ouvrière avant d'aller chez les Verdurin, qu'une fois la petite phrase
jouée par le pianiste, Swann s'apercevait qu'il était bientôt l'heure
qu'Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu'à la porte de son petit
hôtel, rue La Pérouse, derrière l'Arc de Triomphe. Et c'était
peut-être à cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les
faveurs, qu'il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour lui de la
voir plus tôt, d'arriver chez les Verdurin avec elle, à l'exercice de
ce droit qu'elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il
attachait plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l'impression
que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l'empêchait
d'être encore avec lui, après qu'il l'avait quittée.
Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann; un soir, comme elle venait
d'en descendre et qu'il lui disait à demain, elle cueillit
précipitamment dans le petit jardin qui précédait la maison un
dernier chrysanthème et le lui donna avant qu'il fût reparti. Il le
tint serré contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de
quelques jours la fleur fut fanée, il l'enferma précieusement dans son
secrétaire.
Mais il n'entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans
l'après-midi, il était allé participer à cette opération capitale
pour elle, "prendre le thé". L'isolement et le vide de ces courtes rues
(faites presque toutes de petits hôtels contigus, dont tout à coup
venait rompre la monotonie quelque sinistre échoppe, témoignage
historique et reste sordide du temps où ces quartiers étaient encore
mal famés), la neige qui était restée dans le jardin et aux arbres,
le négligé de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque
chose de plus mystérieux à la chaleur, aux fleurs qu'il avait
trouvées en entrant.
Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à
coucher d'Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un
escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d'où
tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une
grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais qui,
pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la
civilisation occidentale, s'éclairait au gaz) montait au salon et au
petit salon. Ils étaient précédés d'un étroit vestibule dont le mur
quadrillé d'un treillage de jardin, mais doré, était bordé clans
toute sa longueur d'une caisse rectangulaire où fleurissaient comme
dans une serre une rangée de ces gros chrysanthèmes encore rares à
cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les
horticulteurs réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par
la mode qui depuis l'année dernière se portait sur eux, mais il avait
eu plaisir, cette fois, à voir la pénombre de la pièce zébrée de
rose, d'oranger et de blanc par les rayons odorants de ces autres
éphémères qui s'allument dans les jours gris. Odette l'avait reçu en
robe de chambre de soie rose, le cou et les bras nus. Elle l'avait fait
asseoir près d'elle dans un des nombreux retraits mystérieux qui
étaient ménagés dans les enfoncements du salon, protégés par
d'immenses palmiers contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des
paravents auxquels étaient fixés des photographies, des nœuds de
rubans et des éventails. Elle lui avait dit: "Vous n'êtes pas
confortable comme cela, attendez, moi je vais bien vous arranger", et
avec le petit rire vaniteux qu'elle aurait eu pour quelque invention
particulière à elle, avait installé derrière la tête de Swann, sous
ses pieds, des coussins de soie japonaise qu'elle pétrissait comme si
elle avait été prodigue de ces richesses et insoucieuse de leur
valeur. Mais quand le valet de chambre était venu apporter
successivement les nombreuses lampes qui, presque toutes enfermées dans
des potiches chinoises, brûlaient isolées ou par couples, toutes sur
des meubles différents comme sur des autels et qui dans le crépuscule
déjà presque nocturne de cette fin d'après-midi d'hiver avaient fait
reparaître un coucher de soleil plus durable, plus rose et plus
humain--faisant peut-être rêver dans la rue quelque amoureux arrêté
devant le mystère de la présence que décelaient et cachaient à la
fois les vitres rallumées--elle avait surveillé sévèrement du coin
de l'œil le domestique pour voir s'il les posait bien à leur place
consacrée. Elle pensait qu'en en mettant une seule là où il ne
fallait pas, l'effet d'ensemble de son salon eût été détruit, et son
portrait, placé sur un chevalet oblique drapé de peluche, mal
éclairé. Aussi suivait-elle avec fièvre les mouvements de cet homme
grossier et le réprimanda-t-elle vivement parce qu'il avait passé trop
près de deux jardinières qu'elle se réservait de nettoyer elle-même
dans sa peur qu'on ne les abîmât et qu'elle alla regarder de près
pour voir s'il ne les avait pas écornées. Elle trouvait à tous ses
bibelots chinois des formes "amusantes", et aussi aux orchidées, aux
cattleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs
préférées, parce qu'ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler
à des fleurs, mais d'être en soie, en satin. "Celle-là a l'air
d'être découpée dans la doublure de mon manteau", dit-elle à Swann
en lui montrant une orchidée, avec une nuance d'estime pour cette fleur
si "chic", pour cette sœur élégante et imprévue que la nature lui
donnait, si loin d'elle dans l'échelle des êtres et pourtant
raffinée, plus digne que bien des femmes qu'elle lui fît une place
dans son salon. En lui montrant tour à tour des chimères à langues de
feu décorant une potiche ou brodées sur un écran, les corolles d'un
bouquet d'orchidées, un dromadaire d'argent niellé aux yeux incrustés
de rubis qui voisinait sur la cheminée avec un crapaud de jade, elle
affectait tour à tour d'avoir peur de la méchanceté, ou de rire de la
cocasserie des monstres, de rougir de l'indécence des fleurs et
d'éprouver un irrésistible désir d'aller embrasser le dromadaire et
le crapaud qu'elle appelait: "chéris". Et ces affectations
contrastaient avec la sincérité de certaines de ses dévotions,
notamment à Notre-Dame du Laghet qui l'avait jadis, quand elle habitait
Nice, guérie d'une maladie mortelle, et dont elle portait toujours sur
elle une médaille d'or à laquelle elle attribuait un pouvoir sans
limites. Odette fit à Swann "son" thé, lui demanda: "Citron ou
crème?" et comme il répondit "crème", lui dit en riant: "Un nuage!"
Et comme il le trouvait bon: "Vous voyez que je sais ce que vous aimez".
Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à
elle-même, et l'amour a tellement besoin de se trouver une
justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au
contraire sans lui n'en seraient pas et finissent avec lui, que quand il
l'avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui s'habiller,
pendant tout le trajet qu'il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la
joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait: "Ce serait
bien agréable d'avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait
trouver cette chose rare, du bon thé." Une heure après, il reçut un
mot d'Odette et reconnut tout de suite cette grande écriture dans
laquelle une affectation de raideur britannique imposait une apparence
de discipline à des caractères informes qui eussent signifié
peut-être pour des yeux moins prévenus le désordre de la pensée,
l'insuffisance de l'éducation, le manque de franchise et de volonté.
Swann avait oublié son étui à cigarettes chez Odette. "Que n'y
avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le
reprendre."
Une seconde visite qu'il lui fit eut plus d'importance peut-être. En se
rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu'il devait la voir,
d'avance il se la représentait; et la nécessité où il était pour
trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et
fraîches, les joues qu'elle avait si souvent jaunes, languissantes,
parfois piquées de petits points rouges, l'affligeait comme une preuve
que l'idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. Il lui apportait
une gravure qu'elle désirait voir. Elle était un peu souffrante; elle
le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa
poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à
côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu'elle
avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement
dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu'elle
regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et
maussades quand elle ne s'animait pas, elle frappa Swann par sa
ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu'on
voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce
goût particulier d'aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non
pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous
entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de
généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons:
ainsi, dans la matière d'un buste du doge Loredan par Antoine Rizzo, la
saillie des pommettes, l'obliquité des sourcils, enfin la ressemblance
criante de son cocher Rémi; sous les couleurs d'un Ghirlandajo, le nez
de M. de Palancy; dans un portrait du Tintoret, l'envahissement du gras
de la joue par l'implantation des premiers poils des favoris, la cassure
du nez, la pénétration du regard, fa congestion des paupières du
docteur du Boulbon. Peut-être ayant toujours gardé un remords d'avoir
borné sa vie aux relations mondaines, à la conversation, croyait-il
trouver une sorte d'indulgent pardon à lui accordé par les grands
artistes, dans ce fait qu'ils avaient eux aussi considéré avec
plaisir, fait entrer dans leur œuvre, de tels visages qui donnent à
celle-ci un singulier certificat de réalité et de vie, une saveur
moderne; peut-être aussi s'était-il tellement laissé gagner par la
frivolité des gens du monde qu'il éprouvait le besoin de trouver dans
une œuvre ancienne ces allusions anticipées et rajeunissantes à des
noms propres d'aujourd'hui. Peut-être au contraire avait-il gardé
suffisamment une nature d'artiste pour que ces caractéristiques
individuelles lui causassent du plaisir en prenant une signification
plus générale, dès qu'il les apercevait déracinées, délivrées,
dans la ressemblance d'un portrait plus ancien avec un original qu'il ne
représentait pas. Quoi qu'il en soit, et peut-être parce que la
plénitude d'impressions qu'il avait depuis quelque temps, et bien
qu'elle lui fût venue plutôt avec l'amour de la musique, avait enrichi
même son goût pour la peinture, le plaisir fut plus profond et devait
exercer sur Swann une influence durable qu'il trouva à ce moment-là
dans la ressemblance d'Odette avec la Zéphora de ce Sandro di Mariano
auquel on donne plus volontiers son surnom populaire de Botticelli
depuis que celui-ci évoque au lieu de l'œuvre véritable du peintre
l'idée banale et fausse qui s'en est vulgarisée. Il n'estima plus le
visage d'Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et
d'après la douceur purement carnée qu'il supposait devoir leur trouver
en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l'embrasser, mais
comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards
dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la
cadence de la nuque à l'effusion des cheveux et à la flexion des
paupières, comme en un portrait d'elle en lequel son type devenait
intelligible et clair.
Il regardait; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et
dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit
qu'il fût auprès d'Odette, soit qu'il pensât seulement à elle, et
bien qu'il ne tînt sans doute au chef-d'œuvre florentin que parce
qu'il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait
à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. Swann se reprocha
d'avoir méconnu le prix d'un être qui eût paru adorable au grand
Sandro, et il se félicita que le plaisir qu'il avait à voir Odette
trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. Il se dit
qu'en associant la pensée d'Odette à ses rêves de bonheur, il ne
s'était pas résigné à un pis aller aussi imparfait qu'il l'avait cru
jusqu'ici, puisqu'elle contentait en lui ses goûts d'art les plus
raffinés. Il oubliait qu'Odette n'était pas plus pour cela une femme
selon son désir, puisque précisément son désir avait toujours été
orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques. Le mot
d'"œuvre florentine" rendit un grand service à Swann. Il lui permit,
comme un titre, de faire pénétrer l'image d'Odette dans un monde de
rêves où elle n'avait pas eu accès jusqu'ici et où elle s'imprégna
de noblesse. Et tandis que la vue purement charnelle qu'il avait eue de
cette femme, en renouvelant perpétuellement ses doutes sur la qualité
de son visage, de son corps, de toute sa beauté, affaiblissait son
amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quand il eut à la
place pour base les données d'une esthétique certaine; sans compter
que le baiser et la possession qui semblaient naturels et médiocres
s'ils lui étaient accordés par une chair abîmée, venant couronner
l'adoration d'une pièce de musée, lui parurent devoir être
surnaturels et délicieux.
Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fit
plus que voir Odette, il se disait qu'il était raisonnable de donner
beaucoup de son temps à un chef-d'œuvre inestimable, coulé pour une
fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse, en
un exemplaire rarissime qu'il contemplait tantôt avec l'humilité, la
spiritualité et le désintéressement d'un artiste, tantôt avec
l'orgueil, l'égoïsme et la sensualité d'un collectionneur.
Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une
reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le
délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles
merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce
qu'il trouvait beau jusque-là d'une façon esthétique à l'idée d'une
femme vivante, il le transformait en mérites physiques qu'il se
félicitait de trouver réunis dans un être qu'il pourrait posséder.
Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d'œuvre que nous
regardons, maintenant qu'il connaissait l'original charnel de la fille
de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que
le corps d'Odette ne lui avait pas d'abord inspiré. Quand il avait
regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à lui
qu'il trouvait plus beau encore et, approchant de lui la photographie de
Zéphora, il croyait serrer Odette contre son cœur.
Et cependant ce n'était pas seulement la lassitude d'Odette qu'il
s'ingéniait à prévenir, c'était quelquefois aussi la sienne propre;
sentant que depuis qu'Odette avait toutes facilités pour le voir, elle
semblait n'avoir pas grand-chose à lui dire; il craignait que les
façons un peu insignifiantes, monotones, et comme définitivement
fixées, qui étaient maintenant les siennes quand ils étaient
ensemble, ne finissent par tuer en lui cet espoir romanesque d'un jour
où elle voudrait déclarer sa passion, qui seul l'avait rendu et gardé
amoureux. Et pour renouveler un peu l'aspect moral, trop figé,
d'Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui écrivait tout
d'un coup une lettre pleine de déceptions feintes et de colères
simulées qu'il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu'elle
allait être effrayée, lui répondre, et il espérait que dans la
contraction que la peur de le perdre ferait subir à son âme,
jailliraient des mots qu'elle ne lui avait encore jamais dits; et en
effet--c'est de cette façon qu'il avait obtenu les lettres les plus
tendres qu'elle lui eût encore écrites dont l'une, qu'elle lui avait
fait porter à midi de la "Maison Dorée" (c'était le jour de la fête
de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par
ces mots: "Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine
écrire", et qu'il avait gardée dans le même tiroir que la fleur
séchée du chrysanthème. Ou bien si elle n'avait pas eu le temps de
lui écrire, quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement
à lui et lui dirait: "J'ai à vous parler", et il contemplerait avec
curiosité sur son visage et dans ses paroles ce qu'elle lui avait
caché jusque-là de son cœur.
Rien qu'en approchant de chez les Verdurin, quand il apercevait,
éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait
jamais les volets, il s'attendrissait en pensant à l'être charmant
qu'il allait voir épanoui dans leur lumière d'or. Parfois les ombres
des invités se détachaient minces et noires, en écran, devant les
lampes, comme ces petites gravures qu'on intercale de place en place
dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que
clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette. Puis, dès
qu'il était arrivé, sans qu'il s'en rendît compte, ses yeux
brillaient d'une telle joie que M. Verdurin disait au peintre: "Je crois
que ça chauffe." Et la présence d'Odette ajoutait en effet pour Swann
à cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles où il était
reçu: une sorte d'appareil sensitif, de réseau nerveux qui se
ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations
constantes à son cœur.
Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le
petit "clan" prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous
quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à
la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas
courir de grands risques, puisque, quoi qu'il lui eût écrit dans la
journée, il la verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle.
Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour
ensemble, il avait emmené jusqu'au bois sa jeune ouvrière pour
retarder le moment d'aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si
tard, qu'Odette, croyant qu'il ne viendrait pas, était partie. En
voyant qu'elle n'était plus dans le salon, Swann ressentit une
souffrance au cœur; il tremblait d'être privé d'un plaisir qu'il
mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de
le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs nous diminue
ou même nous empêche d'apercevoir aucunement leur grandeur.
--As-tu vu la tête qu'il a fait quand il s'est aperçu qu'elle
n'était pas là? dit M. Verdurin à sa femme, je crois qu'on peut
dire qu'il est pincé!
--La tête qu'il a fait? demanda avec violence le docteur Cottard
qui, étant allé un instant voir un malade, revenait chercher sa
femme et ne savait pas de qui on parlait.
--Comment, vous n'avez pas rencontré devant la porte le plus
beau des Swann...
--Non. M. Swann est venu?
--Oh! un instant seulement. Nous avons eu un Swann très agité,
très nerveux. Vous comprenez, Odette était partie.
--Vous voulez dire qu'elle est du dernier bien avec lui, qu'elle
lui a fait voir l'heure du berger, dit le docteur, expérimentant
avec prudence le sens de ces expressions.
--Mais non, il n'y a absolument rien, et entre nous, je trouve
qu'elle a bien tort et qu'elle se conduit comme une fameuse
cruche, qu'elle est du reste.
--Ta, ta, ta, dit M. Verdurin, qu'est-ce que tu en sais qu'il
n'y a rien! nous n'avons pas été y voir, n'est-ce pas?
--À moi, elle me l'aurait dit, répliqua fièrement Mme Verdurin. Je
vous dis qu'elle me raconte toutes ses petites affaires! Comme elle n'a
plus personne en ce moment, je lui ai dit qu'elle devrait coucher avec
lui. Elle prétend qu'elle ne peut pas, qu'elle a bien eu un fort
béguin pour lui, mais qu'il est timide avec elle, que cela l'intimide
à son tour, et puis qu'elle ne l'aime pas de cette manière-là, que
c'est un être idéal, qu'elle a peur de déflorer le sentiment qu'elle
a pour lui, est-ce que je sais, moi? Ce serait pourtant absolument ce
qu'il lui faut.
--Tu me permettras de ne pas être de ton avis, dit M. Verdurin,
il ne me revient qu'à demi ce monsieur; je le trouve poseur.
Mme Verdurin s'immobilisa, prit une expression inerte comme si elle
était devenue une statue, fiction qui lui permit d'être censée ne pas
avoir entendu ce mot insupportable de poseur qui avait l'air d'impliquer
qu'on pouvait "poser" avec eux, donc qu'on était "plus qu'eux".
--Enfin, s'il n'y a rien, je ne pense pas que ce soit que ce monsieur la
croit vertueuse, dit ironiquement M. Verdurin. Et après tout, on ne
peut rien dire, puisqu'il a l'air de la croire intelligente. Je ne sais
si tu as entendu ce qu'il lui débitait l'autre soir sur la sonate de
Vinteuil; j'aime Odette de tout mon cœur, mais pour lui faire des
théories d'esthétique, il faut tout de même être un fameux jobard!
--Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en
faisant l'enfant. Elle est charmante.
--Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante; nous ne disons pas du
mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu ni une intelligence.
Au fond, dit-il au peintre, tenez-vous tant que ça à ce qu'elle soit
vertueuse? Elle serait peut-être beaucoup moins charmante, qui sait?
Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d'hôtel qui ne
se trouvait pas là au moment où il était arrivé et avait été
chargé par Odette de lui dire--mais il y avait bien une heure
déjà--au cas où il viendrait encore, qu'elle irait probablement
prendre du chocolat chez Prévost avant de rentrer. Swann partit chez
Prévost, mais à chaque pas sa voiture était arrêtée par d'autres ou
par des gens qui traversaient, odieux obstacles qu'il eût été heureux
de renverser si le procès-verbal de l'agent ne l'eût retardé plus
encore que le passage du piéton. Il comptait le temps qu'il mettait,
ajoutait quelques secondes à toutes les minutes pour être sûr de ne
pas les avoir faites trop courtes, ce qui lui eût laissé croire plus
grande qu'elle n'était en réalité sa chance d'arriver assez tôt et
de trouver encore Odette. Et à un moment, comme un fiévreux qui vient
de dormir et qui prend conscience de l'absurdité des rêvasseries qu'il
ruminait sans se distinguer nettement d'elles, Swann tout d'un coup
aperçut en lui l'étrangeté des pensées qu'il roulait depuis le
moment où on lui avait dit chez les Verdurin qu'Odette était déjà
partie, la nouveauté de la douleur au cœur dont il souffrait, mais
qu'il constata seulement comme s'il venait de s'éveiller. Quoi? toute
cette agitation parce qu'il ne verrait Odette que demain, ce que
précisément il avait souhaité, il y a une heure, en se rendant chez
Mme Verdurin! Il fut bien obligé de constater que dans cette même
voiture qui l'emmenait chez Prévost il n'était plus le même, et qu'il
n'était plus seul, qu'un être nouveau était là avec lui, adhérent,
amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser,
avec qui il allait être obligé d'user de ménagements comme avec un
maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu'il sentait
qu'une nouvelle personne s'était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui
paraissait plus intéressante. C'est à peine s'il se disait que cette
rencontre possible chez Prévost (de laquelle l'attente saccageait,
dénudait à ce point les moments qui la précédaient qu'il ne trouvait
plus une seule idée, un seul souvenir derrière lequel il pût faire
reposer son esprit), il était probable pourtant, si elle avait lieu,
qu'elle serait comme les autres, fort peu de chose. Comme chaque soir
dès qu'il serait avec Odette, jetant furtivement sur son changeant
visage un regard aussitôt détourné de peur qu'elle n'y vît l'avance
d'un désir et ne crût plus à son désintéressement, il cesserait de
pouvoir penser à elle, trop occupé à trouver des prétextes qui lui
permissent de ne pas la quitter tout de suite et de s'assurer, sans
avoir l'air d'y tenir, qu'il la retrouverait le lendemain chez les
Verdurin: c'est-à-dire de prolonger pour l'instant et de renouveler un
jour de plus la déception et la torture que lui apportait la vaine
présence de cette femme qu'il approchait sans oser l'étreindre.