Souvent il se trouvait qu'il s'était tant attardé avec la jeune

ouvrière avant d'aller chez les Verdurin, qu'une fois la petite phrase

jouée par le pianiste, Swann s'apercevait qu'il était bientôt l'heure

qu'Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu'à la porte de son petit

hôtel, rue La Pérouse, derrière l'Arc de Triomphe. Et c'était

peut-être à cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les

faveurs, qu'il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour lui de la

voir plus tôt, d'arriver chez les Verdurin avec elle, à l'exercice de

ce droit qu'elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il

attachait plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l'impression

que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l'empêchait

d'être encore avec lui, après qu'il l'avait quittée.

Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann; un soir, comme elle venait

d'en descendre et qu'il lui disait à demain, elle cueillit

précipitamment dans le petit jardin qui précédait la maison un

dernier chrysanthème et le lui donna avant qu'il fût reparti. Il le

tint serré contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de

quelques jours la fleur fut fanée, il l'enferma précieusement dans son

secrétaire.

Mais il n'entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans

l'après-midi, il était allé participer à cette opération capitale

pour elle, "prendre le thé". L'isolement et le vide de ces courtes rues

(faites presque toutes de petits hôtels contigus, dont tout à coup

venait rompre la monotonie quelque sinistre échoppe, témoignage

historique et reste sordide du temps où ces quartiers étaient encore

mal famés), la neige qui était restée dans le jardin et aux arbres,

le négligé de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque

chose de plus mystérieux à la chaleur, aux fleurs qu'il avait

trouvées en entrant.

Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à

coucher d'Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un

escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d'où

tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une

grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais qui,

pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la

civilisation occidentale, s'éclairait au gaz) montait au salon et au

petit salon. Ils étaient précédés d'un étroit vestibule dont le mur

quadrillé d'un treillage de jardin, mais doré, était bordé clans

toute sa longueur d'une caisse rectangulaire où fleurissaient comme

dans une serre une rangée de ces gros chrysanthèmes encore rares à

cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les

horticulteurs réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par

la mode qui depuis l'année dernière se portait sur eux, mais il avait

eu plaisir, cette fois, à voir la pénombre de la pièce zébrée de

rose, d'oranger et de blanc par les rayons odorants de ces autres

éphémères qui s'allument dans les jours gris. Odette l'avait reçu en

robe de chambre de soie rose, le cou et les bras nus. Elle l'avait fait

asseoir près d'elle dans un des nombreux retraits mystérieux qui

étaient ménagés dans les enfoncements du salon, protégés par

d'immenses palmiers contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des

paravents auxquels étaient fixés des photographies, des nœuds de

rubans et des éventails. Elle lui avait dit: "Vous n'êtes pas

confortable comme cela, attendez, moi je vais bien vous arranger", et

avec le petit rire vaniteux qu'elle aurait eu pour quelque invention

particulière à elle, avait installé derrière la tête de Swann, sous

ses pieds, des coussins de soie japonaise qu'elle pétrissait comme si

elle avait été prodigue de ces richesses et insoucieuse de leur

valeur. Mais quand le valet de chambre était venu apporter

successivement les nombreuses lampes qui, presque toutes enfermées dans

des potiches chinoises, brûlaient isolées ou par couples, toutes sur

des meubles différents comme sur des autels et qui dans le crépuscule

déjà presque nocturne de cette fin d'après-midi d'hiver avaient fait

reparaître un coucher de soleil plus durable, plus rose et plus

humain--faisant peut-être rêver dans la rue quelque amoureux arrêté

devant le mystère de la présence que décelaient et cachaient à la

fois les vitres rallumées--elle avait surveillé sévèrement du coin

de l'œil le domestique pour voir s'il les posait bien à leur place

consacrée. Elle pensait qu'en en mettant une seule là où il ne

fallait pas, l'effet d'ensemble de son salon eût été détruit, et son

portrait, placé sur un chevalet oblique drapé de peluche, mal

éclairé. Aussi suivait-elle avec fièvre les mouvements de cet homme

grossier et le réprimanda-t-elle vivement parce qu'il avait passé trop

près de deux jardinières qu'elle se réservait de nettoyer elle-même

dans sa peur qu'on ne les abîmât et qu'elle alla regarder de près

pour voir s'il ne les avait pas écornées. Elle trouvait à tous ses

bibelots chinois des formes "amusantes", et aussi aux orchidées, aux

cattleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs

préférées, parce qu'ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler

à des fleurs, mais d'être en soie, en satin. "Celle-là a l'air

d'être découpée dans la doublure de mon manteau", dit-elle à Swann

en lui montrant une orchidée, avec une nuance d'estime pour cette fleur

si "chic", pour cette sœur élégante et imprévue que la nature lui

donnait, si loin d'elle dans l'échelle des êtres et pourtant

raffinée, plus digne que bien des femmes qu'elle lui fît une place

dans son salon. En lui montrant tour à tour des chimères à langues de

feu décorant une potiche ou brodées sur un écran, les corolles d'un

bouquet d'orchidées, un dromadaire d'argent niellé aux yeux incrustés

de rubis qui voisinait sur la cheminée avec un crapaud de jade, elle

affectait tour à tour d'avoir peur de la méchanceté, ou de rire de la

cocasserie des monstres, de rougir de l'indécence des fleurs et

d'éprouver un irrésistible désir d'aller embrasser le dromadaire et

le crapaud qu'elle appelait: "chéris". Et ces affectations

contrastaient avec la sincérité de certaines de ses dévotions,

notamment à Notre-Dame du Laghet qui l'avait jadis, quand elle habitait

Nice, guérie d'une maladie mortelle, et dont elle portait toujours sur

elle une médaille d'or à laquelle elle attribuait un pouvoir sans

limites. Odette fit à Swann "son" thé, lui demanda: "Citron ou

crème?" et comme il répondit "crème", lui dit en riant: "Un nuage!"

Et comme il le trouvait bon: "Vous voyez que je sais ce que vous aimez".

Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à

elle-même, et l'amour a tellement besoin de se trouver une

justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au

contraire sans lui n'en seraient pas et finissent avec lui, que quand il

l'avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui s'habiller,

pendant tout le trajet qu'il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la

joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait: "Ce serait

bien agréable d'avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait

trouver cette chose rare, du bon thé." Une heure après, il reçut un

mot d'Odette et reconnut tout de suite cette grande écriture dans

laquelle une affectation de raideur britannique imposait une apparence

de discipline à des caractères informes qui eussent signifié

peut-être pour des yeux moins prévenus le désordre de la pensée,

l'insuffisance de l'éducation, le manque de franchise et de volonté.

Swann avait oublié son étui à cigarettes chez Odette. "Que n'y

avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le

reprendre."

Une seconde visite qu'il lui fit eut plus d'importance peut-être. En se

rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu'il devait la voir,

d'avance il se la représentait; et la nécessité où il était pour

trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et

fraîches, les joues qu'elle avait si souvent jaunes, languissantes,

parfois piquées de petits points rouges, l'affligeait comme une preuve

que l'idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. Il lui apportait

une gravure qu'elle désirait voir. Elle était un peu souffrante; elle

le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa

poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à

côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu'elle

avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement

dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu'elle

regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et

maussades quand elle ne s'animait pas, elle frappa Swann par sa

ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu'on

voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce

goût particulier d'aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non

pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous

entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de

généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons:

ainsi, dans la matière d'un buste du doge Loredan par Antoine Rizzo, la

saillie des pommettes, l'obliquité des sourcils, enfin la ressemblance

criante de son cocher Rémi; sous les couleurs d'un Ghirlandajo, le nez

de M. de Palancy; dans un portrait du Tintoret, l'envahissement du gras

de la joue par l'implantation des premiers poils des favoris, la cassure

du nez, la pénétration du regard, fa congestion des paupières du

docteur du Boulbon. Peut-être ayant toujours gardé un remords d'avoir

borné sa vie aux relations mondaines, à la conversation, croyait-il

trouver une sorte d'indulgent pardon à lui accordé par les grands

artistes, dans ce fait qu'ils avaient eux aussi considéré avec

plaisir, fait entrer dans leur œuvre, de tels visages qui donnent à

celle-ci un singulier certificat de réalité et de vie, une saveur

moderne; peut-être aussi s'était-il tellement laissé gagner par la

frivolité des gens du monde qu'il éprouvait le besoin de trouver dans

une œuvre ancienne ces allusions anticipées et rajeunissantes à des

noms propres d'aujourd'hui. Peut-être au contraire avait-il gardé

suffisamment une nature d'artiste pour que ces caractéristiques

individuelles lui causassent du plaisir en prenant une signification

plus générale, dès qu'il les apercevait déracinées, délivrées,

dans la ressemblance d'un portrait plus ancien avec un original qu'il ne

représentait pas. Quoi qu'il en soit, et peut-être parce que la

plénitude d'impressions qu'il avait depuis quelque temps, et bien

qu'elle lui fût venue plutôt avec l'amour de la musique, avait enrichi

même son goût pour la peinture, le plaisir fut plus profond et devait

exercer sur Swann une influence durable qu'il trouva à ce moment-là

dans la ressemblance d'Odette avec la Zéphora de ce Sandro di Mariano

auquel on donne plus volontiers son surnom populaire de Botticelli

depuis que celui-ci évoque au lieu de l'œuvre véritable du peintre

l'idée banale et fausse qui s'en est vulgarisée. Il n'estima plus le

visage d'Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et

d'après la douceur purement carnée qu'il supposait devoir leur trouver

en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l'embrasser, mais

comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards

dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la

cadence de la nuque à l'effusion des cheveux et à la flexion des

paupières, comme en un portrait d'elle en lequel son type devenait

intelligible et clair.

Il regardait; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et

dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit

qu'il fût auprès d'Odette, soit qu'il pensât seulement à elle, et

bien qu'il ne tînt sans doute au chef-d'œuvre florentin que parce

qu'il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait

à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. Swann se reprocha

d'avoir méconnu le prix d'un être qui eût paru adorable au grand

Sandro, et il se félicita que le plaisir qu'il avait à voir Odette

trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. Il se dit

qu'en associant la pensée d'Odette à ses rêves de bonheur, il ne

s'était pas résigné à un pis aller aussi imparfait qu'il l'avait cru

jusqu'ici, puisqu'elle contentait en lui ses goûts d'art les plus

raffinés. Il oubliait qu'Odette n'était pas plus pour cela une femme

selon son désir, puisque précisément son désir avait toujours été

orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques. Le mot

d'"œuvre florentine" rendit un grand service à Swann. Il lui permit,

comme un titre, de faire pénétrer l'image d'Odette dans un monde de

rêves où elle n'avait pas eu accès jusqu'ici et où elle s'imprégna

de noblesse. Et tandis que la vue purement charnelle qu'il avait eue de

cette femme, en renouvelant perpétuellement ses doutes sur la qualité

de son visage, de son corps, de toute sa beauté, affaiblissait son

amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quand il eut à la

place pour base les données d'une esthétique certaine; sans compter

que le baiser et la possession qui semblaient naturels et médiocres

s'ils lui étaient accordés par une chair abîmée, venant couronner

l'adoration d'une pièce de musée, lui parurent devoir être

surnaturels et délicieux.

Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fit

plus que voir Odette, il se disait qu'il était raisonnable de donner

beaucoup de son temps à un chef-d'œuvre inestimable, coulé pour une

fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse, en

un exemplaire rarissime qu'il contemplait tantôt avec l'humilité, la

spiritualité et le désintéressement d'un artiste, tantôt avec

l'orgueil, l'égoïsme et la sensualité d'un collectionneur.

Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une

reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le

délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles

merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce

qu'il trouvait beau jusque-là d'une façon esthétique à l'idée d'une

femme vivante, il le transformait en mérites physiques qu'il se

félicitait de trouver réunis dans un être qu'il pourrait posséder.

Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d'œuvre que nous

regardons, maintenant qu'il connaissait l'original charnel de la fille

de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que

le corps d'Odette ne lui avait pas d'abord inspiré. Quand il avait

regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à lui

qu'il trouvait plus beau encore et, approchant de lui la photographie de

Zéphora, il croyait serrer Odette contre son cœur.

Et cependant ce n'était pas seulement la lassitude d'Odette qu'il

s'ingéniait à prévenir, c'était quelquefois aussi la sienne propre;

sentant que depuis qu'Odette avait toutes facilités pour le voir, elle

semblait n'avoir pas grand-chose à lui dire; il craignait que les

façons un peu insignifiantes, monotones, et comme définitivement

fixées, qui étaient maintenant les siennes quand ils étaient

ensemble, ne finissent par tuer en lui cet espoir romanesque d'un jour

où elle voudrait déclarer sa passion, qui seul l'avait rendu et gardé

amoureux. Et pour renouveler un peu l'aspect moral, trop figé,

d'Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui écrivait tout

d'un coup une lettre pleine de déceptions feintes et de colères

simulées qu'il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu'elle

allait être effrayée, lui répondre, et il espérait que dans la

contraction que la peur de le perdre ferait subir à son âme,

jailliraient des mots qu'elle ne lui avait encore jamais dits; et en

effet--c'est de cette façon qu'il avait obtenu les lettres les plus

tendres qu'elle lui eût encore écrites dont l'une, qu'elle lui avait

fait porter à midi de la "Maison Dorée" (c'était le jour de la fête

de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par

ces mots: "Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine

écrire", et qu'il avait gardée dans le même tiroir que la fleur

séchée du chrysanthème. Ou bien si elle n'avait pas eu le temps de

lui écrire, quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement

à lui et lui dirait: "J'ai à vous parler", et il contemplerait avec

curiosité sur son visage et dans ses paroles ce qu'elle lui avait

caché jusque-là de son cœur.

Rien qu'en approchant de chez les Verdurin, quand il apercevait,

éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait

jamais les volets, il s'attendrissait en pensant à l'être charmant

qu'il allait voir épanoui dans leur lumière d'or. Parfois les ombres

des invités se détachaient minces et noires, en écran, devant les

lampes, comme ces petites gravures qu'on intercale de place en place

dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que

clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette. Puis, dès

qu'il était arrivé, sans qu'il s'en rendît compte, ses yeux

brillaient d'une telle joie que M. Verdurin disait au peintre: "Je crois

que ça chauffe." Et la présence d'Odette ajoutait en effet pour Swann

à cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles où il était

reçu: une sorte d'appareil sensitif, de réseau nerveux qui se

ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations

constantes à son cœur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le

petit "clan" prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous

quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à

la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas

courir de grands risques, puisque, quoi qu'il lui eût écrit dans la

journée, il la verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle.

Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour

ensemble, il avait emmené jusqu'au bois sa jeune ouvrière pour

retarder le moment d'aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si

tard, qu'Odette, croyant qu'il ne viendrait pas, était partie. En

voyant qu'elle n'était plus dans le salon, Swann ressentit une

souffrance au cœur; il tremblait d'être privé d'un plaisir qu'il

mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de

le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs nous diminue

ou même nous empêche d'apercevoir aucunement leur grandeur.

--As-tu vu la tête qu'il a fait quand il s'est aperçu qu'elle

n'était pas là? dit M. Verdurin à sa femme, je crois qu'on peut

dire qu'il est pincé!

--La tête qu'il a fait? demanda avec violence le docteur Cottard

qui, étant allé un instant voir un malade, revenait chercher sa

femme et ne savait pas de qui on parlait.

--Comment, vous n'avez pas rencontré devant la porte le plus

beau des Swann...

--Non. M. Swann est venu?

--Oh! un instant seulement. Nous avons eu un Swann très agité,

très nerveux. Vous comprenez, Odette était partie.

--Vous voulez dire qu'elle est du dernier bien avec lui, qu'elle

lui a fait voir l'heure du berger, dit le docteur, expérimentant

avec prudence le sens de ces expressions.

--Mais non, il n'y a absolument rien, et entre nous, je trouve

qu'elle a bien tort et qu'elle se conduit comme une fameuse

cruche, qu'elle est du reste.

--Ta, ta, ta, dit M. Verdurin, qu'est-ce que tu en sais qu'il

n'y a rien! nous n'avons pas été y voir, n'est-ce pas?

--À moi, elle me l'aurait dit, répliqua fièrement Mme Verdurin. Je

vous dis qu'elle me raconte toutes ses petites affaires! Comme elle n'a

plus personne en ce moment, je lui ai dit qu'elle devrait coucher avec

lui. Elle prétend qu'elle ne peut pas, qu'elle a bien eu un fort

béguin pour lui, mais qu'il est timide avec elle, que cela l'intimide

à son tour, et puis qu'elle ne l'aime pas de cette manière-là, que

c'est un être idéal, qu'elle a peur de déflorer le sentiment qu'elle

a pour lui, est-ce que je sais, moi? Ce serait pourtant absolument ce

qu'il lui faut.

--Tu me permettras de ne pas être de ton avis, dit M. Verdurin,

il ne me revient qu'à demi ce monsieur; je le trouve poseur.

Mme Verdurin s'immobilisa, prit une expression inerte comme si elle

était devenue une statue, fiction qui lui permit d'être censée ne pas

avoir entendu ce mot insupportable de poseur qui avait l'air d'impliquer

qu'on pouvait "poser" avec eux, donc qu'on était "plus qu'eux".

--Enfin, s'il n'y a rien, je ne pense pas que ce soit que ce monsieur la

croit vertueuse, dit ironiquement M. Verdurin. Et après tout, on ne

peut rien dire, puisqu'il a l'air de la croire intelligente. Je ne sais

si tu as entendu ce qu'il lui débitait l'autre soir sur la sonate de

Vinteuil; j'aime Odette de tout mon cœur, mais pour lui faire des

théories d'esthétique, il faut tout de même être un fameux jobard!

--Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en

faisant l'enfant. Elle est charmante.

--Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante; nous ne disons pas du

mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu ni une intelligence.

Au fond, dit-il au peintre, tenez-vous tant que ça à ce qu'elle soit

vertueuse? Elle serait peut-être beaucoup moins charmante, qui sait?

Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d'hôtel qui ne

se trouvait pas là au moment où il était arrivé et avait été

chargé par Odette de lui dire--mais il y avait bien une heure

déjà--au cas où il viendrait encore, qu'elle irait probablement

prendre du chocolat chez Prévost avant de rentrer. Swann partit chez

Prévost, mais à chaque pas sa voiture était arrêtée par d'autres ou

par des gens qui traversaient, odieux obstacles qu'il eût été heureux

de renverser si le procès-verbal de l'agent ne l'eût retardé plus

encore que le passage du piéton. Il comptait le temps qu'il mettait,

ajoutait quelques secondes à toutes les minutes pour être sûr de ne

pas les avoir faites trop courtes, ce qui lui eût laissé croire plus

grande qu'elle n'était en réalité sa chance d'arriver assez tôt et

de trouver encore Odette. Et à un moment, comme un fiévreux qui vient

de dormir et qui prend conscience de l'absurdité des rêvasseries qu'il

ruminait sans se distinguer nettement d'elles, Swann tout d'un coup

aperçut en lui l'étrangeté des pensées qu'il roulait depuis le

moment où on lui avait dit chez les Verdurin qu'Odette était déjà

partie, la nouveauté de la douleur au cœur dont il souffrait, mais

qu'il constata seulement comme s'il venait de s'éveiller. Quoi? toute

cette agitation parce qu'il ne verrait Odette que demain, ce que

précisément il avait souhaité, il y a une heure, en se rendant chez

Mme Verdurin! Il fut bien obligé de constater que dans cette même

voiture qui l'emmenait chez Prévost il n'était plus le même, et qu'il

n'était plus seul, qu'un être nouveau était là avec lui, adhérent,

amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser,

avec qui il allait être obligé d'user de ménagements comme avec un

maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu'il sentait

qu'une nouvelle personne s'était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui

paraissait plus intéressante. C'est à peine s'il se disait que cette

rencontre possible chez Prévost (de laquelle l'attente saccageait,

dénudait à ce point les moments qui la précédaient qu'il ne trouvait

plus une seule idée, un seul souvenir derrière lequel il pût faire

reposer son esprit), il était probable pourtant, si elle avait lieu,

qu'elle serait comme les autres, fort peu de chose. Comme chaque soir

dès qu'il serait avec Odette, jetant furtivement sur son changeant

visage un regard aussitôt détourné de peur qu'elle n'y vît l'avance

d'un désir et ne crût plus à son désintéressement, il cesserait de

pouvoir penser à elle, trop occupé à trouver des prétextes qui lui

permissent de ne pas la quitter tout de suite et de s'assurer, sans

avoir l'air d'y tenir, qu'il la retrouverait le lendemain chez les

Verdurin: c'est-à-dire de prolonger pour l'instant et de renouveler un

jour de plus la déception et la torture que lui apportait la vaine

présence de cette femme qu'il approchait sans oser l'étreindre.

Un amour de Swann · 第 3 / 18 段