), tant le corsage, s'avançant en
saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en
pointe pendant que par en dessous commençait à s'enfler le ballon des
doubles jupes, donnait à la femme l'air d'être composée de pièces
différentes mal emmanchées les unes dans les autres; tant les ruchés,
les volants, le gilet suivaient en toute indépendance, selon la
fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur étoffe, la ligne qui
les conduisait aux nœuds, aux bouillons de dentelle, aux effilés de
jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais ne
s'attachaient nullement à l'être vivant qui, selon que l'architecture
de ces fanfreluches se rapprochait ou s'écartait trop de la sienne, s'y
trouvait engoncé ou perdu.
Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu'elle lui
avait dit combien le temps lui durerait jusqu'à ce qu'il lui permît de
revenir; il se rappelait l'air inquiet, timide, avec lequel elle l'avait
une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les regards
qu'elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration
craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de
pensées artificielles fixé devant son chapeau rond de paille blanche,
à brides de velours noir. "Et vous, avait-elle dit, vous ne viendriez
pas une fois chez moi prendre le thé?" Il avait allégué des travaux
en train, une étude--en réalité abandonnée depuis des années--sur
Ver Meer de Delft. "Je comprends que je ne peux rien faire, moi
chétive, à côté de grands savants comme vous autres, lui avait-elle
répondu. Je serais comme la grenouille devant l'aréopage. Et pourtant
j'aimerais tant m'instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit
être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers",
avait-elle ajouté avec l'air de contentement de soi-même que prend une
femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte
de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine en
"mettant elle-même les mains à la pâte". "Vous allez vous moquer de
moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver
Meer), je n'avais jamais entendu parler de lui; vit-il encore? Est-ce
qu'on peut voir de ses œuvres à Paris, pour que je puisse me
représenter ce que vous aimez, deviner un peu ce qu'il y a sous ce
grand front qui travaille tant, dans cette tête qu'on sent toujours en
train de réfléchir, me dire: voilà, c'est à cela qu'il est en train
de penser. Quel rêve ce serait d'être mêlée à vos travaux!" Il
s'était excusé sur sa peur des amitiés nouvelles, ce qu'il avait
appelé, par galanterie, sa peur d'être malheureux. "Vous avez peur
d'une affection? comme c'est drôle, moi qui ne cherche que cela, qui
donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d'une voix si
naturelle, si convaincue, qu'il en avait été remué. Vous avez dû
souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle.
Elle n'a pas su vous comprendre; vous êtes un être si à part. C'est
cela que j'ai aimé d'abord en vous, j'ai bien senti que vous n'étiez
pas comme tout le monde."--"Et puis d'ailleurs vous aussi, lui avait-il
dit, je sais bien ce que c'est que les femmes, vous devez avoir des tas
d'occupations, être peu libre."
--"Moi, je n'ai jamais rien à faire! Je suis toujours libre, je le
serai toujours pour vous. À n'importe quelle heure du jour ou de la
nuit où il pourrait vous être commode de me voir, faites-moi chercher,
et je serai trop heureuse d'accourir. Le ferez-vous? Savez-vous ce qui
serait gentil, ce serait de vous faire présenter à Mme Verdurin chez
qui je vais tous les soirs. Croyez-vous! si on s'y retrouvait et si je
pensais que c'est un peu pour moi que vous y êtes!"
Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant ainsi
à elle quand il était seul, il faisait seulement jouer son image entre
beaucoup d'autres images de femmes dans des rêveries romanesques; mais
si, grâce à une circonstance quelconque (ou même peut-être sans que
ce fût grâce à elle, la circonstance qui se présente au moment où
un état, latent jusque-là, se déclare, pouvant n'avoir influé en
rien sur lui), l'image d'Odette de Crécy venait à absorber toutes ces
rêveries, si celles-ci n'étaient plus séparables de son souvenir,
alors l'imperfection de son corps ne garderait plus aucune importance,
ni qu'il eût été, plus ou moins qu'un autre corps, selon le goût de
Swann, puisque devenu le corps de celle qu'il aimait, il serait
désormais le seul qui fût capable de lui causer des joies et des
tourments.
Mon grand-père avait précisément connu, ce qu'on n'aurait pu dire
d'aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait
perdu toute relation avec celui qu'il appelait le "jeune Verdurin" et
qu'il considérait, un peu en gros, comme tombé--tout en gardant de
nombreux millions--dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une
lettre de Swann lui demandant s'il ne pourrait pas le mettre en rapport
avec les Verdurin: "À la garde! à la garde! s'était écrié mon
grand-père, ça ne m'étonne pas du tout, c'est bien par là que devait
finir Swann. Joli milieu! D'abord je ne peux pas faire ce qu'il me
demande parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ça doit
cacher une histoire de femme, je ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah
bien! nous allons avoir de l'agrément si Swann s'affuble des petits
Verdurin."
Et sur la réponse négative de mon grand-père, c'est Odette qui
avait amené elle-même Swann chez les Verdurin.
Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses débuts,
le docteur et Mme Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre
qui avait alors leur faveur, auxquels s'étaient joints dans la soirée
quelques autres fidèles.
Le docteur Cottard ne savait jamais d'une façon certaine de quel ton il
devait répondre à quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou
était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions
de physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et provisoire dont la
finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le
propos qu'on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais
comme pour faire face à l'hypothèse opposée il n'osait pas laisser ce
sourire s'affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter
perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu'il n'osait
pas poser: "Dites-vous cela pour de bon?" Il n'était pas plus assuré
de la façon dont il devait se comporter dans la rue, et même en
général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux
passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait
d'avance à son attitude toute impropriété, puisqu'il prouvait, si
elle n'était pas de mise, qu'il le savait bien et que s'il avait
adopté celle-là, c'était par plaisanterie.
Sur tous les points cependant où une franche question lui semblait
permise, le docteur ne se faisait pas faute de s'efforcer de restreindre
le champ de ses doutes et de compléter son instruction.
C'est ainsi que, sur les conseils qu'une mère prévoyante lui avait
donnés quand il avait quitté sa province, il ne laissait jamais passer
soit une locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus sans
tâcher de se faire documenter sur eux.
Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur
supposant parfois un sens plus précis qu'elles n'ont, il eût désiré
savoir ce qu'on voulait dire exactement par celles qu'il entendait le
plus souvent employer: la beauté du diable, du sang bleu, une vie de
bâtons de chaise, le quart d'heure de Rabelais, être le prince des
élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc, et dans
quels cas déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses
propos. À leur défaut il plaçait des jeux de mots qu'il avait appris.
Quant aux noms de personnes nouveaux qu'on prononçait devant lui, il se
contentait seulement de les répéter sur un ton interrogatif qu'il
pensait suffisant pour lui valoir des explications qu'il n'aurait pas
l'air de demander.
Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur tout lui faisait
complètement défaut, le raffinement de politesse qui consiste à
affirmer à quelqu'un qu'on oblige, sans souhaiter d'en être cru, que
c'est à lui qu'on a obligation, était peine perdue avec lui, il
prenait tout au pied de la lettre. Quel que fût l'aveuglement de Mme
Verdurin à son égard, elle avait fini, tout en continuant à le
trouver très fin, par être agacée de voir que quand elle l'invitait
dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus
de grâce: "Vous êtes trop aimable d'être venu, docteur, d'autant plus
que je suis sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt,
et puis nous sommes peut-être trop près de la scène", le docteur qui
était entré dans la loge avec un sourire qui attendait pour se
préciser ou pour disparaître que quelqu'un d'autorisé le renseignât
sur la valeur du spectacle, lui répondait: "En effet on est beaucoup
trop près et on commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais
vous m'avez exprimé le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont
des ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne
ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne!" Et il
ajoutait: "Sarah Bernhardt, c'est bien la Voix d'Or, n'est-ce pas? On
écrit souvent aussi qu'elle brûle les planches. C'est une expression
bizarre, n'est-ce pas?" dans l'espoir de commentaires qui ne venaient
point.
"Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous faisons
fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous offrons au
docteur. C'est un savant qui vit en dehors de l'existence pratique, il
ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s'en rapporte
à ce que nous lui en disons."--"Je n'avais pas osé te le dire, mais je
l'avais remarqué", répondit M. Verdurin. Et au jour de l'an suivant,
au lieu d'envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en
lui disant que c'était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour trois
cents francs une pierre reconstituée en laissant entendre qu'on pouvait
difficilement en voir d'aussi belle.
Quand Mme Verdurin avait annoncé qu'on aurait, dans la soirée, M.
Swann: "Swann?" s'était écrié le docteur d'un accent rendu brutal par
la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au dépourvu
que quiconque cet homme qui se croyait perpétuellement préparé à
tout. Et voyant qu'on ne lui répondait pas: "Swann? Qui ça, Swann!"
hurla-t-il au comble d'une anxiété qui se détendit soudain quand Mme
Verdurin eut dit: "Mais l'ami dont Odette nous avait parlé."--"Ah! bon,
bon, ça va bien", répondit le docteur apaisé. Quant au peintre il se
réjouissait de l'introduction de Swann chez Mme Verdurin, parce qu'il
le supposait amoureux d'Odette et qu'il aimait à favoriser les
liaisons. "Rien ne m'amuse comme de faire des mariages, confia-t-il,
dans l'oreille, au docteur Cottard, j'en ai déjà réussi beaucoup,
même entre femmes!"
En disant aux Verdurin que Swann était très "smart", Odette leur avait
fait craindre un "ennuyeux". Il leur fit au contraire une excellente
impression dont à leur insu sa fréquentation dans la société
élégante était une des causes indirectes. Il avait en effet sur les
hommes même intelligents qui ne sont jamais allés dans le monde une
des supériorités de ceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus
le transfigurer par le désir ou par l'horreur qu'il inspire à
l'imagination, de le considérer comme sans aucune importance. Leur
amabilité, séparée de tout snobisme et de la peur de paraître trop
aimable, devenue indépendante, a cette aisance, cette grâce des
mouvements de ceux dont les membres assouplis exécutent exactement ce
qu'ils veulent, sans participation indiscrète et maladroite du reste du
corps. La simple gymnastique élémentaire de l'homme du monde tendant
la main avec bonne grâce au jeune homme inconnu qu'on lui présente et
s'inclinant avec réserve devant l'ambassadeur à qui on le présente,
avait fini par passer sans qu'il en fût conscient dans toute l'attitude
sociale de Swann, qui vis-à-vis de gens d'un milieu inférieur au sien
comme étaient les Verdurin et leurs amis, fit instinctivement montre
d'un empressement, se livra à des avances, dont selon eux un ennuyeux
se fût abstenu. Il n'eut un moment de froideur qu'avec le docteur
Cottard: en le voyant lui cligner de l'œil et lui sourire d'un air
ambigu avant qu'ils se fussent encore parlé (mimique que Cottard
appelait "laisser venir"), Swann crut que le docteur le connaissait sans
doute pour s'être trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que
lui-même y allât pourtant fort peu, n'ayant jamais vécu dans le monde
de la noce. Trouvant l'allusion de mauvais goût, surtout en présence
d'Odette qui pourrait en prendre une mauvaise idée de lui, il affecta
un air glacial. Mais quand il apprit qu'une dame qui se trouvait près
de lui était Mme Cottard, il pensa qu'un mari aussi jeune n'aurait pas
cherché à faire allusion devant sa femme à des divertissements de
ce genre; et il cessa de donner à l'air entendu du docteur la
signification qu'il redoutait. Le peintre invita tout de suite Swann à
venir avec Odette à son atelier; Swann le trouva gentil. "Peut-être
qu'on vous favorisera plus que moi, dit Mme Verdurin, sur un ton qui
feignait d'être piqué, et qu'on vous montrera le portrait de Cottard
(elle l'avait commandé au peintre). Pensez bien, "monsieur" Biche,
rappela-t-elle au peintre, à qui c'était une plaisanterie consacrée
de dire monsieur, à rendre le joli regard, le petit côté fin,
amusant, de l'œil. Vous savez que ce que je veux surtout avoir, c'est
son sourire, ce que je vous ai demandé c'est le portrait de son
sourire." Et comme cette expression lui sembla remarquable elle la
répéta très haut pour être sûre que plusieurs invités l'eussent
entendue, et même, sous un prétexte vague, en fit d'abord rapprocher
quelques-uns. Swann demanda à faire la connaissance de tout le monde,
même d'un vieil ami des Verdurin, Saniette, à qui sa timidité,
sa simplicité et son bon cœur avaient fait perdre partout la
considération que lui avaient value sa science d'archiviste, sa grosse
fortune, et la famille distinguée dont il sortait. Il avait dans la
bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu'on sentait
qu'elle trahissait moins un défaut de la langue qu'une qualité de
l'âme, comme un reste de l'innocence du premier âge qu'il n'avait
jamais perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pouvait prononcer
figuraient comme autant de duretés dont il était incapable. En
demandant à être présenté à M. Saniette, Swann fit à Mme Verdurin
l'effet de renverser les rôles (au point qu'en réponse, elle dit en
insistant sur la différence: "Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la
bonté de me permettre de vous présenter notre ami Saniette"), mais
excita chez Saniette une sympathie ardente que d'ailleurs les Verdurin
ne révélèrent jamais à Swann, car Saniette les agaçait un peu, et
ils ne tenaient pas à lui faire des amis, mais en revanche Swann les
toucha infiniment en croyant devoir demander tout de suite à faire la
connaissance de la tante du pianiste. En robe noire comme toujours,
parce qu'elle croyait qu'en noir on est toujours bien et que c'est ce
qu'il y a de plus distingué, elle avait le visage excessivement rouge
comme chaque fois qu'elle venait de manger. Elle s'inclina devant Swann
avec respect, mais se redressa avec majesté. Comme elle n'avait aucune
instruction et avait peur de faire des fautes de français, elle
prononçait exprès d'une manière confuse, pensant que si elle lâchait
un cuir il serait estompé d'un tel vague qu'on ne pourrait le
distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation n'était qu'un
graillonnement indistinct duquel émergeaient de temps à autre les
rares vocables dont elle se sentait sûre. Swann crut pouvoir se moquer
légèrement d'elle en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut
piqué.
"C'est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde qu'elle
n'est pas étourdissante; mais je vous assure qu'elle est agréable
quand on cause seul avec elle."--"Je n'en doute pas, s'empressa de
concéder Swann. Je voulais dire qu'elle ne me semblait pas "éminente"
ajouta-t-il en détachant cet adjectif, et en somme c'est plutôt un
compliment!"--"Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous étonner, elle
écrit d'une manière charmante. Vous n'avez jamais entendu son neveu?
c'est admirable, n'est-ce pas, docteur? Voulez-vous que je lui demande
de jouer quelque chose. Monsieur Swann?"
--Mais ce sera un bonheur..., commençait à répondre Swann, quand le
docteur l'interrompit d'un air moqueur. En effet, ayant retenu que dans
la conversation l'emphase, l'emploi de formes solennelles, était
suranné, dès qu'il entendait un mot grave dit sérieusement comme
venait de l'être le mot "bonheur", il croyait que celui qui l'avait
prononcé venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se
trouvait figurer par hasard dans ce qu'il appelait un vieux cliché, si
courant que ce mot fût d'ailleurs, le docteur supposait que la phrase
commencée était ridicule et la terminait ironiquement par le lieu
commun qu'il semblait accuser son interlocuteur d'avoir voulu placer,
alors que celui-ci n'y avait jamais pensé.
--Un bonheur pour la France! s'écria-t-il malicieusement en levant
les bras avec emphase.
M. Verdurin ne put s'empêcher de rire.
--Qu'est-ce qu'ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on a l'air de
ne pas engendrer la mélancolie dans votre petit coin là-bas, s'écria
Mme Verdurin. Si vous croyez que je m'amuse, moi, à rester toute seule
en pénitence, ajouta-t-elle sur un ton dépité, en faisant l'enfant.
Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré,
qu'un violoniste de ce pays lui avait donné et qu'elle conservait,
quoiqu'il rappelât la forme d'un escabeau et jurât avec les beaux
meubles anciens qu'elle avait, mais elle tenait à garder en évidence
les cadeaux que les fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps en
temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître
quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu'on s'en tînt
aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent; mais elle n'y
réussissait pas et c'était chez elle une collection de chauffe-pieds,
de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches,
dans une accumulation de redites et un disparate d'étrennes.
De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des
fidèles et s'égayait de leurs "fumisteries", mais depuis l'accident
qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la
peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique
conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle,
qu'elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre
un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des
ennuyeux--et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu
longtemps la prétention d'être aussi aimable que sa femme, mais qui
riant pour de bon s'essoufflait vite et avait été distancé et vaincu
par cette ruse d'une incessante et fictive hilarité--elle poussait un
petit cri, fermait entièrement ses yeux d'oiseau qu'une taie
commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n'eût eu que le
temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel,
plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n'en
laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s'efforcer de réprimer,
d'anéantir un rire qui, si elle s'y fût abandonnée, l'eût conduite
à l'évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des fidèles, ivre
de camaraderie, de médisance et d'assentiment, Mme Verdurin, juchée
sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le
colifichet dans du vin chaud, sanglotait d'amabilité.
Cependant M. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permission
d'allumer sa pipe ("ici on ne se gêne pas, on est entre camarades"),
priait le jeune artiste de se mettre au piano.
--Allons, voyons, ne l'ennuie pas, il n'est pas ici pour être
tourmenté, s'écria Mme Verdurin, je ne veux pas qu'on le tourmente,
moi!
--Mais pourquoi veux-tu que ça l'ennuie, dit M. Verdurin, M. Swann
ne connaît peut-être pas la sonate en _fa_ dièse que nous avons
découverte; il va nous jouer l'arrangement pour piano.
--Ah! non, non, pas ma sonate! cria Mme Verdurin, je n'ai pas envie à
force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec névralgies
faciales, comme la dernière fois; merci du cadeau, je ne tiens pas à
recommencer; vous êtes bons vous autres, on voit bien que ce n'est pas
vous qui garderez le lit huit jours!
Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste
allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait été
nouvelle, comme une preuve de la séduisante originalité de la
"Patronne" et de sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près
d'elle faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux
cartes, de se rapprocher, qu'il se passait quelque chose, leur disant
comme on fait au Reichstag dans les moments intéressants: "Écoutez,
écoutez." Et le lendemain on donnait des regrets à ceux qui n'avaient
pas pu venir en leur disant que la scène avait été encore plus
amusante que d'habitude.
--Eh bien! voyons, c'est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera
que l'andante.
--Que l'andante, comme tu y vas! s'écria Mme Verdurin. C'est justement
l'andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment superbe le Patron!
C'est comme si dans la "Neuvième" il disait: nous n'entendrons que le
finale, ou dans "Les Maîtres" que l'ouverture.
Le docteur, cependant, poussait Mme Verdurin à laisser jouer le
pianiste, non pas qu'il crût feints les troubles que la musique lui
dormait--il y reconnaissait certains états neurasthéniques--mais par
cette habitude qu'ont beaucoup de médecins de faire fléchir
immédiatement la sévérité de leurs prescriptions dès qu'est en jeu,
chose qui leur semble beaucoup plus importante, quelque réunion
mondaine dont ils font partie et dont la personne à qui ils conseillent
d'oublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un des facteurs
essentiels.
--Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, dit-il
en cherchant à la suggestionner du regard. Et si vous êtes malade
nous vous soignerons.
--Bien vrai? répondit Mme Verdurin, comme si devant l'espérance d'une
telle faveur il n'y avait plus qu'à capituler. Peut-être aussi, à
force de dire qu'elle serait malade, y avait-il des moments où elle ne
se rappelait plus que c'était un mensonge et prenait une âme de
malade. Or ceux-ci, fatigués d'être toujours obligés de faire
dépendre de leur sagesse la rareté de leurs accès, aiment se laisser
aller à croire qu'ils pourront faire impunément tout ce qui leur
plaît et leur fait mal d'habitude, à condition de se remettre en les
mains d'un être puissant, qui, sans qu'ils aient aucune peine à
prendre, d'un mot ou d'une pilule, les remettra sur pied.
Odette était allée s'asseoir sur un canapé de tapisserie qui
était près du piano:
--Vous savez, j'ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin.
Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever:
--Vous n'êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d'Odette,
n'est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann?
--Quel joli beauvais, dit avant de s'asseoir Swann qui cherchait
à être aimable.
--Ah! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit Mme
Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d'aussi beau,
vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n'ont rien fait de
pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l'heure
vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit
sujet du siège; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous
voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les
petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge
de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessiné? Qu'est-ce que vous dites, je
crois qu'ils le savaient plutôt dessiner! Est-elle assez appétissante
cette vigne? Mon mari prétend que je n'aime pas les fruits parce que
j'en mange moins que lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous
tous, mais je n'ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je
jouis par les yeux. Qu'est-ce que vous avez tous à rire? Demandez au
docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D'autres font des
cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite cure de Beauvais. Mais,
monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits
bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine? Mais non, à
pleines mains, touchez-les bien.
--Ah! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous
n'entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.
--Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant
vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins
voluptueuses que cela. Mais il n'y a pas une chair comparable à celai
Quand M. Verdurin me faisait l'honneur d'être jaloux de moi--allons,
sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l'as jamais été...
--Mais je ne dis absolument rien. Voyons, docteur, je vous prends
à témoin: est-ce que j'ai dit quelque chose?
Swann palpait les bronzes par politesse et n'osait pas cesser
tout de suite.
--Allons, vous les caresserez plus tard; maintenant c'est vous qu'on va
caresser, qu'on va caresser dans l'oreille; vous aimez cela, je pense;
voilà un petit jeune homme qui va s'en charger.
Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec
lui qu'avec les autres personnes qui se trouvaient là. Voici pourquoi: